‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · LIVRE SECOND PRINCES · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND PRINCES

Je veux, à coups de traits de la vive lumière, Crever l'enflé Python au creux de sa tasniere, Je veux ouvrir au vent l'Aveme vicieux. Qui d'air empoisonné fasse noircir les cieux ; Percer de ces infects les pestes et les roignes, Ouvrir les fonds hideux, les horribles charongnes Des sepulchres blanchis : ceux qui verront cecy, En bouchant les naseaux, fronceront le sourcy. Vous qui avez donné ce subject à ma plume, Vous-mesme qui avez porté sur mon enclume Ce foudre rougissant acéré de fureur, Lisez-le, vous aurez horreur de vostre horreur ! Non pas que j'aye espoir qu'une pudicque honte Vos pasles fronts de chiens par vergogne surmonte ; La honte se perdit, vostre cœur fut taché De la pasle impudence, en aymant le péché. Car vous donnez tel lustre à vos noires ordures Qu'en fascinant vos yeux elles vous semblent pures. J'en ay rougi pour vous, quand l'acier de mes vers Burinoit vostre histoire aux yeux de l'Univers : Subject, style inconnu, combien de fois fermée Ai- je à la Vérité la lumière allumée ? Vérité de laquelle et l'honneur et le droict, Connu, loué de tous, meurt de faim et de froid ; Vérité qui, ayant son throsne sur les nues,

(i) Dans ce livre, d'Aubigné peint, avec une virulence extrême et sans aucune peur des mots, la cour des derniers palais. Il qualifie de nouveau durement Catherine de Médicis, il trace ici l'image ignominieuse de ses fils ; avec Henri III il montre ses mignons, puis les princesses. C'est le tableau d'une corruption générale. Il tient la plus grande partie du livre qui s'achève par un très beau discours moral.

AGRIPPA DAUBIGNE.

AGRIPPA UAUBIGNÉ

N'a couvert que le ciel et traisné par les rues.

Lasche jusques icy, je n'avois entrepris

D'attaquer les grandeurs, craignant d'estre surpris

Sur l'ambiguité d'une gloze estrangere,

Ou de peur d'encourir d'une cause légère

Le courroux tres-pesant dçs princes irritez.

Celuy-là se repend qui dit leurs veritez !

Celui qui en dit bien trahit sa conscience.

Ainsy, en mesurant leur ame à leur puissance,

Aymant mieux leur estât que ma vie à l'envers,

Je n'avois jamais faict babiller à mes vers

Que les folles ardeurs d'une prompte jeunesse ;

Hardy, d'un nouveau cœur, maintenant je m'addresse

A ce géant morgueur, par qui chacun trompe

Souffre à ses pieds languir tout le monde usurpé.

Le fardeau, l'entreprise, est rude pour m'abbattre.

Mais le doigt du très-fort me pousse à le combattre.

Je voy ce que je veux, et non ce que je puis ;

Je voy mon entreprise, et non ce que je suis.

Preste-moi, Vérité, ta pastorale fronde,

Que j'enfonce dedans la pierre la plus ronde

Que je pourray choisir, et que ce caillou rond

î5u vice Goliath s'enchâsse dans le front.

L'ennemy mourra donc, puisque la peur est morte. Le temps a creu le mal ; je viens en cette sorte, Croissant avec le temps de style, de fureur, D'aage, de volonté, d'entreprise et de cœur. Et d'autant que le monde est roide en sa malice Je deviens roide aussy pour guerroyer le vice.

Çà, mes vers bien-aymez, ne soiez plus de ceux Qui, les mains dans le sein, tracassent, paresseux, Les stériles discours dont la vaine mémoire Se noyé dans l'oubly, en ne pensant que boire.

Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez, Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage. Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage, Je lui responds : Ami, ces mots que tu reprends Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens ; Les flatteurs de l'Amour ne chantent que leurs vices,

Que vocables choisis à peindre les délices,

Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,

Une heureuse folie à consumer son temps.

Quand j'estois fol heureux (si cest heur est folie,

De rire aiant sur soy sa maison démolie ;

Si c'est heur d'appliquer son fol entendement

Au doux, laissant l'utile ; estre sans sentiment,

Lépreux de la cervelle, et rire des misères

Qui accablent le col du païs et des frères).

Je fleurissois comm'eux de ces mesmes propos

Quand par l'oisiveté je perdois le repos.

Ce siècle, autre en ces mœurs, demande un autre style.

Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.

Non, il n'est plus permis sa veine desguiser *

La main peut s'endormir, non l'ame reposer,

Et voir en mesme temps nostre mère hardie,

Sur ses costez jouer la dure tragédie.

Proche à sa catastrophe, où tant d'actes passez

Me font frapper des mains et dire : C'est assez !

Mais où se trouvera qui à langue desclose,

Qui à fer esmoulu (1), à front descouvert, ose

Venir aux mains, toucher, faire sentir aux grands

Combien ils sont petits et foibles et sanglants !

Des ordures des grands le poëte se rend sale

Quand il peint en Cœsar un ord (2) Sardanapale,

Quand un traistre Sinon pour sage est estimé,

Desguisant un Néron en Trajan bien-aymé :

Quand d'eux une Thaïs une Lucrèce est dite,

Quand ils nomment Achill' un infâme Thersite ;

Quand, par un fat sçavoir ils ont tant combattu

Que, souldoiez du vice, ils chassent la vertu.

Ils chassent les esprits trop enrichis des grâces

De l'Esprit éternel, qui ont à pleines tasses

Beu du nectar des cieux (ainsi que le vaisseau

D'un bois qui en poison change la plus douce eau),

Ces vaisseaux venimeux de ces liqueurs si belles

Font l'aconite noir et les poisons mortelles.

{i) Aiguisé sur la meule.

(2) Ordy « qui excite le dégoût et, pour ainsi dire, l'horreur par la saleté. » (Littré.)

