LIVRE TROISIÈME LA CHAMBRE DORÉE
Au palais flamboiant du haut ciel cmpirée
Reluit TEternité en présence adorée
Par les anges heureux : trois fois trois rangs de vents,
Puissance du haut ciel, y assistent servants.
Les sainctes légions, sur leurs pieds toutes prestes,
Lèvent aux pieds de Dieu leurs précieuses testes,
Sous un grand pavillon d'un grand arc de couleurs.
Au moindre clin de l'œil du Seigneur des Seigneurs.
Ils partent de la main : ce troupeau sacré vole
Comme vent descoché au vent de la parolle,
Soit pour estre des saincts les bergers curieux,
Les préserver du mal, se camper autour d'eux,
Leur servir de flambeaux en la nuict plus obscure,
Les défendre d'injure, et destourner l'injure
Sur le chef des tyrans : soit pour, d'un bras armé,
Desploier du grand Dieu le courroux animé.
D'un coulelas onde, d'une main juste et forte,
L'un défend aux pécheurs du Paradis la porte ;
Un autre fend la mer ; par l'autre sont chargez
Les pauvres de thresors, d'aise les affligez,
De gloire les honteux, l'ignorant de science,
(i) D'Aubigné parlant de lui-même, dit, on l'a vu dans son discours aux lecteurs : « il a fait contribuer aux causes des misères l'injustice, sous le titre de la chambre dorée yy.La chambre dorée représente, la justice des hommes ; c'est un édifice dont les murs sont pétris des os et des têtes de mort des innocentes victimes d'iniques jugements humains; le poète nous la montre blanchie comme un sépulchre, mais blanchie par une chaux faite du « meslange cher de nos tristes moelles. » L'Injustice y trône entourée des ridicules, des vices et des crimes que le poète décrit un à un. Il nous montre ensuite la sombre citadelle et les victimes de l'Inquisition ; et après avoir fait défiler un cortège de ces bons juges qui sont de plus en plus rares, il maudit dans des stances finales les juges criminels.
AGRIPPA D'AVBIGNÉ
L*abbattu de secours, le transy d'espérance ;
Quelqu'autre va trouver un monarque en tout lieu,
Bardé de mille fers, et, au nom du grand Dieu,
Assuré, l'espouvante ; cslcvé, l'extermine ;
Le faict vif dévorer à la salle vermine.
L'un veille un règne entier, une ville, un chasteau,
Une personne seule, un pasteur, un troupeau.
Gardes particuliers de la troupe fidelle,
De la maison de Dieu ils sentent le vray zèle,
Portent dedans le ciel les larmes, les soupirs
Et les gémissements des bien heureux martyrs.
A ce trosne de gloire arriva gémissante La Justice fuitive (1), en sueurs, pantelante, Meurtrie et déchirée aux yeux serains de Dieu, Les Anges retirez luy aient donné lieu. La pauvrette, couvrant sa face désolée, De ses cheveux trempés faisoit, eschevelée, Un voile entre elle et Dieu ; puis, soupirant trois fois. Elle pousse avec peine et à genoux ces voix ; « Du plus bas de la terre et du profond du vice, Vers toy j'ay mon recours, te voicy ; ta Justice, Que, sage, tu choisis pour le droict enseigner, Que royne tu avois transmise pour régner, La voicy à tes pieds en pièce deschirée. Les humains ont meurtry sa face révérée : Tu avois en sa maia mis le glaive trenchant Qui aujourd'huy forcené en celle du meschant. Remets, ô Dieu ! ta fille en ton propre héritage, Le bon sente le bien, le meschant son ouvrage : L'un reçoive le prix, Fautre le chastiment, Affin que devant toy chemine droictement La terre cy-après : baisse en elle ta face, Et par le poing me loge en ma première place. »
A ces mots intervient la blanche Pieté, Qui de la terre ronde au haut du ciel voûté En courroux s'envola ; de ses luisantes aisles Elle accrut la lueur des voûtes éternelles : Ses yeux estincelloient de feu et de courroux. Elle s'avance à coup, elle tombe à genoux, (i) Fugitive.
Et le juste despit qui sa belle ame affoUe Luy fit dire beaucoup eu ce peu de parolle :
« La terre est-elle pas ouvrage de ta main ? Elle se mesconnoist contre son souverain : La félonne blasphème, et l'aveugle insolente S'endurcit et ne ploie à sa force puissante. Tu la fis pour ta gloire, à ta gloire deffaicts Celle qui m'a chassé. » Sur ce poinct vinct la Faix, La Paix, fille de Dieu : « J'ay la terre laissée Qui me laisse, dit-elle, et qui m'a deschassée : Tout y est abbruty, tout est de moy quitté En sommeil lestargic, d'une traquHlité Que le monde chérit, et n'a pas connoissance Qu'elle est fille d'enfer, guerre de conscience, Fausse paix qui vouloit desrober mon manteau Pour cacher dessoubs luy le fer et le couteau, A porter dans le sein des agneaux de l'Eglise Et la guerre et la mort qu'un nom de paix desguîse. »
A ces mots le troupeau des esprits fut ravy : Ce propos fut repris et promptement suivy Par les Anges, desquels la plaintive prière Esmeut le front du juge et le cœur d'un vray Père. Ils s'ameutent ensemble et firent, gémissants, Fumer cette oraison d'un pretieux encens :
« Grand Dieu ! devant les yeux duquel ne sont cachées Des cœurs plus endurcis les premières pensées, Desploie ta pitié en ta justice, et faicts Trouver mal au meschant, au paisible la paix. Tu vois que les géants, foibles dieux de la terre, En tes membres te font une insolente guerre, Que l'innocent périt par l'injuste trenchant. Par le couteau qui doibt effacer le meschant. Tu voi du sang des tiens les rivières changées, Se rire les meschants des âmes non vengées, Ton nom foulé aux pieds, nom que ne peut nommer L'Atheiste, sinon quand il veut blasphémer : Ta patience rend son entreprise ferme.
