C'est-à-dire : par la puissance de l'erreur
5. C'est-à-dire : Toi qui triomphes et domines par dessus eux, use de ton pouvoir.
Misères. 6i
Tant d'esprits abrutis poussez au desespoir
Qui renoncent leur Dieu; di que, par tes menées,
Tu as peuplé l'Enfer de légions damnées.
De telles voix, sans plus, tu pourras esmouvoir,
Emploier, arrester tout l'infernal pouvoir;
Il ne faut plus de soin, de labeur, de despence,
A cercher les sçavans en la noire science ;
Vous garderez les biens, les estats, les honneurs ,
Pour d'Italie avoir les fins empoisonneurs.
Pour nourrir, emploier cette subtile bande.
Bien mieux entretenue, et plus riche et plus grande,
Que celle du conseil: car nous ne voulons point
Que conseillers subtils, qui renversent à point
En discords les accords; que les traistres qui vendent
A peu de pris leur foi ; ceux-là qui mieux entendent
A donner aux mechans les purs commandements.
En se servant des bons tromper leurs instruments.
La foi par tant de fois et la paix violée Couvroit les noirs desseins de la France affolée Sous les traittez d'accord; avant le pourparler De la paix on sçavoit le moien de troubler; Cela nous fut dépeint par les feux et la cendre, Que le mal-heur venu seul nous a piî apprendre. Les feux , di-je , celez dessous le pesant corps D'une souche amortie, et qui n'aiant dehors Poussé par millions tousjours ses estincelles, Sous la cendre trompeuse a ses fiâmes nouvelles. La traistresse Pandore apporta nos mal-heurs , Peignant sur son champ noir l'énigme de nos pleurs ; Marquant pour se mocquer, sur ses tapisseries, Les moyens de ravir et nos biens et nos vies ; Mesme escrivant autour du tison de son cœur Qu'après la flame esteinte encore vit l'ardeur.
Tel fut l'autre moien de nos rudes misères, L'Achitophel bandant les fils contre les pères ; Tel fut cett' autre peste , et l'autre mal-heureux. Perpétuel horreur à nos tristes neveux ,
62 Les Tragiqjjes.
Ce cardinal sanglant(i), couleur à point suivie-
Des désirs, des effects, et pareill' à sa vie,
Il fut rouge de sang de ceux qui, au cercueil
Furent hors d'aage mis, tuez par son conseil;;
Et puis le cramoisi encores nous avise
Qu'il a dedans son sang trempé sa paillardise,
Quand en mesme subject se ht le monstrueux
Adultère, paillard, bougre et incestueux;
Il est exterminé : sa mort espouventable
Fut des esprits noircis une guerre admirable.
Le hault ciel s'obscurcit, cent mille tremblements
Confondirent la terre et les trois éléments (2).
De celuy qui troubloit quand il estoit en vie ,
La France et l'univers, l'ame rouge ravie
En mille tourbillons, mille vents, mille nœuds,
Mille foudres ferrez, mill' esclairs, mille feux.
Le pompeux appareil de cette ame si saincte
Fit des mocqueurs de Dieu trembler l'ame contrainte.
Or, n'estant despouillé de toutes passions.
De ses conseils secrets et de ses actions,
Ne pouvant oublier sa compaigne fidelle,
Vomissant son démon, il eut mémoire d'elle,
Et finit d'un à Dieu entre les deux amants,
La moitié du conseil et non de nos tourments.
Prince(;), choisi de Dieu, qui sous ta belle-mère Savourois l'aconit et la ciguë amère.
Ta voix a tesmoigné qu'au poinct que cet esprit S'enfuioit en son lieu, tu vis saillir du lict Cette royne en frayeur, qui te monstroit la place
1. Charles de Guise, cardinal de Lorraine. Au sujet d'une violente satire dirigée contre lui et intitulée : Le tygre, on peut consulter Régnier de la Planche, De l'estat de France, édit. du Panthéon , p. 512.
2. Voyez , sur la tempête qui sévit dans presque toute la France le jour de la mort du cardinal, le Journal de l'Estoile, à la date du 26 décembre 1574.
J. Henri IV.
Misères,
Où le cardinal mort l'acostoit face à face ,.
Pour prendre son congé; elle bouschoit ses yeuX;.
Et sa frayeur te fit hérisser les cheveux.
Tels mal heureux cerveaux ont esté les amorces , Les flambeaux, boute-feux et les fatales torches, Par qui les haults chasteaux jusqu'en terre razez, Les temples, hospitaux, pillez et embrazez, Les collèges, destruictz par la main ennemie Des citoiens esmeus , monstrent l'anatomie De nostre honneur ancien (comme l'on juge aux os La grandeur des géants aux sepulchres enclos). Par eux on vid les loix sous les pieds trepignées; Par eux la populace à bandes mutinées Trempa dedans le sang des vieillards les cousteaux, Estrangla les enfans liez en leurs berceaux, Et la mort ne conneut ni le sexe ni l'aage; Par eux est perpétré le monstrueux carnage Qui , de quinze ans entiers aiant faict les moissons Des François, glene(i) encor le reste en. cent façons.
Car, quand la frenaisie et fièvre generalle A senti quelque paix, dilucide(2) intervalle, Nos savans apprentifs du faux Machiavel Ont parmi nous semé la peste du duel.
Les grands ensorcelez par subtiles querelles Ont rempli leurs esprits de haines mutuelles, Leur courage employé à leur dissention Les faict serfs de mestier, grands de profession. Les nobles ont choqué à testes contre testes; Par eux les princes ont vers eux payé leurs debtes; Un chacun, estourdi, a porté au fourreau Dequoi estre de soi et d'autrui le bourreau. Et, de peur qu'en la paix, la féconde noblesse De son nombre s'enflant ne refrène et ne blesse La tyrannie un jour qu'ignorante elle suit, Misérable support du joug qui la destruit. Le Prince en son repas par louanges et blasmes