‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 8 sur 11 · LIVRE CINQUIÈME LES FERS · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME LES FERS

Dieu retira ses yeux de la terre ennemie : La justice et la foy, la lumière et la vie S'envolèrent au Ciel : des ténèbres l'espais Jouissoit de la terre et des hommes en paix. Comme un roy justicier quelquefois abandonne La royalle cité, siège de sa couronne, Pour, en faisant le tour de son royaume entier, Voir si ses vices-rois exercent leur mestier, Aux lieux plus eslognez refréner la licence Que les peuples mutins prenent en son absence : Puis, ayant poursuivy sa visite et son tour, S'en rêva désiré en son premier séjour. Son Parlement, sa Cour, son Paris ordinaire A son heureux retour ne sçavent quelle chère Ne quels gestes mouvoir, pour au roy tesmoigner, Que tout plaisir voulut avec lui s'eslongner

(i) Après les /eM;^, les /ers. Ce cinquième livre est, pour la plus grande partie, un récit un peu long, des persécutions et des guerres religieuses. — Au commencement il nous montre Dieu, remonte au ciel et entouré du chœur des anges. Parmi eux est glissé Satan qui. demande à tenter par Tappât des biens matériels TÉglise que les bûches n'ont pu détruire. Dieu y consent. Satan vient à Paris, où Catherine de Médicis préparait la construction des Tuileries; il«entre en cette royne,» et l'aide à construire lepalais,*il découvre d'ailleurs une nombreuse proie pour lui dans le palais du Louvre. Mais si, par cette entreprise du chef des démons « l'enfer fut esmeu, le ciel le fut aussy , v> et les anges

« dans le large parvis du haut ciel azuré, » peignent les tableaux glorieux des combats qu'ont dû soutenir les ardents défenseurs de l'Église. Ici sont les récits des guerres de religion et des massacres de huguenots qui furent faits à Paris et dans les provinces. Les fleuves font chargés^de cadavres qu'ils entraînent vers l'Océan; mais le vieil Océan se courrouce, il rejette ces sinistres apports et veut repousser les fleuves vers leur source; mais les anges descendent et recueillent le sang pur des martyrs, dont l'Océan alors accepte de devenir la sainte sépulture. C'est sur cette vision que s'achève ce livre.

AGRIPPA UAUBIGNE

Tout plaisir retourner au retour de sa face.

Ainsy (sans définir de l'Eternel la place,

Mais comme il est permis aux tesmoignagés saincts

Comprendre le céleste aux termes des humains )

Ce grand Roy de tous rois, ce Prince de tous princes,

Lassé de visiter ses rebelles provinces.

Se rassit en son throsne, et d'honneur couronné

Fit au peuple du Ciel voir son chef rayonné.

Les célestes bourgeois, affamez de sa gloire.

Volent par millions à ce palais d'yvoire :

Les habitants du Ciel comparurent à l'œil

Du grand soleil du monde et de ce beau soleil ;

Les Séraphins ravis le contemploient à veûe,

Les Chérubins couvert (ainsy que d'une nue)

L'adoroient soubs un voile : un chacun en son lieu,

Extatic, reluisoit de la face de Dieu ;

Cet amas bien-heureux mesloit de sa présence

Clarté dessus clarté, puissance sur puissance :

Le haut pouvoir de Dieu sur tout pouvoir estoit,

Et son throsne eslevé sur les throsnes montoit.

Parmy les purs esprits survint l'esprit immonde, Quand Satan, halletant d'avoir tourné le monde, Se glissa dans la presse : aussy tost l'œil divin De tant d'esprits bénits tria l'esprit malin. Il n'esbloûit de Dieu la clarté singulière Quoy qu'il f ust desguisé en ange de lumière : Car sa face estoit belle, et ses yeux clairs et beaux, Leur fureur addoucie ; il desguisoit ses peaux D'un voile pur et blanc de robbes reluisantes : De ses reins retroussez les pennes (1) blanchissantes Et les aisles croissoient sur l'eschine en repos : Ainsy que ses habits il farda ses propos, Et composoit encor sa contenance douce Quand Dieu l'empongne au bras, le tire, se courouce, Le sépare de tous et l'interrogue ainsy : « D'où viens- tu, faux Satan ? que viens-tu faire icy ? » Lors le trompeur trompé d'asseuré devint blesme, L'enchenteur se trouva desenchanté luy-mesme,

(i) Du latin penna : plume.

Son front se seillonna, ses cheveux hérissez,

Ses yeux flambants dessoubs les sourcils refroncés,

Le crespe blanchissant qui les cheveux luy cœuvre

Se change en mesme peau que porte la couleuvre

Qu'on appelle coëffée, on bien en telle peau

Que le serpent mué déspoûille au temps nouveau.

La bouche devint pasle ; un changement estrange

Luy donna front du diable et osta celuy d'ange.

L'ordure le flestrit, tout au long se respand,

La teste sa descoeff e et se change en serpent :

Le pennache luisant et les plumes si belles

Dont il contrefaisoit les angelicques ailes,

Tout ce blanc se ternit, ces aisles, peu à peu

Noires, sef vont tachant de cent marques de feu

En dragon affricains ; lors sa peau mouchettée :

Comme un ventre d'aspic se trouve marquettée :

Il tomba sur la voûte, où son corps s'allongeant.

De diverses couleurs et venin se changeant,

Le ventre jaunissant et noir astre la queue.

Pour un ange trompeur mit un serpent en veûe.

La parolle luy faut, le front de l'effronté

Ne pou voit supporter la saincte majesté.

Qui a veu quelque fois prendre un coupeur de bourse

Son œuvre dans ses mains, qui ne peut à la course

Se sauver, desguiser ou nier son forfaict?

Satan n'a plus les tours desquels il se deffaict :

S'il fuit, le doigt de Dieu par tout le monde vole :

S'il ment. Dieu juge tout et connoist sa parole.

Le criminel pressé, repressé plusieurs fois.

Tout enroué trouva l'usage de la voix.

Et respond en tremblant : « Je viens de voir la terre,

La visiter, la ceindre et y faire la guerre ;

Tromper, tenter, ravir, tacher à décevoir

Le riche en ses plaisirs, le pauvre au desespoir :

Je viens de redresser emprise sur emprise.

Les fers après les feux encontre ton Eglise f

Je viens des noirs cachots, tristes d'obscurité,

Piper les foibles coeurs du nom de liberté.

Fasciner le vulgaire en estranges merveilles.

Assiéger de grandeurs des plus grands les oreilles,

AGRIPPA UAUBIGNE

Peindre aux cœurs amoureux le lustre des beautez. Aux cruels par mes feux doubler les cruautez, Appaster (sans saouler) le vicieux du vice, D'honneurs l'ambition, de présents Ta varice.

