LIVRE PREMIER MISÈRES
Puisqu'il faut s'attaquer aux légions de Rome,
Aux monstres d'Italie, il faudra faire comme
Hannibal, qui, par feu d'aigre humeur arrosez,
Se fendit un passage aux Alpes embrazez.
Mon courage de feu, mon humeur aigre et forte,
Au travers des sept monts fait brèche au lieu de porte,
Je brise les rochers et le respect d'erreur
Qui fit douter Cœsar d'une vaine terreur.
Il vit Rome tremblante, affreuse, eschevelée,
Qui en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée,
Tordant ses doigts, fermoit, deffendoit de ses mains
A Cœsar le chemin aux lieux de ses germains.
Mais dessous les autels des idoles j'advise Le visage meurtry de la captive Eglise, Qui à sa délivrance (aux dépens des hazards) M'appelle, m'animant de ses trenchants regards. Mes désirs sont des-ja volez outre la rive Du Rubicon troublé ; que mon reste les suive
(I) Ce premier livre est selon l'expression d' Agrippa d'Aubigné «un tableau piteux du royaume en général. » Il ne s'agit plus pour lui de décrire « les feux d'une amour inconnue, » mais les malheurs qui ensanglantent la terre de France, pauvre mère sur le sein de laquelle se battent ses enfants devenus ennemis. Le poète invective les financiers et les justiciers qui sont des oppresseurs, les rois qui sont à présent des tyrans sanguinaires, et auxquels il oppose les rois anciens « vrais pères et nourrissons de la France. » Cette France, jadis prospère, a, en raison de cette prospérité même, oublié son Dieu, et Dieu la châtie. D'Aubigné dépeint avec la plus cruelle insistance les horreurs de la guerre civile qui la déchirent; elle est surtout la victime de deux pestes que l'Enfer a lâchées contre elle : Jésabel (Catherine de Médicis) et Achitopel (le cardinal de Lorraine) ; puis ce fut la frénésie meurtrière des duels, mais la cause première de nos maux c'est le pape, la« bestedeRomme, » qui prétend dominer les peuples et les rois. Et le poète termine ce premier livre par une humble prière à Dieu et un appel à sa vengeance.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
A GRIPPA D'A UBIGNÈ
Par un chemin tout neuf, car je ne trouve pas
Qu'autre homme l'ait jamais escorché de ses pas.
Pour Mercures croisez, au lieu de Pyramides,
J'ay de jour le pilier, de nuict les feux pour guides.
Astres, secourez- moy ; ces chemins enlacez
Sont par l'antiquité des siècles effacez.
Si bien que l'herbe verde en ses sentiers accrue
Est faicte une prairie espaisse, haute et drue.
Là où estoiênt les feux des Prophètes plus vieux,
Je tends comme je puis le cordeau de mes yeux,
Puis je cours au matin, de ma jambe arrosée
J'esparpille à costé la première rosée.
Ne laissant après moy trace à mes successeurs
Que les reins tous ployez des inutiles fleurs.
Fleurs qui tombent si tost qu'un vray soleil les touche,
Ou que Dieu fenera (1) par le vent de sa bouche.
Tout-puissant, tout- voyant, qui du haut des hauts cieux Fends les cœurs plus serrez par l'esclair de tes yeux. Qui fis tout, et conneus tout ce que tu fis estre : Tout parfaict en ouvrant, tout parfait en connoistre. De qui l'œil tout courant, et tout voyant aussy. De qui le soing sans soing prend de tout le soucy. De qui la main forma exemplaires et causes, Qui preveus les effects dès le naistre des choses ; Dieu, qui d'un style vif, comme il te plaist, escris Le secret plus obscur en l'obscur des esprits. Puis que de ton amour mon ame est eschauffée, Jalouze de ton nom, ma poictrine embrazée De ton feu pur, repurge aussy de mêmes feux Le vice naturel de mon cœur vitieux ; De ce zèle tres-sainct rebrusle-moy encore. Si que (tout consommé au feu qui me dévore. N'estant serf de ton ire en ire transporté Sans passion) je sois propre à ta vérité. Ailleurs qu'à te louer ne soit abandonnée La plume que je tiens, puis que tu l'as donnée.
Je n'escry plus les feux d'un amour inconneu ; (2)
(i) Fanera.
(2) Allusion à son amour d'autrefois pour Diane Salviati, qu'il avait chantée dans son recueil du Printemps Qi qui était nièce de Cassandre Salviati, célébrée par Ronsard. {V. notre notice).
Mais par l'affliction plus sage devenu,
J'entreprens bien plus haut, car j'apprens à ma plume
Un autre feu, auquel la France se consume.
Ces ruisselets d'argent que les Grecs nous feignoient,
Où leurs poètes vains beuvoient et se baignoient,
Ne courent plus icy ; mais les ondes si claires,
Qui eurent les saphyrs et les perles contraires,
Sont rouges de nos morts ; le doux bruit de leurs flots,
Leur murmure plaisant, hurte contre des os.
Telle est, en escrivant non ma commune image ;
Autre fureur qu'amour reluit en mon visage.
Sous un inique Mars, parmy les durs labeurs
Qui gastent le papier, et l'ancre de sueurs,
Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées,
Nous avortons ces champs au millieu des armées.
En délassant nos bras de crasse tous rouillez.
Qui n'osent s'esloigner des brassards despouillez
Le luth que J'accordois avec mes chansonnettes
Est ores (1) estouffé de l'esclat des trompettes :
Icy le sang n'est feint, le meurtre n'y deffaut,
La Mort joue elle-mesme en ce triste eschaffaut ;
Le juge criminel tourne et emplit son urne ;
D'icy la botte en jambe, et non pas le cothurne.
J'appelle Melpomene, en sa vive fureur,
Au lieu de l'Hypocrene, esveillant cette sœur
Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu'elle sorte,
Eschevellée, affreuse, et bramant en la sorte
Que faict la biche après le faon qu'elle a perdih
Que la bouche luy saigne, et son front esperdue
Face noircir du ciel les voûtes esloignées ;
Qu'elle esparpille en l'air de son sang deux poignées,
Quant, espuisant ses flancs de redoublez sanglots,
'De sa voix enrouée elle bruira ces mots :
« O France désolée ! ô terre sanguinaire ! Non pas terre, mais cendre : ô mère ! si c'est mère Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein. Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main. Tu leur donnes la vie, et dessous ta mamelle S'esmeut des obstinez la sanglante querelle ; (i) A présent.
AGRIPPA D'AUBIGNE
Sur ton pis blanchissant ta race se débat,
Et le fruit de ton flanc faict le champ du combat. »
Je veux peindre la France une mère affligée, Qui est entre ses bras de deux enfants chargée. Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts Des tetins nourriciers ; puis, à force de coups D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage Dont nature donnoit à son besson (1) l'usage : Ce voleur acharné, cet Esau malheureux, Faict degast du doux laict qui doibt nourrir les deux^ Si que, pour arracher à son frère la vie. Il mesprise la sienne et n'en a plus d'envie ; Lors son Jacob, pressé d'avoir jeusné meshuy. Ayant dompté longtemps en son cœur son ennuy, A la fin se défend, et sa juste colère Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère. Ni les souspirs ardens, les pitoyables cris, Ni les pleurs rechauffez, ne calment leurs esprits ; Mais leur rage les guide et leur poison les trouble. Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble. Leur conflict se rallume et faict si furieux Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux. Cette femme esplorée, en sa douleur plus forte, Succombe à la douleur, mi- vivante, mi-morte ; Elle voit les mutins tous deschirez, sanglants. Que, ainsy que du cœur, des mains se vont cerchants, Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle Celuy qui a le droict et la juste querelle, Elle veut le sauver, l'autre, qui n'est pas las, Viole en poursuivant l'asyle de ses bras. Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine ; Puis, aux derniers aboys de sa proche ruine, Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ; Or, vivez de venin, sanglante geniture, Je n'ay plus que du sang pour vostre nourriture ! »
Quand esperdu je voy les honteuses pitiez. Et du corps divisé les funèbres moitiez ; Quand je voy s'apprester la tragédie horrible (r) Jumeau.
