‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · LIVRE SIXIÈME VENGEANCES · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME VENGEANCES

Ouvre tes grands thresors, ouvre ton sanctuaire, Ame de tout, soleil, qui aux astres esclaire ; Ouvre ton temple sainct à moi, Seigneur, qui veux Ton sacré, ton secret enfumer de mes vœux : Si je n'ay or ne myrrhe à faire mon offrande, Je t'apporte du laict ; ta douceur est si grande Que de mesme œil et cœur tu vois et tu reçois Des bergers le doux laict et la myrrhe des rois. Sur l'autel des chetifs ton feu pourra descendre, Pour y mettre le bois et l'holocauste en cendre, Tournant le dos aux grands, sans oreilles, sans yeux A leurs cris esclattans, à leurs dons précieux

Or soient du ciel riant les beautez descouvertes, Et à l'humble craintif ces grands portes ouvertes : Comme tu as promis, donne, en ces derniers ans, Songes à nos vieillards, visions aux enfans, Faicts paroistre aux petits les choses inconnues, Du vent de ton esprit trousse les noires nues, Raviz-nous de la terre aux beaux pourpris des cieux. Commençant de donner autre vie, autres yeux

(i) Ce livre est comme les deux précédents une suite de tableaux. Le poète y fait le récit des vengeances divines depuis Caïn qui immola en son frère Abel le premier martyr, jusqu'aux plus récents persécuteurs des vrais serviteurs de Dieu. On y voit monter jusqu'aux plus hautes cimes les flots du déluge, le feu du ciel tomber sur l'ignominieuse Sodome, le Jourdain engloutir dans ses ondes refermées l'armée des Pharaons; ensuite paraissent Saûl, David, Achab, Jésabcl, etc. ; puis dans un autre groupe voici Hérode et les empereurs romains dont les persécutions ne purent abattre la foi des martyrs; enfin le groupe dernier comprend les victimes des persécutions religieuses du « siècle qui court, » et qui offre autant de cruautés

Qu'aux trois mille ans premiers de l'enfance du monde, Qu'aux quinze cents après de l'Église seconde.

AGRIPPA UAUBIGNE

A Tavcugle mortel : car sa masse mortelle Ne pourroit vivre et voir une lumière telle,

H faut estre vieillard, caduc, humilié, A demi-mort au monde, à lui mortifié, Que Tame recommance à retrouver sa vie, Sentant par tous endroicts sa maison démolie ; Que ce corps ruïné de bresches en tous lieux. Laisse voler l'esprit dans le chemin des cieux, Quitter jeunesse et jeux, le monde et ses mensonges, Le vent, la vanité, pour songer ces beaux songes. Or je suis un enfant, sans aage et sans raison, Ou ma raison se sent de la neuf ve prison ; Le mal bourgeonne en moy, en moy fleurit le vice, Un primtemps de péchés, espineux de malice : Change-moy, refay-moy, exerce ta pitié, Rend-moy mort en ce monde, oste la mauvaistié Qui possède à son gré ma jeunesse première, Lors je songeray songe et verray ta lumière.

Puis il faut estre enfant pour voir des visions, Naistre et renaistre après, net de pollutions ; Ne sçavoir qu'un sçavoir, ce sçavoir sans science Pour consacrer à Dieu ses mains en innocence ; Il faut à ses yeux clairs estre net, pur et blanc. N'avoir tache d'orgueil, de rapine et de sang : Car nul n'héritera les hauts ciels désirables Que ceux-là qui seront à ces petits semblables. Sans fiel et sans venin ; donc, qui sera-ce, ô Dieu, Qui en des lieux si laids tiendra un si beau lieu ? Les enfants de ce siècle ont Satan pour nourrice, On berce en leurs berceaux les enfants et le vice. Nos mères ont du vice avec nous accouché, Et en nous concevant ont conceu le péché.

Que si d'entre les morts, père, tu as envie De m'csveiller, il faut mettre à bas l'autre vie, Par la mort d'un exil, fay-moy revivre à toy ; Séparé des meschants, separe-moy de moy ; D'un sainct enthousiasme aj>pelle au ciel mon ame, Mets au lieu de ma langue une langue de flamme. Que je ne sois qu'organe à la céleste voix Qui l'oreille et le cœur anime des François :

Qu*il n'y ait sourd rocher qui entre les deux pôles N'entende clairement magnificques parolles Du nom de Dieu ; j'escris à ce nom triomphant Les songes d'un vieillard, les fureurs d'un enfant. L'esprit de vérité despouille de mensonges Ces fermes visions, ces véritables songes : Que le haut ciel s'accorde en douces unissons A la saincte fureur de mes vives chansons.

Quand Dieu frappe l'oreille, et l'oreille n'est preste D'aller toucher au cœur, Dieu nous frappe la teste ; Qui ne frémit aux sons des tonnerres grondans Frémira quelque jour d'un grincement de dents.

Icy le vain lecteur des-jà en l'air s'esgare ; L'esprit mal préparé, fantastic, se prépare A voir quelques discours de monstres inventez, Un spectre imaginé aux diverses clartez Qu'un nuage conçoit, quand un rayon le touche Du soleil cramoisy, qui bizarre se couche : Ou bien il cuide icy rassasier son cœur D'une vainc caballe ; et ces esprits d'erreur Icy ne saouleront l'ignorance maligne :

Ainsy dict le Sauveur : Vous n'aurez point de signc^ Vous n'aurez de nouveau (friands de nouveauté) Que des abismes creux, Jonas resuscité ; Vous y serez trompez, la fraude profitable Au lieu du désiré donne le désirable.

Et comme il renvoya les scribes, amassez Pour voir des visions aux spectacles passez, Ainsy les visions qui seront icy peintes Seront exemples vrais de noz histoires sainctes, Le roolle des tyrans de l'An ci en-Testament, Leur cruauté sans fin, leur infini tourment. Nous verrons déchirer , d'une couleur plus vive, Ceux qui ont déchiré l'Eglise primitive ; Nous donnerons à Dieu la gloire de noz ans Où il n'a pas encor espargné les tyrans.

Puis une pause après, clairon de sa venue. Nous les ferons ouïr dans l'esclair de la nûe.

