‹ Les Tragiques (volume 2)Chapitre 4 sur 25 · AUX CRITIQUES · texte numérisé non relu

AUX CRITIQUES

Correcteurs, je veux bien apprendre De vous, je subiray vos loix, Pourvu que pour me bien entendre Vous me lisiez plus d'une fois.

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o/i est désormais et nécessairement son tributaire. Je me suis attaché de préférence à rectifier quelques erreurs, à commenter quelques passages non expliqués, à compléter certains rapprochements. Le système adopté de notes renvoyées à la fin du volume ne se prêtait pas d'ailleurs, comme celui des notes au bas des pages, à un commentaire courant et à beaucoup de détails. Or, avec un auteur comme d'Aubigné , il faut se retenir pour ne pas annoter à outrance.

Ce poeme étrange des Tragiques, si plein de vie et de grandeur, a, pour la postérité surtout, un double inconvénient : c'est, d'une part, un certain manque de clarté, qui est dans le dessein de l'auteur ; d'autre part, une forme tout à fait personnelle, énigmatique, tantôt à force de surabondance et de prolixité, tantôt à force de concision.

J'évite d'être long, et je deviens obscur.

En outre, la composition pèche sous le rapport de l'unité et de la suite ; il y règne une sorte de confusion, provenant en partie des nombreux et successifs remaniements faits à de longs intervalles : c'est un va-et-vient d'idées et de faits similaires, au milieu desquels on se noie. Il m'a donc paru que je ferais une chose éminemment utile, et pour moi-même et pour nos lecteurs, si je dressais des sommaires qui permissent de saisir et de suivre le sujet sans désem-

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parer. La lumière jetée sur l'ensemble de l'ouvrage en éclairerait en même temps les détails. J'ai donc fait de chacun des sept livres une analyse assez développée, dans laquelle je me suis appliqué à me servir ça et là, autant que possible, du texte même de l'auteur.

Qu.ant au plan général, d'Aubigné a pris soin de nous le faire connaître dès la première édition, en l'exposant aux lecteurs par la plume de son prétendu larron de serviteur.

Les sept livres, « dont les titres sont comme autant de menaces ou d'énigmes », ont, dit-il, entre eux un lien commun, celui « des effets et des causes ».

/. MISÈRES : « tableau piteux du royaume en général », des calamités et des guerres civiles qui le désolent.

IL PRINCES : ce sont eux, ce sont leurs vices et déportements qui ont amené ces calamités et guerres civiles. Laideur les traite en conséquence, avec la liberté de langage qui lui est propre.

III. LA CHAMBRE DORÉE : c'est-à-dire la Justice, source de toute injustice et de toute corruption, autre cause et instrument des misères.

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IV. LES FEUX : peinture des persécutions exercées contre les partisans de la réforme religieuse.

V. LES FERS : où l'auteur retrace les épreuves temporelles et les triomphes célestes des religionnaires.

VI. VENGEANCES : tableau des châtiments infligés ici-bas par Dieu aux persécuteurs de son Eglise.

VII. JUGEMENT : peinture des châtiments qui leur sont réservés après leur vie, ainsi que des béatitudes célestes : tableau de la fin du monde et du jugement dernier.

D'Aubigné a été au-devant du reproche qu'on pourra lui faire de « passion partizane » ; il avoue qu'il a voulu « esmouvoir ». — « Nous sommes ennuyés des livres qui enseignent, se fait-il dire; donnez-nous-en pour esmouvoir. » Et ainsi a-t-il fait. Il est incontestable qu'il a déployé une rare vigueur pour atteindre son but et qu'il y a réussi.

En lisant les Tragiques, on est étonné des traits originaux et éclatants, des germes de grandes beautés que Von y rencontre fréquemment. Comme l'a

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très-bien dit M. Lalanne, on sent que le grand siècle n'est pas encore venu, mais on sent qu'il va venir. De bons juges ont place notre auteur, comme prosateur original et pittoresque, très-près de Saint- Simon, qu'il annonce. Il est de la bonne école, il est Rabelaisien, dit M. Heyer, c'est-èi-dire francgaulois, ainsi qu'il s'est qualifié lui-même.

Il faut remarquer que, bien que le xvie siècle eût pris fin et que Malherbe fût venu lorsque d'Atibigné publia son poème, il appartient essentiellement, comme poète, au siècle de Ronsard, son maître, et ce serait un véritable anachronisme, comme l'a fait observer, M. Sainte-Beuve, que de le ranger, à sa date, parmi les écrivains du xvne siècle, tant il avait conservé la vigueur et le langage de sa jeunesse : il écrivit jusqu'au bout, comme il s'était battu, à la vieille huguenotte.

D'Aubigné, c'est en quelque sorte un Ennius de notre littérature, et, à voir certains rapprochements^ certaines affinités singulières, on est tenté de croirt que plusieurs de nos grands écrivains ont trouvé dans son fumier plus d'une perle dont Us ont fait profit, ci moins que ce ne soient la de ces heureuses rencontres des beaux esprits.

Déjà, et ci propos de ces fières paroles que l'auteur des Tragiques met dans la bouche de la Fortune (t. I, p. i32, v. 23 et suiv.):

Es-tu point envieux de ces grandeurs romaines ?...

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M. Sayous a remarqué qu'en faisant son propre portraif, d'Aubigné « a fait du même coup celui de ce grand Corneille, qui lui ressemble par moment : tous deux ayant même force de pensée et même audace de grand cœur. » Combien de ses vers, combien de ses mots, semblent, en effet, échappés de la plume de l'auteur du Ciel, jusqu'à celui-ci qu'on a cru de l'invention de Comédie, et que nous trouvons déjà créé par le poète des Tragiques (t. II, p. 41) :

Le mal gaigne le corps, prend l'esprit invaincu '.