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Flatteurs, je vous en veux ; je commence par vous A desploier les traicts de mon juste courroux: Serpents qui, retirez des mortelles froidures, Tirez de pauvreté, eslevez des ordures Dans le sein des plus grands, ne sentez leur chaleur Plustost que vous picquez de venin sans douleur Celuy qui vous nourrit, celuy qui vous appuie Vipereaux, vous tuez qui vous donnes la vie. Princes, ne prestez pas le costé aux flatteurs : Ils entrent finement, ils sont subtils questeurs Ils ne prennent aucun que celuy qui se donne ; A peine de leurs lacqs (1) voi-je sauver personne ; Mesmes en les fuiant nous en sommes deceus, Et, bien que repoussez, souvent ils sont receus. Mais en ce temps infect tant vaut la menterie, Et tant a pris de pied Tenorme flatterie, Que le flatteur honteux, et qui flatte a demi Faict son Roy non demi, mais entier ennemi. Et qui sont les flatteurs ? Ceux qui portent les tittres De conseillers d'Estat ; ce ne sont plus belistres Gnatons du temps passé ; en chaire les flatteurs Portent le front, la grâce et le nom de prescheurs ; Le peuple ensorcelé, dans la chaire esmer veille Ceux qui, au temps passé, chuchetoient à l'oreille. Si que, par fard nouveau, vrais prévaricateurs. Ils blasment les péchez desquels ils sont autheurs, Coulent le moucheron, et ont appris à rendre. La louange cachée à l'ombre du reprendre. D'une feinte rigueur, d'un courroux simulé. Donnent pointe d'aigreur au los (2) emmiellé. De tels coups son enfant la folle mère touche La cuisse de la main et les yeux de la bouche. Un prescheur mercenaire, hypocrite effronté, De qui Sathan avoit le sçavoir achepté. A-il pas tant cerché fleurs et couleurs nouvelles, Çu'il habille en martyr le bourreau des f idelles ? Il nomme bel exemple une tragicque horreur, Le massacre justice, un zèle la fureur ;

(i) Liens, rets.

(2) A la louange.

Il plaint un roy sanglant, sur tout il le veut plaindre Qu'il ne peut en vivant assez d'ames estreindre ; Il faict vaillant celuy qui n'a veu les hazards, Studieux Tennemy des lettres et des arts, Chastre le mal-heureux, au nom duquel il tremble, S'il luy faut reprocher les deux amours ensemble, Et fidel et clément il a chanté le roy Qui, pour tuer les siens, tua sa propre foy.

Voilà comment le diable est faict par eux un ange, Au chantre et au chanté vergogneuse louange. Nos princes sont louez, louez et vitieux, L'escume de leur pus leur monte jusqu'aux yeux, Plustot ils n'ont du mal quelque voix véritable ; Moins vaut l'utile vray que le faux aggreablé, Sur la langue d'aucun à présent n'est porté Cet espineux fardeau qu'on nomme Vérité. Pourtant suis- je esbahy comment il se peut faire Que de vices si grands on puisse encore extraire Quelque goust -pour louer, si ce n'est à l'instant Qu'un roy devient infect, un flatteur quant et quant Croist, à l'envy du mal, une orde menterie. Voilà comment de nous la vérité bannie. Meurtrie et déchirée, est aux prisons, aux fers. On esgare ses pas parmy les lieux déserts.

Si quelquefois un fol, ou tel au gré du monde, La veut porter en Cour, la vanité abonde Des moiens familiers pour la chasser dehors : La pauvrette soustient mille playes au corps. L'injure, le desdain, dont elle n'est fâchée. Souffrant tout à plaisir hormis d'estre cachée. Je l'ay prise aux déserts , et, la trouvant au bord Des iles des bannis, j'y ay trouvé la mort. La voicy par la main, elle est marquée en sorte Qu'elle porte un couteau pour celuy qui la porte. Que je sois ta victime, o céleste beauté, Blanche fille du ciel, flambeau d'Eternité ; Nul bon œil ne la voit qui transy ne se pasme ; Dans cette pâmoison s'esleve au ciel toute ame. L'antousiasme apprend à mieux connoistre et voir ; Du bien vient le désir, du désir vient l'espoir,

AGRIPPA D'AUBIGNE

De Tcspoir le dessein, et du dessein les peines,

Et la fin met à bien les peines incertaines.

Mais n'est-il question de perdre que le vent

D'un vivre mal heureux qui nous meurtrit souvent,

Pour contenter l'esprit rendre l'ame délivre

Des bourreaux, des menteurs qui se perdent pour vivre?

Doi-je pour mes bastards tuer les miens affin

De fuir de ma vie une honorable fin ?

Parricides enfants, poursuivez ma misère.

L'honorable mal heur ou l'heur de votre père ;

Mourons, et en mourant laissons languir tous ceux

Qui, en flattant nos roys, acheptent, mal heureux,

Les plaisirs de vingt ans d'une éternelle peine.

Qu'ils assiègent ardents une oreille incertaine

Qu'ils chassent halletans ; leur curée et leur part

Seront dire, promettre, et un double regard :

Ces lasche serfs seront, au milieu des carnages

Et des meurtres sanglants, troublez en leurs courages ;

Les œuvres de leurs mains (quoy qu'ils soient impiteux) (1)

Feront dresser d'horreur et tomber leurs cheveux,

Transis en leurs plaisirs. O que la plaie est forte

Qui mesm' empuantyt le pourry qui la porte !

Cependant, au milieu des massacres sanglants

(Exercices et jeux aux desloiaux tyrans),

Quand le peuple gémit sous le faix tyrannicque,

Quand ce siècle n'est rien qu'une histoire tragicque,

Ce sont farces et jeux toutes leurs actions

Un ris sardonien peint leurs affections,

Bizarr' habits et coeurs^ les plaisants se desguisent,

Enfarinez, noircis, et ces basteleurs disent :

Deschaussons le cothurne, et rions, car il faut

Jetter ce sang tout frais hors de nostre eschaffaut,

En prodiguant dessus mille fleurs espanchées,

Pour cacher nostre meurtre à l'ombre des jonchées.

Mais ces fleurs seicheront, et le sang recelé

Sera puant au nez, non aux yeux révélé.

Les délices des grands s'envollent en fumée,

Et leurs forfaicts marquez tetgnent leur renommée.

(i) Impitoyables.