Encor faut-il, Seigneur, ô Seigneur qui donnas Un courage sans peur à la peur de Jonas,

AGRIPPA UAUBIGNE

Qire ic doigt qui estneut ccst endormi prophète Resveille en moy le bien qu'a demy je souhaitte, Le zelle qui me faict du fer de vérité Fascher avec Satan, le fils de Vanité, J'ay fuy tant de fois, j'ay desrobé ma vie Tant de fois, j*ay suivi la mort que j'ay fuie, J'ay faict un trou en terre et caché le talent, J'ay senti l'esguillon, le remords violent De mon ame blessée, et ouy la sentence Que dans moy, contre moy chantoit ma conscience. Mon cœur vouloit veiller, je l'avois endormy ; Mon esprit de ce siècle estoit bien ennemi. Mais, au lieu d'aller faire au combat son office, Satan le destournoit au grand chemin du vice : Je m'enfuiois de Dieu, mais il enfla la mer, M'abisma plusieurs fois sans du tout m'abismer : J'ay veu des creux enfers la caverne profonde, J'ay esté balancé des orages du monde ; Aux tourbillons venteux des guerres et des cours, Insolent, j'ay usé ma jeunesse et mes jours : Je me suis pieu au fer, David m'est un exemple Que qui verse le sang ne bastit pas le temple; J'ay adoré les rois, servi la vanité, Estouf fé dans mon sein le feu de vérité ; J'ay esté par les miens précipité dans l'onde, Le danger m'a sauvé en sa panse profonde. Un monstre de labeurs à ce coup m'a craché Aux rives de la mer, tout souillé de péché. J'ay faict des cabinets soubs espérance vertes, Qui ont esté bien tost mortes et descouvertes, Quand le ver de l'envie a percé de douleurs Le quicajon (1) seiche pour m'envoyer ailleurs. Tousjours tels Simeis font aux Davids la guerre Et sortent des vils creux d'une trop grasse terre Pour d'un air tout pourry, d'un gosier enragé Infecter le plus pur, sauter sur l'affligé ; Le doigt de Dieu me lève, et l'a me encore vive M'anime à guerroyer la puante Niniye ;

(I) Arbre qui servait d'abri à Jonas contre les rayons du soleil, et dont le Itùillacfe touffu durant la nuit se desséchait chaque matin.

Ninivc qui n*aura sac ne gémissement,

Pour changer le grand Dieu qui n'a de changement.

Voicy l'Eglise encor en son enfance tendre, Satan ne fallit pas d'essayer à surprendre Ce berceau consacré, il livra mille assauts Et feint de sa jeunesse à Tenfant mille maux. Les anges la gardoient en ces peines estranges ; Elle ne fut jamais sans que le camp des anges La conduisit par tout, soit lors que dessus l'eau L'arche d'élection luy servit de berceau, Soit lors qu'elle espousa la race Dieu de saincte, Ou soit lors que de luy elle fuioit enceinte. Aux lieux inhabitez, aux effroiants déserts. Chassée, et non vaincue, en despit des enfers. La mer la circuit, et son espoux luy donne La lune soubs les pieds, le soleil pour couronne.

O bien-heureux Abel, de qui premier au cœur Cette vierge ésprouva sa première douleur ! De Caïen fugitif et d'Abel je veux dire Que le premier bourreau et le premier martyre, Le premier sang versé, on peut voir en eux deux, L'estat des agneaux doux, des loups outrecuideux ; En eux deux on peut voir (beau pourtraict de l'Eglise) Comme l'ire et le feu des ennemis s'attise De bien fort-peu de bois, et s'augmente beaucoup. Satan fit ce que faict en ce siècle le loup Qui querelle l'agneau buvant à la rivière, Luy au haut vers la source et l'agneau plus arrière : L'Antéchrist et ses loups reprochent que leur eau Se trouble au contre-flots par l'innocent agneau. La source des grandeurs et des biens de la terre DescouUe de leurs chefs, et la paix de la guerre Balancent à leur gré dans leurs impures mains ; Et toute fois alors que les loups inhumains Veulent couvrir de sang le beau lit de la terre. Les prétextes connus de leur injuste guerre Sont noz autels sans fard, sans feinte, sans coleurs, Que Dieu aime d'enhaut l'offerte de nos cours ; Cela leur croist la soif du sang de l'innocence.

Ainsi Abel offroit en pure conscience

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Sacrifices à Dieu ; Caïn of froit aussy :

L'un offroit un cœur doux, l'autre un cœur endnrcy;

L'un fut au gré de Dieu, l'autre non aggreable :

Caïn grinça les dents, paslit, espouventable,

Il massacra son frère, et de c'est agneau doux

Il fit un sacrifice à son amer courroux.

Le sang fuit son front et honteux se retire,

Sentant son frère sang que l'aveugle main tire ;

Mais quand le coup fut faict sa première paslenr

Au prix de la seconde cstoit vive couleur :

Ses cheveux vers le Ciel hérissez en furie,

Le grincement de dents en sa bouche flestric,

L'œil sourcillant de peur descouvroit son ennuy :

Il avoit peur de tout, tout avoit peur de luy :

Car le Ciel s'affubloit du manteau d'une nue

Si tost que le transy au Ciel tournoit sa veûe ;

S'il fuioit aux déserts, les rochers et les bois,

Effrayez abboyoient au son de ses abbois.

Sa mort ne pût avoir de mort pour recompense :

L'enfer n'eut point de morts à punir cette offence,

Mais autant que de jours il sentit de trespas :

Vif, il ne vescut point ; mort, il ne mourut pas.

Il fuit d'effroy transi, troublé, tremblant et blesme,

Il fuit de tout le monde, il s'enfuit de soy-même :

Les lieux plus a^seurez luy estoit des hazards,

Les f ueilles, les rameaux et les fleurs des poignards,

Les plumes de son lict des esguilles picquantes,

Ses habits plus aysez des tenailles serrantes,

Son eau jus de ciguë, et son pain des poizons ;

Ses mail, s le menaçoient de fines trahisons :

Tout image de mort et le pis de sa rage,

C'est qu'il cerche la mort et n'en void que l'image :

De quelqu'autre Caïn il craignoit la fureur :

Il fus sans compagnon et non pas sans frayeur :

n possedoit le monde, et non une asseurance ;

Il estoit seul partout, hors mis sa conscience,

Et fut marqué au front affin qu'en s'cnfuiant

Aucun n'osast tuer ses maux en le tuant.