— Pourtant (dit l'Eternel), si tu as esprouvé La constance des miens, Satan, tu as trouvé Toute confusion sur ton visage blesme, Quand mes saincts champions, en tuant la mort mesme Des cœurs plus abbrutis arrachent les soupirs : Tu as grincé les dents en voiant ces martyrs Te destruire la chair, le monde et ses puissances Et les tableaux hideux de leurs noires offences Que tu leur affrontois ; et quand je t'ay permis De les livrer aux mains de leurs durs ennemis, La peine et la douleur sur leurs chairs augmentée A veu le corps destruict, non l'ame espouventée. >^

Le calomniateur respondit : « Je sçay bien Qu'à un vivre fâcheux la mort est moins que rien : Ces cerveaux à qui l'heur et le plaisir tu ostes, Seichez par la vapeur qui sort des fausses costes, S'affligent de terreurs, font en soy des prisons Qui ferment le guichet aux humaines raisons. Ils sont chassez par tout et si las de leur fuitte Qu'au repos des crottons (1) la peine les invitte : On leur oste les biens, ils sont pressez de faim, Ils ayment la prison qui leur donne du pain. Puis, vivants sans plaisir, n'auront-ils point d'envie De guérir par la mort, une mortelle vie ? Aux cachots estouffez on les va secourir Quand on leur va donner un peu d'air pour mourir. La pesanteur des fers quand on les en délivre Leur est quelque soûlas (2) un changement de vivre : L'obscur de leurs prisons à ces désespérez Faict désirer les feux dont ils sont esclairez : Mais si tu veux tirer la preuve de ces âmes, Oste-les des couteaux, des cordeaux et des flammes ; Laisse l'aize venir, change l'adversité Au favorable temps de la prospérité ,'

(1) Prisons, cachots.

(2) Soulagement, consolation.

Mets-les à la fumée et au feu des batailles,

Verse de leurs haineux à leurs pieds les entrailles ;

Qu'ils manient du sang ; enflamme un peu leurs yeux

Du nom de conquerans ou de victorieux ;

Pousse les gouverneurs des villes et provinces,

Jette dans leurs troupeaux l'excellence des princes,

Qu'ils soient solliciteurs d'honneur, d'or et de bien ;

Meslons Testât des rois un peu avec le tien.

Le vent de la faveur passe sur ces courages,

Que je les ploie au gain et aux macquerelages ;

Qu'ils soient de mes prudents, et pour le faire court,

Je leur montre le ciel au mirouër de la court.

Puis après, tout soudain que ta face changée

Abandonne sans cœur la bande encouragée.

Et lors, pour essaier ces hauts et braves coeurs.

Laisse-les chatouiller d'ongles des massacreurs ;

Laisse-les deschirer : ils auront leur fiance (1)

En leurs princes puissants et non en ta puissance,

Des princes les meilleurs au combat périront,

Les autres au besoing, lasches, les trahiront.

Ils ne connoistront point ni la foi ni la grâce,

Ains (2) te blasphémeront, Eternel, en ta face :

Si tout ne réussit, j'ay encore un tyson

Dedans mon arcenal, qui aura sa saison ;

C'est la guerre d'argent qu'après tout je prépare.

Quand le règne sera hors les mains d'un avare,

De tant de braves cœurs et d'excellents esprits

Bien peu refuseront du sang juste le prix :

C'est alors que je tiens plus seure la deffaicte,

Quand le mal d'Israël viendra par le prophète.

Que je fasse toucher l'hypocrite pasteur

L'impure pension ; si bien qu'esprit menteur,

J'entre aux chefs des Achabs par langues desbauchées.

De mes cornus donnans des soufflets aux Michées.

Ces faux Sedecias, puissants d'or et faveur,

Vaincront par doux propos soubs le nom de Sauveur :

Flatteurs, ils poliront de leurs friandes limes

Le discours œquivocque et les mots homonymes.

(i) Confiance.

(2) Mais.

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Deschaine-moy les poings, remets entre mes mains Ces chrestiens obstinez qui, parmy les humains, Font gloire de ton nom : si ma force est esteinte, Lors je confesseray que ton Eglise est saincte. »

« Je te permets, Satan (dit l'Eternel alors), D'esteindrc par le fer la plus-part de leur corps : Fay, selon ton dessein, les âmes réservées. Qui sont en mon conseil, avant le temps sauvées. Ton filet n'enclorra que les abandonnez Qui furent nez pour toy premier que feussent nez : Mes champions vainqueurs, vaisseaux de ma victoire. Feront servir ta ruse et ta peine à ma gloire. »

Le Ciel pur se fendit ; se fendant, il eslance Geste peste du ciel aux pestes de la France : Il trouble tout, passant : car, à son devaller. Son précipice esmeut les malices de l'air, Leur donne pour tambour et chamade un tonnerre : L'air qui estoit en paix confus se trouve en guerre : Les esprits des humains, agitez de fureurs. Eurent part au changer des corps supérieurs. L'esprit dans un Typhon pirouettant arrive De Seine, tout poudreux, à l'ondoyante rive.

Ce que premier il trouve à son advenement Fut le preparatif du brave bastiment Que desseignoit (1), pour lors la peste florentine : De dix mille maisons il voua la ruine Pour estoffe au dessein : le serpent captieux Entra dans cette royne, et pour y entrer mieux Fit un corps aéré de colomnes parfaictes, De pavillons hautains, de folles girouettes, De dômes accomplis, d'escaliers sans noyaux, Fenestrages dorez, pilastres et portaux.

Des salles, cabinets, des chambres, galeries ; En fin d'un tel project que sont les Thuilerics. Comme idée, il gaigna l'imagination.

Du chef de Jesabel il prit possession ; L'ardent désir logé avorte d'autres vices. Car ce que peut troubler ces desseins d'édifices

(i) Que projetait ; de : dessein, projet.

Est condamné à mort par ces volans désirs

A qui le sang n'est cher pour servir aux plaisirs.

Ce butin conquesté, cet œil ardent descouvre

Tant de gibier pour soy dans le palais du Louvre,

Il s*acharne au pillage, et l'enchanteur rusé,

Tantost en conseiller finement desguisé.

En prescheur pénitent et en homme d'Eglise,

Il mutine aisément, il conjure, il attise.

Le sang, l'esprit, le cœur, et l'oreille des grands,

Rien ne luy est fermé, mesme il entre dedans

Le conseil plus estroit : pour mieux filer sa trame,

Quelquefois il se vest d'un visage de femme,

Et pour pipper un cœur s'arme d'une beauté.

S'il faut s'authoriser, il prend l'authorité

D'un visage chenu qu'en rides il assemble,

Penchant son corps voûté sur un baston qui tremble,

Donne au proverbe vieux ce que peut faire l'art

Pour y accommoder le style d'un vieillard.

Pour l'œil d'un fat bigot l'affronteur hypocrite

De chapelets s'enchaine en guise d'un hermite,

Chaussé de capuchons et de frocs inconnus,

Se faict pâlir de froid par les pieds demi-nuds,

Se faict frère ignorant pour plaire à l'ignorance,

Puis souverain des Roys par poincts de conscience,

Faict le sçavant, départ au siècle la vertu.