Ainsy, lasches flatteurs, âmes qui vous ploiez En tant de vents, de voix, que siffler vous oyez ; O ploïables esprits ! o consciences molles. Téméraires jouets du vent et des parolles ! Vostre sang n'est point sang, vos cœurs ne sont points cœurs Mcsme il n*y a point d'ame en l'ame des flatteurs, Car leur sang ne court pas, duquel la vive source Ne bransle pas pour soy, de soy ne prend sa course ; Et ces cœurs, non vrais cœurs, ces désirs, non désirs, Ont au plaisir d'autruy l'aboy de leurs plaisirs. Vous êtes fils de serfs, et vos testes tondues Vous font resouvenir de vos mères vendues. Mais quelle ame auriez-vous ? Ce cinquiesme élément Meut de soy, meut autruy, source du mouvement ; Et vostre ame, flatteurs, serf ve de vostre oreille Et de vostre œil, vous meut d'inconstance pareille Que le caméléon : aussy faut-il souvent Que ces caméléons ne vivent que de vent.

Mais ce trop sot mestier n'est que la theoricque De l'autre qui apporte après soy la praticque ; Un nouveau changement, un office nouveau, D'un flatteur idiot faict un fin macquereau. Nos anciens, amateurs de la franche justice, Avoient de fascheux noms nommé l'horrible vice : Ils appelloient brigand ce qu'on dit entre nous Homme qui s'accomode, et ce nom est plus doux ; Ils nommoient macquereau un subtil personage Ils tenoient pour larron qui faict son mesnage. Pour poltron un finet, qui prend son advantagc ; Ils nommoient trahison ce qui est un bon tour ; Ils appelloient putain une femme d'amour; Qui sçait solliciter et porter un message. Ce mot macquerelage est changé en poulets. Nous faisons faire aux grands ce qu'eux à leurs valets ; Nous honorons celuy qui entr'eux fut infâme ; Nul esprit n'est esprit, nulle ame n'est belle ame. Au période infect de ce siècle tortu.

Qui à ce point ne faict tourner toute vertu. On cerche donc une ame et tranquille et modeste, Pour sourdement cacher cette mourante peste ;

AGRIPPA UAUBIGNE

On cerche un esprit vif, subtil, malitieux.

Pour ouvrir les moiens et desnoûer les nœuds,

La longue expérience assez n'y est experte ;

T-à souvent se prophane une langue diserte ;

L'éloquence, le luth et les vers les plus beaux,

Tout ce qui louoit Dieu, es mains des macquereaux

Change un psaume en chanson, si bien qu'il n'y a chose

Sacrée à la vertu que le vice n'expose.

Ou le désir bruslant, ou la prompte fureur,

Ou le traistre plaisir faict errer nostre cœur.

Et quelque feu soudain proniptement nous transporte

Dans le seuil des péchez, trompez en toute sorte.

Le maquereau est seul qui pèche froidement,

Qui, toujours bourrelé de honte et de tourment.

Vilainement forcé, pas après pas s'advance.

Retiré des chaisnons de quelque conscience.

Le vilain, tout tremblant, craintif et refronché (1)

Mesme montre en péchant le nom de son péché.

Tout vice tire à soy quelque prix ; au contraire,

Ce vice qui ne sent rien que la gibbeciere.

Le coquin, le bissac, à pour le dernier pris,

Par les veilles du corps et celle des esprits,

La ruine des deux. Le ciel pur, de sa place,

Ne void rien icy bas qui trouble tant sa face ;

Rien ne noircit si tost le ciel serain et beau

Que l'haleine et que l'œil d'un transy macquereau.

Il est permis aux grands, pourveu que l'un ne fasse De l'autre le mestier et ne change de place. D'avoir renards, chevaux, et singes et fourmis. Serviteurs esprouvez et fidèles amis.

Mais le malheur advient que la sage finesse Des renards, des chevaux la nécessaire addresse, La vitesse, la force et le cœur aux dangers ; Le travail des fourmis, utiles mesnagers. S'emploie aux vents, aux coups ; ils se plaisent d'y estre ; Tandis le singe prend à la gorge son maistre. Le fait haïr, s'il peut, à nos princes mignons. Qui ont beaucoup du singe et fort peu des lions.

(I) Ronfrogné ou reforgné.

<5u'advient-il de cela ? Le bouffon vous amuse, Un renard ennemy vous faict cuire sa ruse On a pour oeconome un plaisant animal, Et le prince combat sur un singe à cheval.

Qu'ay-je dit des lions ? Les eslevez courages De nos rois abbaissoient et leur force et leurs rages. Doctes à s'en servir ; les sens effeminez De ceux-cy n'aiment pas les fronts déterminez. Tremblent de leurs lions ; car la vertu estonne De nos coulpables rois l'ame basse et poltronne. L'esprit qui s'emploioit jadis à commander S'emploie, dégénéré, à tout appréhender.

Pourtant ce roy, songeant que les griffes meurtrières De ses lyons avoient crocheté leurs tasnieres Pour le déschirer vif, prévoyant à ces maux, Fit bien mal à propos tuer ces animaux. Il laissa le vrai sens, s'attachant au mensonge. Un bon Joseph eût pris autrement un tel songe, Et eut dit : Les lions superbes, indomptez, Que tu doibs redouter, sont princes irritez, Qui brusleront tes reins et tes f cibles barrières. Pour n'estre pas tournez aux proies estrangeres. Apprens, Roy, qu'on nourrit de biens divers moiens Les lyons de l'Affricque ou de Lyon les chiens. De ces chiens de Lyon tu ne crains le courage, Quand tu changes des rois et l'habit et l'usage, Quand tu blesses des tiens les cœurs à millions : Mais tu tournes ta robbe aux yeux de tes lyons. Quand le royal manteau se change en une aumusse, Et la couronne au froc d'un vilain pique-puce (1).

Les rois aux chiens flatteurs donnent le premier lieu. Et, de cette canaille endormis au millieu, Chassent les chiens de garde ; en nourrissant le vice, S'assiègent de trompeurs ; l'estrangere malice Jette par quelque trou sa richesse et ses os, Pour nourrir aux muets le dangereux repos. On void soubs tels valets, ou plutost soubs tels maistrcs, Du corps traistre les yeux et les oreilles traistres :

(i) Ou Picpus, membre du Tiers Ordre de saint François dont la communauté était à Picpus près Paris.

