‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 156 sur 313 · I. Var. : livrés · texte numérisé non relu

I. Var. : livrés

Les Feux. 205

La folle vanité, l'esprit donna des voix Aux muets pour parler, aux ignorans des langues, Aux simples des raisons, des preuves, des harangues. Ne les fit que l'organe (') à prononcer les mots Qui des docteurs du monde effaçoient les propos. Des inventeurs subtils les peines plus cruelles, N'ont attendri le sein des simples damoiselles: Leurs membres délicats ont souffert, en maint lieu , Le glaive et les fagots, en donnant gloire à Dieu. Du Tout-puissant la force au. cœur mesme des femmes Donna vaincre la mort et combattre les fiâmes : Les cordes des geôliers deviennent leurs carquans, Les chaînes des posteaux leurs mignards )aseranz(2), Sans plaindre leurs cheveux, leur vie et leurs délices, Elles les ont à Dieu rendus en sacrifices.

Quand la guerre, la peste et la faim s'aprochoient. Les trompettes d'enfer plus eschauffez preschoient Les armes, les fagots, et, pour apaiser l'ire Du ciel, on presentoit un fidelle au martyre. « Nous serions, disoient-ils, paisibles, saouls et sains. Si ces meschans vouloient faire prière aux saincts. » Vous eussiez dict plus vray, langues fausses et foies, En disant : Ce mal vient de servir aux idoles: Parfaicts imitateurs des abusez payens.

Apaisez-vous le Ciel par si tristes moyens ? Vous deschirez encor et les noms et les vies Des inhumanitez et mesmes calomnies Que Romme la payenne infidelle, inventa. Lors que le fils de Dieu sa bannière y planta. Nous sommes des premiers images véritables : Imprudens, vous prenez des Nerons les vocables. Encontre ces chrestiens, tout s'esmeut par un bruict Qu'ils mangeoient les enfans , qu'ils s'assembloient la Pour tuer la chandelle et faire des meslanges [nuict D'inceste , d'adultère et de crimes estranges.

I. C'est-à-dire ils ne furent que les organes de Dieu. a. Chaînes d'or, bracelets.

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Ils voyoient tous les jours ces chrestiens accusez Ne cercher que l'horreur des grands feux embrasez, Et Ciprian (') disoit : a Les personnes charnelles Qui aiment leurs plaisirs cherchent-ilz des fins telles ? Comment pourroit la mort loger dans les désirs De ceux qui ont pour Dieu la chair et les plaisirs?» Jugez de quel crayon, de quelle couleur vive Nous portons dans le front l'Eglise primitive.

O bien heureux esprits, qui, en changeant de lieu, Changez la guerre en paix, et qui, aux yeux de Dieu, Souffrez, mourez pour tel de qui la recompense N'a le vouloir borné non plus que la puissance! Ce Dieu-là vous a veus et n'a aimé des cieux L'indicible plaisir, pour approcher ses yeux Et sa force de vous : cette constance extrême Qui vous a faict tuer l'enfer et la mort blesme, Qui a fait les petits résister aux plus grands, Qui a fait les bergers vainqueurs sur les tyrans. Vient de Dieu, qui, présent au milieu de vos fiâmes, Fit mespriser les corps pour délivrer les âmes. Aussi , en ces combats, ce grand chef souverain Commande de la voix et combat de sa main : Il marche au rang des siens; nu! champion en peine N'est sans la main de Dieu qui par la main le meine.

Quand Dieu eut tournoyé (2) la terre toute en feu Contre sa vérité, et après qu'il eut veu La souffrance des siens, au contraire il advise Ceux qui tiennent le lieu et le nom de l'Eglise Yvres de sang, de vin, qui, enflez au milieu Du monde et des malheurs, blasphèment contre Dieu; Presidans sur le fer, commandent à la guerre, Possedans les grandeurs, les honneurs de la terre, Portoient la croix en l'or et non pas en leurs cœurs, N'estoient persécutez, mais bien persécuteurs. Au conseil des tyrans ils eslevoient leurs crestes,

Saint Cyprien.

Fait le tour de la terre.

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Signoient et refusoient du peuple lesrequestes; Jugeoient et partageoient, en grondans comme chiens, Des pauvres de l'Eglise et les droicts et les biens. [Sel sans saveur, bois vend qui sans feu rend fumée, Nuage sans liqueur, abondance affamée.

Comme l'arbre enterré au dessus du nombril, Offusqué par sa graisse et par elle steril.] D'ailleurs, leurs fautes sont descouvertes et nues : Dieu les vid à travers leurs fueilles mal cousues, Se disans conseillers, desquels Tordre et le rang Ne permet de tuer et de juger au sang : Ceux-là changeans de nom et ne changeans d'office, Après soliciteurs, non juges des supplices, Furent trouvez sortans des jeux et des festins Ronfler aux seins enflés de leurs pasles putains.

Dieu voulut en veoir plus, mais de regret et d'ire Tout son sang escuma : il fuit, il se retire, Met ses mains au devant de ses yeux en courroux. Le Tout-Puissant ne peut resicier entre nous : Sa barbe et ses cheveux de fureur hérissèrent. Les sourcils de son front en rides s'enfoncèrent, Ses yeux changez en feu jeltèrent pleurs amers, Son sein enflé de vent vomissoit des esclairs.

Il se repentit donc d'avoir formé la terre : Tantost il prit au poing une masse de guerre. Une boeste de peste et de famine un vent; Il veut mesler la mer et l'air en un moment , Pour faire encor un coup, en une arche recloze, L'eslection des siens : il pense, il se propose Son alliance saincte : il veut garder sa foy A ceux qui n'en ont point, car ce n'est pas un roy Tel que les tyranneaux qui remparent leur vie De glaives, de poisons et de la perfidie. Il tient encor serrez les maux, les eaux, les feux. Et pour laisser combler le vice au vicieux Souffrit et n'aima pas, permit et ne fut cause Du reste de nos maux : puis d'une longue pause. Pensant profondement courba son chef dolent.

Les Tragiq ues.

Finit un dur penser d'un sanglot violent : Il croisa ses aeux bras, vers le Ciel les relève : Son cœur ne peut plus faire avec le monde trêve : Lors d'un pied dépité refrapant par sept fois La poudre, il fit venir quatre vents soubs les loix D'un chariot volant, puis sans ouvrir sa veùe Il sauta de la terre en l'obscur de la nuè : La terre se noircit d'espais aveuglement, Et le Ciel rayonna d'heureux contentement.

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