VENGEANCES
uvre tes grands thresors , ouvre ton sanctuaire ,
^ly/l Ame de tout , soleil , qui aux astres esclairc ; ^^ Ouvre ton temple sainctàmoy, Seigneur, qui Ton sacré , ton secret enfumer de mes vœux : [veux Si je n'ay orne myrrhe à faire mon offrande, Je t'apporte du laict; ta douceur est si grande Que de mesme œil et cœur tu voix et tu reçois Des bergers le doux laict et la myrrhe des rois. Sur l'autel des chetifs ton feu pourra descendre, Pour y mettre le bois et l'holocauste en cendre, Tournant le dos aux grands, sans oreilles, sans yeux A leurs cris esclatans, à leurs dons précieux.
Or soient du ciel riant les beautez descouvertes, Et à l'humble craintif ces grand's portes ouvertes: Comme tu as promis, donne, en ces derniers ans, Songes à nos vieillards, visions aux enfans. Fay paroistre aux petis les choses inconues , Du vent de ton esprit trousse les noires nues , Ravis-nous de la terre au beau pourpris des cieux , Commençant de donner autre vie, autres yeux
A l'aveugle mortel; car sa masse mortelle Ne pourroit vivre et voir une lumière telle
Il fault esîre viellard , caduc , humilié , A demi-mort au monde , à luy mortifié, Que l'esprit recommence à retrouver sa vie, Sentant par tous endroicts sa maison desmolie . Que ce corps, ruyné de brèches en tous lieux , Laisse voler l'esprit dans le chemin des cieux, Quitter jeunesse et jeux, le monde et les mensonges, Le vent, la vanité, pour songer ces beaux songes. Or je suis un enfant, sans aage et sans raison, Ou ma raison se sent de sa neuve prison; Le mal bourgeonne en moy, en moy fleurit le vice, Un printemps de péchés, espineux de malice; Change-moy, refai-moy, exerce ta pitié, Rens-moy mort en ce monde, oste la mauvaistié Qui possède à son gré ma jeunesse première , Lors je songeray songe et verray ta lumière.
Puis il faut estre enfant pour voir des visions (1),. Naistre et renaistre après, net de polutions; Ne sçavoir qu'un sçavoir, se sçavoir sans science Pour consacrer à Dieu ses mains en innocence. Il faut cà ses yeux clairs estre net , pur et blanc. N'avoir tache d'orgueil, de rapine et de sang. Car nul n'héritera les hauts cieux désirables Que ceux-là qui seront à ces petis semblables. Sans fiel et sans venin; donc, qui sera-ce, 0 Dieu , Qui en des lieux si laids tiendra un si beau lieu ? Les enfans de ce siècle ont Sathan pour nourrice, On berce en leurs berceaux les enfans et le vice. Nos mères ont du vice avec nous accouché, Et en nous concevant ont conceu le péché.
Que si d'entre les morts, père, tu as envie De m'esveiller, il faut mettre à bas l'autre vie. Par la mort d'un exil, fay-moy revivre à toy,
I. D'Aubigné fait allusion à une vision qu'il eut à l'âge de six ans. Voy. ses Mémoires , p. 4.
Vengeances. 2.6ç
Séparé des meschans, separe-moy de moy :
D'un sainct enthousiasme appelle aux cieux mon ame,
Mets au lieu de ma langue une langue de flame.
Que je ne sois qu'organe à la céleste voix
Qui l'oreille et le cœur anime des François :
Qu'il n'y ait sourd rocher qui, entre les deux pôles,.
N'entende clairement magnifiques paroles
Du nom de Dieu; j'escrips à ce nom triumphant
Les songes d'un vieillard, les fureurs d'un enfant;
L'esprit de vérité despouille de mensonges
Ces fermes visions, ces véritables songes.
Que le haut ciel s'accorde en douces unissons
A la saincte fureur de mes vives chansons.
Quand Dieu frappe l'oreille, et l'oreille n'est preste
D'aller toucher au cœur, Dieu nous frappe la teste (') ::
Qui ne frémit au son des tonnerres grondans
Frémira quelque j.our d'un grincement de dents.
Ici le vain lecteur des-jà en l'air s'esgare, L'esprit mal préparé, fantastic, se prépare A voir quelques discours de monstres inventés,. Un spectre imaginé aux diverses clartez Qu'un nuage conçoit, quand un rayon le touche Du soleil cramoisi, qui bizarre se couche; Ou bien il cuide ici rassasier son cœur D'une vaine caballe; et ses esprits d'erreur Ici ne saouleront l'ignorance maligne :
Ainsi dict le Sauveur : Vous n'aurez point de signe,. Vous n'aurez de nouveau (friands de nouveauté) Que des abysmes creux , Jonas ressuscité ; Vous y serez trompez , la fraude profitable Au lieu du désiré donne le désirable.