Ment le nom de Jésus ; de deux robbes vestu,

Il fait le justicier pour tromper la justice,

n se transforme en or pour vaincre l'avarice

Du grand temple Romain ; il esleve aux hauts lieux

Ses esclaves gaignez, les fait rouer des yeux.

Les précipite au mal, ou cet esprit immonde

D'un haut mont leur promet les royaumes du monde ;

U desploie en marchand à ces jeunes seigneurs.

Pour traffict de péché, de France les honneurs.

Cependant, visitant l'ame de maint fidelle.

Il pippe un zélateur de son aveugle zelle :

Il desploie, piteux, tant de malheurs passez.

En donne un goust amer à ces esprits lassez :

Il désespère l'un, l'autre il perd d*esperance,

n estrangle en son lict la blanche patience :

AGKIPPA d'aUBIGNÉ. 10

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Et cette patience il réduit en fureur.

Il monstre son pouvoir d'efficace d'erreur ;

n faict que l'assaillant en audace persiste,

Et l'autre à la fureur par la fureur résiste.

Ce Project estably, Satan en toutes parts

Des règnes d'occident despescha ses soudards :

Les ordes légions d'anges noirs s'envolèrent,

Que les enfers esmeus à ce poinct decouplerent (1) :

Ce sont ces esprits noirs qui de subtils pinceaux

Ont mis au Vatican les excellens tableaux.

Où l'Antéchrist, saoulé de vengeance et de playe.

Sur Teffect de ses mains en triomphant s'esgaie.

Si l'enfer fut esmeu, le ciel le fut aussy. Les esprits vigilans qui ont toujours soucy De garder leurs agneaux, le camp sacré des Anges, Destournoit des chrestiens ces accidents estranges. Tels contraires desseins produisirent çà-bas Des purs et des impurs les assidus combats. Chacun des esprits saincts ayant fourni sa tasche, Et retourné au ciel comme à prendre relâche, Representoit au vif, d'un compas mesuré. Dans le large parvis du haut ciel azuré. Aux yeux de l'Eternel, d'une science exquise Les hontes de Satan, les combats de l'Eglise. Le paradis, plus beau de spectacles si beaux, Aima le parement de tels sacrez tableaux, Si que, du vif esclat de couleurs immortelles, Les voûtes du haut ciel reluiserent plus belles. Tels serviteurs de Dieu, peintres ingénieux. Par ouvrages divins representoient aux yeux Des martyrs bien-heureux une autre saison pire Que la saison des feux n'avoit faict le martyre, En cela fut permis aux esprits triomphans De voir Testât piteux ou l'heur de leurs enfans. Les pères contemploient l'admirable constance De leur postérité, qui, en tendrette enfance, Pressoient les mesmes pas qu'ils leur avoient tracez. Autres voioient du ciel leurs portraicts effacez

(I) Lâchèrent, lancèrent.

Sur leur race doubteuse, en qui l'ame déteste Les dégénérez cœurs, jaçoit qu'il (1) ne leur reste De passion charnelle, et qu'en ce sacré lieu Il n'y ait zelle aucun que la gloire de Dieu. Encor pour cette gloire à leurs filz ils prononcent Le redoutable arrest de celuy qu'ils renoncent, Comme les dons du ciel ne vont de rang en rang S'attachans à la race, à la chair et au sang. Tantost ils remarquoient les bras pesants de Moyse, Et d'Israël fuyant l'enseigne en terre mise : Puis Dieu levé ses bras et cette enseigne, alors Qu'afoiblis aux moiens, par foy nous sommes forts : Puis elle dépérit quand, orgueilleux, nous sommes, Sans le secours de Dieu, secourus par les hommes.

Les zélateurs de Dieu, les citoyens péris En combattant pour Christ, les loix et le pays, Remarquoient aisément les batailles, les bandes, Les personnes à- part et petites et grandes. Ceux qui de tels combats passèrent dans les deux, Des yeux de leurs esprits voient des autres yeux : Dieu met en cette main la plume pour escrire Où un jour il mettra le glaive de son ire. Les conseils plus secrets, les heures et les jours, Les actes et le temps sont par soigneux discours Adjoustez au pinceau : jamais à la mémoire Ne fut si doctement sacrée une autre histoire : Car le temps s'y distingue, et tout l'ordre des faicts Est si parfaictement par les Anges parfaicts Escrit, déduit, compté, que par les mains sçavantes Les plus vieilles saisons encor luy sont présentes. La fureur, l'ignorance, un prince redoubté, Ne font en ces discours tort à la vérité.

Les yeux des bien -heureux aux peintures ad visent Plus qu'un pinceau ne peut, et en l'histoire lisent. Les premiers fers tirez et les émotions Qui brusloient d'un subject diverses nations. Dans le ciel desguisé, historien des terres, Us lisent en leurs paix les efforts de nos guerres :

(i) << Jaçoit que — ancienne conjonction, signifie quoique, bien que. ^-CLittifé.)

AGRIPPA HAUBIGNE

Et les premiers objets de ses yeux saincts et beaux Furent au rencontrer de ces premiers tableaux.

Le premier vous présente une aveugle Bellone Qui s*irrite de soy, contre soy s'enfellonne, Ne souffre rien d'entier, veut tout voir à morceaux. On la void deschirer de ses ongles les peaux ; Ses cheveux gris, sans loy, sans sanglantes vipères Qui lui crèvent le sein, dos et ventre d'ulcères, Tant de coups qu'ils ne font qu'une playe en son corps. La louve boit son sang, et f aict son pain de morts.

Voicy de toutes parts du circuy de la France, Du brave Languedoc, de la seiche Provence, Du noble Daulphiné, du riche Lyonnois, Des Bourguignons testus, des légers Champenois^ Des Picards hazardeux, de Normandie forte, Voicy le Breton franc, le Poictou qui tout porte. Le Xaintongeois heureux, et les Gascons soudarts, Des bords à leur milieu branslent de toutes parts. Par troupeaux départis, et payés de leur zèles. Gardent secret et foy en trois mille cervelles : Secret rare aujourd'huy en trois fronts de ce temps. Et le zèle et la foy estoient en leur primtemps. Ferme entre les soldats, mais sans foy et sans bride En ceux qui respiroient l'air de la cour perfide.

Voicy los deux François l'un sur l'autre enragez, D'ame, d'esprit, de sens et courage changez.

Tel est l'hideux pourtraict de la guerre civille, Qui produit soubs ses pieds une petite ville (1) Pleine de corps meurtris en la place estendus, Son fleuve de noies, ses crenaux de pendus. Là, dessus l'eschaffaut qui tient toute la place, Entre les condamnés, un esleve sa face Vers le ciel, luy monstrant le sang fumant et chaud Des premiers estestés ; puis s'escria tout haut. Haussant les mains du sang des siens ensanglantées : « O Dieu puissant vengeur, tés mains seront ostées De ton sein, car cecy du haut ciel tu verras, Et de cent mille morts à poinct te vengeras ! *

{i) Amboise.