Du meurtrier de soy-mesme, aux autres invincible,
Je pense encore voir ung monstrueux géant
Qui va de braves mots les hauts cieux outrageant,
Superbe, florissant, si brave qu'il se treuve
Nul qui de sa valeur entreprenne la preuve ;
Mais lorsqu'il ne peut rien rencontrer au dehors
Qui de ses bras nerveux endure les efforts,
Son corps est combattu, à soy-mesme contraire ;
Le sang pur ha le moins : le flegme et la colère
Rend le sang non plus sang ; le peuple abat ses loix :
Tous nobles et tous roys, sans nobles et sans roys ;
La masse dégénère en la melancholie ;
Ce vieil corps tout infect, plein de sa discrasie(l),
Hydropique, faict l'eau, si bien que ce géant.
Qui alloit de ses nerfs ses voisins outrageant,
Aussy foible que grand, n'enfle plus que son ventre ;
Ce ventre dans lequel tout se tire, tout entre,
Ce faux dispensateur des commungs excréments
N'envoyé plus aux bords les justes aliments ;
Des jambes et des bras les os sont sans moelle ;
Il ne va plus en haut, pour nourrir la cervelle,
Qu'un chime venimeux, dont le cerveau nourry
Prend matière et liqueur d'un champignon pourry.
Ce grand géant, changé en une horrible beste,
A, sur ce vaste corps, une petite teste,
Deux bras foibles, pendants, des-ja secs, des-ja morts,
Impuissants de nourrir et deffendre le corps ;
Les jambes sans pouvoir porter leur masse lourde,
Et à gauche et à droict font porter une bourde (2),
Financiers, justiciers, qui opprimez de faim Celuy qui vous faict naistre ou qui deffend le pain, Soubs qui le laboureur s'abbreuve de ses larmes,
(i) « Dyscrasie. — Terme de médecine, Mauvaise mixture des humeurs, mauvaise constitution. » (Littré.)
(2) Béquille. — Dans le baron de Fœneste d'Aubigné joue sur ce mot qui a aussi le sens de mauvaise excuse, de fadaise. Il dit :
Si vous ouvrez encor les yeux Si vos oreilles ne sont sourdes Tant de bourdes de ces boiteux, Qu'en dites-vous ? Ce sont des bourdes.
AGRIPPA D'AUBIGNÊ
Qui souffrez mandier la main qui tient les armes, Vous, ventre de la France, enflé de ses langueurs, Faisant orgueil de vent, vous monstrez vos vigueurs. Voyez la tragédie, abbaissez vos courages. Vous n'estes spectateurs, vous estes personnages : Car encor vous pourriez contempler de bien loing Une nef saiis pouvoir luy aider au besoing, Quand la mer l'engloutit, et pourriez de la rive, En tournant vers le ciel la face demi- vive, Plaindre sans secourir ce mal oisivement. Mais quand, dedans la mer, la mer pareillement Vous menace de mort, courez à la tempeste : Car avec le vaisseau vostre ruine est preste.
La France donc encor est pareille au vaisseau Qui, outragé des vents, des rochers et de l'eau, Loge deux ennemis : l'un tient avec sa troupe La proue, et l'autre a pris sa retraitte à la pouppe. De canons et de feux chacun met en esclats La moitié qui s'oppose, et font verser en bas, L'un et l'autre cnyvré des eaux et de l'envie. Ensemble le navire et la charge et la vie, En cela le vainqueur ne demeurant plus fort Que de voir son haineux le premier à la mort, Qu'il seconde, authochyre (1), aussy tost de la sienne. Vainqueur, comme l'on peut vaincre à la cadmeene.
Barbares en effect, François de nom, François, Vos fausses loix ont eu des faux et jeunes roys, Impuissants sur leurs cœurs, cruels en leur puissance ; Rebelles, ils ont veu la désobéissance.
Dieu sur eux et par eux desploia son courroux. N'ayant autres bourreaux de nous-mesmes que nous.
Les roys, qui sont du peuple et les roys et les pères, Du troupeau domesticq sont les loups sanguinaires ; Ils sont l'ire allumée et les verges de Dieu, La crainte des vivants ; ils succèdent au lieu Des héritiers des morts ; ravisseurs de pucelles, Adultères, souillants les couches des plus belles Des maris assommez, ou bannis pour leur bien,
(I) De ses propres mains.
Ils courent sans repos et, quand ils n*ont plus rien
Pour soûler l'avarice, ils cerchent autre sorte
Qui contente l'esprit d'une ordure plus forte.
Les viellards enrichis tremblent le long du jour ;
Les femmes, les maris, privez de leur amour,
Par l'esprit de la nuict se mettent à la f uitte ;
Les meurtriers souldoyez s'eschauffent à la suitte.
L'homme est en proye à l'homme : un loup à son pareil.
Le père estrangle au lict le fils, et le cercueil
Préparé par le fils sollicite le père.
Le frère avant le temps hérite de son frère.
On trouve des moyens, des crimes tout nouveaux,
Des poisons inconnus, ou les sanglants cousteaux
Travaillent au midy, et le furieux vice
Et le meurtre public ont le nom de justice.
Les belistres armez ont le gouvernement,
Le sac de nos citez ; comme anciennement
Une croix bourguignonne espouvantoit nos pères.
Le blanc les faict trembler (1), et les tremblantes mères
Pressent à l'estomach leurs enfants esperdus,
Quand les grondants tambours sont battants entendus.
Les places de repos sont places estrangeres,
Les villes du milieu sont les villes frontières ;
Le village se garde, et nos propres maisons
Nous sont le plus souvent garnisons et prisons.
L'honorable bourgeois, l'exemple de sa ville,
Souffre devant ses yeux violer femme et fille.
Et tomber sans mercy dans l'insolente main
Qui s'estendoit naguère à mandier du pain.
Le sage justicier est traisné au supplice.
Le mal-faicteur luy faict son procès ; l'injustice
Est principe de droict ; comme au monde à 3 'envers,
Le vieil père est fouetté de son enfant pervers.
Celuy qui en la paix cachoit son brigandage.
De peur d'estre puni, estalle son pillage.
Au son de la trompette, au plus fort des marchez.
Son meurtre et son butin sont à l'ancan preschez.
Si qu'au lieu de la roue, au lieu de la sentence,
(I) Le blanc» c'est-à-dire l'écharpe blanche que les huguenots portaient comme insigne.
AGRIPPA UAUBIGNÊ
La peine du forfaict se change en récompense. Ceux qui n'ont discerné les querelles des grands Au lict de leur repos tressaillent, entendants, En paisible minuict, que la ville surprise Ne leur promet sauver rien plus que la chemise. Le soldat trouve encor quelque espèce de droict, Et mesme, s'il pouvoit, sa peine il luy vendroit. L'Espagnol mesuroit les rançons et les tailles De ceux qu'il retiroit du meurtre des batailles Selon leur revenu ; mais les François n'ont rien Pour loy de la rançon des François, que le bien. Encor vous bien-heureux qui, aux villes fermées, D'un mestier inconnu avez les mains armées. Qui goustez en la peur l'alternatif sommeil De qui le repos est à la fièvre pareil ; Mais je te plains, rusticq, qui, ayant, la journée, Ta pentelante vie en rechignant gaignée, Reçois au soir les coups, l'injure et le tourment, Et la fuitte et la faim, injuste payement. Le paysan de cent ans, dont la teste chenue Est couverte de neige, en suivant sa charrue. Voit galopper de loing l'argolet (1) outrageux. Qui d'une rude main arrache les cheveux. L'honneur du vieillard blanc, picqué de son ouvrage, Par qui la seule faim se trouvoit au village. Ne voit-on pas des-ja, dès trois lustres passez. Que les peuples fuiards des villages chassez Vivent dans les forests : là chacun d'eux s'asserre Au ventre de leur mère, aux cavernes de terre ; Ils cerchent, quand l'humain leur refuse secours, Les bauges des sangliers et les roches des ours. Sans conter les perdus, à qui la mort propice Donne poison, cordeau, le fer, le précipice.