Et tes jugements sont en raespris pour le terme. Ne void ton œil vengeur esclatter en tous lieux Sur ses tendres agneaux les effroyables feux
AGRIPPA UAUBIGNE
Dont l'ardeur par les tiens se trouve consumée,
Et nous sommes lassez d'en boire la fumée,
Ses patiens tesmoings souffrent sans pleurs et cris,
Et sans trouble le mal qui trouble nos esprits.
Nous sommes immortels ; peu s'en faut que ne meure
Chacun qui les visite en leur noire demeure.
Aux puantes prisons, ou les saincts zélateurs
Çuand nous les consolons nous sont consolateurs. »
Là les bandes du ciel humble, agenouillées. Présentèrent à Dieu mil âmes despouillées De leurs corps par les feux, les cordes, les couteaux, Qui, libres au sortir des ongles des bourreaux, Toutes blanches au feu volent avec les flammes. Pures dans les cieux purs, le beau pays des âmes, Passent Tœther, le feu, percent le beau des cieux ; Les orbes toumoians sonnent harmonieux ; A eux se joint la voix des anges de lumière, Qui mènent ces presens en leur place première : Avec elles voloient, comme troupe de vents. Les prières, les cris et les pleurs des vivants. Qui, du nuage espaix d'une amere fumée, Firent des yeux de Dieu sortir l'ire allumée.
Dieu se levé en courroux, et au travers des cieux Perça, passa son chef ; à l'esclair de ses yeux, Les cieux se sont fendus, tremblants, suants de crainte ; Les hauts monts ont croullé. Cette Majesté saincte, Paroissant, fit trembler les simples éléments. Et du monde esbransla les stables fondements. Le tonnerre grondant cent fois passa la nue : Tout s'enfuit, tout s'estonne et gémit à sa veûe : Les Rois espouvantez laissent choir, pallissants ; De leurs sanglantes mains les sceptres rougissants La mer fuit et ne peut trouver une cachette ; Devant les yeux de Dieu les vents n'ont de retraitte Pour parer ses fureurs : l'univers arresté Adore en frémissant sa haute Majesté ; Et lors que tout le monde est en frayeur ensemble, Que l'abisme profond en ses cavernes tremble, Les chrestiens seulement affligez sont ouïs,
D'une voix de louange et d'un psaume esjouis, Au tocquement des mains faire comme une entrée Au Roy, de leur secours et victoire assurée. Le meschant le sentit plein d'espouventement, Mais le bon le connut plein de contentement.
Le Tout- Puissant plana sur le haut de la nue Long-temps, jettant le feu et Tire de sa veûe Sur la terre, et voicy, le Tout -Voyant ne void, En tout ce que la terre en son orgueil avoit, Rien si près de son œil que la brave rencontre D'un gros amas de tours qui eslevé se monstre Dedans l'air plus hautain. Cet orgueil tout nouveau De pavillons dorez f ai soit un beau chasteau, Plein de lustre et d'esclat, dont les cimes poinctùes, Braves, contre le ciel mipartissoient (1) les nues. Sur ce premier objet Dieu tient longuement l'œil, Pour de l'homme orgueilleux voir l'ouvrage et Torgueil. Il void les vents esmeus, postes du grand ^ole. Faire en virant gronder la girouette folle. Il descend, il s'approche, et, pour voir de plus près, U met le doigt qui juge et qui punit après, L'ongle dans la paroy, qui de loin reluisante Eut la face et le front de bricque rougissante. Mais Dieu trouva l'estoffe et les durs fondements, Et la pierre commune à ces fiers bastiments D'os, de testes de morts ; au mortier exécrable Les cendres des bruslez avoient servi de sable, L'eau qui les destrempoit estoit du sang versé ; La chaux vive dont fut l'édifice enlacé. Qui blanchit ces tombeaux et les salles si belles, C'est le meslange cher de nos tristes moelles.
Les poètes ont feint que leur feinct Juppitcr Estant venu du ciel les hommes visiter, Punit un Lycaon mangeur d'homme exécrable, En le changeant en loup à sa tragicque table. Dieu voulut visiter cette roche aux lyons, Entra dans la tasniere et vit ces Lycaons, Qui lors au premier mets de leurs tables exquises
(i) Divisaient en deux parties.