Et comme il renvoya les scribes, amassez Pour voir des visions aux spectacles passez^ Ainsi les visions qui seront ici peintes Seront exemples vrais de noz histoires sainctes Le roolle des tyrans de l'Ancien-Testament,
!.. Voy. plus haut p. 27,. note 3..
Leur cruauté sans fin, leur infini tourment. Nous verrons deschirer, d'une couleur plus vive, Ceux qui ont deschiré l'Eglise primitive; Nous donnerons à Dieu la gloire de nos ans Où il n'a pas encor espargné les tyrans.
Puis une pause après, clairons de sa venue, Nous les ferons ouïr dans l'esclair de la nue.
Encor faut-il, Seigneur, ô Seigneur qui donnas Un courage sans peur à la peur de Jonas, Que le doigt qui esmeut cet endormi prophète Resveille en moy le bien qu'à demi je souhaitte , Le zelle qui me faict du fer de vérité Fascher avec Sathan , le fils de Vanité. J'ay fuy tant de fois, j'ay desrobé ma vie, Tant de fois j'ay suyvi la mort que j'ay fuye , J'ay fait un trou en terre et caché le talent ('), J'ay senti l'esguillon, le remors violent De mon ame blessée, et ouy la sentence Que dans moy contre moy chantoit ma conscience. Mon cœur vouloit veiller, je l'avois endormi; Mon esprit estoit bien de ce siècle ennemi. Mais, au lieu d'aller faire au combat son office, Satan le destournoit au grand chemin du vice : Je m'enfuyois de Dieu , mais il enfla la mer, M'abysma plusieurs fois sans du tout m'abysmer : J'ay veu des creux enfers la caverne profonde, J'ay esté balancé des orages du monde ; Aux tourbillons venteux des guerres et des cours, Insolent, j'ay usé ma jeunesse et mes jours: Je me suis pieu au fer, David m'est un exemple Que qui verse le sang ne bastit pas le temple; J'ay adoré les rois, servi la vanité, Estouffé dans mon sein le feu de vérité. J'ay esté par les miens précipité en l'onde,
I . Allusion à la parabole de l'Evangile S. Mathieu (ch. 2 j ) : Qui autemunum talentum acceperat, abiens fodit in terrain et abscondit pecuniam doniini sui.
Vengeances. 267
Le danger m'a sauvé en sa panse profonde ,
Un monstre de labeurs à ce coup m'a craché
Aux rives de la mer, tout souillé de péché.
[J'ay fait des cabinets sous espérances vertes,
Qui ont esté bien tôt mortes et descouvertes,
Quand le ver de l'envie a percé de douleurs
Le quicajon (1) séché , pour m'envoyer ailleurs.
Tousjours tels Semeis font aux Davids la guerre
Et sortent des vils creux d'une trop grasse terre ,
Pour, d'un air tout pourri, d'un gosier enragé
Infecter le plus pur, sauter sur l'affligé.]
Le doigt de Dieu me lève, et l'ame encore vive
M'anime à guerroyer la puante Ninive ,
Ninive qui n'aura sac ne gémissement.
Pour changer le grand Dieu qui n'a de changement.
Voicy l'Eglise encor en son enfance tendre, Satan ne faillit pas d'essayer à surprendre Ce berceau consacré; il livra mille assaux Et feit de sa jeunesse à l'enfant mille maux. Les anges la gardoient en ces peines estranges; Elle ne fut jamais sans que le camp des anges La conduisist par tout, soit lors que dessus l'eau L'arche d'eslection luy servit de berceau. Soit lors qu'elle espousa la race de Dieu saincte, Ou soit lors que de luy elle fuyoit enceinte Aux lieux inhabitez, aux efïroyans déserts. Chassée, et non vaincue, en despit des enfers. La mer la circuit (2); et son espoux luy donne La lune soubs les pieds, le soleil pour couronne.
O bien-heureux Abel, de qui premier au cœur Cette vierge esprouva sa première douleur : De Cain fugitif et d'Abel je veux dire Que le premier bourreau et le premier martyre. Le premier sang versé , on peut veoir en eux deux L'estat des agneaux doux, des loups outrecuideux ; En eux deux on peut voir (beau pourtrait de l'Eglise)