Ce ne sont pas les grands, mais les simples paysans. Que la terre connoist pour enfants complaisants, La terre n'ayme pas le sang ni les ordures Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures Qu'ordures ni que sang. Les aimez laboureurs
(I) Argolet OM ar goulet: soldat à cheval armé de Tare; pris ici dans le sens de soudard.
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs, Font courir les ruisseaux dedans les verdes prées, Par les sauvages fleurs en esmail diaprées ; Ou par ordre et compas les jardins azurez Monstrent au ciel riant leurs carreaux mesurez, Les parterres tondus, et les droictes allées Des droicturieres mains au cordeau sont reiglées ; Ils sont peintres, brodeurs, et puis leurs grands tapis Noircissent de raisins et jaunissent d'espics ; Les ombreuses forests, leurs demeures plus franches, Esventent leurs sueurs et les couvrent de branches. La terre semble donc, pleurante de souci, Consoler les petits en leur disant ainssi :
« Enfants de ma douleur, du ciel l'ire esmeuë, Pour me vouloir tuer, premièrement vous tuë ; Vous languissez, et lors le plus doux de mon bien Va soûlant de plaisir ceux qui ne valent rien. Or, attendant le temps que le ciel se retire, Ou que le Dieu du ciel destourne ailleurs son ire. Pour vous faire gouster de ses douceurs après. Cachez- vous soubs ma robbe en mes noires forests, Et, au fond du malheur, que chacun de vous entre Par deux fois, mes enfants dans l'obscur de mon ventre, Les fainéants ingrats font brusler vos labeurs, Vos seins sentent la faim et vos fronts les sueurs. Je mets de la douceur aux ameres racines. Car elles vous seront viande en médecines. Et je retireray mes bénédictions De ceux qui vont sucçant le sang des nations : Tout pour eux soit amer ; qu^ils sortent, exécrables, Du lict sans reposer, allouvis (1) de leurs tables. »
Car, pour monstrer comment en la destruction L'homme n'est plus un homme, il prend réfection Des herbes, des charongnes, des viandes non prestes, Ravissant les repas appr estez pour les bestes. La racine douteuse est prise sans danger. Bonne, si on la peut amollir et manger. Le conseil de la faim apprend aux dents par force
(i) AllouviSi vient de loup et signifie affamés comme des loups.
AGRIPPA UA UBIGNÉ
A piller des forests et la robbe et l'escorce.
La terre sans façon à honte de se voir,
Cerche encore, des mains et n'en peut plus avoir.
Tout logis est exil ; les villages champestres,
Sans portes et planchers, sans portes et fenestres,
Font une mine affreuse, ainsy que le corps mort
Monstre, en monstrant les os, que quelqu'un luy faict tort.
Les loups et les renards et les bestes sauvages
Tiennent place d'humains, possèdent les villages
Si bien qu'en mesme lieu où, en paix, on eut soing
De reserrer le pain, on y cueille le foing.
Si le rusticque peut desrober à soy-mesme
Quelque grain recelé par une peine extresme,
Espérant sans espoir la fin de ses malheurs.
Lors on peut voir coupler troupe de laboureurs.
Et d'un soc attaché faire place en la terre
Pour y semer le bled, le soustien de la guerre :
Et puis. Fan ensuivant, les misérables yeux
Qui des sueurs du front trempoient, laborieux
Quand, subissant le joug des plus ser viles bestes.
Liez comme des bœufs, ils se couploient par testes,
Voyant d'un estranger la ravissante main
Qui leur tire la vie et l'espoir et le grain.
Alors, baignez en pleurs, dans les bois ils retournent ;
Aux aveugles rochers les affligez, séjournent ;
Ils vont souffrant la faim, qu'ils portent doucement.
Au pris du desplaisir et infernal tourment
Qu'ils sentirent jadis, quand leurs maisons remplies
De démons encharnez, sepulchres de leurs vies,
Leur servoient de crottons (1), ou pendus par les doigts
A des cordons tranchants, ou attachez au bois
Et couchez dans le feu, ou de graisses flambantes
Les corps nuds tenaillez, ou les plaintes pressantes
De leurs enfants pendus par les pieds, arrachez
Du sein qu'ils empoignoient, des tetins asséchez ;
Ou bien, quand du soldat la diette allouvie (2)
Tiroit au lieu de pain de son hoste la vie.
Vengé, mais non saoulé, père et mère meurtris
(i) Prisons.
(2j V. note de la page précédente.
Laissoient dans les berceaux des enfants si petits Qu'enserrez de cimois (1), prisonniers dans leur couche Ils mouroient par la faim : de l'innocente bouche L'ame plaintive alloit en un plus heureux lieu Esclatter sa clameur au grand throsne de Dieu, Cependant que les Roys, parez de leur substance, En pompes et festins trompoient leur conscience, Estoffoient leur grandeur des ruines d'autruy, Gras du suc innocent, s'egaiant de l'ennuy, Stupides, sans gouster ni pitiez ni merveilles, Pour les pleurs et les cris sans yeux et sans oreilles.
Icy je veux sortir du gênerai discours De mon tableau public ; je fleschiray le cours De mon fil entrepris, vaincu de la mémoire Qui effraye mes sens d'une tragicque histoire : Car mes yeux sont tesmoings du subject de mes vers.
Voicy le reistre noir foudroyer au travers Les masures de France, et comme une tempeste, Emportant ce qu'il peut, embrazer tout le reste. Cet amas affamé nous fit à Mont-moreau Voir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau. Nous vismes sur leurs pas une troupe lassée, Que la terre portoit, de nos pas harassée. Là de mille maisons on ne trouva que feux, Que charongnes, que morts ou visages affreux. La faim va devant moi : force que je la suive. J'oy d'un gosier mourant une voix demi- vive ; Le cry me sert de guide, et f aict voir à l'instant D'un homme demi-mort le chef se débattant, Qui sur le seuil d'un huis dissipoit sa cervelle. Ce demi- vif la mort à son secours appelle De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort Disoit en son patois (langue de Perrigort) : « Si vous estes François, François, je vous adjure, Donnez secours de mort : c'est l'aide la plus seure Que j'espère devons, le moien de guérir. Faictes moy d'un bon coup et promptement mourir. Les reistres m'ont tué par faute de viande : Ne pouvant ni fournir ne sçavoir leur demande,
(I) Lisières.
AGRIPPA UAUBIGNE
D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté
Ce bras que vous voyez près du lict, à costé ;
J'ay au travers du corps deux balles de pistoUe. »
Il suivit, en coupant d'un grand vent sa paroUe :
« C'est peu de cas encor, et, de pitié de nous.
Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.
n y a quatre jours qu'aiants esté en fuitte,
Chassez à la minuict, sans qu'il nous fust licite
De sauver nos enfants liez en leurs berceaux,
Leurs cris nous appelioient, et entre ces bourreaux,
Pensans les secourir, nous perdismes la vie.
Helas ! si vous avez encore quelque envie
De voir plus de malheur, vous verrez là-dedans
Le massacre piteux de nos petits enfants. »
J'entre, et n'en trouve qu'un, qui, lié dans sa couche,
Avoit les yeux flestris ; qui de sa pasle bouche
Poussoit et retiroit cet esprit languissant
Qui, à regret son corps par la faim délaissant,
Avoit lassé sa voix bramant après sa vie.