Meurtriers de vostrc sang, appréhendez ce juge, Appréhendez aussy la fureur du déluge.

Superbes es veniez, tiercelets (1) de géants,

Du monde espouvantaux, vous braves de ce temps,

Outrecuidez galands, ô fols à qui il semble,

En regardant le Ciel, que le Ciel de vous tremble.

Jadis voz compagnons, compagnons en orgueil,

(Car vous estes moins forts) virent venir à l'œil

Leur salaire des cicux : les cieux dont les vantailles,

Sans ce forcer gagnoient tant de rudes batailles:

Babylon qui debvoit mi-partir les hauts cieux.

Aller baiser la lune et se perdre des yeux

Dans la voûte du ciel, Babel de qui les langues

Firent en mesme jour tant de sottes harangues,

Sa hauteur n'eust servi, ni les plus iorts chasteaux,

Ni les cèdres gravis, ni les monts les plus hauts.

L'eau vint, pas après pas, combattre leur stature,

Va des pieds aux genoux, et puis à la ceinture.

Le sein enflé d'orgueil, souspire au submerger ;

Ses bras roides, meurtriers, se lassent de nager

D ne reste sur l'eau que le visage blesme ;

La mort entre dedans la bouche qui blasphème.

Et ce pendant que l'eau s'enfle sur les enflez,

En un petit troupeau les petits amassez

Se jouent sur la mort, pilotez par les anges ;

Quand les géants hurloient, ne chantoient que loitaa^,

Disants les meschants flots qui, en exécutant

La sentence du Ciel, s'en vont précipitant

Les géants aux enfers, aux abismes les noient

Ceux-là qui aux bas lieux ces charongnes convoient

Sont les mesmes qui vont dans le haut se mesler.

Mettent l'arche et les siens en supresme de l'air.

Laissent la nue en bas, et si haut les attirent

Qu'ils vont baiser le ciel, le ciel où ils aspirent.

Dieu fit en son courroux pleuvoir des mesmes cLeux^ Comme un déluge d'eaux, un déluge de feux : Cet arsenal d'en haut, où logent de la guerre Les célestes outils, couvrit toute la terre D'artifices de feu, pour punir des humains, Par le feu le plus net, les péchez plus vilains.

(i) Tiercelet. — Mâle de quelques oiseaux de proie dont la taîMe est <J*tta tiers plus petite que celle de la femelle ; employé ici au figuré.

AGRIPPA UAUBIGNE

Un pays abbruty, plein de crimes estranges, Vouloit, après tout droict, violer jusqu'aux anges: Ils pensoient souiller Dieu ; ces hommes des-reiglez Pour un aveugle feu moururent aveuglez ; Contr'eux s'esmeut la terre encore non esmeûe, Si tost qu'elle eut appris sa leçon de la nue : Elle fondit en soy et cracha en un lieu, Pour marquer à jamais la vengeance de Dieu. Un lac, de son bourbier, là mit, à la mesme heure, La mer par ses conduits ce qu'elle avoit d'ordure, Et, pour faire sentir la mesme ire de l'air, Les oyseaux tombent morts quand ils pensent voler Sur ces noires vapeurs, dont l'espaisse fumée Monstre l'ire céleste encores allumée.

Venez, célestes feux, courez, feux éternels, Volez ; ceux de Sodome oncques ne furent tels : Au jour du jugement ils lèveront la face Pour condamner le mal du siècle qui les passe, D'un siècle plus infect ; notamment il est dit Que Dieu de leurs péchez tout le comble attendit. Empuantissez l'air, ô vengeances célestes. De poizons, de venins et de volantes pestes. Soleil, baille ton char aux jeunes Phaëtons, N'anime rien çà bas, si ce n'est des Pythons ; Vent, ne purge plus l'air ; brize, renverse, escraze, Noie au lieu d'arrouser, sans eschauffer cmbrazc. Nos péchez sont au comble et, jusqu'au ciel montez, Par dessus le boisseau versent de tous costez. Terre, qui sur ton dos porte à peine noz peines. Change en cendre et en os tant de fertiles plaines. En bourbe noz gazons, noz plaisirs en horreurs. En souphre nos guerets, en charongne noz fleurs. Déluges, retournez, vous pourrez par vostre onde Noier, non pas laver, les ordures du monde.

Mais ce fut vous encor, ô justicieres eaux, Qui sceustes distinguer les lions des agneaux : Moyse l'esprouva, qui pour arche seconde, En un tissu de jonc se joua dessus l'onde. Eaux, qui devinstes sang et changeastes de lieu, Eaux, qui oyez très-clair quand on parle de Dieu,

Ce fut vous, puis après lorsque les maladies, Les gresles et les poux et les bestes choisies Pour de petits moyens abbattre les plus grands, Quand la peste, l'obscur et les échecs sanglants De l'ange foudroiant n'eurent mis repentance Aux cœurs des Pharaons poursuivans l'innocence, Ce fut vous, sainctes eaux, eaux qui fistes de vous Un pont pour les agneaux, un piège pour les loups. Le Jourdain, vostre filz, entr'ouvrit ses entrailles Et fist, à vostre exemple, au peuple des murailles.

Les hommes sont plus sourds à entendre la voix Du Seigneur des seigneurs, du Monarque des rois, Que la terre n'est dure et n'est sourde à se fendre Pour dans ses gouffres noirs les faux parjures prendre. Le feu est bien plus prompt à partir de son lieu Pour mettre à rien le rien des rebelles à Dieu. Dathan et Abiron donnèrent tesmoignage De leur obéissance et de leur prompt ouvrage. L'air fut obéissant à changer ses douceurs En poizon respirée aux braves ravisseurs De la chère alliance ; et Dieu en toute sorte Par tous les éléments a monstre sa main forte.

Quoi, mesme les démons, quoi que grinçants les dentSy A la voix du grand Dieu logèrent au dedans De Saiil enragé : quelles rouges tenailles Sont telles que l'enfer qui fut en ses entrailles ?

