I . Nourrir
Les Fers. 215
La pesanteur des fers quand on les en délivre
Leur est quelque soûlas au changement de vivre ;
L'obscur de leurs prisons à ces désespérez
Faict désirer les feux dont ilz sont esclairez :
Mais si tu veux tirer la preuve de ces âmes,
Oste-les des couteaux, des cordeaux et des flames :
Laisse l'aize venir, change l'adversité
Au favorable temps de la prospérité ;
Mets-les à la fumée et au feu des batailles ,
Verse de leurs haineux à leurs pieds les entrailles ;
Qu'ilz manient du sang(') : enflame un peu leurs yeux
Du nom de conquerans ou de victorieux ;
Pousse les gouverneurs des villes et provinces ,
Jette dans leurs troupeaux l'excellence des princes ,
Qu'ils soient solliciteurs de l'honneur et du bien (2);
Meslons Testât des rois un peu avec le tien.
Le vent de la faveur passe sur ces courages ,
Que je les piove au gain et aux maquerelages ;
Qu'ils soient d^e mes prudens, et, pour le taire court ,
Je leur montre le ciel au mirouër de la court.
Puis après, tout soudain que ta face changée
Abandonne sans cœur la bande encouragée ,
Et lors , pour essayer ces haults et braves cœurs ,
Laisse-les chatouiller d'ongles de massacreurs ;
Laisse-les deschirer : ils auront leur fiance
En leurs princes puissans et non en ta puissance.
Des princes les meilleurs aux combats périront ,
Les autres au besoin, lasches, les trahiront.
Ils ne cognoistront plus ni la foy ni la grâce ,
Ains te blasphémeront , Eternel , en ta face :
Si tout ne réussit, j'ay encor un tison
Dedans mon arcenal , qui aura sa saison ;
C'est la guerre d'argent qu'après tout je prépare.
Quand le règne sera hors les mains d'un avare ,
1 . D'Aubigné confondant toujours l'i et le ;, peut-être fautil lire qu'ils mangent du sang.