Voicy après entrer l'horrible anatomie
De la mère asséchée ; elle avoit de dehors.
Sur ses reins dissipez traisné, roulé son corps,
Jambes et bras rompus ; une amour maternelle
L'esmouvant pour autruy beaucoup plus que pour elle,
A tant elle approcha sa teste du berceau,
La releva dessus. Il ne sortoit plus d'eau
De ses yeux consumez ; de ses playes mortelles
Le sang mouilloit l'enfant ; point de laict aux mammelles.
Mais des peaux sans humeur. Ce corps séché, retraict.
De la France qui meurt fut un autre pourtraict.
Elle cerchoit des yeux deux de ses fils encore ;
Nos fronts l'espouvantoient. En fin la mort dévore
En mesme temps ces trois. J'en peur que ces esprits
Protestassent mourants contre nous de leurs cris :
Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste ;
J'appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste
Les violeurs de paix, les perfides parfaicts
Qui d'une salle cause amènent tels effects.
Là je vis estonné les cœurs impitoyables.
Je vis tomber l'effroy dessus les effroyables.
Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez De ceux qui par la faim estoient morts enragez !
Et encore aujourd'huy, sous la loy de la guerre, Les tygres vont bruslant les thresors de la terre, Nostre commune mère ; et le degast du pain Au secours des lions ligue la pasle faim En ce point, lors que Dieu nous espanche une pluie, Une manne de bleds, pour soustenir la vie, L'homme, crevant de rage et de noire fureur, Devant les yeux esmeux de ce grand bien-faicteur, Foule aux pieds ses bien-faicts en villenant sa grâce. Crache contre le Ciel, ce qui tourne en sa face. La terre ouvre aux humains et son laict et son sein, Mille et mille douceurs, que de sa blanche main Elle apprcste aux ingrats qui les donnent aux flammes. Les desgasts font sentir les innocentes âmes. En vain le pauvre en l'air esclatte pour du pain On embraze la paille, on faict pourrir le grain. Au temps que l'affamé à nos portes séjourne. Le malade se plaint ; cette voix nous adjourne Au throsne du grand Dieu. Ce que l'affligé dit En l'amer de son cœur, quand son cœur nous maudit Dieu l'entend, Dieu l'exauce, et ce cry d'amertume Dans l'air ni dans le feu volant ne se consume ; Dieu scelle de son sceau ce piteux testament, Nostre mort en la mort qui le va consumant.
La mort en payement n'a receu l'innocence Du pauvre qui nettoit sa chetive espérance Aux ausmones du peuple. Ah! que diray-je plus? De ces événements n'ont pas esté exclus Les animaux privez, et, hors de leurs villages, Les mastins allouvis sont devenus sauvages Faicts loups de naturel, et non pas de la peau. Imitants les plus grands, les pasteurs du troupeau, Eux-mesmes ont esgorgé ce qu'ils avoient en garde ; Encor les verrez-vous se vanger, quoy qu'il tarde. De ceux qui ont osté aux pauvres animaux La pasture ordonnée. Ils seront les bourreaux De l'ire du grand Dieu, et leurs dents affamées Se crèveront des os de nos belles armées ;
AGRIPPA UAUBIGNE
Ils en ont eu curée en nos sanglants combats ;
Si bien que, des corps morts rassasiez et las,
Aux plaines de nos champs, de nos os blanchissantes,
Ils courent forcenez les personnes vivantes,
Vous en voyez l'espreuve au champ de Moncontour.
Héréditairement ils ont, depuis ce jour,
La rage naturelle, et leur race, ennyvrée
Du sang des vrais François, se sent de la curée.
Pourquoy, chiens, auriez -vous, en cette aspre saison, (Nez (1) sans raison) gardé aux hommes la raison, Quand Nature sans loy, folle, se desnature ; Quand Nature, mourant despouille sa figure ; Quand les humains, privez de tous autres moiens Assiégez, ont mangé leur plus fidelles chiens ; Quand sur les chevaux morts on donne des batailles A partir (2) le butin de puantes entrailles ? Mesme aux chevaux péris de farcin et de faim, On a veu labourer les ongles de l'humain. Pour cercher dans les os et la peau consumée Ce qu'oublioit la faim et la mort affamée.
Cette horreur, que tout œU en lisant a doubté De nos sens, desmentoit la vraie antiquité ; Cette rage s'est veûe, et les mères non-mer es Nous ont de leurs forfaicts pour tesmoings oculaires. C'est en ces sièges lents, ces sièges sans pitié. Que des seins plus aymants s'envole l'amitié. La mère du berceau son cher enfant deslie ; L'enfant qu'on desbandoit autre-fois pour sa vie Se desveloppe icy par les barbares doigts Qui s'en vont destacher de nature les loix ; La mère def faisant, pitoyable et farousche. Les liens de pitié avec ceux de sa couche, Les entrailles d'amour, les filets de son flanc. Les intestins bruslants par les tressants du sang, Les sens, l'humanité, le cœur esmeu qui tremble Tout cela se destord et se desmesle ensemble; L'enfant, qui pense encor aller tirer en vain
(1) Nés.
(2) Repartir.
Les peaux de la mamelle, a les yeux sur la main
Qui deffaict les cimois (1) cette bouche affamée,
Triste, sous-rit aux tours de la main bien-aimée :
Cette main s'emploioit pour la vie autrefois,
Maintenant à la mort elle emploie ses doigts,
La mort, qui d'un costé se présente effroyable,
La faim, de l'autre bout, bourelle impitoyable.
La mère, ayant long-temps combattu dans son cœur
Le feu de la pitié, de la faim la fureur,
Convoitte dans son sein la créature aimée,
Et dit à son enfant, moins mère qu'affamée :
« Rend, misérable, rend le corps que je t'ay faict
Ton sang retournera où tu as pris le laict ;
Au sein qui t'allaictoit rentre contre nature :
Ce sein, qui t'a nourry, sera ta sépulture ! »
La main tremble en tirant le funeste couteau,
Quand, pour sacrifier de son ventre l'agneau,
Des poulces elle estreind la gorge qui gazouille
Quelques mots sans accents, croiant qu'on la chatouille,
Sur l'effroiable coup le cœur se refroidit,
Deux fois le fer eschappe à la main qui roidit ;
Tout est troublé, confus, en l'âme qui se trouve
N'avoir plus rien de mère et avoir tout de louve ;
De sa lèvre ternie il sort des feux ardants ;
Elle n'appreste plus les lèvres, mais les dents
Et des baisers changez en avides morsures !
La faim achevé tout de trois rudes blessures ;
Elle ouvre le passage au sang et aux esprits.
L'enfant change visage et ses ris en ces cris ;
Il pousse trois fumeaux, (2) et, n'aiant plus de mère,
Mourant cerche des yeux les yeux de sa meurtrière.
On dit que le manger de Thyeste pareil Fit noircir et fuir et cacher le soleil. Suivrons-nous plus avant ? Voulons-nous voir le reste De ce banquet d'horreur pire que de Thyeste ? Les membres de ce fils sont connus au repas. Et l'autre, estant deceu, ne les connoissoit pas.
(i) Lisière.
(2) Mis pour fumée : «vapeur qui s'élève de Thaleine »(Uttré), et, par suite rhaleine elle-même.
AGRIPPA D'A UBIGNE
Qui pourra voir le plat où la beste farouche
Prend les petits doigts cuits, les jouets de sa bouche ;
Les yeux esteints, ausquels il y a peu de jours
Que de regards mignons s'embrazoient ses amours ;
Le sein douillet, les bras qui son col plus n'accollent :
Morceaux qui saouUent peu et qui beaucoup désolent ?
Le visage pareil encore se fait voir
Vif portraict reprochant, miroir de son miroir,
Dont la reflexion de coulpable semblance
Perce à travers les yeux l'ardente conscience.
Les ongles brisent tout ; la faim et la raison
Donne pasture au corps et à l'ame poison.