Après se vient enfler une puissante armée, Remarquable de fer, de feux et de fumée, Ou les reistres couverts de noir et de fureurs Départent des François les tragicques erreurs. Les deux chefs y sont pris, et leur dure rencontre La défaveur du ciel à l'un et l'autre monstre. Vous voiez la victoire, en la plaine de Dreux, Les deux favoriser pour ruiner les deux Comme en large chemin le pantelant yvrogne Ondoyé çà et là, s'approchant, il s'eslongne : Ainsy les deux costez heurte et fuit à la fois La victoire troublée, y vre du sang françois : L'insolence parmy les deux camps se pourmeine, Les faict vaincre vaincus tout à la Cadmeene. C'est le vaisseau noie qui, versé au profond. Ne laisse au plus heureux que l'heur d'estre second : L'un ruine, en vainquant, sa doubteuse victoire, L'autre au débris de soy et des siens prend sa gloire. Dieu eut à desplaisir tels moiens pour les siens, Affoiblit leurs efforts pour monstrer ses moiens. Comme on void en celuy qui prodigua sa vie Pour tuer Holoferne assiégeant Bethulie, Ou, quand les abattus siiccomboient sous le faix, La mort des turbulents donne vie à la paix.

L'homme sage pour soit faict quelque paix en terre, Et Dieu non satisfaict commence une autre guerre. L'homme pense éviter les fléaux du ciel vengeur N'aiant la paix à Dieu ni la paix en son cœur. Une autre grand peinture est plus loing arrangée (1) Où, pour le second coup, Babel est assiégée, Un fort petit troupeau, peu de temps, peu de lieu, Font de très grands effets ; celuy qui trompoit Dieu, Son rang et ses amis, son sang et sa patrie, Perdit l'Estat, l'honneur, le combat et la vie. Là vous voyez comment la chrestienne vertu Par le doigt du grand Dieu a si bien combattu, Que les meschants, troublez de leurs succès estranges, Pensèrent, esbahis, faire la guerre aux anges

(I) La bataille de Saint-Denis, aux portes mêmes de Paris.

AGRIPPA UAUBIGNE

Voicy renaistre encor des ordres tous nouveaux, Des guerres icy-bas et au ciel des tableaux, Où s'est peu voir celuy qui, là doublement prince, Mesprise soubs ses pieds le reigne et la province (1). • ■• • •■••■•••••••«•*••«

D'une autre part, au ciel, en spectacles nouveaux, Luisoient les cruautez vives en leurs tableaux. En tableaux éternels, affin que l'ire esmeûe Du tout puissant vainqueur fume par telle veûc : Ce ne sont plus combats, le sang versé plus doux Est d'odeur plus amere au céleste courroux (2).

On void au bout d'un rang une troupe fidelle Qui oppose à la peur la pieté, le zelle, Qui, au nez de Satan, voulant louer son Dieu, Sacrifie en chantant sa vie au triste lieu Où la bande meurtrière arrive impitoyable, Farouche de regards et d'armes effroyable, Deschire le troupeau qui, humble, ne deffend Sa vie que de cris : l'un perce, l'autre fend L'estomach et le cœur, et les mains et les testes. Qui n'ont fer que le pleur, et boucliers que requestes. Les autres de flambeaux embrazent en cent lieux Le temple, à celle fin que les aveugles feux Ne sentent la pitié des faces gémissantes Qui troublent, sans changer, les âmes palissantes. Là mesme, on void flotter un fleuve dont le flanc Du chrestien est la source, et le flot est le sang. Un cardinal sanglant, les trompettes, les prestres, Aux places de Vassi, et au haut des fenestres. Attisent leur ouvrage, et, meurtriers de la voix, Guettent les eschappez pour les montrer aux doigts. Les grands, qui autrefois avoient gravé leurs gloires Au dos de l'Espagnol, recerchent pour victoires

(1) Suit le récit de divers combats entre catholiques et hugenots; combats de Jarnac, de Moncontour, etc.

(2) Voici maintenant les récits des massacres, depuis celui qui ensanglanta Vassy en i562 jusqu'à celui qui, dix ans plus tard, devait rendre à jamais et tristement célèbre la nuit de la Saint Barthélémy. Nous n'avons conserve que ces deux récits, supprimant ainsi rénumération des cruautés commises à Sens, à Agen, à Cahors, à Orléans, qui, en dépit de l'inlassable ardeur d' Agrippa d'Aubigné à décrire ces sanglants spectacles, ne sont pas sans monotonie.

Les combats sans parti, recevans pour esbats Des testes, jambes, bras, et des corps mis à bas ; Et de peur que les voix tremblantes, lamentables, Ne tirent la pitié des cœurs impitoyables. Comme au taureau d'airain du subtil Phalaris, L'airain de la trompette oste l'air à leurs cris.

Voicy venir le jour, jour que les destinées Voioient, à bas sourcils, glisser de deux années. Le jour marqué de noir, le terme des appasts, Çui voulut estre nuict, et tourner sur ses pas : Jour qui avec horreur parmy les jours se conte. Qui se marque de rouge et rougit de sa honte. L'aube se veut lever, aube qui eut jadis Son teinct brunet orné des fleurs de Paradis ; Quand, par son treillis d'or, la rose cramoisie Esclattoit, on disoit : « Voici ou vent, ou pluye. » Cett' aube que la mort vient armer et coëffer D'estincellans brasiers ou de tisons d'enfer, Pour ne desmentir point son funeste visage, Fit ses vents de soupirs, et de sang son orage ; Elle tire en tremblant du monde le rideau : Et le soleil, voyant le spectacle nouveau, A regret esleva son pasle front des ondes Transy de se mirer en nos larmes profondes. D'y baigner ses rayons, ouy, le pasle soleil Presta non le flambeau, mais la torche de l'œil ; Encor, pour n'y montrer le beau de son visage, Tira le voile en l'air d'un lousche (1), espais nuage.

Satan n'attendit pas son lever, car voicy. Le front des spectateurs s'advise, à coup transy, Qu'en paisible minuict, quand le repos de l'homme Les labeurs et le soing en silence consomme. Comme si du profond des esveillez enfers Grouillassent tant de feux, de meurtriers et de fers, La cité où jadis la loy fut révérée.

Qui, à cause de loix, fut jadis honorée, Qui dispensoit en France et la vie et les droicts, Où fleurissoient les arts, la mère de nos roys, (I) Sombre.

AGRIPPA UAUBIGNE

Vid et souffrit en soy la populace armée

Trépigner la justice, à ses pieds diffamée.

Des brutaux desbridés les monceaux hérissez,

Des ouvriers mechanics les scadrons amassez

Diffament à leur gré trois mille chères vies,

Tesmoings, juges et roys, et bourreaux et parties.