AGRIPPA UAVBIGNE
Estoient servis en or, avoient pour friandises Des enfants desguisez ; il trouva là dedans Des loups cachez aiants la chair entre les dents. Nous avons parmy nous cette gent cannibale, Qui de son vif gibier le sang tout chaud avalle, Qui au commencement, par un trou en la peau, Succe, sans escorcher, le sang de son troupeau, Puis achevé le reste, et de leurs mains fumantes Portent à leur palais bras et mains innocentes, Font leur chair de la chair des orphelins occis ; Mais par desguisements, comme pas un hachis, Oste l'horreur du nom ; cette brute canaille Faict tomber sans effroy entrailles dans entraille, Si que dès l'œuf rompu, Thyestes en repas. Tel s'abcsche (1) d'humain qui ne le pense pas. Des tests des condamnez et coulpables sans coulpes Ils parent leurs buffets et font tourner leurs couppes ; Des os plus blancs et nets leurs meubles marquetez Resjouissoient leurs yeux de fines cruautez ; Ils hument à longs traicts dans leurs couppes dorées Suc, sang, laict et sueurs des vefves esplorées ; Leur barbe s'en parfume, et aux fins du repas, Yvres vont desgouttant cette horreur contre-bas. De si aspres forfaicts l'odeur n'est point si forte Qu'ils ne i^sent dormir leur conscience morte Sur des matras (2) enflez du poil des orphelins ; De ce piteux duvet leurs oreillez sont pleins. Puis de sa tendre peau faut que l'enfant vestisse Le meurtrier de son père en tiltre de justice ; Celle qu'ils ont faict vefve arrache ses cheveux, Pour en faire un tissu horrible et précieux : C'est le dernier butin que le voleur desrobe A faire parements de si funeste robbe.
Voilà en quel estât vivoient les justiciers, Aux meurtriers si bénins, des bénins les meurtriers, Tesmoins du faux tesmoing, les pleiges (3) des faussaires, Receleurs des larrons, macquereaux d'adultères,
(i) Se nourrit.
(2) Matelas.
(3) Garants, cautions.
Mercenaires, vendans la langue, la faveur, Raison, authorité, ame, science et cœur.
Encor falut-il voir cette Chambre Dorée De justice jadis, d'or maintenant parée Par dons, non par raison : là se voit décider La force et non le droict ; là voit-on présider Sur un throsne eslevé l'Injustice impudente. Son parement estoit d'escarlatte sanglante Qui goutte sans repos ; elle n'a plus aux yeux Le bandeau des anciens, mais l'esclat furieux Des regards fourvoiants ; inconstamment se vire En peine sur le bon, en loyer sur le pire ; Sa balance aux poids d'or tresbuche faussement ; Près d'elle sont assiz au lict de jugement Ceux qui peuvent monter par marchandise impure Qui peuvent commancer par notable parjure, Qui d'ame et de salut ont quitte le soucy. Vous les verrez dépeints au tableau que voicy :
A gauche avoit séance une vielle harpye Qui entre ses genoux grommeloit, accroupie, Contoit et racontoit, approchoit de ses yeux Noirs, petits, enfoncez, les dons plus pretieux Qu'elle recache aux plis de sa robbe rompue. Ses os en mille endroicts repoussans sa chair nûe, D'ongles rognez, crochus, son tappi tout cassé, A tout propos penchant, par elle estoit dressé : L* Avarice en mangeant est tousjours affamée, La Justice à ses pieds, en pourtraict diffamée, Luy sert de marchepied : là, soit à droict, à tort, Le riche a la vengeance et le pauvre a la mort.
A son costé triomphe une peste plus belle, La jeune Ambition, folle et vaine cervelle, A qui les yeux flambants, enflez, sortent du front Impudent, enlevé, superbe, fier et rond, Aux sourcils rehaussez : la prudente et rusée Se pare d'un manteau de toile d'or frisée, Alors qu'elle traficque, et praticquc les yeux Des dames, des galants et des luxurieux : Incontinent plus simple elle vest, desguisée, Un modeste maintient, sa manteline usée :
AGRIPPA HAUBIGNÈ '
Devant ua cœur hautain, rude à l'ambition, Tout servil pour gaigner la domination.
Une perruque feinte en vieille elle appareille ; C'est une Alcine fausse et qui n'a sa pareille, Soit à se transformer au connoistre comment Doibt la comediante (1) avoir l'accoustrement : La gloire la plus grande est sans gloire paroistre L'ambition se tue eu se faisant connoistre. (2)
Et puis, pour couronner cette liste des dieux, Ride son fruit estiroit, offusqué de cheveux, Présents des courtisans, la chevesche du reste, L'Ignorance, qui n'est la moins fâcheuse peste ; Ses petits yeux charnus sourcillent sans repos, Sa grand bouche demeure ouverte à tous propos , Elle n'a sentiment de pitié ni mesere : Toute cause luy est indifférente et claire ; Son livre est le commung ; sa loy, ce qu'il luy plaist : Elle dict ad idem ; puis demande que c'est.
Sur Fautre banc paroist la contenance énorme D'une impiteuse More, à la bouche difforme. Ses lèvres à gros bords, ses yeux durs de travers, Flambants, veineux, tremblants, ses naseaux hauts, ouverts, Les sourcils joincts, espais, sa voix rude, enrouée :
(i) Comédienne.