Le soleil ne peut voir l'autre table fumante.
Tirons sur cette-cy le rideau de Thimante 7
Jadis nos rois anciens, vrais pères et vrais rois, Nourrissons de la France, en faisant quelquefois Le tour de leur païs en diverses contrées, Faisoient par les citez des superbes entrées. Chacun s'esjouissoit, on sçavoit bien pourquoy : Les enfants de quatre ans crioient : Vive le Roy ! Les villes emploioient mille et mille artifices Pour faire comme font les meilleures nourrices. De qui le sein fécond se prodigue à l'ouvrir. Veut monstrer qu'il en a pour perdre et pour nourrir. Il semble que le pis, quant il est esmeu, voie : Il se jette en la main, dont ces mères de joie Font rejaillir, aux yeux de leurs mignons enfants, Du laict qui leur regorge à leurs roys triomphants, Triomphants par la paix : ces villes nourricières Prodiguoient leur subtancc, et, en toutes manières, Monstroient au ciel serain leurs thresors enfermez. Et leur laict et leur joie à leurs roys bien-aymez,
Nos tyrans aujourd'huy entrent d'une autre sorte, La ville qui les voit a visage de morte : Quand son prince la foule, il la void de tel yeux Que Néron voyait Rome en l'esclat de ses feux. Quand le tyran s'esgaie en la ville qu'il entre, La ville est un corps mort, il passe sur le ventre. Et ce n'est plus du laict qu'elle produigue en l'air. C'est du sang. Pour parler comme peuvent parler ====================^^ 48 =========================
Les corps qu'on trouve morts, portez à la justice, On les met en la place, affin que ce corps puisse Rencontrer son meurtrier : le meurtrier inconnu Contre qui lé corps saigne est coulpable tenu.
Henry, qui tous les jours vas prodiguant ta vie Pour remettre le règne, oster la tyrannie, Ennemy des tyrans, ressource des vrais rois, Quand le sceptre des lis joindra le Navarrois, Souvien-toy de quel œil, de quelle vigilence Tu cours remédier aux malheurs de la France ; Souvien-toy quelque jour combien sont ignorants Ceux qui pour estre Rois veulent estre tyrans. Ces tyrans sont des loups, car le loup, quand il entre Dans le parc des brebis, ne succe de leur ventre Que le sang par un trou et quitte tout le corps. Laissant bien le troupeau, mais un troupeau de morts. Nos villes sont charongne, et nos plus chères vies Et le suc et la force en ont esté ravies ; Les païs ruinez sont membres retranchez. Dont le corps seichera, puis qu'ils sont asseichez.
France, puis que tu perds tes membres en la sorte, Appreste le suaire et te conte pour morte ; Ton poux foible, inégal, le trouble de ton œil, Ne demande plus rien qu'un funeste cercueil
Que si tu vis encor, c'est la mourante vie Que le malade vit en extrême agonie, Lors que les sens sont morts, quand il est au rumeau (1), Et que d'un bout de plume on l'abeche avec l'eau (2).
Si tu peux allouvi dévorer la viande, Ton chef mange tes bras ; c'est une faim trop grande. Quand le désespéré vient à manger si fort Après le goust perdu, c'est indice de mort.
Mais quoy ! tu ne fus oncq si fiere en ta puissance, Si roide en tes efforts, ô furieuse France l C'est ainsy que les nerfs des jambes et des bras Roidissent au mourant à l'heure du trespas.
On resserre d'impost le trafic des rivières. Le sang des gros vaisseaux et celuy des artères ;
(i) Au rumeau, c'est-à-dire à toute extrémité. (2) Abêcher ou abecquer : donner la becquée.
AGRIPPA D AUBIGNE.
AGRIPPA D'AUBIGNE
C'est faict du corps, auquel on tranche tous les jours Des veines et rameaux les ordinaires cours.
Tu donnes aux forains (1) ton avoir qui s'esgare, A celuy du dedans rude, seiche et avare, Cette main a promis d'aller trouver les morts Qui, sans humeur dedans, est suante au dehors.
France, tu es si docte et parles tant de langues ! O monstrueux discours, ô funestes harangues ! Ainsy, mourant les corps, on a veu les esprits Prononcer les jargons qu'ils n'a voient point appris.
Tu as plus que jamais de merveilleuses testes Des cerveaux transcendants, des vrais et faux prophètes ; Toy, prophète, en mourant du mal de ta grandeur. Mi2ux que le médecin tu chantes ton malheur,
France, tu as commerce aux nations estranges : Partout intelligence et partout des eschanges : L'oreille du malade est ainsy claire, alors Que l'esprit dit adieu aux oreilles du corps.
France, bien qu'au milieu tu sens des guerres fieres, Tu as paix et repos à tes villes frontières : Le corps, tout feu dedans, tout glace par dehors. Demande la bière et bien tost est faict corps.
Mais, France, on voit doubler dedans toy l'avarice : Quand nature deffaut, les vieillards ont ce vice ; Quand le malade amasse et couverte et linceux (2) Et tire tout à soy, c'est un signe piteux.
On void périr en toy la chaleur naturelle, Le feu de charité, tout amour mutuelle. Les déluges espais achèvent de noier Tous chauds désirs au cœur, qui estoit leur foûier (3) Mais ce foûier du cœur a perdu l'advantage Du feu et des esprits qui faisoient le courage.
Icy marquez, honteux, dégénérez François, Que vos larmes étoient légères autrefois, Et que, quand l'estranger esjamboit (4) vos barrières, Vos ayeux desdaignoient forts et villes frontières !
(1) A ceux qui viennent du dehors, aux étrangers.
(2) Couverte et linceux : la couverture et les draps.
(3) Foyer.
(4) Enjambait, franchissait.
L'ennemy, aussy tost comme entré combattu, Faisoit à la campagne essay de leur vertu. Ores pour tesmoigner la caducque vieillesse Qui nous oste l'ardeur et nous croist la finesse Nos coeurs froids ont besoing de se voir emmurez, Et, comme les veillards, revestus et fourrez De rempars, bastions, fossez et contre-mines, Fosses-brai's, parapets, chemises et courtines (1). Nos excellents desseins ne sont que garnisons, Que nos pères fuoient comm' on fuit les prisons. Qand le corps gelé veut mettre robbe sur robbe Dites que la chaleur s'enfuit et se desrobbe ; L'Ange de Dieu vengeur une fois commandé, Ne se destourne pas pour estre appréhendé : Car ces symptômes vrais, qui ne sont que présages. Se sentent en nos coeurs aussy tost qu'aux visages.
Voilà le front hideux de nos calamitez, La vengence des Cieux justement despitez. Comme par force l'œil se destorne à ces choses, Retournons les esprits pour en toucher les causes.
France, tu t'eslevois orgueilleuse au milieu Des autres nations, et ton père et ton Dieu, Qui tant et tant de fois par guerres estrangeres T'esprouva, t'advertit de verges, de misères. Ce grand Dieu void au Ciel, du feu de son clair œil, Que des maux estrangers tu doublois ton orgueil, Tes superstitions et tes coustumes folles. De Dieu qui te frappoit, te poussoient aux idolles. Tu te crevois de graisse en patience, mais Ta paix estoit la sœur bastarde de la paix. Rien n 'estoit honoré parmy toy que le vice ; Au ciel estoit bannie, en pleurant, la Justice, L'Eglise au sec désert, la Vérité après. L'enfer fut espuisé et visité de près, Pour chercher en son fond une verge nouvelle, A punir jusqu'aux os la nation rebelle.
Cet enfer nourrissoit en ses obscuritez Deux- esprits, que les Cieux formèrent, despitez,
(I) Termes de fortification.
AGRIPPA HAUBIGNÉ
Des pires excréments, des vapeurs inconnues
Que rhaleine du bas exhale dans les nues.
