‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 7 sur 11 · LIVRE QUATRIÈME LES FEUX · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME LES FEUX

Voicy marcher de rang par la porte sacrée

L'enseigne d'Israël dans le ciel arborée,

Les vainqueurs de Sion, qui, au prix de leur sang,

Portant l'escharpe blanche, ont pris le caillou blanc.

Ouvre, Hierusalem, tes magnificques portes :

Le Lion de Juda, suivi de ses cohortes.

Veut régner, triompher et planter dedans toy

L'estendart -glorieux, l'auriflam de la foy.

Valeureux chevaliers, non de la Table ronde,

Mais qui estes, devant les fondements du monde,

Au rooUe des esleus, allez, suivez de rang

Le fidelle, le vray, monté d'un cheval blanc.

Le paradis est prest, les Anges sont vos guides,

Les feux qui vous brusloient vous ont rendus candides.

Tesmoins de l'Eternel, de gloire soriez ceints.

Vestus du crespe noir (la justice des saincts)

De ceux qui à Satan la bataille ont livrée.

Robbe de nopce ou bien casaque de livrée.

Condui mon oeuvre, ô Dieu, à ton nom ; donne-moy Qu'entre tant de martyrs, champions de la foy, De chaque sexe, estât ou aage, à ton sainct temple Je puisse consacrer un tableau pour exemple.

Dormant sur tel desseing en mon esprit ravi, J'eus un songe un matin, parmy lequel je vi Ma conscience en face, ou au moins son image,

(i) Ce livre quatrième est consacré au défilé des victimes des persécutions religieuses, martyrs qui souffrirent pour Dieu la mort sur les bûchers.

Dieu vit leur troupe sacrifiée et glorieuse, mais il vit aussi la troupe des persécuteurs qui persécutaient en son nom; alors il se repentit d'avoir formé la terre, il se détourna d'elle et remonta dans le ciel.

AGRIPPA UAUBIGNE

Qtii au visage avoit les traicts de mon visage.

Elle me prend la main, en disant ; « Mais comment

De tant de dons de Dieu ton foible entendement

Veut-il faire le choix ? Oses-tu bien eslire

Quelques martyrs choisis, leur triomphe descrire,

Et laisser à l'oubly, comme moins valeureux,

Les vainquuers de la mort, comme eux victorieux ?

J'ay peur que cette bande ainsy par toy choisie

Serve au style du siècle et à sa poésie,

Et que les rudes noms, d'un tel style ennemis.

Aient entre les pareils la différence mis. »

Je responds : « Tu sçais bien que mentir je ne t'ose, Miroûer de mon esprit ; tu as touché la cause La première du choix, joinct que ma jeune ardeur A de ce haut dessein espoinçonné mon cœur, Pour au siècle donner les boutons de ces choses Et l'envoyer ailleurs en amasser les roses. Que si Dieu prend à gré ces prémices, je veux, Quand mes fruicts seront meurs, luy payer d'autres vœux, Me livrer aux travaux de la pesante histoire Et en prose coucher les hauts faicts de sa gloire. Alors ces heureux noms, sans eslite et sans choix. Luiront en mes escrits plus que les noms des Rois. » Aiant faict cette paix avec ma conscience, Je m'avance au labeur avec cette asseurance Que, plus riche et moins beau, j'escris fidellement D'un style qui ne peut enrichir l'argument.

Ames dessous l'autel victimes des idolles, Je preste à vos courroux le fiel de mes paroUes. En attendant le jour que l'ange délivrant Vous aille les portaux du paradis ouvrant.

De qui puis-je choisir l'exemple et le courage? Tous courages de Dieu, j'honoreray vostre aage, Vieillards de qui le poil a donné lustre au sang. Et de qui le sang fut décoré du poil blanc : Hus (1), Hyerosme (2) de Prague, images bien conniics Des tesmomgs que Sodome a trainé par les rues Couronnez de papier, de gloire couronnez,

<i) Jean Huss.

(2) Jérôme.

Par le siè^e qui a d'or mitrez et ornez

Ceux qui n'estoient pasteurs qu'en papier et en tiltres,

Et aux evesques d'or, faict de papier les mitres.

Leurs cendres, qu'on jetta au vent, à l'air, en l'eau,

Profitèrent bien plus que le puant monceau

Des charognes des grands que, morts, on emprisonne

Dans un marbr' ouvragé : le vent léger nous donne

De ces graines par tout, l'air presqu'en toute part

Les esparpille, et l'eau à ses bords les despart.

Les Pauvres de Lyon avoient mis leur semence Sur les peuples d' Alby ; l'invincible constance Des Albigeois, frappez de deux cens mille morts, S'espandit par l'Europe, et en peupla ses bords. L'Angleterre eut sa part, eut Gérard et sa bande, Condamnez de mourir à la rigueur plus grande ï)e l'impiteux hyver, sans que nul cœur esmeu Luy osast donner pain, eau, ni couvert ni feu : Ces dix-huit tout nuds, à Londres, par les rues. Ravirent des Ànglois les esprits et les veûes. Et chantèrent ce vers jusqu'au poinct de mourir : « Heureux qui pour justice a l'honneur de souffrir »

Ainsy la vérité, par ces mains desvoilée, Dans le Septentrion estendit sa volée ; Dieu ouvrit sa prison et en donna la clef, La clef de liberté, à ce vieillard Wiclef : De luy fut l'ouverture aux tesmoings d'Angletterrc Encor' plus honnorée en martyre qu'en guerre.

Là, on vid un Bainan qui de ses bras pressoit Les fagots embrazez, qui mourant embrassoit Les outils de sa mort, instruments de sa gloire, Baisant, victorieux, les armes de victoire. D'un céleste brasier ce chaud brasier esmeu R'enflamma ces fagots par la bouche de feu.

Frich après l'imita, quand sa main déliée Fut au secours du feu ; il prit une poignée De bois et la baisa, tant luy semblèrent beaux Ces eschallons du ciel comm' ornements nouveaux.

Puis l'Eglise accoucha comme d'une ventrée De Thorb, de Bewerlan, de l'invaincu Sautrée, Les uns doctes prescheurs, les autres chevaliers,

AGRIPPA DAUBIGNÉ.

AGRIPPA jyAUBIGNÉ

Tout à droit couronnez de célestes lauriers.

Bien que trop de hauteur esbranlast ton courage (Comme les monts plus hauts souffrent le plus d'orage), Ta fin pourtant me faict en ce lieu te nommer, Excellent conseiller et grand primat Krammer, Four ta condition plus haute et plus aimable, La vie te fut douce et la mort détestable. A quoy semblent les cris dont esclattent si fort Ceux qui, à col retorts, sont traînez à la mort. Sinon aux plaintes qu'ont les enfans à la bouche Quand ils quittent le jeu pour aller à la couche ? Les laboureurs lassez trouvent bien à propos Et plus doux que le jeu le temps de leur repos : Aînsy ceux qui sont las des langoureuses vies Sont ravis de plaisir quand elles sont ravies ; Mais ceux de qui la vie a passé comme un jeu, Ces cœurs ne sont point coeurs à digérer le feu : C'est pourquoy de ces grands les noms dedans ce temple He sont pour leur grandeur, mais pour un rare exemple, Rare exemple de Dieu, quand par le chaz estroict D'un esguille il enfille un cable qui va droict.