AGRIPPA DAUBIGNE

Car les plus grands, qui sont des princes le conseil, Sont des princes le cœur, le sens, l'oreille et Toeil. Si ton cœur est meschant, ta cervelle insensée, Si l'ouïr et le voir trahissent ta pensée, Qu'un précipice bas paroisse un lieu bien seur, Qu'un amere poison te soit une douceur Le scorpion un œuf, où auras-tu puissance De fuir les dangers et fuir l'asseurancej?

Si quelque prince un jour (sagement curieux D'ouïr de son oreille et de voir de ses yeux Ses péchez sans nul fard, desguisant son visage Et son habit) vouloit faire quelque voyage ; Sçavoir du laboureur, du rançonné marchand, Si son prince n'est pas exacteur et meschant ; Sçavoir de quel renom s'esleve sa prouesse, S'il est le roy des cœurs comme de la noblesse, Qu'il passe plus avant, et, pour se descharger Du vouloir de connoistre, aille voir l'estranger ; Ou qu'ainsy qu'autrefois ce très-grand Alexandre Ce sage Germanie, prindrent plaisir d'entendre, Espions de leurs camps, soubs habits empruntez, Dans l'obscur de la nuict, leurs claires veritez ; Desguisez, il rouoient les tentes des armées Pour, sans desguisemens gouster les renommées. Le prince, defardé du lustre de son vent. Trouvera tant de honte et de d'ire en se trouvant Tyran, lasche, ignorant, indigne de louange Du tiers Estât, de noble et au païs estrange, Que, s'il veut estre heureux à son heur advisé, A jamais il voudra demeurer desguisé.

Mais, estant en sa cour, des macquereaux la trouppe, Luy faict humer le vice en l'obscur de sa couppe (1).

Ceux-là régnent vraiment, ceux-là sont de vrais roys,

(i) Ici revient un parallèle entre le Roy et le Tyran, comme d'Aubigné en a <Jéjà fait un dans son livre premier. Nous en supprimons une partie, mais nous en donnons la fin d'un ton à la fois très libre et très véhément; elle est suivie de nouvelles invectives contre Catherine de Médicis et de portraits de ses fils marqués en traits d'une grande vigueur et dont celui de Henri III est vraiment « terrible », selon l'expression d'un biographe d' Agrippa d'Aubigné.

Qui sur leurs passions establissent des loix,

Qui régnent sur eux-mesme et d'une ame constante,

Domptant l'ambition, volage et impuissante.

Non les hermaphrodits (monstres effeminez),

Corrompus bourdeliers, et qui estoient mieux nez

Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes ;

Non les monstres du siècle et du temps où nous sommes :

Non pas ceux qui soubs l'or, soubs le pourpre royal,

Couvent la lascheté, un penser desloyal^

La trahison des bons, un mespris de la charge

Que sur le dos d'un Roy un bon peuple descharge :

Non ceux qui souffrent bien les femmes avoir l'œil

Sur la saincte police et sur le sainct conseil,

Sur les faicts de la guerre et sur la paix esmeûe

De plus de changements que d'orage la nue.

Cependant que nos Roys, doublement desguisez,

Escument une rue en courant, attizez

A crocheter l'honneur d'une innocente fille

Ou se faire estallons des bourdeaux de la ville,

Au sortir des Palais le peuple ruiné

A ondes se prosterne, et le pauvre estonné

Coule honteusement, quand les plaisans renversent

Les foibles à genoux, qui s'en profiter versent

Leurs larmes en leur sein, quand l'amas arrangé

Des gardes impiteux afflige l'affligé.

En autant de mal-heurs qu'un peuple misérable Traine une triste vie en un temps lamentable, En autant de plaisirs les Roys voluptueux, Yvres d'ire et de sang, nagent luxurieux Sur le sein des putains, et ce vice vulgaire Commance désormais par l'usage à desplaire : Et comme le péché qui le plus commun est Sent par trop sa vertu, aux vicieux desplaist : Le Prince est trop atteint de fascheuse sagesse Qui n'est que le ruffien d'une salle Princesse : Il n'est pas galand homme et n'en sçait pas assez S'il n'a tous les bourdeaux de la Cour tracassez ; Il est compté pour sot s'il eschappe quelqu'une Qu'il n'ait jà en desdain pour estre trop commune ; Mais pour avoir en Cour un renom grand et beau,

AGRIPPA UAUBIGNÉ

De son propre valet faut estre macquereau,

Esprouver toute chose et hazarder le reste,

Imitant le premier, commettre double inceste.

Nul règne ne sera pour heureux estimé

Que son Prince ne soit moins craint et plus aymé ;

Nul règne pour durer ne s'estime et se conte

S'il a prestres sans crainte et les femmes sans honte,

S'il n'a loy sans faveur, un Roy sans compagnons,

Conseil sans estranger, cabinet sans mignons.

Encor la tyrannie est un peu supportable, Qu'un lustre de vertu faict paroistre agréable. Bien-heureux les Romains qui avoient les Césars Pour tyrans amateurs des armes et des arts : Mais mal-heureux celuy qui vit esclave infâme Soubs une femme hommace et soubs un homme femme Une mère douteuse, après avoir esté Macquerelle à ses fils, en a l'un (1) arresté Sauvage dans les bois, et, pour belle conqueste Le faisoit triompher du sang de quelque beste. Elle en fit un Esau, de qui les ris, les yeux, Sentoyent bien un tyran, un chartier (2) furieux; Pour se faire cruel, sa jeunesse esgarée N'avoit rien que le sang, et prenoit sa curée A tuer sans pitié les cerfs qui gemissoient; A transpercer les daims, et les fans qui naissoient, Si qu'aux plus advisez cette sauvage vie A faict prévoir de luy massacre et tyrannie.

L'autre (3) fut mieux instruict a juger des atours Des putains de sa Cour, et plus propre aux amours ; Avoir ras le menton, garder la face pasle, Le geste efféminé, l'œil d'un Sardanapale : Si bien qu'un jour des Rois ce doubteux animal, Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal ; De cordons emperlez sa chevelure pleine, Sous un bonnet sans bord faict à l'Italienne, Faisoit deux arcs voûtez ; son menton pinceté,

(1) Charles IX.