L'essence et le subtil de ces infections
S'affina par sept fois en exhalations,
Comme Ton void dans l'air une masse visqueuse
Lever premièrement l'humeur contagieuse
De l'haleine terrestre ; et quand auprès des cieux
Le choix de ce venin est haussé, vitieux,
Comm' un astre il prend vie, et sa forcé secrette
Espou vante chacun du regard d'un cornette (1).
Le peuple, à gros amas aux places ameuté,
Bée (2) douteusement sur la calamité.
Et dit : « Ce feu menace et promet à la terre,
Lousche, (3) pasle ou flambant, peste, famine ou guerre. »
A ces trois s'apprestoient ces deux astres nouveaux. Le peuple voioit bien ces cramoisis flambeaux. Mais ne les peut juger d'une pareille sorte. Ces deux esprits meurtriers de la France mi-morte Nasquirent en nos temps ; les astres mutinez Les tirèrent d'enfer, puis ils furent donnez A deux corps vicieux, et l'amas de ces vices Trouva l'organe prompt à leurs mauvais offices.
Voicy les deux flambeaux et les deux instruments Des plaies de la France et de tous ses tourments ; Une fatale femme, un cardinal qui d'elle, Parangon du malheur, suivoit l'âme cruelle (4).
Néron laissoit en paix quelque petite part ; Quelque coing d'Italie, esgaré à l'escart, Eschappoit ses fureurs ; quelqu'un fuioit de Sylle Le glaive et le courroux en la guerre civile ; Quelqu'un de Phalaris evitoit le taureau, La rage de Cinna, de Cœsar le couteau ; Et (ce qu'on feint encor estrange entre les fables) Quelqu'un de Diomède eschappoit les estables ;
(i) D'une comète.
(2) Béer ou bayer, regarder en tçnant la bouche ouverte.
(3) Peu clair, sombre.
(4) Nous ne donnons qu'une partie des longues injures que l'auteur adresse à Catherine deMédicis, la « femme fatale» et au «parangon du malheur, » le cardinal de Lorraine.
Le lion, le sanglier qu'Hercule mit à mort, Plus loing que leur buisson ne faisoient point de tort. L'hydre assiegoit Lerna, du taureau la furie Couroit Candie ; Anthée affligeoit la Lybie.
Mais toy, qui, au matin, de tes cheveux espars Fais voir à ton faux chef branslant de toutes parts, Et desploiant en l'air ta perruque grisonne. Les païs tous esmeus de pestes empoisonne : Tes crins esparpillez, par charmes hérissez, Envoient leurs esprits où ils sont addressez : Par neuf fois tu secoue, et hors de chaque poincte Neuf Démons conjurez descochent par contrainte.
Quel antre caverneux, quel sablon, quel désert, Quel bois, au fond duquel le voiageur se perd, Est exempt de malheurs ? Quel allié de France De ton breuvage amer n'a humé l'abondance ? Car, diligente à nuire, ardente à rechercher, La loingtaine province et l'esloigné clocher Par toi sont peints de rouge, et chacune personne A son meurtrier derrière avant qu'elle s'estonne. O qu'en Lybie Anthée, en Crète le taureau. Que les testes d'hydra, du noir sanglier la peau. Le lion nemean et ce que cette fable Nous conte outrageux, fut au pris supportable ! Pharaon fut paisible, Anthiochus piteux, Les Herodes plus doux, Cinna religieux : On pou voit supporter l'espreuve de Perille, Le couteau de César et la prison de Sylle ; Et les feux de Néron ne furent point des feux. Près de ceux que vomit ce serpent monstrueux (1).
(i) M. Emile Faguet, dans ses Études sur le XF/« siècle, remarque que l'un des procédés de composition d'Agrippa d'Aubigné, c'est « Ténumération des exemples tirés de l'antiquité.» Et il ajoute : « Detouttyran d'Aubigné dira que moins cruel fut Néron, moins stupide Claude, moins luxurieux Héliogabale, et moins fou Caligula ; de tout juge qu'Eaque Minos et Rhadamante rougissent d'avoir un tel confrère; et ainsi de suite, et si chacun de ces rapprochements se tourne en un parallèle en règle complaisamment circonstancié, voilà des pages encore et des développements copieux. » D'Aubigné abuse, en effet de ce procédé, dont le passage ci-dessus depuis
O qu'en Lybie Anthée, en Crète le taureau est, comme le dit encore M. Faguet le plus supportable parce que, dans ce genre, il est le plus court.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Ainsy en embrazant la France misérable, Cett' liydra renaissant ne s'abbat, ne s'accable Par veilles, par labeurs, par chemins, par ennuis ; La chaleur des grands jours, ni les plus froides nuicts N'arrestent sa fureur ne brident le courage De ce monstre porté des aisles de sa rage ; La peste ne l'arreste, ains la peste la craint, Pour ce qu'un moindre mal un pire mal n'esteint.
La foy par tant de fois, et la paix violée Couvroit les faux desseins de la France affolée Sous les traittez d'accord : avant le pourparler De la paix, on sçavoit le moien de troubler. Cela nous fut dépeint par les feux et la cendre, Que le mal-heur venu seul nous a peu apprendre. Les feux, di-je, celez dessous le pesant corps D'une souche amortie, et qui n'aiant dehors Poussé par millions toujours ses estincelles, Soubs la cendre trompeuse a ses flammes nouvelles. La traistresse Pandore apporta nos malheurs, Peignant sur son champ noir l'énigme de nos pleurs ; Marquant pour se mocquer sur ses tapisseries Les moiens de ravir et nos biens et nos vies ; Mesme escrivant autour du tison de son cœur. Qu'après la flamme esteinte encore vit l'ardeur.
Tel fut l'autre moien de nos rudes misères, L'Achitophel bandant les fils contre les pères ; Tel fut cette autre peste, et l'autre malheureux. Perpétuelle horreur à nos tristes neveux : Ce cardinal sanglant, couleur à point suivie Des désirs, des effects, et pareill' a sa vie, Il fut rouge de sang de ceux qui au cercueil Furent hors d'aage mis,^ tuez par son conseil ; Et puis le cramoisy encores nous avise Qu'il a dedans son sang trempé sa paillardise. Quand en mesme subject se fit le monstrueux Adultère, paillard, bougre et incestueux.
Prince choisi de Dieu (1) qui soubs ta belle-mere
(I) Henri IV.
Savourois l'aconit et la cigûe amere,
Ta voix a tesmoigné qu'au point que cet esprit
S'enfuioit en son lieu, tu vis saillir du lict
Cette Royne en fraieur, qui te monstroit la place
Où le cardinal mort l'accostoit face à face,
Pour prendre son congé ; elle bouchoit ses yeux,
Et sa fraieur te fit hérisser les cheveux.
Tels mal heureux cerveaux ont esté les amorces, Les flambeaux boutte-feux, et les fatalles torches Par qui les hauts chasteaux jusqu'en terre razez, Les temples, hospitaux, pillez et embrazez, Les collèges destruicts par la main ennemie Des cytoiens esmeus, monstrent l'anatomie De nostre honneur ancien (comme l'on juge aux os La grandeur des géants aux sepulchres enclos). Par eux on vid les loix sous les pieds trepigaées ; Par eux la populace à bandes mutinées Trempa dedans le sang des vieillards les cousteaux, Estrangla les enfans liez en leurs berceaux. Et la mort ne connut ni le sexe ni l'aage ; Par eux est perpétré le monstrueux carnage, Qui de quinze ans entiers, aiant faict les moissons Des François, glene (1) encor le reste en cent façons.