(2) L'Ambition n'est que la première figure d'un cortège d'allégories san-s vie et sans intérêt que d'Aubigné fait défiler trop lentement devant nous. TI dépeint laborieusement chacune d'elles; nous avons supprimé la plupart de ces peintures. Nommons-en cependant tous les sujets. Après l'Ambition, voici « la mi-morte Envie, » puis « l'Iris empourprée, » puis « la douce Faveur; » ensuite l'Yvrogneric
« folle au front cramoisy, nez rouge, teint plombé, » l'Hypocrisie «qui parle doucement », la Vengeance «aux yeux noirs, au tein noir, » la « tremblante Jalousie
Pasle comme la mort, comme feu cramoisie,» l'Inconstance « à l'habit de changeant, » la Stupidité « pachiderme de corps,» la Pauvreté à la « rechigneuse face, » l'Ignorance, la Cruauté, la Passion «aspre fusil des âmes, » la Haine partisane, » la« fade et sotte Vanité, » la Servitude « à la tête rasée, » la Bouffonnerie « impérieuse, folle, » la « chauve Luxure, « la Faiblesse « troublante, » la Paresse « accroupie, » la Jeunesse,
« la taciturne, froide et lasche Trahison, » rinsolence « camuse », la Formalité, que Ton n'attendait guère et enfin « au dernier coin se sied la misérable Crainte ».
Nous n'avons retenu de cette double cohorte que l'Ignorance, la Cruauté, la Jeunesse et la Formalité.
Tout convient à sa robbe à l'espaule nouée
Qui couvre l'un des bras, gros, et nerveux, et courts ;
L'autre, tout nud, paroist semé du poil d'un ours ;
Ses cheveux mi-bruslez sont frisez comme laine,
Entre l'œil et le nez s'enfle une grosse veine,
Un pourtraict de Pitié à ses pieds est jette :
Dessus ce throsne sied ainsy la Cruauté.
Quel Démon sur le droict par force triomphant Dans le rang des vieillards a logé cet enfant ? Quel sen at d'escoliers, de bouillantes cervelles, Qu'on choisit par exprès aux causes criminelles? Quel faux astre produit en ces fades saisons Des conseillers sans barbe et des lacquais grisons? La Jeunesse est icy un juge d'advanture. Au sein de boutonné, qui sans loix ni ceinture i^it en faisant virer un moullinet de noix, Donne dans ce conseil sa téméraire voix, Resve au jeu, court ailleurs, et respond tout de mesmes Des advis esgarez à l'un des deux extrêmes : Son nom seroit Hebé si nous estions païens : C'est cet esprit qui meut par chauds et prompts moiens Nos jeunes Roboams à une injuste guerre. C'est l'eschanson de sang pour les dieux de la terre.
Quel monstre voi-je encor ? une dame bigotte, Macquerelle du gain, malitieuse et sotte : Nulle peste n'offusque et ne trouble si fort Pour subvertir le droict, pour establir le tort, Pour jeter dans les yeux des juges la poussière. Que cette enchanteresse, autrefois estrangere. Son habit de couleur et chiffres bigarré, Sous un vieil chapperon un gros bonnet quarré ; Ses faux poids, sa fausse aulne et sa reigle tortue Deschiffrent son aenigme et la rendent connue. Pour présent que d'enfer la Discorde a porté. Et qui difforme tout ; c'est la Formalité. Erreur d'autorité, qui par normes énormes Ostre l'estre à la chose, au contraire des formes. Qui la hait, qui la fuit, n'entend pas le palais.
AGRIPPA DAUBIGNE.
AGRIPPA UAUBIGNÉ
Honorable reproche à ces doctes Harlais,
De Thon, Gillot, Thurin, et autres que je laisse
Immunes de ces maux, hormis de la foiblesse,
Floiblesse qui les rende esclaves et contraincts,
Bien que tordant le col, faire signer des mains
Ce qu'abhorre le sens ; mais qui font de la plume
Un outil de bourreau qui destruit et consume.
Ces plumes sont stilets des assassins gagés,
Dont on escrit au dos des captifs affligés
Le noir Thêta (1) qui tue, et le tueur tourmente.
Cette Formalité eut pour père un pédante.
Un charlattan vendeur, porteur de rogatons.
Qui debvoit de son dos user tous les bastons.
Mais encor, pour mieux voir entière la bouticque Où de vies et de biens l'Injustice trafficque, L'occasion s'offrit que Henry, second roy, En la Mercuriale ordonna pour sa loi Le feu pour peines deûes aux âmes plus constantes. Là parurent en corps et en robbes sanglantes Ceux qui furent jadis juges et sénateurs, Puis du plaisir des rois lasches exécuteurs : De là se peut la cour, en se faisant esgalle A Mercure macqreau, dire Mercurialle.
Ce jour nos sénateurs, à leur maistre vendus, Luy presterent serment en esclaves tondus.