Poursuivons l'Angletterre, où les vertus estranges La font nommer païs, non d'Angles, mais des Anges : Tu as icy ton rang, ô invincible Haux, Qui, pour avoir promis de tenir les bras haults Bans le milieu du feu, si du feu la puissance Faisoit place à ton zèle et à ta souvenance. Sa face estoit bruslée, et les cordes des bras En cendres et charbons estoient cheutes en bas. Quand Haux, en octroiant aux frères leur requeste, Des os qui furent bras fit couronne à sa teste.

O quels coeurs tu engendre ! ô quels cœurs tu nourris ! Me saincte qui eut pour nourrisson Norris ! On dict que le chrestien qui à gloire chemine ITa le sentier estroict qui est jonché d'espine ; Cettuy-cy, sans figure, a pieds nuds cheminé De l'huis de sa prison au supplice ordonné : Sur ces tappis aigus, ainsy j'usqu'à sa place A ceux qui la suivront il a rougi la trace. Vraie trace du Ciel, beau tappis, beau chemin,

A qui veut emporter la couronne à la fin :

Les pieds deviennent cœur ; l'ami du ciel apprise

Faict mespriser les sens, quand le ciel les mesprise*

Dieu vid en mesme temps (car le prompt changement De cent ans, de cent lieux, ne luy est qu'un moment) Deux rares cruautez, deux constances nouvelles De deux cœurs plus que d'homme, en sexe de femelles, Deux cœurs chrestiens Anglois, deux précieux tableaux, Deux spectacles piteux, mais spécieux et beaux. L'une (1) croupit long-temps en la prison obscure, Contre les durs tourments elle fut la plus dure : Elle fit honte au diable et aux noires prisons : Elle alloit appuiant d'exemple et de raisons Les esprits deffaillants ; nul inventeur ne treuve Nul tourment qui ne soit surmonté par Askeuve. Quand la longueur du temps, la laide obscurité Des cachots eut en vain sondé sa fermeté. On présente à. ses yeux l'espouvantable géhenne, Et elle avoit pitié, en souffrant, de la peine De ces faux justiciers, qui, aiants essaie Sur son corps délicat leur courroux desploié, Elle se teust ; et lors furent bien entendues, Au lieu d'elle, crier les cordes trop tendues, Achevé tout l'effort de tout leur appareil. Non pas troublé d'un pleur de lustre de son œil (Œil qui, fiché au Ciel, au torment qui la tue Ne jette un seul regard pour esloigner sa veûe D'un seul bien qu'elle croit, qu'elle aspire et prétend). Le juge se despite, et luy-mesme retend La corde à double nœud, il met à part sa robbe ; L'inquisiteur le suit ; la passion desrobe La pitié de leurs yeux ; ils viennent remonter La géhenne, tourmentez en voulant tourmenter ; Ils dissipent les os, les tendons et les veines, Mais ils ne touchent point à l'ame par les géhennes : La foy demeure ferme, et le secours de Dieu Mit les tourments à part, le corps en autre lieu ; Sa plainte seulement encor ne fut ouïe

( i) Anne Aske^s-,

AGRIPPA UA UBIGNÊ

Hors Tame, toute force en elle esvanouie,

Le corps fut emporté des prisons comme mort ;

Les membres deffaillants, l'esprit devint plus fort.

Du lict elle instruisit et consola ses frères

Du discours animé de ses douces misères ;

La vie la reprit, et la prison aussy ;

Elle acheva le tout, car aussy tost voicy,

Pour du faux justicier couronner l'injustice,

De gloire le martyr, on dresse le supplice.

Quatre martyrs, trembloient au nom mesme du feu,

Elle leur départit des présents de son Dieu ;

Avec son ame encor elle mena ces âmes

Pour du feu de sa foy vaincre les autres fiâmes.

« Où est ton aiguillon ? où est ce grand effort ?

O Mort ! où est ton bras ? (disoit-elle à la mort.)

Où est ton front hideux duquel tu espou ventes

Les hures des sangliers, les bestes ravissantes ?

Mais c'est ta gloire, ô Dieu ! Il n'y a rien de fort

Que toy, qui sçais tuer la peine avec la mort.

Voicy les yeux ouverts, voicy son beau visage ;

Frères, ne tremblez pas ; courage, amis, courage ! »

(Elle disoit ainsy) et le feu violent

Ne brusloit pas encor son cœur en la bruslant ;

Il court par ses costez ; enfin, léger, il voile

Porter dedans le Ciel et l'ame et la parolle.

Or l'autre (1), avec sa foy, garda aussy le rang D'un esprit tout Royal, comme royal le sang. Un Royaume l'attend, un autre Roy luy donne Grâce de mespriser la mortelle couronne En cerchant l'immortell', et luy donna des yeux Pour trocquer l'Angleterre au royaume des Cieux : Car elle aima bien mieux régner sur elle-mesme, Piustot que vaincre tout, surmonter la mort blesme. Prisonnière ça bas (2), mais Princesse là haut. Elle changea son throsne empour un eschaffaut, Sa chaire de parade en l'infime sellette. Son carrosse pompeux en l'infâme charrette, Ses perles d'Orient, ses brassarts esmaillez

(1) Jane Gray.

(2) Ici-bas.

'En cotdeaux renouez et en fers tout rouillez. Ce beau chef couronné d'opprobres et d'injures, Et ce corps enlacé de chaines pour ceintures. Par miracle fit voir que l'amour de la croix Au sang des plus chetifs mesla celuy des Rois. Le peuple gémissant portoit part de sa peine, En voiant demi-mort mourir sa jeune Royne, Qui, dessus l'eschaffaut, se voiant seulement Ses gands et son livret pour faire testament, Elle arrache ses mains et maigres et menues Des cordes avec peine, et de ses deux mains nues Fit présent de ses gands à la dame d'atour, Puis donna son livret aux gardes de la tour, Avec ces mots escrits : « Si l'ame deschargée Du fardeau de la terre, au ciel demi-change e. Prononce vérité sur le seuil du repos, Si tu faicts quelque honneur à mes derniers propos, Et lors que mon esprit pour le monde que il laisse, Desjà vivant au ciel tout plein de sa richesse, Doibt monstrer par la mort qu'il aime vérité, Pren ce dernier présent, sceau de ma volonté ; C'est ma main qui t'escrit ces dernières parolles : Si tu veux suivre Dieu, fuy de loing les idolles ; Hay ton corps pour l'aimer, apprens à le nourrir De façon que pour vivre il soit prest de mourir Qu'il meure pour celuy qui est remply de vie, N'aiant pourtant de mort ni crainte ni envie. Tous] ours reigle à sa fin de ton vivre recours, Chacun de tes jours tende au dernier de tes jours. De qui veut vivre au ciel l'aise soit la souffrance Et le jour de la mort celuy de la naissance.

« Ces doigts victorieux ne gravèrent cecy En cire seulement, mais en l'esprit aussy : Et faut que son geôlier, captif de la captive, Bien tost à mesme cause et mesme fin la suive. »

Achevant ces présents, l'exécuteur vilain, Pour la joindre au posteau voulut prendre sa main : Elle eut horreur de rompre encor la modestie Qui jusqu'au beau mourir orna sa belle vie : Elle appréhenda moins la mort et le couteau

AGRIPPA UAUBIGNÈ

Que le salle toucher d'un infâme bourreau : Elle appelle au secours ses pasles damoyselles Pour descouvrir son col ; ces fillettes nouvelles Au funeste mestier, ces piteux instruments Sentirent jusqu'au vif leur part de ses tourments.