Car quand la frenaisie et fiebvre generalle A senti quelque paix, dilucide (2) intervalle, Nos sçavants apprentifs du faux Marchiavel Ont parmy nous semé la peste du duel : Les grands, ensorcelez par subtiles querelles, Ont rempli leurs esprits de haines mutuelles, Leur courage emploie à leur dissent ion Les faict serfs de mestier, grands de profession : Les nobles ont choqué à testes contre testes. Par eux les princes ont vers eux payé leurs debtes ; Un chacun, estourdy, a porté au fourreau Dequoy estre de soy et d'autry le bourreau, Et de peur qu'en la paix la féconde noblesse. De son nombre s'enflant, ne refrène et ne blesse La tyrannie un jour, qu'ignorante elle suit,
(i) Glane.
(2) De dilucider : éclaircir, (Latinisme.)
AGRIPPA UAUBIGNÊ
Misérable support du joug qui la destruit ; Le Prince, en son repas, par louanges et blasmes Met la gloire au duel, en allume les âmes, Peint sur le front d'autruy et n'establit pour soy Du rude poinct d'honneur la pestiféré loy. Réduisant d'un bon cœur la valeur prisonnière A voir devant l'espée, et l'Enfer au derrière.
J'escris aiant senti avant l'autre combat, De l'ame avec son cœur l'inutile débat. Prié Dieu, mais sans foy comme sans repentance, Porté a exploiter dessus moy la sentence. Et ne faut pas icy que je vante en mocqueur Ce despit pour courage et le fiel pour le cœur : Ne pense pas aussy, mon lecteur, que je conte A ma gloire ce poinct, je l'escris à ma honte. Ouy, j'ay senti le ver reveillant et piqueur Qui contre tout mon reste avoit armé le cœur : Cœur qui à ses despens prononçoit la sentence En faveur de l'enfer contre ma conscience.
Ces anciens vrais soldats guerriers, grands conquèreurs, Qui de simples bourgeois faisoient des empereurs, Des princes leurs vassaux, d'un advocat un prince, Du monde un règne seul, de France une province ; Ces patrons de l'honneur honoroient le sénat. Les chevaliers après, et par le tribunat Haussoyent le tiers estât au degré de leur ville, Desquels ils repoussoient toute engeance serville. Les serfs demi-humains, des hommes excréments. Se veadoyent, se contoyent au rooUe des juments (1), Ces mal-heureux avoient encores entr'eux-mesme Quelque condition des extrêmes l'extrême, C'estoient ceux qu*on tir oit des pires du troupeau, Pour esbattre le peupl' au dépend de leur peau. Aux obsèques des grands, aux festins, sur l'arène. Ces glorieux maraux bravoient la mort certaine Avec grâce et sang froid, mettoient pourpoinct à part. Sans s'esbranler longeoient en leur sein le poignard : Que ceux qui aujourd'huy se vantent d'estocades Contre-fassent l'horreur de ces viles bravades :
(i) C'est-à-dire de bêtes de somme.
Car ceux-là recevoient et le fer et la mort Sans cry, sans que le corps se tordist par effort, Sans posture contrainte, ou que la voix ouïe Mendiast laschement des spectateurs la vie : Ainsi le plus infect du peuple diffamé Perissoit tous les jours par milliers consumé.
Or tel venin cuida sortir de cette lie Pour eschauffer le sang de la troupe anoblie : Puis quelques empereurs, gladiateurs nouveaux, De ces corps condamnez se firent des bourreaux, Joint (comme l'on trouva) que les mères volages Avoient admis au lict des poilus mariages Ces visages félons, ces membres outrageux Et convoité le sang des vilains courageux : On y dressa les naims (1), quelques femmes perdues Furent a ce mestier finalement vendues : Mais le doctes escrits des sages animez Rendirent ces bouchers (quoy que grands) diffamez ; Et puis le magistrat couronna d'infamie Et atterra le reste en la plus basse lie, Si bien que ce venin, en leur siècle abbattu. Pour lors ne pût voler la palme de vertu.
On appelle aujourd'huy n'avoir rien faict qui vaille D'avoir percé premier l'espais d'une bataille, D'avoir premier porté une enseigne au plus haut Et f ranch y devant tous la br esche par assaut ; Se jetter contre espoir dans la ville assiégée, La sauver demi-prise et rendre encouragée ; Fortifier, camper ou se loger parmy Les gardes, les efforts d'un puissant ennemy, Emploier, sans manquer de cœur et de cervelle, L'espée d'une main, de l'autre la truelle, Bien faire une retraitte, ou d'un scadron battu Rallier les deffaicts, cela n'est plus vertu.
La voici pour ce temps : bien prendre une querelle Pour un oyseau, ou chien, pour garce ou maquerelle, Au plaisir d'un valet, d'un bouffon gazouillant Qui veut, dit-il, sçavoir si son maistre est vaillant ; Si un prince vous hait, s'il luy prend quelque envie (I) Nains.
AGRIPPA UAUBIGNE
D'emploier votre vie à perdre une autre vie, Pour payer tous les deux ; à cela nos mignons, Tout riants et transis, deviennent compagnons Des valets, des laquets ; quiconque porte espée L'espère voir au sang d'un grand prince trempée ; De cette loy sacrée ores ne sont exclus Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus ; On les monte, on les arme, on invente, on devine Quelques nouveaus outils à remplir Lybithyne ; On Y fend sa chemise, on y montre sa peau ; Despouillé en coquin, on y meurt en bourreau : Car les perfections de duel sont de faire Un appel sans raison, un meurtre; sans colère, Au jugement d'autry, au rapport d'un menteur ; Somme, sans estre juge, on est l'exécuteur Ainsy faisant vertu d'un exécrable vice, Ainsy faisant mestier de ce qui fut supplice Aux ennemis vaincus, sont, par les enragés. De leurs exploits sur eux les Diables soulagés. Folle race de ceux qui pour quelque vaisselle, Veautrez l'eschine en bas, fermes sur leur rondelle, Sans regrets, sans crier, sans tressants apparents, Se faisoicnt esgorger au profit des parents : Tout péril veut avoir la gloire pour salaire ; Tels périls amenoient l'infamie au contraire ; Entre les valeureux ces cœurs n'ont point de lieu ; Les anciens leurs donnoient pour tutelaire Dieu Non Mars, chef des vaillants : le chef de cette peste Fut Saturne le triste, infernal et funeste. Le François aveuglé de ce siècle dernier Est tout gladiateur et n'a rien du guerrier :
On débat dans le pré les contrats, les cedulles. Nos jeunes Conseillers y descendent des mules ; J'ay veu les Thresoriers du duel se coiffer, Quitter l'argent et l'or pour manier le fer ; L'Advocat desbauché du barreau se desrobe, Souille à bas le bourlet, la cornette et la robbe : Quel heur d'un grand malheur, si ce brutal excez Parvenoit à juger un jour tous nos procez ! Enfin, rien n'est exempt : les femmes en colère
==r-^ — LES TRAGIQUES
Ostenl au faux honneur l'honneur de se deffaire ; Ces hommaces, plustost ces démons desguisez, Ont mis l'espée au point, les cottilons posez, Trépigné dans le pré avec bouche embavée, Bras courbé, les yeux clos, et la jambe levée ; L'une dessus la peur de l'autre s'advançant Menace de fraieur et crie en offensant.
Voila Testât piteux de nos calamitez, La vengeance des cieux justement irritez ; En ce fascheux estât, France et François vous estes Nourris, entretenus par estrangeres bestes, Bestes de qui le but et le principal soing Est de mettre a jamais au tyrannique poing De la beste de Romme un sceptre qui commande L'Europe, et encor plus que l'Europe n'est grande.