(2) Charretier.

(3) Henri III.

Son visage de blanc et de rouge empasté,

Son chef tout empoudré, nous montrèrent ridée

En la place d'un Roy, une putain fardée.

Penser quel beau spectacle, et comm' il fit bon voir

Ce Prince avec un buse, un corps de satin noir

Coupé a l'EspagnoUe, où des dechiquetures

Sortoient des passemens et des blanches tireures ;

Et affin que l'habit s'entresuivist de rang,

Il montroit des manchons gauffrez de satin blanc,

D'autres manches encor qui s'estendoient fendues,

Et puis jusques aux pieds d'autres manches perdues.

Ainsy bien emmanché, il porta tout ce jour

Cet habit monstrueux, pareil à son amour :

Si qu'au premier abord, chacun estoit en peine

S'il voioit un Roy femme ou bien un homme Royne.

Si fut-il toutcsfois allaicté de poisons, De ruzes, de conseils secrets et trahisons, Rompu ou corrompu au trictrac des affaires, Et eut encor enfant quelque part aux misères. Mais de ce mesme soing qu'autrefois il presta Aux plus estroicts conseils où jeune il assista, Maintenant son esprit, son ame et son courage Cerchent un laid repos, le secret d'un village Où le vice triplé de sa lubricité Misérablement cache un orde volupté, De honte de l'iafame et brute vilenie Dont il a pollué son renom et sa vie. Si bien qu'à la royalle il vole des enfans, Pour s'eschauffer sur eux en la fleur de leurs ans, Incitant son amour *autre que naturelle, Aux uns par la beauté et par la grâce belle, Autres par l'entregent, autres par la valeur, Et la vertu au vice haste ce lasche cœur ; On a des noms nouveaux et des nouvelles formes Pour croistre et desguiser ces passe-temps énormes. Promettre ou menacer, biens et tourmens nouveaux Pressent, forcent après les lasches macquereaux.

Un Néron marié avec son Pythagore, Lequel aiant fini ses faveurs et ses jours,

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Traîne encor au tombeau le cœur et les amours De nostre Roy en deuil, qui, de ses aigres plaintes, Tesmoigue ses ardeurs n'avoir pas esté feintes. Tel fut le second fils, qui n'hérita du père Le cœur, mais les poisons et l'ame de la mère.

Le tiers (1) par elle fut nourri en fainéant Bien fin, et non prudent, et voulut, l'enseignant (Pour servir à son jeu), luy ordoner pour maistre Un sodomite athée, un macquereau, un traistre.

La discorde coupa le concert des mignons. Et le vice croissant entre les compagnons Brisa Torde amitié, mesme par les ordures, Et l'impure union par les choses impures ; Il s'enfuit dépité, son vice avec luy court : Car il ne laissa pas ses crimes a la cour. Il coloroit ses pas d'astuce non pareille, Changea de lustre ainsy que jadis la corneille Pour hanter les pigeons, le faict fut avoué» Par la confession du gosier enroué ; On luy remplit la gorgé, et le Sinon infâme Fut mené par le poing, triomphe de sa femme. Que la mère tira d'entre tous les gluaux Qu'elle a pour à sa cage arrester les oiseaux : Ceux qu'il avoit trouvez à son mal secourables ; Et pour luy, et par luy, devindrent misérables ; Sa foy s'envole au vent, mais il feignit après, Se qu'il faisoit forcé, l'avoir commis exprès. C'est pource qu'en ce temps c'est plus de honte d'estre Mal ad visé qu'ingrat, mal-prevoiant que traistre, Abusé qu'abuseur : bien plus est odieux Le simple vertueux qu'un double vicieux ; Le souffrir est bien plus que de faire l'injure. Ce n'est qu'un coup d'Estat que d'estre bien parjure Ainsy en peu de temps ce lasche fut commis, Valet de ses haineux, bourreau de ses amis. Sa ruse l'a trompé, quand elle fut trompée ; Il vit sur qui, pour qui il tournoit son espée ; Son inutile nom devint son parement,

<i) Le duc d'Alençon.

r- "- LES TRAGIQUES

Comme si c'cust esté quelque blanc vestement. Ils trempèrent au sang sa grand robbe ducale Et la mirent sur luy, du meurtre toute sale. Quand ils eurent taché la serve authorité De leur esclave chef du nom de cruauté, Il tombe en leur mespris ; à nous il fut horrible Quand r'appeller sa foi il luy fut impossible. Il fuit encor un coup, car les lièvres craintifs. On débat pour le nom de légers fugitifs. Nos Princes des renards envient la finesse Et ne débattent point aux lions de prouesse.

Au fil de ces fureurs ma fureur se consume (1), Je laisse ce subject, ma main quitte la plume, Mon cœur s'estonne en soy; mon sourcil refrongné. L'esprit de son subject se retire eslongné : Icy je vay laver ce papier de mes larmes ; Si vous prestez vos yeux au reste de mes carmes, Ayez encor de moy ce tableau plein de fleurs, Qui sur un vray subject s'esgaie en ses couleurs.

Un père deux fois père employa sa substance Pour enrichir son fils des thresors de science ; En couronnant ses jours de ce dernier dessein, Joyeux il espuisa ses coffres et son sein,

Son avoir et son sang : sa peine fut suivie

D'heur a parachever le présent de la vie.

Il voit son fils sçavant, adroict, industrieux,

Meslé dans les secrets de nature et des cieux,

Raisonnant sur les loix, les mœurs et la police ;

L'esprit sçavoit tout art, le corps tout exercice.

Ce vieil François, conduit par une antique loy,

Consacra cette peine et son fils à son roy ;

(I) Après avoir décrit Timpureté des princes et la débauche des princesses' d'Aubigné nous montre un jeune gentilhomme nouvellement arrivé à la Cour et dont il nous dit les impressions. C'est un très joli passage; les vers en sont aisés et gracieux, et c'est un plaisir de les rencontrer dans ce poème furieux. Ce gentihomme entend dans un songe les voix opposées de la For* tune et de la Vertu. Après cette peinture du jeune noble de province on trouve avec un plaisir égal le portrait de Thomme de cour et celui de Thonnête homme, tracés par des traits heureux et qui font â ce deuxième livre une très belle fin.