Ce palais du grand juge avoit tiré la veûe Par le lustre et l'esclat qui brilloit dans la nue. Eij voicy un second qui se fit par horreur Voir de tous empereurs au supresme empereur : Un funeste chasteau, dont les tours assemblées Ne monstroient par dehors que grilles redoublées, Tout obscur, tout puant ; c'est le palais, le fort De l'inquisition, le logis de la mort : C'est le taureau d'airain dans lequel sont esteintes Et les justes raisons, et les plus tendres plaintes : Là mesme aux yeux de Dieu l'homme veut estouffer La prière et la foi : c'est l'abbregé d'enfer,
(i) M. Ch. Read voit dans ce Thêta, nom de Tinitiale du mot grec ThanatoSt qui signifie mort, le symbole de la mort elle-même.
Là, partny les crapaux, en devinant leurs fautes, Trempent les enchaînés ; des prisons les plus hautes Est banny le sommeil, car les grillons ferrez Sont les tappis velus et matras (1) embourrez. La faim plus que le feu esteint en ces tasnieres Et la vie et les pleurs des âmes prisonnières Dieu, aux funestes jours de leurs actes plus beaux, Void leurs throsnes levés, Tamas de leurs posteaux, Les arcs, les eschaffauts dont la pompe estoffée Des parements dorez preparoit un trophée. Puis il vid démarcher à trois ordres divers Les rangs des condamnez de sambenits (2) couverts ; Dessoubs ces parements, les héritiers insignes Du manteau, du roseau, et couronne d'épines, Portent les diables peints ; les anges en effect Leur vont tenant la main autrement qu'en pourtraici Les hommes sur les corps desploient leurs injures, Mais ne donnent le ciel ne l'enfer qu'en peintures ; A leur Dieu de papier il faut un appareil De paradis, d'enfer et daemons tout pareil. L'idolâtre qui faict son salut en image, Par images anime et retient son courage ; Mais Tidolle n'a peu le fidelle troubler, Qui n'en rien espérant n'en peut aussy trembler. Apres, Dieu vid marcher de contenances graves Ces guerriers hazardeux dessus leurs mules braves, Les trompettes devant : quelque plus vieil soudard Porte dans le millieu l'infernal estendart, Où est peint Ferdinand, sa compagne Ysabelle, Et Siste, pape, autheurs de la secte bourrelle. Cet oriflan (3) superbe, en ce point arboré. Est du peuple tremblant à genoux adoré. Puis au fond de la troupe, à l'orgueil esquipée, Entre quatre heraux porte un comte l'espée : Ainsi fleurit le choix des artisans cruels. Hommes desnasturez, Castillans naturels :
(i) Matelas
(2) San-bénito : casaque jaune que devaient revêtir les condamnés de liaquisition.
(3) Oriflamme.
AGRIPPA UAUBIGNE
Ces mi-mores hautains, honorez, effroyables,
N'ont d'autre poinct d'honneur que d'estre impitoyables,
Nourris à exercer l'astorge dureté
A voir d'un front tetric (1) la tendre humanité,
Corbeaux courants aux morts et aux gibets en joye,
S'esgaiants dans le sang, et jouants de leur proye.
Dieu vid, non sans fureur, ces triomphes nouveaux Des pourvoieurs d'enfer, magnificques bourreaux. Et receut en son sein les âmes infinies Qu'en secret, qu'en public trainoient ces tragédies, Où le père en l'orchestre a produit sans cffroy L'héritier d'un Royaume et l'unicque d'un Roy.
Les docteurs accusez du changement extresme Qui parut à la mort du grand Charles cinquiesme, Marchent de ce troupeau : comtes et grands seigneurs, Dames, filles, enfans, compagnons en honneurs D'un triomphe sans lustre et de plus d'efficace, Font au ciel leur entrée, où ils trouvent leur place. Tremblez, juges, sachez que le juge des cieux Tient de chacun des siens le sang tres-pretieux : Quand vous signez leur mort, cette clause est signée : « Que leur sang soit pour nous et sur notre lignée. »
Et vous qui le faux nom de l'Eglise prenez. Qui de faicts criminels, sobres, vous abstenez, Qui en ostez les mains et y trempez les langues, Qui tirez pour couteaux vos meurtrières harangues, Qui jugez en secret, publics solliciteurs, N'estes-vous pas Juifs, race de ces docteurs Qui confessoient tousjours, en criant : « Crucifie », Que la loy leur défend de juger une vie : Ou bourreaux ne vivants que de mort et de sang, Qui en exécutant mettent dans un gant blanc La destruisante main aux meurtres acharnée, Pour tuer sans toucher à la peau condamnée ; Pour faire aussy jurer à ces doctes brigands Que de leur main sacrée ils n'ont pris que des gants : On en donne un plein d'or, sur la bonne espérance, Et l'autre suit après, loyer de la sentence.
Ce venin espagnol aux autres nations (I) Chagrin, sombre.
Communicque en courant telles inventions :
L'Europe se monstra, Dieu vid sa contenance,
Fumeuse par les feux, esmeus de l'innocence ;
Vid les publicques lieux, les palais les plus beaux,
Pleins de peuples bruiants, qui, pour les jeux nouveaux,
Estaloient à la mort les plus entières vies
En spectades plaisants et feintes tragédies.
