‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 206 sur 313 · La nourriture · texte numérisé non relu

La nourriture

2. La vision de Nabuchodonosor. — Voy. Daniel, ch. 4, versets 7 et suiv.

Tragiques. — I. 18

274 Les TRAGIQ.UES.

La terre large estoit en son ombre comprise,

Et fut ce pavillon de superbes rameaux

Des bestes le grand parc , le grand nid des oyseaux ;

Ce tronc est esbranché, ce monstre est mis à terre;

Ce qui logeoit dedans misérablement erre

Sans logis, sans retraitte : un roy victorieux ('),

De cent princes l'idole, enflammé, glorieux ,

Ne cognoissant plus rien digne de sa conqueste,

Levoit contre le ciel son orgueilleuse teste.

Dieu ne daigna lancer un des mortels esclats

De ses foudres volans, mais ploya contre-bas

Ce visage eslevé; ce triumphant visage

Perdit la forme d'homme et de l'homme l'usage.

Nos petits geanteaux, pour estre furieux (2),

Font un bizarre orgueil d'ongles et de cheveux,

Et Dieu sur cettuy-ci, pour une peine dure,

Mit les ongles crochuz et la grand chevelure.

Aprenez de luy, rois, princes et potentats.

Quelle peine a le ciel à briser vos estats.

Ce roy n'est donc plus roy, de prince il n'est plus prince ;

Un désert solitaire est toute sa province ;

De noble il n'est plus noble, et en un seul moment

L'homme des hommes roy n'est homme seulement;

Son palais est le souil (?) d'une puante boue ,

La fange est l'oreiller parfumé pour sa joue ;

Ses chantres, les crapaux, compagnons de son lict.

Qui de cris enrouez le tourmentent la nuict ;

Ses vaisseaux d'or ouvrez furent les ordes fentes

Des rochers serpenteux , son vin les eaux puantes ;

Les faisans , qu'on faisoit galopper de si loin ,

Furent les glans amers , la racine et le foin ;

Les orages du ciel roullent sur la peau nue ;

Il n'a daix , pavillon ni tente que la nue.

Les loups en ont pitié ; il est de leur troupeau ,

Et il envie en eux la durté de la peau.

1. Nabuchodonosor. — 2. Var. : Par vanité, par vœux. — 3. Bourbier, fange.

Vengeances. 27J

Au bois où , pour plaisir, il se mettoit en queste,

Pour se joiier au sang d'une innocente beste ,

Chasseur, il est chassé ; il fit fuir, il fuit;

Tel qu'il a poursuyvi maintenant le poursuit.

Il fut roy abruti , il n'est plus rien en somme :

Il n'est homme ne beste et crainct la beste et l'homme;

Son ame raisonnable irraisonnable fut.

Dieu refit ceste beste un roy quand il luy pleut.

Merveilleux jugement et merveilleuse grâce

De l'oster de son lieu , le remettre en sa place !

Le doigt qui escrivit, devant les yeux au fils(') De ce roy abesti, que Dieu avoit prefix (2) Ses vices et ses jours, sceut l'advenir escrire, Luy-mesme exécutant ce qu'il avoit peu dire.

0 tyrans, apprenez, voyez, résolvez-vous Que rien n'est difficile au céleste courroux ; Apprenez , abbatus , que le Dieu favorable Qui verse l'eslevé hausse le misérable; Qui faict fondre de l'air (3) d'un Cherub le pouvoir, De qui on sent le fer et la main sans la voir ; L'œil d'un Sennacherib voit la lame enflammée Qui faict en se jouant un hachis d'une armée ; Que c'est (4) celuy qui faict, par secrets jugemens, Vaincre Ester en mespris les favoris Amans ; Sur le seuil de la mort et de la boucherie , La chetive (!) receut le throne avec la vi^; L'autre(6), mignon d'un roy, tout à coup s'est trouvé Enlevé au gibet qu'il avoit eslevé.

Ainsi (7) le fol malin journellement appreste Pour la teste d'autruy ce qui frappe sa teste.

Ainsi le doigt de Dieu avoit couppé les doigts D'un Adonibesec (8), comme à septante rois

I. Balthasar, petit-fils de Nabuchodonosor. — 2. Fixé. }. Var. : Qui fait fondre en l'air.

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