AGRIPPA DAUBIGNÊ

L'equippe ; il vient en cour : là cette amc nouvelle,

Des vices monstrueux ignorante pucelle,

Void force hommes bien-f aicts, bien morgans (1), bien vestus ;

Il pense estre arrivé a la foire aux vertus ;

Prend les occasions qui sembloient les plus belles

Pour estaller premier ses intellectuelles :

Se laisse convier, se conduisant ainsy

Pour n'estre ni entrant, ni retenu aussy,

Tousjours respectueux, sans se faire de feste :

Il contente ccluy qui l'attaque et l'arreste,

Il ne trouve auditeurs qu'ignorants envieux,

Diffamans le sçavoir des noms ingénieux,

S'il trousse l'epigramme ou la stance bien faicte,

Le voilà descouvert, c'est faict, c'est un poëte ;

S'il dict un mot salé, il est bouffon, badin ;

S'il danse un peu trop bien, saltarin, baladin ;

S'il a trop bon fleuret, escrimeur il s'appelle ;

S'il prend l'air d'un cheval, c'est un saltain-bardellc (2) ;

Si avec art il chante, il est un musicien ;

Philosophe, s'il presse un bon logicien ;

S'il frappe là dessus et en met un par terre,

C'est un fendant qu'il faut saller après la guerre :

Mais si on sçait qu'un jour, a part, en quelque lieu

Il mette genouil bas, c'est un prieur de Dieu.

Cet esprit offencé dedans soy se retire, Et comme en quelque coing se cachant il souspire, Voicy un gros amas, qui emplit jusqu'au tiers Le Louvre de soldats, de braves chevaliers De noblesse parée : au millieu de la nue Marche un duc, dont la face au jeune homme inconnue, Le renvoyé au conseil d'un page traversant, Pour demander le nom de ce prince passant ; Le nom ne le contente, il pense, ils s'esmerveille. Tel mot n'estoit jamais entré en son oreille ; Puis cet estonnement soudain fut redoublé Alors qu'il vit le Louvre aussy tost dépeuplé Par le sortir d'un autre au beau millieu de l'onde

(i) Mor^ani : qui a de la morgue.

(2) Saltain, qui saute, et bardelle, selle de grosse toile ; d'où saltain-bardelle i qui se tient parfaitement en selle.

De seigneurs l'adorant comm' un roy de ce monde. Nostre nouveau venu s'accoste d'un vieillard, Et pour en prendre langue il le tire à l'escart : Là il apprit le nom dont l'histoire de France Ne luy avoit donné ne vent, ne connoissance. Ce courtisan grison, s'esmerveillant de quoy Quelqu'un mesconnoissoit les mignons de son Roy, Raconte leurs grandeurs, comment la France entière, Escabeau de leurs pieds, leur estoit tributaire. A l'enfant, qui disoit : « Sont-ils grands terriens, Que leur nom est sans nom pour les historiens ? » Il respond : « Rien du tout, ils sont mignons du prince. — Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province ? Ont-ils par leur conseil relevé un malheur, Délivré leur païs par extrême valeur ?

Ont-ils sauvé le Roy, commande quelque armée, Et par elle gaigné quelq' heureuse journée ? » A tout fut respondu ; « Mon jeune homme, je croy Que vous estes bien neuf : ce sont mignons du Roy. » Ce mauvais courtisan, guidé par la colère, Gaigne logis et lict ; tout vient a lui desplaire, Et repas, et repos ; cet esprit transporté Des visions du jour par idée infecté, Void dans une lueur sombre, jaunastre et brune, Soubs l'habit d'un rezeul (1), l'image de Fortune, Qui entre à la minuict, conduisant des deux mains Deux enfans nuds bandez ; de ces frères germains L'un se peint fort souvent, l'autre ne se void guère, Pource qu'il a les yeux et le cœur par derrière : La bravache s'avance, envoie brusquement Les rideaux ; elle accolle et baise follement Le visage effayé. Ces deux enfans estranges, Sautez dessus le lict, peignent des doigts les franges. Alors Fortune, mère aux estranges amours, Courbant son chef paré de perles et d'atours, Desploie tout d'un coup mignardises et langue, Faict de baisers les poincts d'une telle harangue : « Mon fils, qui m'as esté desrobé du berceau,

(i) De rets y réseau.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

AGRIPPA HAUBIGNÉ

Pauvre enfant mal nourry, innocent jouvenceau,

Tu tiens de moy, ta mère, un assez haut courage,

Et j'ay veu aujourd'huy aux feux de ton visage

Que le dormir n'auroit pris ni cœur ni esprits

En la nuict qui suivra le jour de ton mespris.

Embrasse, mon enfant, mal nourry par son père,

Le col et les desseins de Fortune ta mère ;

Comment, mal conseillé, pippé, trahy, suis-tu

Par chemin espineux la stérile Vertu ?

Ctte sotte par qui me vaincre tu essaies

N'eut jamais pour loyer que les pleurs et les plaies,

De Tesprit et du corps les assidus tourments,

L'envie, les soupçons et les bannissements.

Qui pis est, le desdain ; car sa trompeuse attente

D'un vain espoir d'honnenr la vanité contente,

De la pauvre Vertu l'orage n'a de port

Qu'un havre tout vaseux d'une honteuse mort.

Es-tu point envieux de ces grandeurs romaines?

Leurs rigoureuses mains tournèrent par mes peines

Dedans leur sein vaincu leur fer victorieux.

Je t'espiois ces jours lisant, si curieux,

La mort du grand Senecque et celle de Thrasée,

Je lisois par tes yeux en ton ame embrazée

Que tu enviois plus Senecque que Néron,

Plus mourir en Caton que vivre en Ciceron,

Tu estimois la mort en liberté plus chère

Que tirer en servant une haleine précaire.

Ces termes spécieux sont tels que tu concluds

Au plaisir de bien estre, ou bien de n'estrc plus.

Or, sans te surcharger de voir les morts et vies

Des anciens qui faisoient gloire de leurs folies,

Que ne vois-tu ton siècle, on n'apprehendes-tu

Les succès des enfants aisnés de la Vertu ?