Aussy l'orgueil de Rome est à ce poinct levé Qui d'un prestre, tout roy, tout empereur bravé, Est marchepied fangeux : on void sans qu'on s'estonnc, La pantoufle crotter les lis de la couronne ; Dont, ainsy que Néron, ce Néron insensé Renchérit sur l'orgueil que l'autre avoit pensé :
Entre tous les mortels, de Dieu la prevoiance M'a du haut Ciel choisy, donné sa lieutenance : Je suis de nations juge à vivre et mourir ; Ma main faict qui luy plaist et sauver et périr ; Ma langue, déclarant les edicts de Fortune, Donne aux citez la joie ou la plainte commune; Rien ne fleurit sans moy ; les milliers enfermez De mes gladiateurs sont d'un mot consumez ; Par mes arrests j 'espars, je destruis, je conserve Tout païs, toute gent, je la rends libre ou serve : J' esclave les plus grands ; mon plaisir pour tous droicts Donne aux gueux la couronne et le bissac aux roys,
C'est ancien loup romain ne sçeut pas davantage ; Mais le loup de ce siècle a bien d'autre langage : Je dispense, dit-il, du droict contre le droict ; Celuy que j'ai damné, quand le Ciel le voudroit, Ne peut estre sauvé ; j'authorise le vice. Je fais le faict non faict, de justice injustice ;
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Je sauve les damnez en un petit moment ;
J'en loge dans le ciel a coup un régiment ;
Je fais de boue un roy, je mets les roys aux fanges
Je fais les saincts, soubs moy obéissant les anges
Je puis (cause première a tout cet univers)
Mettre l'Enfer au Ciel et le Ciel aux Enfers.
Voilà vostre évangile, ô vermine espagnolle, Je dis vostre évangile, engeance de LoyoUe (1) Qui ne portez la paix sous le double manteau, Mais qui empoisonnez l'homicide couteau, C'est vostre instruction d'establir la puissance De Rome soubs couleur de poincts de conscience, Et, soubs le nom menti de Jésus, esgorger Les rois et les estats où vous pouvez loger : Allez, preschez, courez, volez, meurtrière trope(2). Semez le feu d'Enfer aux quatre coings d'Europe : Vos succez paroistront quelque jour, en cuidant (3) Mettre en Septentrion le sceptre d'Occident. Je voy comme le fer piteusement besongne En Mosco, en Suéde, en Dace et en Polongne. Insensez, en cuidant vous advancer beaucoup, Vous eslevez l'agneau, atterrant vostre loup. O prince mal- heureux, qui donne au jesuiste L'accez et le crédit que son péché mérite !
Or laissons-là courir la pierre et le couteau Qui nous frappe d'enhaut ; voyons d'un œil nouveau Et la cause et le bras qui justement les pousse ; Foudroiez, regardons qui c'est qui se courrouce ; Faisons paix avec Dieu pour la faire avec nous ; Soyons doux à nous-mesm', et le ciel sera doux ; Ne tyrannisons point d'envie nostre vie, Lors nul n'exercera dessus nous tyrannie : Ostons les vains soucys, nostre dernier soucy Soit de parler à Dieu en nous plaignant ainsy :
« Tu vois, juste vengeur, les fléaux de ton Eglise (4), Qui, par eux mise en cendre et en masure mise,
(1) Loyola.
(2) Troupe.
(3) Croyant.
(4) M. G. Lanson signale entre les parties fortes du poème, « cette sorte d e
A, contre tout espoir, son espérance en toy, Pour son retranchement, le rempart de la foy.
« Tes ennemis et nous sommes esgaux en vice. Si, juge, tu te sieds en ton lict de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfans ou d'ennemis, Et ce choix est celuy que ta grâce y a mis.
« Si tu nous fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes, Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mesmes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ; Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous.
« Cette bande meurtrière à boire nous convie. Le vin de ton courroux boiront-ils plus la lie ? Ces verges qui sur nous s'esgaient, comm' au jeu. Salles de nostre sang, vont-elles pas au feu ?
« Chastie en ta douceur, punis en ta furie L'escapade aux agnaux, des loups la boucherie; Distingue par les deux (comme tu l'as promis) La verge à tes enfans, la barr' aux ennemis.
« Veux-tu long-temps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemy ? N'es-tu seigneur du monde, Toy, Seigneur, qui abbats, qui blesses, qui guéris. Qui donnes vie et mort, qui tue et qui nourris ?
« Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand' m er-
[veilles ; Quand tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles ? Leurs mains ne servent plus qu'à nous persécuter ; Ils ont tout pour Satan, et rien pour te porter.
« Sion ne reçoit d'eux que refus et rudesses, Mais Babel les rançonne et pille leurs richesses ; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Monstrent l'or aux enfers et les neiges aux cieux.
psaume, » et M. Samuel Rocheblanc dans son Agrippa d''Aubignê (p. 87) l'appelle « une admirable prière en stances. »
AGRIPPA UAUBIGNE
« Les temples du payen, du Turc, de l'idolâtre, Haussent au ciel l'orgueil du marbre et de Talbastre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A basti tout le monde et n'i est pas logé !
« Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hyrondelles ; On dresse quelque fuye (1) aux simples colombelles ; Tout est mis à l'abry par le soing des mortels, Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni autels,
« Tu as tout l'univers, où ta gloire on contemple, Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple, Où te chassera l'homme, ô Dieu victorieux ? Tu possèdes le ciel et les cieux des hauts cieux !
« Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche. Un temple de l'estable, un autel de la creiche ; Eux, du temple une estable aux asnes arrogants. De la saincte maison la caverne aux brigands.
« Les premiers des chrestiens prioient aux cimetières : Nous avons faict ouir aux tombeaux nos prières, Faict sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annoncé la vie aux logis de la mort.
« Tu peux f aû-e conter ta louange à la pierre ; Mais n'as-tu pas tousjours ton marchepied en terre ? Ne veux-tu plus avoir d'autres temples sacrez Qu'un blanchissant amas d'os de morts asserrez ?
« Les morts te loûront-ils ? Tes faicts grands et terribles Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles? N'aurons-nous entre nous que visages terreux. Murmurant ta louange aux secrets de nos creux ?
« En ces lieux caverneux tes chères assemblées, Des ombres de la mort incessamment troublées, Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux, Et ton renom voler des terres dans les cieux ?
(i) Fuie, du latin fuga : retraite, refuge. — Petite volière pour pigeon s domestiques.
« Quoy ! serons-nous muets, serons-nous sans oreilles Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles? ' As-tu esteint en nous ton sanctuaire ? Non, De nos temples vivans sortira ton renom.
« Tel est en cet estât le tableau de l'Eglise : Elle a les fers aux pieds, sur les gesnes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain, Un pseaume dans la bouche et un luth en la main.
« Tu aimes de ses mains la parfaicte harmonie : Nostre luth chantera le principe de vie ; Nos doigts ne sont plus doigts que pour trouver tes sons, Nos VOIX ne sont plus voix qu'à tes sainctes chansons.
« Mets a couvert ces voix que les pluies enrouent : Deschame donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent : Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous monstre le ciel pour y tourner les yeux.
« Soient tes yeux addoucis à guérir nos misères, Ton oreille propice ouverte à nos prières, Ton sein desboutonné à loger nos soupirs Et ta main liberalle à nos justes désirs.
« Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de mains pour donner, mais bien pour oster,
« Trouvent tes yeux fermez à juger leurs misères : Ion oreille soit sourde en oiant leurs prières ; Ton sein ferré soit clos aux pitiez, aux pardons ; Ta main seiche stérile aux bien-faits et aux dons.
« Soient tes yeux clair-voyans à leur péchez extrêmes, boit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphèmes. Ton sem desboutonné pour s'enfler de courroux, Et ta main diligente à redoubler tes coups.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
« Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre , Xe meschant rit plus haut que le bon n'y souspire ; Nos cris mortels n'i font qu'incommoder leurs ris, Les ris de qui l'esclat oste l'air à nos cris.
« Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais du throsne où tu te sieds Et la Mort et l'Enfer qui dorment à tes pieds ?
« Levé ton bras de fer, haste tes pieds de laine ; Venge ta patience en l'aigreur de ta peine : Frappe du ciel Babel : les cornes de son front Deffigurent la terre et luy estent son rond. »