Cœsar, voiant, sentant sa poictrine blessée, Et non sa gravité par le fer abbaissée, Le sein et non l'esprit par les coups enferré, Le sang plustot du corps que le sens retiré. Par honneur, abbria de sa robbe percée Et son cœur offensé et sa grâce offensée. Et ce cœur d'un Cœsar, sur le sue il inhumain De la mort, choisissoit non la mort, mais la main. Les mains qui la paroient la parèrent encore : Sa grâce et son honneur, quand la mort la dévore, N'abandonne son front, elle prend le bandeau : Par la main ou la meine embrasser le poteau : Elle demeure seule en agneau despouillée : La lame du bourreau de son sang fut mouillée : L'ame s'envolle en haut : les Anges gratieux Dans le sein d'Abraham la ravirent aux cieux.

Le ferme doigt de Dieu tient celuy de Bilnée, Qui à sa penultiesme et craintive journée Voulut prouver au soir s'il estoit assez fort Pour endurer le feu instrument de la mort : Le geôlier, sur le soir, en visitant le treuve Faisant de la chandelle et du doigt son esprcuve Ce feu lent et petit d'indicible douleur A la première fois luy affoiblit le cœur : Mais après il souffrit brusler à la chandelle La peau, la chair, les nerfs les os et la moelle.

Le vaillant Gardiner me contraint cette fois D'animer mon discours de ce courage Anglois ; Tout son sang escuma, luy reprochant son ayse En souffrant adorer l'idolle Portugaise.

An magnificque apprest des nopces d'un grand Roy, La loy de Dieu luy fit mettre au pied toute loy. Toute crainte et respect, les tourments et sa vie. Et puis il mit aux pieds et l'idolle et l'hostie Du cardinal sacrant : là, entre mille fers,

Il desdaigna le front des portes des enfers :

Il vainquit en souffrant les peines les plus dures :

Les serfs des questions il lassa de tortures :

Contre sa fermeté reboucha le tourment,

Le fer contre son cœur •de ferme diamant :

Il avalla trois fois la serviette sanglante :

Les yeux qui le voioient souffroient peine évidente.

n beut plus qu'en humain les inhumanitez,

Et les supplices lents finement inventez :

On le traine au supplice, on couppe sa main dextre»

Il la porte en la bouche avecque sa senestre,

La baise : l'autre poing luy est couppé soudain ;

Il met la bouche à bas, et baise l'autre main :

Alors il est guindé d'une haute poulie

De cent nœuds à cent fois son ame se deslie :

On brusle ses deux pieds tant qu'il eut le sentir

On cerche sans trouver en lieu le repentir.

La mort à petit feu luy oste son escorce,

Et luy à petit feu oste à la mort la force. (1)

Les Lyonnois aussy résistèrent à Dieu, Lors que deux frères saincts se virent au millieu Des feux estincellans, où le ciel et la terre. Par contraires desseins, se livrèrent la guerre. Un grand feu fut pour eux aux Terreaux préparé; Chacun donna du bois, dont l'amas asserré Sembloit debvoir pousser la flamme et la fumée Pour rendre des hauts cieux la grand' voûte allumée. Ce qui fit monstrueux ce monceau de fagots. C'est que ces jacobins, envenimez cagots, Crioient, vrais escoUiers du meurtrier Dominique : Broslons mesme le Ciel, s'il faict de l'hereticque ! Ces deux frères prioient quand, pour rompre leur voix; Le peuple forcenant porta le feu au bois. Le feu léger s'en voile, et bruiant se courrouce Quand contre luy un vent s'esleve et le repousse. Mettant ce mont de feu et sa rage à l'escart. Les frères, achevant leurs prières à part,

(I) Nous avons dû faire quelques suppressions dans ce martyrologe d'une longueur un peu fastidieuse.

AGRIPPA UAUBIGNE

Demeurent sans ardeur. La prière finie,

Le vulgaire animé entreprend sur leur vie,

Perce de mille coups des fidelles les corps,

Les couvre de fagots. Ceux qu'on tenoit pour morts,

Quand le feu eut bruslé leurs cables, se levèrent.

Et leurs poumons bruslant, pleins de feu, s'escrierent

Par plusieurs fois : Christ! Christ! et ce mot, bien sonné

Dans les costez sans chair, fit le peuple estonné.

Contre ces faicts de Dieu dont les spectateurs vivent

Estonnez, non changez, leur fureur ils poursuivent.

Autres cinq de Lyon, liez de mesmes nœuds, Ne furent point dissouts par les fers et les feux : Au fort de leur tourment, ils sentirent de l'aise, Franchise en leurs liens, du repos en la braize. L'amitié dans le feu vous sceut bien embrazer. Vous baisastes la mort tous cinq d'un sainct baiser, Vous baisastes la mort. Cette mort gratieuse Fut de vostre union ardemment amoureuse.

C'estoient (ce diroit-on) des hommes endurcis, Accablez de labeurs et de poignants soucis : Mais cerchons d'autres cœurs nez et nourris plus tendres, Voiez si Dieu les peut endurcir jusqu'aux cendres ; Que rien ne soit exempt en ce terrestre lieu De la force, du doigt et merveilles de Dieu.

Heureuse Graveron qui ne sçeut ton courage? Qui ne cogne ut ton cœur non plus que ton voiage? L'hommage fut à Dieu qu'en vain tu apprestois A un vain cardinal ; ce fut au roy des rois, Qui en ta foy mi-morte, en ame si craintive Trouva si brave cœur et une foy si vive.

Dieu ne donne sa force à ceux qui sont plus forts : Le présent de la vie est pour les demi-morts, D départ les plaisirs aux vaincus de tristesse. L'honneur aux plus honteux, aux pauvres la richesse : Cette-cy, en lisant avec fréquents souspirs L'incroyable constance et Teffort des martyrs. Doubtoit la vérité en mesurant la crainte : L'Esprit la visita, la crainte fut esteincte. Prise, elle abandonna dès l'huis de sa prison Pour les raisons du ciel la mondaine raison.

Sa sœur la trouve en pleurs finissant sa prière,

Elle, en se relevant, dict en telle manière :

« Ma sœur, voy-tu ces pleurs? voy-tu ces pleurs, ma sœur?

Ces pleurs sont toute l'eau qui me restoit au cœur :

Ce cœur aiant jeté son humide foiblesse,

Tout feu, saute de joye et voile d'allégresse. »

La brave se para au dernier de ses jours,

Disant : « Je veux jouir de mes sainctes amours :

Ces joyaux sont bien peu, l'ame a bien d'autre gage

De l'espoux qui luy donne un si haut mariage, »

Son visage luisit de nouvelle beauté Quand l'arrest luy fut leu, le bourreau présenté. Deux qui l'accompagnoient furent pressez de tendre Leurs langues au couteau ; ils les vouloient deffendre Aux termes de l'arrest : elle les mit d'accord, Disant ; « Le tout de nous est sacré à la mort : N'est-ce pas bien raison que les heureuses langues Qui parlent avec Dieu, qui portent les harangues Au sein de l'Éternel, ces organes que Dieu Tient pour les instruments de sa gloire en ce lieu, Qu'elles, quand tout le corps à Dieu se sacrifie, Sautent dessus l'autel pour la première hostie ? Nos regards parleront, nos langues sont bien peu Pour l'esprit qui s'explicque en des langues de feu. » Les trois donnent leur langue et la voix on leur bousche ; Les paroUes de feu sortirent de leur bouche ; Chaque goutte de sang que le vent fit voiler Porta le nom de Dieu et au cœur vint parler. Leurs regards violents engraverent leurs zelles Aux cœurs des assistans, hor-mis les infidelles.