Princes, un tel enfer est logé dedans vous, Quand un cœur de caillou d'un fusil de courroux Vous faict persécuter d'une haine mutine Vos David trioniphans de la gent philistine. Absalon, qui faisoit délices de cheveux Par eux enorgueiîly, et puis pendu par eux, Et son Achitofel, renommé en prudence.

Par elle s'est acquis une infâme potence.

Dans le champ de Naboth, Achaz montre à son rang

Que tout sang va tirant après soi d'autre sang ;

Jezabel marche après, et de près le veut suivre,

Bruslante en soif de sang, cncor qu'elle en fut yvre ;

Jezabel (1), vif miroir des âmes de noz grands,

(I) On sait que d'Aubigné a donné dans son poème le nom de Jésabel à Catherine de Médicis.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Pourtraict des coups du ciel, salaire des tyrans.

Flambeau de ton païs, piège de la noblesse,

Peste des braves coeurs, que servit ta finesse,

Tes ruzes, tes conseils et tes tours florentins ?

Les chiens se sont saoulez des superbeis tetins

Qac tu enflois d'orgueil, et cette gorge unie,

Et cette tendre peau fut des mastins la vie.

De ton sein sans pitié ce chaud cœur fut ravi,

Luy qui n'avoit esté de meurtres assouvy.

A faict crever les chiens : de ton fiel le carnage

Aux chiens osta la faim et leur donna la rage :

Vivante, tu n'avois aymé que le combat ;

Morte, tu attisois cncores du débat

Entre les chiens grondans qui donnoycnt des bataiMes

Aux butins dissipez de tes vives entrailles ;

Le dernier appareil de ta feinte beauté

Mit l'horreur sur le front, et fut précipité,

Aussy bien que ton corps, de ton haut édifice,

Ton ame et ton estât, d'un mesme précipice.

Quand le baston qui sert pour attiser le feu Travaille à son mestier, il brusle peu à peu ; lî vient si noir, si court, qu'il n'y a plus de prise, On le jette en la braize et une autre l'attise. Athalia suivit le train de cette-ci, i^le attisa le feu et fut bruslée aussy.

Après, de ce troupeau je sacre à la mémoire L'effroyable discours, la véritable histoire, De cet arbre eslevé, refoullé par les cieux, De qui les rameaux longs s'estendoient ombrageux D'orient au couchant, du midy à la bize (1) : La terre large estoit en son ombre comprise, Et fut ce pavillon de superbes rameaux Des bestes le grand parc, le grand nid des oiseaux ; Ce tronc est esbranché, ce monstre est mis à terre ; Ce qui logeoit dedans misérablement erre Sans logis, sans retraitte : un roy victorieux. De cent princes l'idoUe, enflammé, glorieux. Ne coonoissant plus rien digne de sa conqueste,

(r) Bt^t rent du nord; employé ici pour désigner le Nord lui-in€flie*

Levoit contre le ciel son orgueilleuse teste.

Dieu ne daigna lancer un des mortels esclats

De ses foudres volans, mais ploya contre-bas.

Ce visage eslevé ; ce triomphant visage

Perdit la forme d'homme et de l'homme l'usage.

Noz petits geanteaux, par vanité, par vœux,

Font un bizarre orgueil d'ongles et de cheveux,

Et Dieu sur cettuy-cy, pour une peine dure,

Mit les ongles crochus et la grand chevelure.

Apprenez de lui, rois, princes et potentats,

Quelle peine a le ciel à briser vos estats.

Ce roy n'est donc plus roy, de prince il n'est plus prince :

Un désert solitaire est toute sa province ;

De noble il n'est plus noble, et en un seul moment

L'homme des hommes roy n'est homme seulement ;

Son palais est le souil d'une puante boue,

De fange est l'oreiller parfumé pour sa joue ;

Ses chantres, les crapaux, compagnons de son lict,

Qui de cris enrouez le tourmentent la nuict ;

Ses vaisseaux d'or ouvrez furent les ordes fentes

Des rochers serpente ux, son vin les eaux puantes ;

Les faisans, qu'on faisoit galopper de si loin,

Furent les glands amers, la racine et le foin ;

Les orages du ciel roullent sur la peau nue ;

D n'a daix, pavillon ni tente que la nue.

Les loups en ont pitié ; il est de leur troupeau,

Et il envie en eux la durté de la peau,

Au bois où, pour plaisir, il se mettoient en quesie^

Pour se jouer au sang d'une innocente beste.

Chasseur, il est chassé ; il fit fuir, il fuit ;

Tel qu'il a poursuivi maintenant le poursuit.

Il fut roy abbruty, il n'est plus rien en somme.

Il n'est homme ne beste et craint la beste et l'homaie ;

Son ame raisonnable irraisonnable fut.

Dieu refit ceste beste un roy quand il luy pleust.

Merveilleux jugement et merveilleuse grâce

De l'oster de son lieu, le remettre en sa place !

Le doigt qui escrivit, devant les yeux du filz De ce roy abesti, que Dieu avoit prefix Ses vices et ses jours, sceust l'advenir escrire,

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Luy-mesme exécutant ce qu'il avoit peu dire.

O tyrans, apprenez, voyez, résolvez-vous Que rien n'est difficile au céleste courroux ; Apprenez, abbatus, que le Dieu favorable Qui verse l'eslevé hausse le misérable ; Qui faict fondre dans l'air d'un Cherub le pouvoir, De qui on sent le fer et la main sans la voir ; L'œil d'un Sennacherib void la lame enflammée Qui faict en se jouant un hachis d'une armée ; Que c'est celuy qui faict, par secrets jugements, Vaincre Ester en mespris les favoris Amans : Sur le seuil de la mort et de la boucherie, La chetifve receut le throsne avec la vie ; L'autre, mignon d'un Roy, tout à coup s'est trouvé Enlevé au gibet qu'il avoit eslevé, Comme le fol malin journellement app reste Pour la teste d'autruy ce qui frappe sa teste.

Ainsi le doigt de Dieu avoit coupé les doigts D'un Adonibesec qui a septante roys.