Et ne le croirait-on pas de Corneille aussi cet autre vers, d'une si superbe ironie, et qui est frappé

1. « C'est un vers merveilleux que celui de d'Aubigné à ses meilleurs moments. On entend déjà Corneille, sujet comme lui à ces contrastes d'obscurité et de lumière. » Sayous.) — Ce vers merveilleux (ainsi que l'a fait ressortir Sainte-Beuve, dès 1828) c'est l'alexandrin, «. l'alexandrin franc et loyal, comme l'appelle Victor Hugo. » {Tableau hist. et cri t. de la poésie franc., etc., p. i83.)

Sainte-Beuve avait gardé dans sa mémoire beaucoup de ces vers si hardis des Tragiques « qu'il qualifiait tout simplement de sublimes, » entre autres celui-ci, au sujet de la Saint-Barthélémy et « de cette buée de sang qui s'exhale des carnages » :

A T heure que le ciel fume de sang et d'âmes...

Il le cita encore avec une grande admiration dans une de de ses dernières Causeries, celle du 20 avril 1869, sur Mme Desbordes-Valmore.

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comme une médaille historique à fleur de coin (t. I, p. 121) :

Ce n'est qu'un coup d'Estat que d'estre bien parjure !

Ailleurs [t. II, p. 112), ce sont de véhémentes imprécations, rappelant celles de Camille. Et ces autres vers si cornéliens :

Je voy ce que je veux, et non ce que je puis.

(Tome I, p. 91/

La gloire qu'autruy donne est par autruy ravie ; Celle qu'on prend de soy vit plus loing que la vie.

(Tome I, p. 141.)

Mais peut-être sera-t-on plus surpris encore des rapports que Von observe entre d'Aubigné et notre Virgile français, le doux et harmonieux Racine, parce que là ils sont plus imprévus, plus invraisemblables. Et il ne s'agit pas ici seulement de l'auteur cTEsther et d'Athalie, puisant son inspiration, comme Vautcur des Tragiques, aux grandes sources bibliques, tous deux y trouvant, avec le même souffle, une phraséologie et une éloquence frappantes d'analogie : témoin leurs invectives contre les « détestables flatteurs » et l'aveuglement des rois ; les stances qui terminent la Chambre dorée ; la mort de Jézabel ; la peste et la faim :

Changeant la terre en fer et le ciel en airain. Il s'agit de l'auteur des Plaideurs rencontrant, lui

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aussi, par anticipation , dans la Chicane de la Chambre dorée, le formidable et si comique dénombrement de son Chicaneau [acte I, se. 7) :

Tout interlocutoire, arrest, appoinctement

A plaider, à produire un gros enfantement

De procez, d'interdits, de griefs ; un compulsoire,

Puis le desrogatoire à un desrogatoire,

Visa, pareatis, replicque, exceptions,

Révisions, duplicque, objects, salvations,

Hypotecques, etc. (Tome I, p. 180.)

En maint autre endroit, d'Aubigné , qui dit quelque part : Deschaussons le cothurne, et rions... a aussi quelque chose de V accent incisif de notre grand Molière t. I, p. 98; :

Nos anciens, amateurs de la franche justice, Avoient de fascheux noms nommé l'horrible vice : Ils appelloient brigand ce qu'on dit entre nous

Homme qui s'accommode

Ils tenoient pour larron un qui faict son mesnage, Pour poltron un finet, qui prend son advantage...

Et ailleurs :

Vous estes compagnons du mesfait, pour vous taire.

Il n'est pas jusqu'à Despréaux, son antipode, qui ne prête à un rapprochement avec notre auteur. Sa fameuse image du Rhin : Au pied du monde Adule, rappelle la vision du Vieillard Océan, au livre V des Tragiques (t. II, p. 109).

Enfin, nos modernes, nos contemporains, qui ont,

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et non sans raison, rendu hommage au vieux Ronsard, semblent n'avoir pas dédaigné de saluer aussi et d'étudier son fidèle disciple. Ils ont goûté sa libre et verte allure, sa facture dégagée et cavalière. On a déjà fait observer que la fin du livre H (Princes se retrouve dans les vers de Victor Hugo :

Car lorsque l'aquilon bat ses flots palpitans, L'océan convulsif tourmente en même temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage Et la feuille échappée aux arbres du rivage.

Et que le prologue des ïambes d'Auguste Barbier rappelle ce début (t. I, p. 92) :

Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre s:v!e.

Lcs mêmes idées naissent des mîmes situations. Mais ne pense-t-on pas malgré soi à certaines virulentes tirades du drame Le Roi s'amuse, quand on lit (t. I, p. 97) ces vers :

Vous estes fils de serfs, et vos testes tondues Vous font resouvenir de vos mères vendues.

et surtout ceux-ci (p. 164 du t. II) :

Vous leur avez vendu, livré, donné en proye

Ame, sang, vie, honneur ! Où en est la monnoye ?...

« Vous avez », dit M. de Saint-V allier,

Terni, flétri, souillé, deshonoré, trhé, Diane de Poitiers, comtesse de Brézé !

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Et Triboulet .

... Au milieu des huées, Vos mères aux laquais se sont prostituées !

Mêmes sentiments, mêmes procédés d'expression.

D'Aubigné avait dit , au livre des Princes (t. I, p. 140, v. 2 5), en parlant de l'amiral Coligny, dont le fils avait abjuré et changé de parti entre les mains des ligueurs :

11 vid plus, sans colère, un de ses enfans chers, Dégénéré, lécher les pieds de ses bouchers.

Et encore :

Je vous en veux à vous, apostats dégénères, Qui léchez le sang frais tout fumant de voz pères Sur les pieds des tueurs !...

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