Le feu tant mesprisé par ces cœurs indomptez Fit à ces léopards changer de cruautez, Et pour tout esprouver, les inventeurs infâmes Par un exquis supplice enterrèrent les femmes (1). Qui, vives, sans paslir, et d'un cœur tout nouveau, D'un œil non effraie, regardoient leur tombeau,

(I) Comme le dit M. Samuel Rocheblane, il semble que d'Aubigné, dans ce livre « se soit attaché avec une prédilection plus tendre, au spectacle de l'héroïsme de la faiblesse chez les femmes et les enfants. » (S. Rocheblane, Agrippa d'Aubigné, p. gS.)

AGRIPPA HAUBIGNE

Prenoient à gré la mort dont cette gent faussaire

Diffamoit Festomach de la terre, leur mère.

Le feu avoit servi tant de fois a brusler,

Ils avoient faict mourir par la perte de l'air,

Ils avoient changé l'eau à donner mort par elle ;

Il falloit que la terre aussy fust leur bourelle.

Parmy les roolles saincts dont les noms glorieux,

Reproches de la terre, ont esjouy les Cieux,

Je veux tirer à part la constance Marie

Qui (voyant en mespris le tombeau de sa vie

Et la terre et le coffre et les barres de fer

Où elle alloit le corps et non l'ame estouffer)

« C'est (ce dit-elle) ainsy que le beau grain d'eslite

Et s'enterre et se semé affin qu'il resuscite.

Si la moitié de moy pourrit devant mes yeux,

Je diray que cela va le premier aux Cieux :

La belle impatience et le désir du reste,

C'est de haster Teffect de la terre céleste.

Terre, tu es légère et plus douce que miel :

Saincte terre, tu es le droict chemin du Ciel. »

Ainsi la noire mort donna la saincte vie,

Et le ciel fut conquis par la terre à Marie.

Entre ceux dont l'esprit peut estre traversé De l'espoir du futur, du loyer du passé, Du-Bourg (1) aura ce rang ; son cœur, pareil à l'aage, A sa condition l'honneur de son courage, Son esprit indompté au Seigneur des seigneurs Sacrifia son corps, sa vie et ses honneurs. Des promesses de Dieu il vainquist les promesses, Des rois, et, sage à Dieu, des hommes les sagesses. En allant à la mort, tout plein d'authorité, Il prononça ces mots : « O Dieu de vérité, Monstre à ces juges faux leur stupide ignorance, Et je prononceray, condamné, leur sentence. Vous n'estes, compagnons, plus jugés, mais bourreaux, Car, en nous ordonnant tant de tourments nouveaux. Vous prestez vostre voix : vostre voix inhumaine Souffre peine en donnant la sentence de peine :

(i) Anne du Bourg, conseiller-clerc au parlement de Paris.

Comme à l'exécuteur le cœur s'oppose en vain

Au coup forcé qui sort de l'exécrable main.

Sur le siège du droict vos faces sont transies

Quand, demi-vifs, il faut que vous ostiez les vies

Qui seules vivent bien; je prends tesmoings vos cœurs

Qui de la conscience ont resenti les pleurs :

Mais ce pleur vous tourmente et vous est inutile,

Et ce pleur n'est qu'un plenr d'un traistre crocodile.

La crainte vous domine, ô juges criminels !

Criminels estes- vous, puis que vous estes tels :

Vous dictes que la loy du Prince publiée

Vous a lié les mains ; l'ame n'est pas liée :

Le front du juge droict, son severe sourcy,

Deust-il souffrir ces mots : Le Roi le veut ainsy,

Ainsy as-tu. Tyran, par ta fin misérable

En moy fini le coup d'un règne lamentable. »

Dieu l'avoit abattu, et cet heureuse mort

Fut du persécuteur tout le dernier effort :

Il avoict faict mentir la superbe parolle,

Et faict voler en vain le jugement f ri voile

De ce roy qui avoit juré que de ses yeux

Il verroit de Du-Bourg et la mort et les feux !

O combien d'efficace est la voix qui console, Quand le conseiller joint l'exemple à sa parolle, Comme fit celle-là qui, pour ainsy prescher, Fit en ces mesmes jours sa chaire d'un buscher !

Du-Bourg, prés de la mort, sans qu'un visage blesme L'abiUast en vaincu, se devestit soy-mesme La robbe en s'escriant : « Cessez vos bruslements, Cessez, ô sénateurs ! Tirez de mes tourments Ce proffit, le dernier, de changer de courage En repentence à Dieu. » Puis, tournant son visage Au peuple, il dit :« Amis, meurtrier je ne suis point:» C'est pour Dieu l'immortel que je meurs en ce poinct. Puis, comme on l'eslevoit, attendant que son ame Laissast son cœur heureux au licol, à la flamme : « Mon Dieu, vray juge et père, au millieu du trespas Je ne t'ay point laissé, ne m'abandonne pas : Tout-puissant, de ta force assiste ma foiblesse.

AGRIPPA UAUBIGNE

Ne me laisse, Seigneur, de peur que je te laisse. »

Vous, Gastine(l) et Croquet (2), sortez de vos tombeaux ; Icy je planteray vos chefs luisants et beaux : Au milieu de vous deux je logeray l'enfance De vostre commun fils, beau mirouer de constance. Il se fit grand docteur en six mois de prisons, Dans l'obscure prison, par les claires raisons Il vainquit l'obstiné, redressa le débile ; Asseuré de sa mort, il prescha l'Evangile. L'escoUe de lumière en cette obscurité, Donnoit aux enferrez l'entière liberté.

Son ame, de l'enfer au paradis ravie.

Aux ombres de la mort eut la voix et la vie. A Dieu il consacra sa première fureur, Il fut vif et joyeux ; mais la jeune verdeur De son enfance tendre et l'aage coustumiere Aux folles gayetez n'eut sa vigueur première Qu'à consoler les bons, et s'ejouir en Dieu. Cette estoille si claire estoit au beau millieu Des compagnons captifs, quand du seuil d'une porte Il se haussa les pieds pour dire en cette sorte •

« Amis, voicy le lieu d'où sortirent jadis De l'enfer des cachots dans le haut paradis Tant de braves tesmoings, dont la mort fut la vie, Les tourments les plaisirs, gloire l'ignominie. Icy on leur donnoit nouvelle du trespas : Marchons sur leurs desseins, ainsy que sur leurs pas. Nos péchez ont chassé tant de braves courages. On ne veut plus mourir pour les saincts tesmoignages : De nous s'enfuit la honte et s'approche la peur : Nous nous vantons de cœur et perdons le vray cœur. Dégénérés enfants, à qui la fausse crainte Dans le foyer du sein glace la braize e^teinte. Vous perdez le vray bien pour garder ie faux bien. Vous craignez un exil qui est rien, moins que rien : Et, pensans conserver ce que Dieu seul conserve. Aux serfs d'iniquité vendez vostre ame serfve :

(1) Philippe de Gastine.

(2) Nicolas Croquet.

Ou vous, qui balancez dans le choisir doubteux

De l'un ou l'autre bien, connoissez bien les deux.

Vous perdez la richesse et vaine et temporelle :

Choisissez : car il faut perdre le ciel ou elle :

Vous serez appauvris en voulant servir Dieu,

N'estes-vous pas venus pauvres en ce bas lieu ?