Il les avoit tranchez; j'ay laissé les vengeances Que ce doigt exerça par les foibles puissances Des femmes, des enfants, des valets desreiglez, Des Gedeons choisis, des Samsons aveuglez ; Le desespoir d'Antioch et sa prompte charogne. Mon vol impétueux d'un long désir s'eslogne A la seconde Eglise, et l'outrageuse main Que dès lors fit sortir le grand siège Romain,

Sortez, persécuteurs de l'Eglise première, Et marchez enchainez au pied de la bannière De l'agneau triomphant; vos sourcils indomptez, Voz fronts, voz cœurs si durs, ces fieres maj estez, Du Lion de Juda honorent la mémoire, Traisnez au chariot de l'immortelle gloire.

Hausse du bas enfer l'aigreur de tes accents, Hurle, en grinçant des dents, des enfants innocents Herode le boucher ; levé la main impure Vers le ciel, du profond de ta demeure obscure ; Aujourd'huy, comme toy, les abusez tyrans Pour blesser l'Eternel massacrent ses enfants, Et sont imitateurs de la forccncrie,

Qui pcnsois ployer Dieu parmy la boucherie,

Les cheveux arrachez, les effroyables cris

Des mères qui pressoient à leur sein leurs petits,

Ces petits bras liez aux gorges de leurs mères,

Les tragicques horreurs et les raisons des pères,

Les voix non encor voix, bramantes en tous lieux.

Ne sonnoient la pitié dans leurs cœurs impiteux.

Des tueurs résolus point ne furent ouyes

Ces petites raisons qui demandoient leurs vies

Ainsy qu'elles sçavoient ; quand ils tendoient leurs mains,

Ces menottes monstroient par signe aux inhumains,

Cela n*a point péché» cette main n'a ravie

Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie.

Mais ce cœur sans oreille et ce sein endurcy

Que l'humaine pitié, que la tendre mercy

N'avoient sceu transpercer, fut transpercé d'angoisses :

Ses cris, ses hurlements, son soucy, ses addresses

Ne servirent de rien. Ces indomptez esprits,

Qui n'oyoient point crier, en vain jettent des cris,

Il fit tuer son f ilz et par luy fut esteinte

Sa noblesse, de peur qu'il ne mourut sans plainte.

Sa douleur fut sans pair. L'autre Herode, Antipas,

Après ses cruautez et avant son trespas.

Souffrit l'exil, la honte, une crainte Caïne,

La pauvreté, la fuitte et la fureur divine.

Néron, tu mis en poudre et en cendre et en sang Le vénérable front et la gloire et le flanc De ton vieux précepteur, ta patrie et ta mère. Trois que ton destin fit avorter en vipère, Chasser le docte esprit par qui tu fus sçavant, Mettre en cendre ta ville, et puis la cendre au vent ; Arracher la matrice à qui tu doibs ta vie. Tu debvois à ces trois la vie aux trois ravie, Mirotier de cruauté, duquel l'infâme nom Retentira cruel, quand on dira Néron.

Homme tu ne fus poinct à qui t'avoit faict homme ; Tu ne fus pas Romain envers ta belle Rome ; Dont l'ame tu reçeus l'ame tu fis sortir. Si ton sens ne sentoit, le sang debvoit sentir.

AGRIPPA DAUBIGNE. 12

AGRIPPA HAUBIGNÉ ==

Mais ton cœur put vouloir, et put ta main meurtrière Tuer, brusler, meurtrir précepteur, ville et mère. Bourreau de tes amis, du meurtre seul amy, Ta mort n'a sceu trouver amy ni ennemy : Il fallut que ta main à ta fureur extresme Après tout violé, te violast toy-mesme. (1)

Ces bourreaux furieux eurent des mains fumantes Du sang tiède versé. Mais voicy des mains lentes, Voicy un faux meurtrier, un arsenic si blanc Qu'on le gousta pour sucre ; et sans tache de sang L'ingénieux tyran, de qui la fraude a mise A plus d'extremitez la primitive Eglise : Il ne tacha de sang sa robbe ne sa main, Il avoit la main pure, et le cœur fut si plain De meurtres desrobez ; il n'allumoit les flammes : Ses couteaux et ses feux n'attaquoient que les âmes ; Il n'attaquoit les corps, mais privoit les esprits De pasture de vie : il semoit le mespris Aux plus volages cœurs, estouffant par la crainte La saincte deité dedans les cœurs esteinte. Le chevalier du ciel, au milieu des combats, Descendit de si haut pour le verser à bas. L'apostat Julian son sang fuitif empoigne. Le jette vers le ciel ; l'air de cette charongne Empoisonné fuma puis l'infidelle chien Cria ; « Je suis vaincu par toy, Nazarien. »

Tu n'as eu point de honte, impudent Libanie, De donner à ton Roy tel patron pour sa vie, Exhaltant et nommant cet exemple d'erreurs Des philosophes roy, maistre des empereurs.

Pacificques meurtriers, Dieu descouvre sa guerre Et ne faict comme vous, qui cuidez de la terre L'estouffer sans seigner, et de traistres appas

(I) Après Néron défilent Domitien le « morgueur, » dont la cruauté était insatiable, Adrien qui fit crucifier plus de dix mille chrétiens, puis Sévère qui fut « en tout successeur d'Adrien », puis 1' « abominable » Valéricn, puis le pervers Aurélien qui « traictoit les hommes comme chiens » puis Maximin « frauduleux, forgeur de fausse paix, » et après « ces bourreaux furieux, >► Julien l'Apostat.

Empoizonner l'Eglise et ne la blesser pas (1). • ••••<•••■••••■■•••■•• »

Nous verrons cy après les effets moins sanglants, Mais des coups bien plus lourds et bien plus violents, En ce troisiesme rang d'ennemis de l'Eglise, Masquans leur noir courroux d'une douce feintizc, Satans vestus en anges et serpents enchanteurs. De Julian le fin subtils imitateurs.

Ils n'ont pas trompé Dieu ; leurs f ri voiles excuses, La nuict qui les couvroit, les frauduleuses ruzes, Leur feinte pieté et masque ne put pas Rendre seiche leur mort, ni heureux leur trespas.