Icy les deux partis ne parlent que françois ;

Les chefs qui, redoubtez, avoient faict autrefois

Le marchand, délivré de la crainte d'Espagne,

Avoir libre au traffic la mer et la campagne,

Par qui les estrangers, tant de fois combattus,

Le roy deprisonné de peur de leurs vertus,

Qui avoient entamé les batailles rangées,

Qui n'avoient aux combats cœurs ni faces changées,

L'appuy des vrais François, des traistres la terreur,

Moururent délaissez de force et non de cœur,

Ayant pour ceps leurs licts, détenteurs de leurs membres.

Pour geôlier leur hoste et pour prisons leurs chambres,

Par les lièvres fuiards, armez à millions,

Qui trembloient en tirant la main à ces lions.

De qui la main poltrone et la craintive audace

Ne les pou voit, liez, tuer de bonne grâce.

Dessoubs le nom du roy, parricide des loix.

On destruisoit les cœurs par qui les rois sont roys :

Le coquin possesseur de royalle puissance

Dans les fanges traînoit le sénateur de France.

Tout riche estoit proscript ; il ne falloit qu'un mot

Pour vanger sa rancœur soubs le nom d'hugenot-

Des procès ennuieux fut la longueur finie :

La fille oste à la mère et le jour et la vie :

Là le frère sentit de son frère la main,

Le cousin esprouva pour bourreau son germain :

L*amitié fut sans f ruict, la connoissance esteinte,

La bonne volonté utile comme feinte.

D'un visage riant, nostre Caton (1) tendoit Nos yeux avec les siens et le bout de son doigt A se voir transpercé ; puis il nous montra comme On le coupe à morceaux ; sa teste court à Rome ; Son corps sert de jouet aux badaux ameutez, (i) L'amiral de Coligny.

Donnant le bransle au cours des autres nouveautez.

La cloche qui marquoit les heures de justice,

Trompette des voleurs, ouvre aux forfaicts la lice :

Ce grand palais du droict fut contre doict choisy

Pour arborer au vent l'estendart cramoisy :

Guerre sans ennemy, où l'on ne trouve à fendre

Cuirasse que la peau ou la chemise tendre.

L'un se deffend de voix, l'autre assaut de la main :

L'un y porte le fer, l'autre y preste le sein :

Difficile à juger qui est le plus astorge,

L'un à bien esgorger, l'autre à tendre la gorge.

Tout pendart parle haut ; tout équitable craint,

Exhalte ce qu'il hait ; qui n'a crime le feint.

Il n'est garçon, enfant qui quelque sang n'espanche,

Pour n'estre veu honteux s'en aller la main blanche.

Les prisons, les palais, les chasteaux, les logis,

Les cabinets sacrez, les chambres et les licts

Des princes, leur pouvoir, leur secret, leur sein mesme

Furent marquez des coups de la tuerie extrême.

Rien ne fut plus sacré quand on vid par le roy

Les autels violez, les pleiges (1) de la foy,

Les princesses s'en vont de leurs licts, de leurs chambres,

D'horreur, non de pitié, pour ne toucher aux membres.

Sanglants et detranchez que le tragique jour

Mena cercher la vie au nid du faux amour.

Libithine marqua de ses couleurs son siège.

Comme le sang des faons rouille les dents du piège,

Ces licts, pièges fumans, non pas licts, mais tombeaux

Où l'Amour et la Mort troqueront de flambeaux.

Ce jour voulut monstrer au jour par telles choses

Quels sont les instruments, artifices et causes

Des grands arrests du Ciel. Or des-jà vous voyez

L'eau couverte d'humains, de blessez mi-noyez.

Bruiant contre ses bords, la détestable Seine,

Qui des poizons du siècle a ses deux chantiers pleine.

Tient plus de sang que d'eau ; son flot se rend caillé,

A tous les coups rompus de nouveau resouillé

Par les précipitez : le premier monceau noyé,

(I) Garants.

AGRIPPA D'AUBIGNE

L'autre est tué par ceux que premiers on envoyé :

Aux accidents meslez de l'estrange forfaict,

Le tranchant et les eaux débattent qui l'a faict.

Le pont, jadis construit pour le pain de sa ville,

Devint triste eschaffaut de la fureur civille ;

On void, à l'un des bouts, l'huis funeste choisi

Pour passage de mort, marqué de cramoisi ;

La funeste vallée, à tant d'agneaux meurtrière,

Pour jamais gardera le titre de Misère.

Et tes quatre bourreaux porteront sur leur front

Leur part de l'infamie et de l'horreur du pont,

Pont, qui eus pour ta part quatre cents précipices,

Seine veut engloutir, louve, tes édifices.

Une fatale nuict en demande huict cents.

Et veut aux criminels mesler les innocents. (1)

Or, cependant qu'ainsy par la ville ou travaille (2), Le Louvre retentit, devient champ de bataille, Sert après d'eschaffaut, quand fenestres, créneaux Et terrasses servoient à contempler les eaux. Si encores sont eaux. Les dames, mi-coëffées. A plaire à leurs mignons s'essayent eschauffées. Remarquent les meurtris, les membres, les beautez, Bouffonnent sallement sur leurs infirmitez, A l'heure que le Ciel fume de sang et d'ames. Elles ne plaignent rien que les cheveux des dames : C'est à qui aura lieu à marquer de plus près Celles que l'on esgorge et que l'on jette après. Les unes qu'ils forçoient avec mortelles poinctes D'elles mesmes tomber, pensant avoir esteintes Les âmes quand et quand que, Dieu ne pouvant voir Le martyre forcé, prendoit pour desespoir Le cœur bien espérant. Nostre Sardanapale Ridé, hideux, changeant, tantost feu, tanstost pasle. Spectateur, par ses cris tous enrouez, servoit

(1) D'Aubigné montre ensuite, parmi les victimes de cette nuit tragique, la nièce du. cardinal Briçonnet, la

Pieuse, diligente et dévote Yverny.

puis le savant Ramus, puis Brion, le gouverneur du prince de Conti.

(2) Voici, à présent, le tableau du Louvre à Theure des massacres, et le roi Charles IX, animé lui-même d'une sanguinaire fureur.

De trompette aux maraux ; le hasardeux avoit

Armé son lasche corps ; sa valeur estonnée

Fut, au lieu de conseil, de putains entournée ;

Ce roy, non juste roy, mais juste arquebusier,

Giboyoit aux passans trop tardifs à noyer,

Vantant ses coups heureux ; il déteste, il renie,

Pour se faire vanter à telle compagnie.

On voioit par l'orchestre en tragicque saison

Des comicques Gnatons, des Taïs, un Trazon.

La mère avec son train hors du Louvre s'eslogne,

Veut jouir de ses fruicts, estimer sur la besongne.

Une de son troupeau trotte à cheval trahir

Ceux qui soubs son secret avoient pensé fuir.

En tel estât la cour, au jour d'esjouissance.

