‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 3 sur 11 · LIVRE PREMIER MISÈRES · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER MISÈRES

Puisqu'il faut s'attaquer aux légions de Rome,

Aux monstres d'Italie, il faudra faire comme

Hannibal, qui, par feu d'aigre humeur arrosez,

Se fendit un passage aux Alpes embrazez.

Mon courage de feu, mon humeur aigre et forte,

Au travers des sept monts fait brèche au lieu de porte,

Je brise les rochers et le respect d'erreur

Qui fit douter Cœsar d'une vaine terreur.

Il vit Rome tremblante, affreuse, eschevelée,

Qui en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée.

Tordant ses doigts, fermoit, deffendoit de ses mains

A Cœsar le chemin aux lieux de ses germains.

Mais dessous les autels des idoles j'advise Le visage meurtry de la captive Église, Qui à sa délivrance (aux dépens des hazards) M'appelle, m 'animant de ses trenchants regards. Mes désirs sont des-ja volez outre la rive Du Rubicon troublé ; que mon reste les suive

(I) Ce premier livre est selon l'expression d' Agrippa d'Aubigné «un tableau piteux du royaume en général. » Il ne s'agit plus pour lui de décrire « les feux d'une amour inconnue, » mais les malheurs qui ensanglantent la terre de France, pauvre mère sur le sein de laquelle se battent ses enfants devenus ennemis. Le poète invective les financiers et les justiciers qui sont des oppresseurs, les rois qui sont à présent des tyrans sanguinaires, et auxquels il oppose les rois anciens « vrais pères et nourrissons de la France. » Cette France, jadis prospère, a, en raison de cette prospérité même, oublié son Dieu, et Dieu la châtie. D'Aubigné dépeint avec la plus cruelle insistance les horreurs de la guerre civile qui la déchirent; elle est surtout la victime de deux pestes que l'Enfer a lâchées contre elle : Jésabel (Catherine de Médicis) et Achitopel (le cardinal de Lorraine) ; puis ce fut la frénésie meurtrière des duels, mais la cause première de nos maux c'est le pape, la« bestedeRomme,» qui prétend dominer les peuples et les rois. Et le poète termine ce premier livre par une humble prière à Dieu et un appel à sa vengeance.

AGKIPPA D'AUBXGMÉ*

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