Il faut que nous voyons si les hautes vengeances S'endorment au giron des célestes puissances, Et si (comme jadis) le véritable Dieu Dinstingua du gentil son héritage hebrieu. S'il sépare aujourd'huy par les marques anciennes Des troupes de l'enfer l'eslection des sienes.

O martyres aimez ! ô douce affection ! Perpétuelle marque à la saincte Sion, Tesmoignage secret que l'Eglise en enfance Eut au front et au sein, à sa pauvre naissance, Pour choisir du troupeau de ses bastardes sœurs L'héritière du ciel au milieu des malheurs !

Qui a leu aux romans les fatales misères Des enfants exposez de peur des belle-meres, Nourris par les forests, gardez par les mastins, A qui la louve ou Tour se ont porté leurs tctins, Et les pasteurs après du laict de leurs ouailles Nourrissent, sans sçavoir, un prince et des merveilles ? Au milieu des trouppeaux on en va faire choix, Le valet des bergers va commander aux rois. Une marque en la peau où l'oracle descouvre Dans le parc des brebis l'héritier du grand Louvre*

Ainsy, l'Eglise ainsy accouche de son fruict ; En fuiant aux déserts le dragon la poursuit ; L'enfant chassé des rois est nourry par les bestes ; Cet eufant brisera de ces grands roys les testes

(I) Le poète reprend son énumération, qui est ici plus rapide; il marque seulement au passage Commode, Décius, etc..

AGRIPPA HAUBIGNÈ

Qui Font proscrit, banny, outragé, dcjcttc, Blessé, chassé, battu de faim, de pauvreté. Or ne t'advienne point, espouse et chère Eglise, De penser contre Christ ce que dit sur Moyse La simple Sephora, qui, voiant circoncir Ses enfants, estima qu'on les vouloit occir. Tu es mary de sang, ce dit la mère folle. Téméraire et par trop blasphémante parole : Car cette effusion qui luy desplait si fort Est arre (1) de la vie, et non pas de la mort.

Venez donc, pauvreté, faim, fuittes et blessures, Bannissements, prison, proscriptions, injures; Vienne l'heureuse mort, gage pour tout jamais De la fin de la guerre et de la douce paix.

Fuiez, triomphes vains, la richesse et la gloire, Plaisirs, prospérité, insolente victoire, O pièges dangereux et signes évidents Des ténèbres, du ver et grincements de dents !

Entrons dans une piste et plus vive et plus freische, Du temps qu'au monde impur la pureté se presche. Où le siècle qui court nous offre et va contant Autant de cruautez, des jugements autant Qu'au trois mille ans premiers de l'enfance du monde, Qu'au quinze cents après de l'Eglise seconde (2).

Voicy un enncmy de la gloire de Dieu Qui s'esleve en son rang, qui occupe ce lieu : L'Aubespin, qui premier, d'une ambition folle, Cuida fermer le cours à la vive parolle, Et qui, bridant les dents par des baaillons de bois, Aux mourans refusa les soûlas de la voix. Voyant à ses costez cette petitte armée Grouiller, l'ire de Dieu, en son corps animée,

(i) Pour arrhe^ gage.

(2) Ici d'Aubignéffait défiler un nouveau cortège de persécuteurs; voici en tête Arundel, l'archevêque de Cantobery, et, après lui : le comte Félix, ivre de colère et de vin,

« le stupide Mesnier, ministre d'injustice, » îiller

le chancelier du Prat, puis le conseiller TAubépin, et quelques autres que Ton trouvera ici.

Choisit pour ses parrains les ongles de la faim. Lié par ses amis de l'une et l'autre main, Comme il grinçoit les dents contre la nourriture, Ses amis d'un baaillon en firent ouverture ; Mais avec les coulis de sa gorge coula Un gros amas de vers qui à coup l'estrangla. Le céleste courroux luy parut au visage. Nul pour le deslier n'eut assez de courage : Chacun trembla d'horreur et chacun estonné Q-ikta ce baaillonneur et mort baaillonné.

Petits soldats de Dieu, vous renaistrez encore Pour destruire bien tost quelque prince mi-more. O Roy, mespris du ciel, terreur de l'univers, Herodes glorieux, n'attens rien que les vers : Espagnol triumphant, Dieu vengeur à sa gloire Peindra de vers ton corps, de mes vers ta mémoire.

Ceux dont le cœur brusloit de rages au dedans, Qui convoient dans leur sein tant de flambeaux ardents En attendant le feu préparé pour leurs âmes. Ces enflammez au corps ont ressenty des flammes. Beilomente, bruslanl des infernaux tisons, Eut pour jeu les procès, pour palais les prisons. Cachots pour cabinets, pour passe-temps les géhennes. Dans les crottons obscurs, au contempler des peines, Aux yeux des condamnez il prenoit ses repas : Hors le seuil de la geôle il ne faisoit un pas. Le jour luy fut tardif et la nuict trop hastive Pour haster les procès : la vengeance tardive Contenta sa langueur par la sévérité, Un petit feu l'atteint par une extrémité, Et au bout de l'orteil ; ce feu estoit visible. Cet insensible aux pleurs ne fut pas insensible, Et luy tarda bien plus que cette vive ardeur N'eust faict le long chemin du pied jusques au cœur Çue les plus longs procès longs et fâcheux ne furent : Tous les membres, de rang, ce feu vengeur receurent. Ce hastif à la mort se mourut peu à peu, Cet ardent au brusler fit espreuve du feu

Pour un péché pareil, mesme peine évidente Bmsla Pont-cher, l'ardent chef de la chambre ardente.

AGRIPPA UAUBIGNE

L'ardeur de cettuy-cy se vid venir à Toeil. La mort entre le cœur et le bout de l'orteil Fit sept divers logis, et comme par tranchées Partage l'assiégé ; ses deux jambes haschées, Et SCS cuisses après servirent de sept forts ; En repoussant la mort, il endura sept morts.

L'cvesque Castelan, qui, d'une froideur lente, Cachoit un cœur bruslant de haine violente, Qui, sans colère, usoit de flammes et de fer, Qui pour dix mille morts n'eust daigné s'eschauffer. Ce fier doux en propos, cet humble de col roide, Jugeoit au feu si chaud d'une façon si froide : L'une moitié de luy se glaça de froideur. L'autre moitié fuma d'une mortelle ardeur.