Se pourmeine au travers des entrailles de France

Cependant que Néron amusoit les Romains, Au théâtre et au cirque à des spectacles vains. Tels que ceux de Bayonne ou bien des Thuilleries, De Bloys, de Bar-le-Duc, aux forts, aux mommeries, Aux balets, carroussels, barrières et combats. De la guerre naissant les efforts, les esbats, D fit par boutte-feux Rome réduire en cendre : Cet appétit brutal print plaisir à entendre Les hurlemens divers des peuples affolez, Rioit sur l'affligé, sur les cœurs désolez, En attisant tous jours la braise mi-esteinte Pour, sur les os cendreux, tyranniser sans crainte. Quand les feux, non son cœur, furent saouls de malheurs, Par les pleurs des martyrs il appaisa les pleurs Des Romains abusez ; car, de prisons remplies Arrachant les chrestiens, il immola leurs vies, Holocaustes nouveaux, pour offrir à ses Dieux Les saincts expiateurs et causes de ses feux. Les esbats coutumiers de ses après-disnées Estoient à contempler les faces condamnées Des chers tesmoings de Dieu, pour plaisirs consommez Par les feux, par les dents des lyons affamez. Ainsy l'embrazement des masures de France Humilie le peuple, esleve l'arrogance Du tyran : car au pris que l'impuissance naist,

Au pris peut-il pour loy prononcer : // me plaisi.

Le peuple n'a des yeux à son mal ; il s'applicque

A nourrir son voleur en cerchant Thereticque ;

Il fait les vrais chrestiens, cause de peste et faim,

Changeant la terre en fer et le ciel en airain.

Ceux-là servent d'hosties, injustes sacrifices

Dont il faut expier de noz princes les vices,

Qui, fronçants en ce lieu l'espais de leurs sourcils,

Résistent aux souspirs de tant d'hommes transis :

Comme un Domitian, pourveu de telles armes,

Des Romains qui trembloient épouvantoit les larmes,

Dévoyant la pitié, destournant autrepart

Les yeux à contempler son flambloiant regard.

Charles tournoit en peur, par des regards semblables, De noz princes captifs les regrets lamentables, Tuoit l'espoir en eux, en leur faisant sentir Que le front qui menace est loing du repentir. Aux yeux des prisonniers, le fier changea de face, Oubliant le desdain de sa fiere grimace, Quand, après la sepmaine, il sauta de son lict. Esveilla tous les siens, pour entendre à minuict L'air abboyant de voix, de tel esclat de plaintes Que le tyran, cuidant les fureurs non esteintes. Et qu'après les trois jours pour le meurtre ordonnez, Se seroient les félons encores mutinez, Il despescha par tout inutiles deffences. Il void que l'air seul est l'echo de ses offences, Il tremble, il faict trembler par dix ou douze nuicts Les cœurs des assistants quels qu'ils fussent, et puis Le jour effraie l'œil quand Tinsensé découvre Les courbeaux noircissants les pavillons du Louvre.

Catherine, au cœur dur, par feinte s'es jouit, La tendre Elisabeth tombe et s'esvanouit : Du roy, jusqu'à la mort, la conscience immonde Le ronge sur le soir, toute la nuict luy gronde, Le jour siffle en serpent ; sa propre ame luy nuit. Elle mesme se craint, elle d'elle s'enfuit.

Toy, Prince, prisonnier, tesmoing de ces merveilles. Tu as de tels discours enseigné noz oreilles ; On a veu à table, en public, tes cheveux

Hérisser en contant tels accidents affreux, Si un jour, oublieux, tu en perds la mémoire, Dieu s'en souviendra bien à ta honte, à sa gloire. L'homme ne fut plus homme, ains le signe plus grand D'un excez sans mesure apparut quant et quant : Car il ne fut permis aux yeux forcez du père De pleurer sur son filz ; sans paroUe, la mère Voyoit traisner le fruict de son ventre et son cœur ; La plainte fut sa voix, muette la douleur. L'espion attentif, redoubté, prenoit garde Sur celuy qui, d'un œil moins furieux, regarde. L'oreille de la mousche espie en tous endroicts Si quelque bouche preste à son ame la voix. Si quelqu'un va cercher en la barge (1) commune Son mort, pour son tesmoing il ne prend que la lune. Aussy bien au clair jour ces membres destranchez Ne se dicernent plus, fidellement cerchez. Que si la tendre fille ou bien l'espouse tendre Cerchent père ou mary, crainte de se mesprendre, En tirent un semblable, et puis disent : « Je tien, Je baise mon espoux, ou du moins un chrestien. »

Ce fut crime sur tout de donner sépulture Aux repoussez des eaux, somme que la nature, Le sang, le sens, l'honneur, la loy d'humanité, L'amitié, le debvoir et la proximité, Tout esprit et pitié délaissez par la crainte Virent l'ame immortelle à cette fois esteinte (2). «•••«...•.... ••» . . ..«« Caumont, qui à douze ans eus ton père et ton frère Pour cuirasse pesante, appren ce qu'il faut faire, Quel prince t'a tiré, quel bras fut ton secours : Tes père et frères sont dessus toy tous les jours.

(1) Barque.

(2) Suivent les narrations des massacres accomplis à Meaux, à Orléans, à Lyon, à Tournon, à Viviers, à Vienne, à Valence, à Troyes, à Rouen, à Toulouse, à Angers, à Poitiers, à Bordeaux, à Dax, à Bourges. -- Après le récit de ces hécatombes, d'Aubigné raconte commentcertains huguenots y échappèrent merveilleusement; c'est Caumont de la Force, laissé pour mort parmi les cadavres, et à côté de ceux de son père et de son frère, — c'est Merlin, le ministre de Coligny, — c'est Régniers qui fut sauvé par Vesins « son ennemy mortel. »

AGRIPPA D'AUBIGNÉ -

Nature vous forma d'une mesme substance, La mort vous assembla comme fit la naissance, Consu, mort avec eux et vif, tu as de quoy Tes compagnons de mort faire vivre par toy. Ton sein est pour jameds teinct du sang de tes proches, Dieu t'a sauvé par grâce, ou bien c'est pour reproches : Grâce, en mettant pour lu y l'esprit qui t'a remis ; Reproche, en te faisant serf de tes ennemis.

De pareille façon on void couché en terre Celuy qu'en trente lieux son ennemy enferre : Une troupe y accourt, dont chacun fut lassé De repercer encor le sein des-jà percé ! Puis Tennemy retourne et, couché face à face, Il met de son poignard la poincte sur la place Où il juge le cœur ; en redoublant trois fois Du gosier blasphémant luy sortit cette voix : « Va t'en dire à ton dieu qu'il te sauve à cette heure. » Mais, homme, tu mentis, car il faut que tu meure De la main du meurtry : certes le Dieu vivant Pour ame luy donna de sa force le vent Et cette voix qui Dieu et sa force deffie Donne mort au meurtrier et au meurtry la vie.