Vous aurez des douleurs, vos douleurs et vos doubtes

Vous lairront sans douleur ou vous les vaincrez toutes.

Car de cette tourmente il n'y a plus de port

Que les bras estendus du havre de la mort.

Cette mort, des paiens bravement despriséé,

Quoy qu'elle fut d'horreur fièrement desguisée,

N'espouvantoit le front, mais ils disoient ainsy :

Si elle ne faict mieux, elle oste le soucy.

Elle esteint nos tourments si mieux ne peut nous faire,

Et n'y a rien si doux pour estre nécessaire .

L'ame cerche tousjours de ses prisons les huis

D'oii, pour petits qu'ils soient, on trouve les pertuis.

Combien de peu de peine est grand ayse ensuivie,

A moins de mal on sort que l'on n'entre en la vie :

La coustume rend douce une captivité :

Nous trouvons le chemin bref à la liberté :

L'amere mort rendra toute amertume esteinte :

Pour une heure de mort avoir vingt ans de crainte !

Tous les pas que tu fais pour entrer en ce port

Ce sont autant de pas au chemin de la mort.

Mais tu crains les tourments qui, à ta dernière heure,

Te font mourir de peur avant que tu te meure ?

S'ils sont doux à porter, la peine n'est qu'un jeu,

Ou s'ils sont violents ils dureront fort peu.

Ce corps est un logis par nous pris à louage,

Que nous debvons meubler d'un fort léger mesnage,

Sans y clouer nos biens ; car après le trespas

Ce qui est attaché nous ne l'emportons pas.

Toy donc, disoit Senecque, avec tes larmes feintes Qui vas importunant le grand Dieu de tes plaintes, Pour toy tes maux sont maux, qui sans toy ne sont tels. Pourquoy te fasches-tu ? Car entre les autels Où tu ouvres de cris ta poictrine entamée, Où tu gastes le bois, l'encens et la fumée,

AGRIPPA D'AUBIGNE

Vengc-toy de tes maux, et au lieu des odeurs

Fais y fumer ton ame avec tous tes malheurs.

Par là ces braves cœurs devindrent autochires :

Les causes seulement manquoient à leurs martyrec.

Cet ignorant troupeau estoit précipité

De la crainte de craindre en l'autre extrémité.

Sans sçavoir qu'elle vie iroit après leurs vies,

Ils mouroient doucement pour leurs douces patries,

Par là Caton d'Utique et tant d'autres Romains

S'occirent (mais malheur), car c'estoit par leurs mains.

Quels signalez tesmoings du mespris de la vie !

De Lucresse le fer, les charbons de Porcie.

Le poison de Socrate estoit pure douceur.

Quel vin qui ait cerché la plus fraide liqueur

Des glaçons enterrez, et quelle autre viande

De cent desguisements se fit onc si friande ?.

Mais vous, qui d'autres yeux que n'avoient les païens Voiez les cieux ouverts, les vrais maux, les vrais biens, Quels vains noms de l'honneur, de liberté, de vie Ou d'aise vous ont peu troubler la fantaisie ? Serfs de Satan le serf, estes-vous en honneur ? Aurez -vous liberté enchainans vostre cœur ? Deslivrez- vous vos fils, vos filles et vos femmes, Se livrant à la géhenne, aux enfers et aux flammes ? Si la prospérité dont le meschant jouit Vous trompe et vous esmeut, vostre sein s'esblouit, Comme l'œil d'un enfant qui, en la tragédie, Voit un coquin pour roy : cet enfant porte envie Aux habitz empruntez que, de peur de souiller, Mesme à la catastrophe il faudra despouiller. Ce meschant de qui l'heur à ton dueil tu compare N'est pas en liberté, c'est qu'il court et s'esgare ; Car si tost qu'il pécha en ce temps, en ce lieu, Pour jamais il fut clos en la prison de Dieu : Cette prison le suit quoy qu'il court à la chasse, Quoy que mille païs comme un Caïn, il trasse, Qu'il fende au gré du vent les fleuves et les mers, Sa conscience n'est sans cordes et sans fers : Il ne faut esgaller à l'éternelle peine Et aux souspirs sans fin un poinct de courte haleine.

Vous regardez la terre et vous laissez le ciel !

Vous succez le poizon et vous crachez le miel !

Vostre corps est entier et l'ame est entamée !

Vous sautez dans le feu, esquivans la fumée !

Haïssez les meschants, l'exil vous sera doux :

Vous estes bannis d'eux, bannissez-les de vous :

Joyeux que de l'idolle encor ils vous bannissent,

Des sourcils des tyrans qu'en menace ils hérissent,

De leurs pièges, aguets, ruzes et trahisons

De leur devoir la vie ; et puis de leurs prisons,

Vous estes enferrez, ce qui plus vous consolle,

L'ame, le plus de vous, où elle veut s'envolle,

S'ils vous ostent vos yeux, vos esprits verront Dieu :

Vostre langue s'en va, le cœur parle en son lieu :

L'œil meure sans avoir eu peur de la mort blesme,

La langue soit couppée avant qu'elle blasphème,

Or, si d'exquises morts les rares cruautez,

Si tourments sur tourments à vos yeux présentez

Vous troublent, c'est tout un. Quel front, quel esquipage

Rend à la laide mort encor plus laid visage ?

Qui mesprise la mort, que luy fera de tort

Le regard assuré des outils de la mort ?

L'ame, des yeux du ciel, voit au ciel l'invisible,

Le mal horrible au corps ne luy est pas horrible ;

Les ongles de la mort n'apporteront que jeu

A qui se souviendra de ce qu'elle oste peu :

Un caterrc nous peut ravir chose pareille ;

Nous en perdons autant d'une douleur d'oreille ;

Vostre humeur corrompue, un petit vent mauvais.

Une veine piquée, oi^t de pareils cffects.

Et ce fascheux apprest pour qui le poil nous dresse,

C'est ce qu'à pas contez traine à soy la vieillesse :

L'assassin condamné à souffrir seulement

Sur chaque membre un coup, pour souffrir longuement,

Demande le cinquiesme à l'estomach, et pense

Par ce coup plus mortel addoucir la sentence,

La mort à petit feu est bien autre douleur

Qu'un prompt embrazement ; et c'est une faveur

Quand pour faire bien tost l'ame du corps dissoudre

On met sous le menton du patient la poudre :

AGRIPPA D'AUBIGNE

Les scvcres prevosts, choisissans les tourments,

Tiennent les courts plus doux, et plus durs les plus lents,

Et quand la mort à nous d'un brave coup se joue,

Nous desirons languir long-temps sur nostre roue.

Le sang de l'homme est peu, son mespris est beaucoup :

Qui le mesprisera pourra voir tout à coup

Les canons, la fumée et les fronts des batailles :

Ou mieux les fers, les feux, les couteaux, les tenailles,

La roue et les cordeaux ; cettuy-là pourra voir

Le précipice bas dans lequel il doit cheoir,

Mespriser la montagne, et de libre secousse,

En regardant en haut, sauter quand on le pousse.

Nos frères bien instruicts ont l'appel refuzé, Et Le Brun (1), Dauphinois, doctement advisé, Quand il eut sa sentence avec plaisir ouie, Respondit qu'on l'avoit condamné à la vie.