Voyez quels justes poids, quelles justes balances Balancent dans les mains des célestes vengeances. Vengeances qui du ciel descendent à propos, Qui entendent du ciel qui ouirent les mots De l'imposteur Picard, duquel à la semonce La mort courut soudain pour luy faire response ; « Vien, mort, vien, prompte mort (ce disoit l'effronté), Si j'ay rien prononcé que saincte vérité, Venge ou approuve Dieu, le faux ou véritable. » La mort se resveilla, frappa le détestable Dans la chaire d'erreur : quatre mille auditeurs, De ce grand coup du ciel abbrutis spectateurs, N'eurent pas pour ouir de fidelles oreilles Et n'eurent des vrays yeux pour en voir les merveilles.

Lambert, inquisiteur, ainsy en blasphémant Demeura bouche ouverte, emporté au couvent. Fut trouvé, sans sçavoir l'autheur du faict estrange, Aux fossez du couvent noyé dedans la fange. Maint exemple me cerche, et je ne cerche pas Mille nouvelles morts, mille estranges trespas De noz persécuteurs ; ces exemples m'ennuient, Us poursuivent mes vers et mes yeux qui les fuient.

Je suis importuné de dire comme Dieu Aux rois, aux ducs, aux chefs, de leur camp au miUieu, Rendit, exerça, fit droict, vengeance et merveille. Crevant, poussant, frappant l'œil, l'espaule et l'oreille ;

Mais le trop long discours de ces notables morts

Me faict laisser à part ces vengeances des corps,

Pour m'envoler plus haut et voir ceux qu'en ce monde

Dieu a voulu arrer (1) de la peine seconde :

De qui Fesprit frappé de la rigueur de Dieu

Desja sentit l'enfer au parti de ce lieu.

La justice de Dieu par vous sera louée,

Vous donnerez à Dieu vostre voix enrouée,

Démons désespérez, par qui, victorieux,

Le cruel desespoir fut vainqueur dessus eux

Le desespoir, le plus des peines éternelles

Ennemy de la foy, vainquit les infidelles.

Le Rhosne en a sonné, alors qu'en hurlements Renialme et Revêt desgorgeoient leurs tourments. « J'ay (dict l'un) condamné le sang et l'innocence. » Ce n'estoit repentir, c'estoit une sentence Qu'il prononçoit enflé et gros de mesme esprit Du démon qui, par force, avoua Jesus-Christ.

Ce mesme esprit, preschant en la publicque chaire, Fit escricr Latome à sa fureur dernière : « Le grand Dieu m'a frappé en ce publicque lieu, Moy qui publicquement blasphemois contre Dieu. »

Noz yeux mesmes ont veu, en ces derniers orages, Où cet esprit immonde a semé de ses rages. C'est luy qui a ravy le sens aux insolents, A Bezihy, Cosseins, à Tavanes sanglants; Le premier de ces trois a galoppé la France Monstrant ses mains au ciel, bourrelles d'innocence : « Voicy (ce disoit-il) l'esclave d'un bourreau Qui a sur les agneaux desployé son couteau : Mon ame pour jamais en sa mémoire tremble. L'horreur et la pitié la deschirent ensemble. »

Le second fut frappé aux murs des Rochelois. On a caché le fruict de ses dernières voix : La vérité pressée a trouvé la lumière, Car on n'a peu celer sa sentence dernière : Du style du premier, et pour mesme action U prononça mourant sa condamnation.

(i) Ou arrher, donner des arrhes. 1p

AGRIPPA HAUBIGNÉ

Le tiers, qui fut cinquiesme au conseil des coulpables, Bavoit plus abbruty : il a semé ses fables A Tentour de Paris, et le changement d'air Ne le faisant jamais qu'en condamné parler. Il fut lié, mais plus géhenne de conscience, Satan fut son conseil, l'enfer son esperence.

Le cardinal Polus, plein de mesme démons, Fut jadis le miroûer de ces trois compagnons. Nous en sçavons plusieurs que nos honteuses veûes Ont veus nuds et bavans et hurlans par les rues, Prophètes de leur mort, confesseurs de leurs maux, De nostres presageurs enseignements très-beaux.

D ne faut point penser que vers, couteaux ni flammes Soient tels que les flambeaux qui attacquoient les âmes. Rien n'est si grand que l'ame, il est très-évident Qu'à l'esgard du subjet s'augmente l'accident. Comme, selon le bois, la flamme est perdurable. Ces barbares a voient au lieu d'une ame un diable, Duquel la bouche plaine a par force annoncé Les crimes de leurs mains, le sang des bons versé, Le desespoir minant qui leur tient compagnie, Rongeant cœur et cerveau jusqu'en fin de la vie.

Que tu viens à regret, charlatan Florentin, Qui de France as sucé puis mordu le tetin. Comme un cancer mangeur et meurtrier insensible. Un cancer de sept ans, à toy, aux tiens horrible, T'oste esprit, sens et sang ; un traistre et lent effort, Traistre, lent, te faisant charongne avant ta mort, Empuanty de toy, et t'atteint la vengeance Au poinct qui donna trefve au repos de la France. Excellente duchesse, icy la vérité A forcé les liens de la proximité.

Dans mon sein allié tu as versée tes plaintes Du malheur domesticqu', qui ne seroient esteintes, Non plus que la clameur qui donna gloire à Dieu, Lors que le condamné publia par abveu Qu'en luy, cinquiesme autheur de l'inicquc journée, La vengeance de Dieu s'en alloit terminée.

Mais voicy les derniers sur lesquels on a vcu Du Dieu fort et jaloux le courroux plus esmeu,

Quand de ses jugements les principes terribles A ces cœurs endurcis se sont rendus visibles.

Crescence, cardinal, qui à ton pourmenoir Te vis accompagné du funèbre chien noir, Chien qu'on ne put chasser, tu conneus ce chien mesmc Qui t'abbayoit au cœur de rage si extrême Au concile de Trente : et ce mesme démon Dont tu ne sçavois pas la ruse, bien le nom, Ce chien te fit prévoir, non pourvoir à ta perte ; Ta maladie fut en santé descouverte ; Il ne te quitta plus du jour qu'il t'eust faict voir Ton mal, le mal la mort, la mort le desespoir.