Voicy, de peur d'Achas, un prophète caché En un lieu hors d'accez, en vain trois jours cerché. Une poulie le treuve, et, sans faillir, prend cure Le pondre dans sa main trois jours de nourriture. O chrestiens fugitifs, redoubtez-vous la faim? Le pain est don dé Dieu, qui sçait nourrir sans pain : Sa main despeschera commissaires de vie, La poulie de Merlin ou les corbeaux d'Helie,

Reniers eut tel secours et vid un corbeau tel, Quand Vessin furieux, son ennemy mortel, Luy fit de deux cents lieues escorte et compagnie ; D attendoit la mort dont il reçeut la vie, N'aiant, tout le chemin, ni propos ni devis Sinon, au séparer, ce magnif icque advis : « Je te reprocheray, Reniers, mon assistance Si du faict de Paris tu ne prens la vengeance. »

Moy, qui railles ainsy les eschappez de mort, Pour prester voix et mains au Dieu de leur support,

Qui chante à l'advenir leurs frayeurs et leurs peines Et puis leurs libertez, me tairay-je des miennes?

Parmy ces après temps l'esprit, ayant laissé Aux assassins mon corps en divers lieux percé, Par l'ange consolant mes ameres blessures, Bien qu'impur, fut mené dans les régions pures. Sept heures luy parut le céleste pourpris Pour voir les beaux secrets et tableaux que j'escris : Soit qu'un songe au matin m'ait donné ces images, Soit qu'en la pâmoison l'esprit fit ces voyages, Ne t'enquiers (mon lecteur) comment il vid et fit, Mais donne gloire à Dieu en faisant ton profit ; Et cependant qu'en luy, extaticq, je, me pasme, Tourne à bien les chaleurs de mon enthousiasme.

L'ange m'en faict leçon (disant) : « Voilà les restes

Des hauts secrets du ciel : là les bourgeois célestes

Ne lisent qu'aux rayons de la face de Dieu ;

C'est de tout l'advenir le registre, le lieu

Où la harpe royalle estoit lors eslevée

Qu'elle en sonna ces mots : Pour jamais engravée

Est dedans le haut ciel que tu créas jadis

La vraye éternité de tout ce que tu dis.

C'est le registre sainct des actions secrettes.

Fermé d'autant de sceaux qu'il y a de planettes.

Le prophète domteur des lyons indomptés

Le nomme en ses escrits l'escrit de vérités.

Tout y est bien marqué, nul humain ne l'explicque.

Ce livre n*est ouvert qu'à la trouppe angelicque.

Puis aux esleus de Dieu, quand en perfection

L'ame et son corps goustront la résurrection.

Cependant ces pourtraicts leur mettent en présence

Les biens et maux présents de leur très-chere engeance. »'

Je romps pour demander : « Quoy ! les resussitez

Pourront-ils discerner de leurs proximitez

Les visages, les noms, se souvenans encore

De ceux-là que la mort, oublieuse, dévore ? »

L'ange respond : « L'estat de la perfection

Ravit à l'Eternel toute l'affection :

Mais puis qu'ils sont parfaicts en leur comble, faut croire

AGRIPPA UAUBIGNE

Parfaicte connoissance et parfaicte mémoire. Cependant sur le poinct de ton heureux retour, Esprit, qui as de Dieu eu le zèle et l'amour. Vois-tu ce sang si beau de luisants caractères ? C'est le cours merveilleux des succez de tes frères.

« Voilà un camp maudit, à son malheur planté, Aux bords de l'Océan, abbayant la cité, La sain et e Bethulie, aux agnelets deffence. Des petits le bouclier, des hautains la vengeance. Là finissent leurs jours, l'espoir et les fureurs, Tués, mais non au lict, vingt mille massacreurs. Dieu fit marcher, voulant délivrer sans armée La Rochelle poudreuse et Sancerre affamée. Les visages nouveaux des Sarmates razez Secourables aux bons, pour eux mal advisez, Que voy-je? L'Océan, à la face inconnue, Qui, en contrefaisant la nourricière nue, D'où le désert blanchit par les célestes dons Veut blanchir le rivage abrié de sourdons (1). Dites, physiciens, qui faictes Dieu nature. Comment la mer, n'aiant mis cette nourriture Dans ce havre jamais, trouva ce nouveau pain Au poinct que dans le siège entroit la pasle faim ? Et pourquoi cette manne et pasture nouvelle, Quand la faim s'en alla, s'enfuit avec elle ? Le ciel prend à plaisir, Rochelois, vos tableaux, Mémoire du miracle, et en faict de plus beaux.

« Vois-tu dessoubs noz pieds une flamme si nette, Une estoille sans nom, sans cheveux un comette, Phanal sur le Bethléem, mais funeste flambeau Qui meine par le sang Charle-Herode au tombeau. Jezabel par poisons et par prisons besongne Pour sur le throsne voir le fuitif de Polongne : D trouve, à son retour, non des agneaux craintifs. Mais des lyons trompez, retraitte aux fugitifs (2).

(i) Sorte de coquille qui loge un mollusque.

(2) Les tableaux se succèdent aux yeux du poète; c'est le combat de Coutras, l'arrivée du duc de Guise à Paris, le meurtre du roi par Jacques Clément ; ce sont ensuite les victoires du Béarnais à Arques et à Ivry, mais l'Ange exhorte le poète à « employer son bras aux vengeances de Dieu. »

« Retourne à ta moitié, n'attache plus ta veûe Au loisir de 1 Eglise, au repos de Capùe. Il te faut retourner satisfaict en ton lieu. Employer ton bras droict aux vengeances de Dieu. Exerce tout le jour ton fer et ton courage. Et ta plume de nuict , que jamais autre ouvrage, Bien que plus délicat, ne te semble plaisant Au prix des haux secrets du firmament luisant. Ne chante que de Dieu, n'oubliant que luy-mesme T'a retiré : voilà ton corps sanglant et blesme, Recueilly à Thalcy, sur une table, seul, A qui on a donné pour suaire un linceul, Rapporte-luy la vie en l'amour naturelle Que, son masle, tu dois porter à ta femelle. »

Tu m'as montré, ô Dieu, que celuy qui te sert Sauve sa vie alors que pour toy il la perd. Ta main m'a délivré, je te sacre la mienne ; Je remets en ton sein cette ame qui est tienne : Tu m'as donné la voix, je te loueray, mon Dieu ! Je chanteray ton los et ta force, au millieu De tes sacrez parvis ; je feray tes merveilles, Ta dcffence et tes coups retentir aux oreilles Des princes de la terre, et si le peuple bas Sçaura par moy comment les tyrans tu abbats. Mais, premier que d'entrer au prévoir et descrire Tes derniers jugements, les arrests de ton ire, Il faut faire une pause et finir ce discours Par une vision qui couronne ses jours, L'esprit aiant encor congé, par son extase. De ne suivre, escrivant, du vulgaire la phrase.