Là, le peuple amassé n'amollisoit son cœur ;
L'esprit préoccupé de faux zelle d'erreur,
D'injures et de cris estouffoit la prière
Et les plaints des mourants ; là, de mesme manière
Qu'aux théâtres on vid s'eschauffer les Romains,
Ce peuple desbauché applaudissoit des mains ;
Mesme, au lieu de vouloir la sentence plus douce,
En Romains ils tournoient vers la terre le poulce :
Ces barbares, esmeus des tisons de l'enfer,
Et de Rome, ont crié : « Qu'ils reçoivent le fer ! »
Les corps à demi-morts sont trainez par les fanges, Les enfants ont pour jeu ces passe-temps estranges : Les satellites fiers tout autour arrengez Etouffoient de leurs cris les cris des affligez. Puis les empoisonneurs des esprits et des âmes. Ignorants, endurcis, conduisent jusqu'aux flammes Ceux qui portent de Christ en leurs membres la croix. Ils la souffrent en chair, on leur présente en bois. De ces bouches d'erreur les orgueilleux blasphèmes Blessent l'agneau lié plus fort que la mort mesmes. Or, de peur qu'à ce poinct les esprits délivrez. Qui ne sont plus de crainte ou d'espoir eny vrez, Des-ja proches du ciel, lesquels par leur constance Et le mespris du monde ont du ciel connoissance. Comme cygnes mourants ne chantent doucement, Les subtils font mourir la voix premièrement. Leur prière est muette, au Père seul s'envolle, Gardans pour le louer le cœur, non la paroUe. Mais ces hommes, cuidans (1), avoir bien arresté Le vray, par un bâillon preschent la vérité. La vérité du ciel ne fut onc (2) bâillonnée,
(1) Croyant.
(2) Jamais.
AGRIPPA UAUBIGNE
Et cette race a veu (qui Ta plus estonnée) Que Dieu à ses tesmoings a donné maintefois (La langue estant couppée) une céleste voix : Mcrvieilles qui n*ont pas esté au siècle vaines.
Les cendres des bruslez sont pretieuses graines Qui, après les hyvers noirs d'orage et de pleurs, Ouvrent au doux printemps d'un million de fleurs Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes An millieu des parvis de Sion fleurissantes. Tant de sang que les rois espanchent à ruisseaux S'exhale en douce pluie et en fontaines d'eaux, Qui, coulantes aux pieds de ces plantes divines, Donne de prendre vie et de croistre aux racines Des obscures prisons, les plus amers soupirs Servent à ces beautez de gratieux zéphyrs. (1)
Voicy venir après des modernes la bande. Qui plus elle est moderne et moins se trouve grande. Que rares sont ceux-là qui font, au grand besoing. De l'outragé servir l'addresse du tesmoing ! Vous y voiez encor un vieil juge d'Alsace Auquel l'amy privé ne peut trouver de grâce Du perfide larcin que, par un lasche tour, Ce Daniel second mit de la nuict au jour. Le Bourgogne a son duc qui, de ruse secrette, Employé un chicaneur pour estouff er sa debte ; Le fraudeur le promit ; voulant appareiller Ses faussetés, le duc pendit son conseiller.
Le mesme visitant trouve au bout d'un village Une vefve esplorée, en désastre visage, Qui luy cria : « Seigneur, mes ausmonniers amis M'ont donné un linceul, où mon espoux est mis ; Mais le pasteur avare, à faute de salaire, Contraint le corps aimé pourrir dans le suaire. » Le duc prend le curé, luy dénonce comment
(1) Mais voici que dans le ciel paraît <f. la sage Thémis, » et à sa suite les bons luges dont THistoire honore les noms. D'abord viennent ceux de TAncien Testament « Moïse le premier », puis ceux de la Grèce, puis ceux de Rome, puis Charlemagne, et enfin les modernes. A leur suite, le cortège des victimes de rinjustice.
Il voulut honorer ce pauvre enterrement ;
Qu'il fit de tous costez, des parroisses voisines
Accourir la prestraille aux hipocrites mines.
Le prince fit aux yeux de l'avare troupeau
Lier le prestre vif et le mort, peau à peau,
Front à front, bouche à bouche, et le clergé, qui tremble,
Abria (1) de ses mains ces deux horreurs ensemble.
Où es-tu, juste duc, au temps pernicieux
Qui refuse la terre aux héritiers des cieux ?
Encor les nations de ces Alpes cornues
De ces fermes cerveaux ne sont pas dépourvues^
Un Sforce continent est au rang des anciens,
Et de cest ordre on void les libres Vénitiens,
Le bon prince de Melphe apparoist davantage,
Excellent ornement, mais rare, de nostre aage.
Un indigne mary força de sa moitié
Par larmes le grand cœur, l'honneur par la pitié ;
Un tyran fit sa foy et le coulpable pendre,
Diffamant un renom ; lors sceut le prince rendre
Justice entière à Dieu, vengeance à la douleur,
L'honneur à la surprise et la mort au volleur.
Enfin, à train de dueil, le vieil peintre et prophète, Produit en froid maintien la trouppe de retraitte. Ceux qui vont reprochants à leur juge leur sang, Couronnez de cyprez, ensevelis de blanc. Leurs mains tendent au ciel, et les ardentes veuës Regardent préparer un throsne dans les nues, Tribunal de triomphe en gloire appareillé.