« Tien ton ame et tes mains : tout ce que les tyrans Prennent n'est point la chose, ains seulement le temps : Que le nom de la mort autrement effroyable, Bien conneu, bien pesé, nous devienne aggreable. Heureux qui la connoist ! Or il faut qu'en ce lieu, Plein de contentement, je donne gloire à Dieu.

« O Dieu ! quand tu voudras cette charongne prendre, Par le fer à morceau ou par le feu en cendre, Dispose, ô Eternel ; il n'y a nul tombeau Qui à l'œil et au cœur ne soit beau s'il t'est beau. »

Il faisoit ces leçons, quand le geôlier l'appelle Pour recevoir sentence en la noire chappelle : L'œil de tous fut troublé, le sien en fut plus beau ; Ses yeux devindrent feu, ceux des autres de l'eau ; Lors, serenant son front, et le teinct de sa face, Il rit à ses amis, pour adieu les embrasse. Et à peu de loisir, redoubloit ce propos :

« Amis, vous me voiez sur le seuil du repos : Ne pleurez pas mon heur : car la mort inhumaine, A qui vaincre le sçait ne tient plus rang de peine : La douleur n'est le mal, mais la cause pourquoy.

(i) Dupuy-Monbtrun, d'après une note manuscrite relevée par M. Ch. Read sur un exemplaire de la première édition des Tragiques qui désigne M. de Montbrun,

Or je voy qu'il est temps d'aller prouver par moy Le propos de ma bouche. Il est temps que je treuve En ce corps bien-heureux la praticque et l'espreuve, » H vouloit dire plus ; l'huissier le pressa tant Qu'il courut tout dispos vers la mort en sautant.

Mais dès le seuil de l'huis le pauvre enfant advise L honorable regard et la vieillesse grise De son père et son oncle à un posteau liez. Alors premièrement les sens furent ploiez : Vceil si gay laisse en bas tomber sa triste veûe, Lame tendre s'esmeut, encore non esmeûe : Le sang sentit le sang, le cœur fut transporté, Quand le père, rempli de mesme gravité Qu'il eut en un conseil, d'une voix grosse et grave Fit a son filz pleurant cette harangue brave •

« C'est donc en pleurs amers que j'yray au tombeau, j;ion f ilz, mon cher espoir, mais plus cruel bourreau De ton père affligé : car la mort pasle et blesme Ne brise point mon cœur, comme tu fais toy-mesme : Kegretteray-je donc le soing de te nourrir ' N'as-tu peu bien vivant apprendre à bien mourir ? »

L enfant rompt ces propos ; « Seulement mes entraiUes Vous ont senti, dit-il, et les rudes batailles De la prochaine mort n'ont point espouvanté L esprit instruit de vous, le cœur par vous planté. Mon amour est esmeu, l'ame n'est pas esmeûe • Le sang, non pas le sens, se trouble à vostre veiie • Vostee blanche vieillesse a tiré de mes yeux De 1 eau, mais mon esprit est un fourneau de feux : Feux pour brusler les feux que l'homme nous appreste, Que pmsse-je trois fois pour, l'un et l'autre teste De vous et de mon oncle, et plus jeune et plus fort. Aller faire mourir la mort avec ma mort • »

- « Donc, dit l'autre vieillard, o que ta force est molle. O mort, a ceux que Dieu entre tes bras consolle î Mon nepveu, ne plain pas tes pères perissans : ns ne périssent pas. Ces cheveux blanchissans, Ces vieUles mains ainsy en malfaicteurs liées Sont de la fin des bons à leurs fins honorées : Nul grade, nul estât ne nous levé si haut

AGRIPPA D'aUBIGNÉ.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Çue donner gloire à Dieu au haut d'un eschaffaui. »

— « Mourons, pères, mourons, ce dit l'enfant à l'heui^e. »

L'homme est si inconstant à changer de demeure,

La nouveauté luy plaist, et quand il est au lieu

Pour changer cette fange à la gloire de Dieu,

L'homm commun se plaint de pareille parolle :

Us consolent leur filz et leur filz les consolle.

Voicy entrer l'amas des sophistes docteurs, Qui au front endurcy s'aprochent séducteurs, Pour vaincre d'arguments les pretieuses âmes Que la raison céleste a mené dans les fiâmes. Mais l'esprit tout de feu du brave et docte enfant Voloit dessus l'erreur d'un sçavoir triomphant, Et malgré leurs discours, leurs f uittes et leurs ruzes, Il laissoit les caphards sans mot et sans excuses. La mort n'appelloit point ce bel entendement A regarder son front, mais sur chaque argument Prompt, aigu, advisé, sans doubte et sans refuge, En les rendant transis il eut grâce de juge. A la fin du combat ces deux Eleazards Sur l'enfant à genoux couchant leurs chefs vieillards, Sortirent les premiers du monde et des misères, Et leur filz en chantant courut après ses pères.

O cœurs, mourants à vie indomptez et vainqueurs O combien vostre mort fit revivre de cœurs ! Nostre grand Beroalde a veu, docte Gastine, Avant mourir, ces traicts fruits de sa discipline. Ton privé compagnon d'escolles et de jeux L'escrit : le fasse Dieu ton compagnon de feux.

O bien-heureux celuy qui, quand l'homme le tue, Arracte de l'erreur tant d'esprits par sa veùe : Qui monstre les thresors, et grâces de son Dieu, Qui butine en mourant tant d'esprits an milieu Des spectateurs esleus : telle mort est suivie Presque tous jours du grain de mainte belle vie ; Mais les martyrs ont eu moins de contentement. De qui la laide nuict cache le beau tourment. Non que l'ambition y soit quelque salaire : Le salaire est en Dieu à qui la nuict est claire, Pourtant beau l'instrument de qui l'exemple sert

A gaigner, en mourant, la brebis qui se perd. Je ne t'oublieray pas, ô ame bien -heureuse, Je tireray ton nom de la nuict ténébreuse, Ton martyre secret, ton exemple caché Sera par mes escrits des ombres arrache. Du berceau, du tombeau, je relevé une fille, De qui je ne diray le nom ni la famille : Le père encor vivant (1), plein de grâces de Dieu, En païs estranger lira en quelque lieu Quelle fut cette mort dont il forma la vie. Ce père avoit tiré de la grand' bouscherie Sa fidelle moitié d'une tremblante main, Et un de leurs enf ans, qui luy pendoit au sein ; Deux filles, qui cuidoient que le nœud de la race Au sein de leurs parents trouveroit quelque placei Se vont jetter aux bras de ceux de qui le sang De la tendre pitié debvoit brusler le flanc. Ces parents, mais bourreaux, par leurs douces parolles. Par menaces après, contraignoient aux idolles Ces coeurs vouez à Dieu, puis l'aveugle courroux Des inutiles mots les fit courir aux coups Par trente jours entiers ces filles deschirées De verges et fers chau ds demeurent asseurées : La nuict on les espie, et leurs sanglantes mains Joinctes tendoient au ciel ; ces proches inhumains Dessus ces tendres corps impiteux s'endurcirent, Si que hors de l'espoir de les vaincre ils sortirent. En plus noire mi-nuict, ils les jettent dehors, La plus jeune, n'aiant place entière en son corps, Est prise de la fiebvre, et tombe à demi morte ; Sans poulx, sans mouvement, sur le seuil d'une porte ; L'autre s'enfuit d'effroy, et ne peut ce discours Poursuivre plus avant le succès de ses jours. Le jour estant levé, le peuple esmeu ad vise Cet enfant que les coups et que le sang desguise, Inconneu, pour autant qu'en la nuict elle avoit Fuy de son logis plus loing qu'elle pouvoit. On porte à l'hospital cette ame esvanouye,

(i) Le ministre Serpon dont les deux filles furent suppliciées.