L'Occean donc estoit tranquille et sommeillant Au bout du sein breton, qui s'enfle en recueillant Tous les fleuves françois, la tournoyante Seine, La Gironde, Charente et Loire, et la Vilaine. Ce vieillard refouUoit ses cheveux gris et blonds Sur un lict relevé dans son paisible fonds. Marqueté de coral et d'unions (1) exquises. Les sachets d'ambre gris dessoubs ses tresses grises.

(i) L7/iîons : perles, joyaux.

AGRIPPA DAUBIGNE. II

AGRIPPA D'AUBIGNE

Les vents les plus discrets luy chatouilloient le dos ;

Les lymphes, de leurs mains, a voient faict ce repos,

La paillasse de mousse et le matras d'esponge :

Mais ce profond sommeil fut resveillé d'un songe ;

La lame de la mer estant comme du laict,

Xes nids des alcyons y nageoient à souhait :

lEntre les flots saliez, et les ondes de terre

S*esmeut par accidens une subtile guerre :

Le dormant pense ouïr un contraste de vents

'Qui, du bout de la mer jusqu'aux sables mouvants,

Troubloient tout son royaume et, sans qu'il y conseote,

Vouloient à son deçeut ordonner la tourmente.

« Comment, dit le vieillard, l'air volage et léger

lïe sera-il jamais lassé de m'outrager,

De ravager ainsy mes provinces profondes ?

Les ondes font les vents, comme les vents les ondes.

Ou bien l'air pour le moins ne s'anime en fureurs

Sans le consentement des corps supérieurs :

Je pousse les vapeurs, causes de la tourmente,

L'air soit content de l'air, l'eau de l'eau est contente »

Le songe le trompoit, comme quand nous voions Un soldat s'affuster, aussytost nous oyons Le bruict d'une fenestre ou celuy d'une porte, Quand l'esprit va devant les sens : en mesme sorte Le songeur print les sons de ces flots mutinez Encontre d'autres flots, jappans, enfellonnez Pour le trouble de l'air et le bruit de tempeste, Il esleve en frottant sa vénérable teste, Premier un fer poinctu paroist, et puis le front, Ses cheveux regrissez (1) par sa colère en rond, Deux testes de dauphins et les deux balais sortent Qui nagent a fleur d'eau et sur leur dos le portent : Il trouva cas nouveau, lorsque son poil tout blanc Ensanglanta sa mam ; puis, voyant à son flanc Que l'onde retmant laissoit sa peau rougie : « A moy ! (dit-il) à moi ! pour me charger d'envie. A moy, qui dans mon sein ne souffre pas les morts, La charogne, Fordure, ains la jette à mes bords :

(1) Regrîssés ou régresses : ramenés en arrière,

Bastardcs de la terre, et non fiUes des nues, Fiebvres de la nature, allons, testes cornues De mes béliers armez, repoussez-les, heurtez, Qu'ils s'en aillent ailleurs purger leurs cruautez. »

Ainsy la mer alloit, faisant changer de course Des gros fleuves amont vers la coulpable source D'où sortit par leurs bords un déluge de sang, A la teste des siens : l'Occean au chef blanc, Vid les cieux s'entr 'ouvrir, et les anges à troupes Fondre de l'air en bas ayants en main des coupes De précieux rubis qui plongez dedans l'eau. En chantant rapportoient quelque présent nouveau. Ces messagers aislez, ces anges de lumière Tiroient le sang meurtri d'avec l'onde meurtrière, Dans leurs vases remplis, qui prcnoient, heureux, lie» Aux plus beaux cabinets du palais du grand Dieu : Le soleil, qui avoit mis un cspais nuage Entre le vilain meurtre et son plaisant visage. Ores de chauds rayons exhale à soy le sang, Qu'il faut qu'en rouge pluie il renvoyé à son rang. L'Occean, du soleil et du troupeau qui vole Ayant prins sa leçon, change advis et parolle,

« Venez, enfants du ciel (s'escria le vieillard). Héritiers du royaume à qui le ciel despart Son champ pour cimetière : o saincts que je repousse ! Pour vous, non contre vous, juste, je me courrouce. »

Il s'avance dans Loire, il rencontre les bords, Les sablons cramoisis, bien tapissez de morts. Curieux, il assemble, il enlevé, il endure Cette chère despouille, au rebours de nature. Ayant tout arrangé, il tourne, avec les yeux Et le front serené, ces parolles aux cieux : « Je garder ay ceux-cy, tant que Dieu me commande, Que les filz du bonheur à leur bonheur je rende ; Il n'i a rien d'infect, ils sont purs, ils sont nets : Voici les parements de mes beaux cabinets : Terre qui les trahis, tu estois trop impure Pour des saincts et des purs estre la sépulture. »

A tant il plonge au fond, l'eau rid en mille rais, Puis, aiant faict cent ronds, crache le sable après.

AGRIPPA D'AUBIGNE

Ha ! que noz cruautez fussent ensevelies Dans le centre du monde ! Ha ! que nos ordes vies N'eussent enipuanty le nez de l'estranger ! Parmy les cstrangers nous irions sans danger, L'œil gay, la face haute, d'une brave asseurance Nous porterions au front l'honneur ancien de France.

Estrangers irritez, à qui sont les François Abomination, pour Dieu, faictes le choix De celuy qu'on trahit et de celuy qui tuë ; Ne caressez chez vous d'une pareille veuë De chien fidel et doux et le chien enragé, L'atheiste affligeant, le chrestien affligé. Nous sommes pleins de sang, l'un en perd, l'autre en tire, L'un est persécuteur, l'autre endure martyre : Regardez qui reçoit ou qui donne le coup ; Ne criez sur l'agneau, quand vous criez au loup (I), Venez, justes vengeurs, vienne toute la terre, A ces Caïns françois, d'une mortelle guerre. Redemander le sang de leurs frères occis : Qu'ils soient connus par tout aux visages transis ; Que l'œil lousche, tremblant, que la grâce estonnée Par tout produise en l'air leur ame empoizonnée.

Estourdis, qui pensez que Dieu n'est rigoureux, Qu'il ne sçait foudroyer que sur les langoureux, Respirez d'une pause, en souspirant pour suivre La rude catastrophe et la fin de mon livre. Les fers sont mis au vent, venez sçavoir comment L'Eternel faict à point vengeance et jugement : Vous sçaurez que toujours son ire ne sommeille, Vous le verrez debout pour rendre la pareille, Chastier de vervaine ou punir par le fer Et la race du ciel et celle de l'enfer.

(i) M. E. Faguet, dans son Seizième siècle (p. 3ii) cite les dix vers qui précèdent comme un modèle de la manière oratoire de d'Aubigné; c'est, dit-il, un couplet « vigoureux, puissamment martelé, enfonçant fortement à coups répétés en la môme place une idée dans l'esprit de l'auditeur, » et, plus loin, il ajoute : « ce sont des vers de tragédie ».

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