Ce Bourbon qui, blessé, se renfonce en la presse,

Tost assommé, trainé sur le dos d'une asnesse ;

L'admirai, pour jamais sans surnom trop connu,

Meurtri, précipité, trainé, mutilé, nud ;

La fange fut sa voye au triomphe sacrée,

Sa couronne un collier, Mont-Faulcon son trophée.

Void sa suitte aux cordeaux, à la roue, aux posteanx (1), Les plus heureux d'entre eux quitte pour les couteaux. De ta Dame loyers, qui paye, contemptible (2), De rude mort la vie hazardeuse et pénible : Lis, curieux, l'histoire, en ne donnant point lieu, Parmy ton jugement, au jugement de Dieu. Tu verras ces vaillants, en leurs vertus extrêmes, Avoir vescu gehennez (3), et estre morts de mesmes.

« Encor, pour l'advenir, te puis-je faire voir Par l'aide des démons; au magicien miroir. Tels loyers receus ; mais ta tendre conscience Te faict jetter au loing cette brave science ; Tu verrois des valeurs le bel or monnoyé Dont bien tost se verra le Parmesan payé En la façon que fut salarié Gonzalve, Le brave duc d'Austrie et l'enragé duc d'Alve. Je voys un prince anglois, courageux par excez, A qui l'amour quitté faict un rude procez ; Licols, poisons, couteaux, qui payent en Savoye Les prompts exécuteurs ; je voy cette monnoye En France avoir son cours ; je voy lances, escus. Cœurs et nom des vainqueurs soubs les pieds des vaincus* O de trop de mérite impiteuse mémoire ! Je voy les trois plus hauts instrumens de victoire. L'un à qui la colère a pu donner la mort, L'autre sur l'cschaffaut, et le tiers sur le bord.

« Jette l'œil droict ailleurs, regarde l'autre bande. En large et beau chemin plus splendide et plus grande ; Au sortir des berceaux: ce prospérant troupeau A bien tasté des arts, mais n'en prit que la peau,^ Eut pour borne ce mot : Assez pour gentilhomme. Pour sembler vertueux en peinture, ou bien comme Uu singe porte en soy quelque chose d'humain, Aux gestes, au visage, aux pieds et à la main. Ceux-là blasment toujours les affligés, les fuient, Flattent les prospérants, s'en servent, s'en appuyent. Ils ont veu des dangers assez pour en conter.

(i) Potaux.

(2) Méprisable.

(3) Tourmentés, torturés.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Ils en content autant qu'il faut pour se vanter ;

Lisants, ils ont pillé les poinctes pour escrire ;

Ils sçavent, en jugeant, admirer ou sousrire,

Louer tout froidement, si ce n'est pour du pain ;

Renier son salut quand il y a du gain,

Barbets des favoris, premiers à les connoistre.

Singes des estimez, bon eschos de leur maistre :

Voilà à quel sçavoir il te faut limiter,

Que ton esprit ne puisse un Juppin irriter :

Il n'aime pas son juge, il le frappe en son ire ;

Mais il est amoureux de celuy qui l'admire.

Il reste que le corps comme l'accoustrement,

Soit aux lois de la cour, marcher mignonnement,

Traîner les pieds, mener les bras, hocher la teste,

Pour branler à propos d'un pennache (1) la crette,

Garnir et bas et haut de roses et de nœuds,

Les dents de muscadins, de poudre les cheveux ;

Fay-toy dedans la foule une importune voye,

Te montre ardent à voir affin que l'on te voye,

Lance regardz tranchants pour estre regardé,

Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé ;

Que la main, que le sein y prennent leur partage ;

Couvre d'un parasol en esté ton visage,

Jette, comme effrayé, en femme quelque cris,

Mesprise ton effroy par un traistre sousris,

Fay le bègue, le las, d'une voix molle et claire,

Ouvre ta languissante et pesante paupière ;

Sois pensif, retenu, froid, secret et finet :

Voilà pour devenir garce du Cabinet,

A la porte duquel laisse Dieu, cœur et honte,

Ou je travaille en vain en te faisant ce conte.

Mais quand ton fard sera par le temps décelé,

Tu auras l'œil rougi, le crâne sec, pelé.

Ni sois point affranchy par les ans du service,

Ni du joug qu'avoit mis sur ta teste le vice ;

Il faut estre garçon pour le moins par les vœux.

Qu'il n'y ait rien en toi de blanc que les cheveux.

Quelque jour tu verras un chauve, un vieux eunuque»

(i) Panache.

Faire porter en cour aux hommes la perruque ; La saison sera morte à toutes ces valeurs, Une serville courage infectera les cœurs ; La morgue fera tout, tout se fera pour Taise, Le hausse-col sera changé en portefraise.

« Je reviens à ce siècle, où nos mignons vieillis, A leur dernier mestier vouez et accueillis, Pippent les jeunes gens, les gaignent, les courtisent. Eux, autrefois produits, à la fin les produisent^ Faisans, plus advisez, moins glorieux que toy, Par le cul d'un coquin chemin au cœur d'un Roy. »

Ce fut assez, c'est là que rompit patience La Vertu, qui, de l'huis, escoutoit la science De Fortune : si tost n'eut sonné le loquet, Que la folle perdit l'audace et le caquet. Elle a voit apporté une clarté de lune, Voicy autre clarté que celle de Fortune. Voicy un beau soleil, qui de rayons dorez De la chambre et du lict vid les coings honorez : La Vertu paroissant en matrosne vestûe, La mère et les enfants ne l'eurent si tost veûc Que chacun d'eux changea en Démon décevant. De Démon en fumée, et de fumée en vent, Et puis de vent en rien. Cette hostesse dernière Prit au chevet du lict pour sa place une chaire. Saisit la main tremblante à son enfant transy, Par un chaste baiser l'asseure, et dit ainsy :

« Mon fils, n'attends de moy la pompeuse harangue De la fausse Fortune, aussy peu que ma langue Fascine ton oreille, et mes présents tes yeux. Je n'esclatte d'honneur ni de dons précieux ; Je fouUe ces beautez desquelles Fortune use Pour ravir par les yeux une ame qu'elle abuse : Ce lustre de couleur est l'esmail qui s'espand Au ventre, et à la gorge, et au dos du serpent. Tire ton pied des fleurs soubs lesquelles se cœuvre, Et avec soy la mort, la glissante couleuvre. Reçois, pour faire choix des fleurs et des couleurs, Ce qu'à traicts raccourcis je diray pour tes mœurs.