La bande que je dicts paroissoit esblouie. Et puis tocquer des mains de nouveau resjouie, Quand au throsne flambant, dans le ciel arboré, Ils voient arriver le grand juge adoré : Et, comme elle marchoit soubs la splendeur nouvelle, Brillante sur leurs chefs, et qui marche avec elle, Ils relèvent en haut leurs appellations. Procureurs avouez de seize nations.
Là les foudres et feux prompts au divin service
(i) Abrita, voîla.
AGRIPPA UAUBIGNE
S'offrent à bien servir la céleste justice. Là s'avancent les vents diligents et légers Pour estre les hérauts, postes et messagers. Là les esprits aislez adjournent de leurs aisles Les juges criminels aux peines éternelles. On pense remarquer en cet humble troupeau Cavagne et Briquemault, signalez du cordeau ; Mongommery y va appuie d'une lance.
Le très-vaillant Montbrun punit de sa vaillance ; Et mesmes à troupeau marchent le demeurant De ceux qui ont gagné leurs procez en mourant.
Encor aux inhumains Nemezis inhumaine Traine sa forte, longue et très pesante cliainc Qui loge en son grand tour un Sénat prisonnier, Que faict trotter devant un clerc, marchant dernier. Une autre bouche tient une foule de juges Fugitifs et cerchants leurs cliens pour refuges Que dis- je, leurs clients ? la haute Majesté Les meine aux prisonniers cercher la liberté : Du pain aux confisquez, aux bannis la patrie. L'honneur aux diffamez, aux condamnés la vie. Puis d'un nœud entre deux, d'un pas triste et tardif, Suyvoient Brisson le docte, et l'Archer et Tardif. Ils tirent leurs meurtriers, bien fraisés d'un chevestre (1), Boucher, et Pragenat, et le sanglant Incestre. Juges, sergents, curez, confesseurs et bourreaux, Tels artisans un jour, par changements nouveaux, Métamorphoseront leurs temples vénérables En cavernes de gueux, les cloistres en estables. En criminels tremblants les sénateurs grisons, En gibet le palais, et le Louvre en prison.
De la fille du ciel telle paroist l'escorte, A plus d'heur que d'esclat, moins pompeuse que forte : Avec tels serviteurs et fidèles amis Rien n'arreste la pas de la blanche Themis.
La fille de la Terre et du Ciel met ses poids En sa juste balance, et ses poids sont ses loix;
(i) Chevestre ou chevêtre : Licou.
Elle a sous le bandeau sur les choses la veûe,
Mais là personne n'est à ses beaux yeux connue ;
Encor par les présents ne s'ouvre le bandeau ;
Son glaive tous jours prest n'est jamais au fourreau ;
Elle met à la fange et bien-faicts et injures-
Qui tire ce grand char (1) ? Quatre licornes pures ;
La vefve l'accompagne et l'orphelin la suit,
L'usurier tire ailleurs, le chicaneur la fuit,
Et fuit sans que derrière un des f uiards regarde
De la formalité la race babillarde :
Tout interlocutoire, arrest, appoinctement
A plaider, à produire un gros enfantement
De procez, d'interdits, de griefs ; un compulsoire,
Puis le desrogatoire à un desrogatoire,
Visa, pareatis, replicque exceptions,
Revisions, duplicque, objets, salvations,
Hypotecques, guever, déguerpir, préalables,
Fin de non recevoir. Fi des puants vocables
Qui m'ont changé mon style et mon sens à l'envers!
Cerchez-les au parquet, en non plus en mes vers.
Tout fuit, les uns tirans en Basse-Normandie,
Autres en Avignon, où ce mal prit sa vie,
Quand un contre- Antéchrist de son style romain
Paya nos rois bigots, qui luy tenoient la mai a.
Je crains bien que quelqu'un plus viste et plus habile
Dans le Poictou plaideur cerchera un azyle,
Vous ne verrez jamais le train que nous disons
Se sauver en la Suisse ou entre les Grisons,
Nation de Dieu seul et de nulle autre serfve,
Et qui le droict divin sans autre droict observe.
Ces vices n'auront point de retraitte pour eux
Chez l'invincible Anglois, TEscossois valeureux :
Car les nobles et grands la justice y ordonnent.
Les estats non vendus comme charges se donnent.
Heureuse Elisabeth, la justice rendant.
Et qui n'a point vendu tes droits en la vendant !
Et puis que ce nom sainct, de tous bons rois l'idée, Prend sa place en ce rang, qui luy estoit gardée,
(i) Le char de Thémis.