AGRIPPA UAUBIGNE

Mais si tost qu'elle eut pris la parolle et la vie, Elle prie en son lict : « O Dieu, double ma foy C'est par les maux aussy que les tiens vont à toy. Je ne t'ouWieray point, mais, mon Dieu, fay en sorte Qu'à la force du mal je devienne plus forte. » Ce mot donna soupçon : on pense incontinent Que les esprits d'erreur n'alloient pas enseignant Les enfants de neufs ans, pour, des chansons si belles, Donner gloire au grand Dieu, au sortir des mamelles. Jesus-Christ, vray berger, sçait ainsy faire choix De ses tendres brebis, et les marque à la voix. Au bout de quelques mois des-jà la maladie Eut pitié de l'enfant, et luy laissoit la vie ; La fiebvre s'enfuit, et le dard de la mort Laissa ce corps si tendre avec un cœur si fort. L'aveugle cruauté enflamma, au contraire, A commettre la mort que la mort n'a peu faire : Les gardes d'hospital, qui un temps par prescheurs, Par propos importuns d'impiteux séducteurs. Par menaces après, par picquantes injures S'essaierent plonger cette ame en leurs ordures. L'enfant aux séducteurs disoit quelques raisons. Contre les menaçans se targuoit d'oraisons. Et comme ses tourments changoient de leur maniéré, D'elle mesme elle avoit quelque propre prière. Pour dernier instrument, ils osterent le pain, La vie à la mi-morte, en cuidant par la faim. En ses plus tendres ans, l'attirer ou contraindre. Il fut plus malaisé la forcer que l'esteindre : La vie et non l'envie ils pressèrent si fort Quelle donné en trois jours les signes de la mort. Cet enfant, non enfant, mais ame des-jà saincte, De quelque beau discours, de quelque belle plainte, Estonnoit tous les jours, et n'amollisoit pas Les vilains instruments d'un languissant trespas. Il avint que ses mains encores deschirées Receloient quelque sang aux playes demeurées :

'- A l'effort de la mort sa main gauche saigna, Entière dans son sang innocent se baigna :

i En l'air elle haussa cette main desgouttante,

Et pour dernière voix elle dit, gémissante :

« O Dieu, pren moy la main, pren-la, Dieu secourant.

Soustien-moy, conduy-moy au petit demeurant

De mes maux achever : il né faut plus qu*une heure

Pour faire qu'en ton sein à mon ayse je meure,

Et que je meure en toy comme en toy j'ay vescu.

Le mal gaigne le corps, prens l'esprit invaincu. »

Sa parole affoiblit, à peine elle profère

Les noms demi-sonnez de sa sœur et sa mère,

D'un visage plus gay elle tourna les yeux

Vers le ciel de son Hct, les plantes dans les Cieux,

Puis à petits soupirs, l'ame vive s'advance

Et après les regards et après l'espérance.

Dieu ne refusa point la main de cet enfant,

Son œil vid l'œil mourant, le baisa triomphant,

Sa main luy prit la main, et sa dernière haleine

Fuma au sein de Dieu qui, présent à sa peine,

Luy soustint ie menton, l'esveilla 4e sa voix ;

Il larmoya sur elle, il ferma de ses doigts

La bouche de louange, achevant sa prière.

Baissant des mesmes doigts pour la fin la paupière :

L'air tonna, le ciel plut, les simples éléments

Sentirent à ce coup tourment de ces tourments.

O François desreiglez, où logent vos polices, Puis que vos hospitaux servent à tels offices ? Que feront vos bourdeaux et vos brelans pilleurs La for est, le rocher, la caverne aux voleurs (1)? • •..•.... t. ....... ...M«

Le primtemps de l'Eglise et l'esté sont passez, Si serez-vous par moy, verds boutons, amassez; Encor esclorrez-vous, fleurs si franches, si vives, Bien que vous paroissiez dernières et tardives : On ne vous lairra pas, simples de si grand prix. Sans vous voir et flairer au céleste pourpris ;

(I) D Aubigné raconte ensuite le martyre de ces trois Anglais qu'on vit

Aller jusques dans Rome et aux yeux des Romains Attaquer l'Antéchrist.. .,

et celui du capucin Le Maigre, puis, dans un passage rempli de beaux vers, il parle des confesseurs qui ont réjoui « l'automne de TÉglise, » et cite de fières paroles de Berr^rd Palissy.

AGRIPPA HAUBIGNÉ

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise (1).

Vous avez esjoui l'automne de l'Eglise ;

Les grands feux de la chienne (2) oublioient à brusler,

Le froid du scorpion renJoit plus calme l'air,

Cest air doux qui tout autre en malices excède

Ne fit tiedes vos cœurs en une saison tiède.

Ce fut lors que l'on vid les lions embrazer

Et chasser, barriquez (3), leur Nebucadnezer,

Qui à son vieil Bernard remonstra sa contrainte

De l'exposer au feu si mieux n'aimoit par feinte

S'accommoder au temps : le vieillard chevelu

Respond : « Sire, j'estois en tout temps résolu

D'exposer sans regret la fin de mes années,

Et ores les voiant en un temps terminées

Où mon grand Roi a dit : /e suis contrainot, ces voix

M'osteroient de mourir le deuil si j'en avois.

Or vous et tous ceux-là qui vous ont peu contraindre

Ne me contraindrez pas, car je ne sçay pas craindre,

Puis que je sçay mourir. » La France avoit mestier

Que ce potier fust roy, que ce roy fust potier.

De cet esprit royal la bravade gentille^

Mit en fiebvre Henry. De ce temps, la Bastille

N'emprisonnoit que grands, mais à Bernard il faut

Une grande prison et un grand eschaffaut.

Vous eustes ce vieillard compagnons en vos peines,

Compagnon de liens, âmes parisiennes.

On vous offrit la vie aux despens de l'honneur :

Mais vostre honneur marcha soubs celuy du Seigneur

Au triomphe immortel, quand du tyran la peine

Plustot que son amour vous fit choisir la haine.

Nature s'emploiant sur cette extrémité

En ce jour vous para d'angelicque beauté :

Et pource qu'elle avoit en son sein préparées

Des grâces pour vous rendre en vos jours honorées,

Prodigue, elle versa en un pour ses enfans

Ce qu'elle reservoit pour le cours de vos ans,

Ainsy le beau soleil monstre un plus beau visage,

(i) Ce vers délicieux est le plus souvent cité de tout ce long poème.

(2) Chien : canis; feux de la chienne: feux caniculaires; canicule.

(3) Barricadés.

Faisant un soutre (1) clair sonbs l'espais du nuage. Et se faict par regrets, et par désirs aimer, Quand ses rayons du soir se plongent en la mer. On dit du pèlerin qitand de son lict il bouge. Qu'il veut le matin blanc, et avoir le soir rouge. Vostre naissance, enfance, ont &a le matin blanc. Vostre coucher heureux rougit en vostre sang. Beautez, vous advanciez d'où retournoit Moyse Quand sa face parut si claire et si exquise. D'entre les couronnez, le premier couronné De tels raisons se vit le front environné. Tel, en voyant le ciel, fut veu ce grand Estienne, Quand la face de Dieu brilla dedans la sienne. O astres bien-heureux, qui rendez à nostre œil Ses mirouers et rayons, lunes du grand soleil !