« Sois continent, mon fils, et circoncis, pour l'estre,

AGRIPPA UAUBIGNE

Tôut suplerflu de toy, sois de tes vouloirs maistre, Serre-les à Testroict, reigle au bien tes plaisirs. Octroyé à la nature, et refuse aux désirs ; Qu'elle, et non ta fureur, soit ta loy, soit ta guide, Que la concupiscence en reçoive une bride : Fuy les mignardes mœurs, et cette liberté Qui, fausse, va cachant au sein la volupté. Tiens pour crime l'excès ; sobre et prudent, eslogne Du gourmand le manger, et du boire Tyvrogne ; Hay le mortel loisir, tiens le labeur plaisant ; Que Satan ne t'empongne un jour en rien faisant» Use sans abuser des délices plaisantes, Sans cercher, curieux, les chères et pesantes. Ne mesprise laissé, va pour vivre au repas, Mais que la volupté ne t'y appelle pas. Ton palais, convié pour l'appétit, demande. Non les morceaux fardés, mais la simple viande. Le prix de tes désirs soit commun et petit. Pour faire taire et non aiguiser l'appétit. Par ces degrez le corps s'apprend et s'achemine Au goust de son esprit, nourriture divine. N'affecte d'habiter les superbes maisons, Maûs bien d'estre à couvert aux changeantes saisons Que ta demeure soit plus tôt saine que belle, Qu'elle est renom par toy, et non pas toy par elle. Mesprise un titre vain, les honneurs superflus, Retire-toy dans toy ; parois moins, et sois plus. Prends pour ta pauvreté seulement cette peine, Qu'elle ne soit pas salle, et l'espargne vilaine. Garant y du mespris ta saincte probité. Et ta lente douceur du nom de lascheté. Que ton peu soit aisé ; ne pleure point tes peines ; Ne sois admirateur des richesses prochaines. Hay et connois le vice avant qu'il soit venu, Crains-toy plus que nul autre ennemi inconnu. N'aime les saletés soubs couleur d'un bon conte : Elles te font sousrire, et non sentir la honte ; Oy plus tôt le discours utile que plaisant. Tu pourras bien mesler les jeux en devisant. Sauve ta dignité, mais que ton ris ne sente

Ni le fat, ni l'enfant, ni la garce puante.

Tes bons mots n'aient rien de bouffon effronté.

Tes jeux soyent sans fisson (1), pleins de civilité,

Affin que sans blesser tu plaises et tu ries.

Distingue le moquer d'avec les railleries.

Ta voix soit sans esclat, ton cheminer sans bruit,

Que mesmes ton repos enfante quelque fruict.

Evite le flatteur; et chasse comme estrange

La louange de ceux qui n'ont acquis louange.

Ris-toy quand les meschants t'auront à contre cœur ;

Tiens leur honneur à blasme, et leur blasme à honneur.

Sois grave sans orgueil, ni contraint en ta grâce ;

Sois humble, non abject, résolu sans audace.

Si le bon te reprend, que ses coups te soient doux.

Et soient dessus ton chef comme baume secoux :

Car qui reprend au vrai est un utile maistre.

Sinon il a voulu et essayé de 1 estre.

Tire mesme profit et des roses parmy

Les picquons (2) outrageux d'un menteur ennemy.

Fais l'espion sur toy plus tôt que sur tes proches,

Reprends le défaillant sans fiel et sans reproches.

Par ton exemple instruis ta femme à son debvoir,

Ne luy donnant soupçon, pour ne le recevoir.

Laisse-lui juste part du soing de la famille ;

Cache tes gayetez et ton ris à ta fille ;

Ne te sers de la verge, et ne l'emploie point.

Que ton courroux ne soit appaisé de tout poinct,

Sois au prince, à l'ami et au serviteur comme

Tel qu'à l'ange, à toy-mesme, et tel qu'on doit à l'homme ;

Ce que tu as sur toy, aux costez, au-dessoubs,

Te trouve bien servant, chaud amy, seigneur doux. »

Que je vous plains, esprits qui, au vice contraires, Endurez de ces cours les séjours nécessaires : Heureux si, non infects en ces infections, Roy de vous, vous régnez sur vos affections. Mais quoy que vous pensez gaigner plus de louange De sortir impollus hors d'mie noire fange,

(1) Dard, malice.

(2) Traits piquams.

AGRIPPA UAUBIGNÊ —

Sans taches hors du sang, hors du feu sans brusler, Que d'un lieu non souillé sortir sans vous souiller, Pourtant il vous seroit plus beau en toutes sortes D'estre les gardiens des magnificques portes De ce temple éternel de la maison de Dieu, Qu'entre les ennemis tenir le premier lieu ; Plustost porter la croix, les clous et les injures, Que des ords cabinets les clefs à vos ceintures : Car Dieu pleut sur les bons et sur les vicieux ; Dieu frappe les meschants et les bons parmy eux.

Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorre bruslantes ; N'ensevelissez point vos âmes innocentes Avec ces reprouvez : car combien que vos yeux Ne froncent le sourcil encontre les hauts cieux, Combien qu'avec les rois vous ne hochiez la teste Contre le ciel esmeu, armé de la tempeste, Pource que des tyrans le support vous tirez, Pource qu'ils sont de vous comme dieux adorez, Lors qu'ils veullent au pauvre et au juste mesfaire, Vous estes compagnons du mesfaict pour vous taire. Lorsque le fils de Dieu, vengeur de son mespris. Viendra pour vendenger de ces rois les esprits, De sa verge de fer brisant, espouvantable, Ces petits dieux enflez en la terre habitable, Vous y serez compris. Comme, lorsque Tesclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chesnes resistans et les cèdres superbes, Vous verrez là dessoubs les plus petittes herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid l'escurieu (1), en son aire Toyseau, Soubs ce daix qui changeoit les gresles en rosées. La bauge du sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger, Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger.

(1/ Écureuil,

Page 1