AGRIPPA HAUBIGNÉ
Au rooUe des martyrs, je dirai en ce lieu Ce que sur mon papier dicte l'Esprit de Dieu. La main qui te ravit de la geôle en ta salle, Qui changea la sellette en la chair Royalle, Et le sueil de la mort en un degré si haut, Qui fit un tribunal d'un funeste eschaffaut ; L'œil qui vit les désirs aspirants à la flamme, Quand tu gardas ton ame en voulant perdre l'amé, Cet œil vid les dangers, sa main porta le faix, Te fit heureuse en guerre, et ferme dans la paix ; Le Paraclet t'apprit à respondre aux harangues De tous ambassadeurs, mesme en leurs propres langues. C'est luy qui destourna l'encombre et le meschef De vingt mortels desseins du reigne et de ton chef, T'acquit le cœur des tiens, et te fit par merveilles Tes lions au dehors dômes ticques oûeilles (1) ; Ces braves abbatus au throsne où tu te sieds Sont les lions que tient prosternez à tes pieds La tendre humilité. Ton giron est la dorne (2) De la vierge à qui rend ses armes la licorne. Tes anticques tableaux predisoient son sçavoir. Ta vertu virginalle et ton secret pouvoir. Par cet esprit, tu as repos en tes limites, Tes haineux à tes bords brisent leurs exercites (3) ; Les mers avec les vents, l'air haut, moien et bas. Et le ciel, partizans liez à tes combats. Les foudres et les feux chocquent pour ta victoire, Quand les tonnerres sont trompettes de ta gloire : Les guerriers hazardeux perdent, joyeux, pour toy Ce que tu n'as regret de perdre pour la foy. La Rose est la première heureuse sans seconde Qui a repris ses pas, circuisant le monde : Tes triomphantes nefs vont te faire nommer, En tournoiant le tout, grand royne de la mer. Puis, il faut qu'en splendeur neuf lustres te maintiennent, Et qu'après septante ans (à quoy nos jours reviennent) Debora d'Israël, Cherub sur les pervers.
(i) Ouailles.
(2) En Aunis, nom du tablier.
(3) Leurs armées. Du latin exercitus
Fléau des tyrans, flambeau luisant sur l'univers, Pour régner bien plus haut, tout achevé, tu quitte Dans les sçavantes mains d'un sucesseur d'eslitte Ton estât au dehors et dedans appuie Le cœur soulé de vivre, et non pas ennuyé.
Bien au rebours promet l'Eternel aux faussaires De leur rendre sept fois, et sept fois leurs salaires. Lisez, persécuteurs, le reste de mes chants ; Vous y pourrez gouster le breuvage aux meschants î Mais, aspics, vous avez pour moy l'oreille close. Or, avant que de faire à mon œuvre une pose, Entendez ce qui suit tant d'outrages commis. Vous ne m'escoutez plus, stupides endormis ! Debout, ma voix se tait ; oyez sonner pour elle La harpe qu'animoit une force éternelle : Oyez David esmeu sur des juges plus doux ; Ce qu'il dit à ceux-là, nous l'addressons à vous :
Et bien ; vous, conseillers de grandes compaignies, Fils d'Adam qui jouez et des biens et des vies, Dictes vray, c'est à Dieu que compte vous rendez, Rendez- vous la justice ou si vous la vendez ?
Plustost, âmes sans loy, per jures, desloyalles, Vos balances, qui sont balances inesgalles, Pervertissent la terre et versent aux humains Violence et ruine, ouvrages de vos mains.
Vos mères ont conceu en l'impure matrice. Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice ; Le mensonge qui fut vostre laict au berceau Vous nourrit en jeunesse et abeche au tombeau.
Ds semblent le serpent à la peau marquettée D'un jaune transparent, de venin mouchettée, Ou l'aspic embûche (1) qui veille en sommeillant, Armé de soy, couvert d'un tortillon grouillant
U) Embusqué.
AGRIPPA HAUBIGNE
A l'aspic cauteleux cette bande est pareille, Alors que de la queue il s'estouppe l'oreille : Luy, contre les jargons de l'enchanteur sçavant, Eux, pour chasser de Dieu les parolles au vent.
A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bousche Brise leurs grosses dents en leur puante bouche : Prend la verge de fer, fracasse de tes fléaux La machouere puante à ces fiers lionceaux.
Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent ; Au camp leurs ennemis sans peine se confondent : S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las. Que leurs traicts sans frapper s'envoUent en esclats.
La mort, en leur printemps, ces chenilles suffocque, Comme le limaçon sesche dedans la cocque, Ou comme l'avorton qui naist en périssant Et que la mort reçoit de ses mains en naissant.
Brusle d'un vent mauvais jusques dans les racines Les boutons les premiers de ces tendres espines ; Tout périsse, et que nul ne les preine en ses mains Pour de ce bois maudit reschauff er les humains.
Ainsy faut que le juste après ses peines voye Desploier du grand Dieu les salaires en joie, Et que, baignant ses pieds dans le sang des pervers. Il le jette dans l'air en esclattant (1) ces vers
Le bras de l'Eternel, aussi doux que robuste, Faict du mal au meschant et faict du bien au juste, Et en terre icy bas exerce jugement.
En attendant le jour de peur et tremblement.
La main qui fit sonner cette harpe divine Frappa le Goliath de la gent philistine,
(i) En disant avec éclat.
Ne trouvant sa pareille au rond de l'univers, En duel, en bataille, en propheticques vers.
Comme elle nous crions : « Vien, Seigneur, et te haste. Car l'homme de péché ton Eglise dcgaste. » « Vien, dict l'esprit, accours, pour deffendre le tien. » « Vien », dict l'espouse, et nous avec l'espouse : « Vien» »