Je me haste à porter dans le fond de ce temple D'Olivier, chancelier, le tableau et l'exemple : Cettuy-cy, visité du cardinal sans pair. Sans pair en trahison, sentit saillir d'enfer Les hostes de Saûl ou du cardinal mesme. Quand son cçrps, plus changé que n'estoit la mort blesme, Ce corps sec, si caduc qu'il ne levoit la main De l'estomach au front, aussy tost qu'il fut plain Des dons du cardinal, du bas jusques au feste Enlevoit les talons aussy-tost que la teste, Tomboit, se redressoit, mit en pièces son Jict, S'escria de deux voix : « O cardinal maudit, Tu nous fais tous damner ! » Et, à cette paroUe, Cette peste s'en va et cette ame s'envolle.

Cette force inconnue et ces bonds violents Eurent mesme moteur que ces grands mouvements Que sent encore la France, ou que ceux qui parurent Quand dans ce cardinal tous les diables moururent Au moins eussent plustost supporté le tombeau Que de perdre en ce monde un organe si beau : On a celé sa mort et caché la fumée Que ce puant flambeau de la France allumée, Esteint, aura rendu ; mais le courroux des Cieux Donna de ce spectacle une idée à nos yeux. L'air, noirci de démons ainsy que de nuages, Creva des quatre parts d'impétueux orages ; Les vents, les postillons de l'ire du grand Dieu, Troublez de cet esprit, retroublerent tout lieu ;

AGRIPPA DAUBIGNE

Les déluges espaiz des larmes de la France

Rendirent Tair tout eau de leur noire abondance,

Cest esprit boutte-feu, au bondir de ces lieux,

De foudres et d'esclairs mit le feu dans les cieux.

De l'enfer tout fumeux la porte desserrée

A celuy qui l'emplit prépara cette entrée ;

La terre s'en creva, la mer enfla ses monts,

Ses monts et non ses flots, pour couler par ses fonds

Mille morts aux enfers, comme si par ses vies

Satan goustoit encor des vieilles inferies (1)

Dont l'odeur lui plaisoit, quand les anciens Romains

Sacrifioient l'humain aux cendres des humains.

La terre en triompha, l'air et la terre et l'onde

JRefaisant le cahos qui fut avant le monde.

Le combat des démons à ce butin fut tel

Que des chiens la curée au corps de Jezabel,

Ou d'un prince françois qui, d'un clas de la sorte,

Fit sonner le maillet de l'infernalle porte.

Scribes, qui demandez aux tesmoignages saincts Qu'ils fascinent voz yeux de voz miracles feints. Si vous pouvez user des yeux et des oreilles. Voyez ces monstres hauts, entendez ces merveilles Y a-il rien commun? Trouvez- vous de ces tours De la sage nature en l'ordinaire cours ?

Le meurtrier sent le meurtre, et le paillard attise En son sang le venin fruict de sa paillardise ; L'irrité contre Dieu est frappé de courroux ; Les eslevez d'orgueil sont abbatus de poux ; Dieu frappe de frayeur le fendant téméraire. De feu le boutte-feu, de sang le sanguinaire. Trouvez-vous ces raisons en la chaisne du sort, Telle proportion de la vie à la mort ? Est-il vicissitude ou fortune qui puisse Fausse et folle trouver si à poinct la justice ? Tels jugements sont-ilz d'un esgaré cerveau A qui voz peintres font un ignorant bandeau ? Sont-ce là des arrcsts d'une femme qui roulle Sans yeux, au gré des vents, sur l'inconstante bouUe :

(1) Du latin inferix : sacrifices offert aux mânes : victimes immolées aux «Dâncs.

Troubler tout l'univers pour ceux qui l'ont "".rouble :

D'un diable emplir le corps d'un esprit endiablé ;

A qui espère au mal arracher l'espérance ;

Aux prudents contre Dieu la vie et la prudence ;

Oster la voix à ceux qui blasphemoient si fort ;

S'il adjouroient la mort leur envoyer la mort ;

Trancher ceux à morceaux qui detranchoient l'Eglise ;

Aux exquis inventeurs donner la peine exquise ;

Frapper les froids meschants d'une froide langueur ;

Embrazer les ardents d'une bouillante ardeur ;

Brider ceux qui bridoient la louange divine ;

La vermine du puits estouffer de vermine ;

JRendre dedans le sang les sanglants submergez,

Livrer le loup au loup, le fol aux enragez ;

Pour celui qui enfloit le cours d'une harangue

Contre Dieu, l'estouffer d'une enflure de langue? J'ay crainte, mon lecteur, que tes esprits, lassez De mes tragicques sens, ayent dict : C'est assez ! Certes, ce seroit trop si noz ameres plaintes Vous contoient des romans les charmeresses feintes. Je n'escris point à vous, enfants de vanité. Mais recevez de moi, enfants de vérité, Ainsy qu'en un faisceau les terreurs demi-vives, Testaments d'Antioch, repentances tardives. Le sçavoir prophané, les souspirs de Spera Qui sentit ses forfaicts et s'en désespéra ; Ceux qui, dans Orléans, sans chiens et sans morsures» Furent frappez de rage, à qui les mains impures Des pères, mères, sœurs et frères et tuteurs Ont apporté la fin, tristes exécuteurs ; De Lizet l'orgueilleux la rude ignominie. De luy, de son Simon la mortelle manie, La lèpre de Romma et celle qu'un plus grand Pour les siens et pour soy perpétuelle prend ; Le despoir des Morins, dont l'un à mort se blesse, Les foyers de Rusé et de Faye d'Espesse.

Icy le haut tonnant sa voix grosse hors met, Et guerre, et soulphre et feu sur la guerre transmet, Faict la charge sonner par l'airain du tonnerre, Il a la mort, l'enfer, souldoyez pour sa guerre ;

Monté dessus le dos des Chérubins mouvans, n vole droict, guindé sur les aisles des vents. Un temps, de son Eglise il soustint l'innocence, Ne marchant qu'au secours, et non à la vengeance Ores aux derniers temps et aux plus rudes jours, Il marche à la vengeance, et non plus au secours.

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