Dieu vid donc de ses yeux, d'un moment dix mil'ames Rire à sa vérité, en despitant les flammes : Les uns qui, tout chenus d'ans et de saincteté, Mouroient blancs de la teste et de la pieté ; Les autres, mesprisant au plus fort de leur aage L'effort de leurs plaisirs, eurent pareil courage A leurs virilitez ; et les petits enfans, De qui l'ame n'estoit tendre comme les ans, Donnoit gloire au grand Dieu, et de chansons nouvelles S'en couroient à la mort au sortir des mamelles. Quelques uns des plus grands, de qui Dieu ne voulut Le salut impossible, et d'autres qu'il esleut. Pour prouver par la mort, constamment recerchée, La docte vérité comme ils l'avoient preschée. Mais beaucoup plus à plaint qu'aux doctes et aux grands^ Sur les pauvres abjets sainctement ignorants Parut sa grand'bonté, quand les braves courages Que Dieu voulut tirer des fanges des villages Vindrent faire rougir devant les yeux des roys La folle vanité, l'esprit donna des voix Aux muets pour parler, aux ignorants des langues, Aux simples des raisons, des preuves, des harangues. Ne les fit que l'organe à prononcer les mots

(I) Soutre, du latin soubter : sous. — Chose mise sous une autre.

AGRIPPA HAUBIGNE

Qui des docteurs du monde cffaçoient les propos,

Des inventeurs subtils les peines plus cruelles

N'ont attendri le sein des simples damoiselles :

Leurs membres délicats ont souffert, en maint lieu,

Le glaive et les fagots en donnant gloire à Dieu :

Du Tout-Puissant la force au cœur mesme des femmes

Donna vaincre la mort et combattre les flammes :

Les cordes des geôliers deviennent leurs carquans (1),

Les chaînes des posteaux leurs mignards jaserans (2)

Sans plaindre leurs cheveux, leur vie et leurs délices,

Elles les ont à Dieu rendus en sacrifices.

Quand la guerre, la peste et la faim s'approchoient

Les trompettes d'enfer plus eschauffcz preschoient

Les armes, les fagots, et, pour appaiser l'ire

Du ciel, on presentoit un fidelle au martyre,

« Nous serions, disoient-ils, paisibles, saouls et sains.

Si ces meschans vouloient faire prière aux saincts. »

Vous eussiez dit plus vray, langues fausses et folles,

En disant : ce mal vient de servir aux idoles :

Parfaicts imitateurs des abusez païens,

Apaisez- vous le ciel par si tristes moiens ?

Vous deschirez encor et les noms et les vies

Des inhumanitez et mesmes calomnies

Que Rome la payenne infidelle inventa,

Lors que le filz de Dieu sa bannière y planta.

Nous sommes des premiers images véritables :

Imprudents, vous prenez des Nerons les vocables.

Encontre ces chrestiens, tout s'esmeut par un bruit

Qu ils mangeoient les enfants, qu'ils s'assembloient la nuict

Pour tuer la chandelle et faire des meslanges

D'inceste, d'adultère, et des crimes estranges.

Ils voioient tous les jours ces chrestiens accusez

Ne chercher que l'horreur des grands feux embrasez,

Et Ciprian disoit : « Les personnes charnelles

Qui aiment leurs plaisirs cerchent-ils des fins telles ?

Comment pourroit la mort loger dans les désirs

De ceux qui ont pour Dieu la chair et les plaisirs ? »

(i) Sorte de colliers très riches à l'usage des femmes. (2) Chaînes en or.

Jugez de quel crayon, de quelle couleur vive Nous portons dans le front l'Eglise primitive.

O bien-heureux esprits qui, en changeans de lieu, Changez la guerre en paix, et qui au yeux de Dieu Souffrez, mourez pour tel de qui la re compense N'a le vouloir borné non plus qne la puissance ! Ce Dieu là vous a veus et n'a aimé des cieux L'indicible plaisir, pour approcher ses yeux Et sa force de vous : cette constance extresme Qui vous a faict tuer l'enfer et la mort blesme, Qui a faict les petits résister aux plus grands, Qui a faict les bergers vainqueurs sur les tyrans. Vient de Dieu, qui, présent au millieu de vos flammeo^ Fit mespriser les corps pour délivrer les âmes. Ainsy en ces combats, ce grand chef souverain Commande de la voix et combat de la main : Il marche au rang des siens ; nul champion en peine N'est sans la main de Dieu qui par la main le meine.

Quand Dieu eut tournoyé la terre tout en feu Contre sa vérité, et après qu'il eut veu La souffrance des siens, au contraire il advise Ceux qui tiennent le lieu et le nom de l'Eglise Yvres de sang, de vin, qui, enflez au millieu Du monde et des malheurs, blasphèment contre Dieu ; Presidans sur le fer, commandent à la guerre ; Possedans les grandeurs, les honneurs de la terre, Portoient la croix en l'or et non pas en leurs cœurs, N'estoient persécutez, mais bien persécuteurs : Au conseil des tyrans ils eslevoient leurs crestes, Signoient et refusoient des peuples les requestôs ; Jugeoient et partageoient, en grondans comme chiens, Des pauvres de l'Eglise et les droicts et les biens. Sel sans saveur, bois verd qui sans feu rend fumée, Nuage sans liqueur, abondance affamée.

Comme l'arbre enterré au dessus du nombril, Offusqué par sa graisse et par elle steril : D'ailleurs, leurs fautes sont descouvertes et nues : Dieu les vid à travers leurs fueilles mal cousues, Se disans conseillers, desquels l'ordre et le rang Ne permet de tuer et de juger au sang :

AGRIPPA UAUBIGNE

Ceux là changeans de nom et ne changeants d'office, Après soliciteurs, non juges des supplices, Furent trouvez sortants des jeux et des festins Ronfler aux seins enflés de leurs pasles putains.

Dieu voulut en voir plus, mais de regret et d'ire Tout son sang escuma : il fuit, il se retire, Met ses mains au devant de ses yeux en courroux. Le Tout-Puissant ne peut résider entre nous : Sa barbe et ses cheveux de fureur hérissèrent. Les sourcils de son front en rides s'enfoncèrent. Ses yeux changez en feu jettercnt pleurs amers, Son sein enflé de vent vomissoit des esclairs.

Il se repentit donc d'avoir formé la terre : Tantost il prit au poing une masse de guerre, Une boeste de peste, et de famine un vent ; Il veut mesler la mer et l'air en un moment, Pour faire encor un coup, en une arche reclose, L'eslection des siens ; il pense , il se propose Son alliance saincte ; il veut garder sa foy A ceux qui n'en ont point, car ce n'est pas un roy Tel que les tyranneaux qui remparent leur vie De glaives, de poisons et de la perfidie : Il tient encor serrez les maux, les eaux, les feux, Et pour laisser combler le vice aux vicieux. Souffrit et n'aima pas, permit et ne fut cause Du reste de nos maux : puis d'une longue pause, Pensant profondement, courba son chef dolent, Finit un dur penser d'un sanglot violent : Il croiza ses deux bras, vers le Ciel les relevé : Son cœur ne peut plus faire avec le monde trêve : Lors d'un pied dépité refrappant par sept fois La poudre, il fit venir quatre vents soubs les loix D'un chariot volant, puis sans ouvrir sa veûe Il sauta de la terre en l'obscur de la nue La terre se noircit d'espais aveuglement, Et le ciel rayonna d'heureux contentement.

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