‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 62 sur 313 · Troupe · texte numérisé non relu

Troupe

Ne tyrannisons point d'envie nostre vie , Lors nui n'exercera dessus nous tyrannie; Ostons les vains soucis ; nostre dernier souci Soit de parler à Dieu en nous plaignant ainsi :

« Tu vois, juste vengeur, les fléaux de ton Eglise, Qui , par eux mise en cendre et en masure mise , A , contre tout espoir, son espérance en toy, Pour son retranchement, le rempart de la ioy.

« Tes ennemis et nous sommes égaux en vice , Si , juge , tu te sieds en ton lict de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfans ou d'ennemis , Et ce choix est celuy que ta grâce y a mis.

« Si tu leur fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes Si tu nous fais du mal , il nous vient de nous-mesmes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ; Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous.

« Cette bande meurtrière à boire nous convie. Le vin de ton courroux boiront-ils pour la lie.? Ces verges qui sur nous s'esgayent, comm' au jeu, Sales de nostre sang, vont-elles pas au feu ?

« Chastie en ta douceur, punis en ta furie L'escapade aux aigneaux, des loups la boucherie; Distingue pour les deux (comme tu l'as promis) La verge à tes enfans, la barre aux ennemis.

(c Veux-tu long-temps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemi.'' N'es-tu seigneur du monde, Toy, Seigneur, qui abbas, qui blesses, qui guéris, Qui donnes vie et mort, qui tue et qui nourris.?

« Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand' merveilles; Quand tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles? Leurs mains ne servent plus qu'à nous persécuter; Ils ont tout pour Satan , et rien pour te porter.

« Sion ne reçoit d'eux que refus et rudesses. Mais Babel les rançonne et pille leurs richesses; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Monstrent l'or aux enfers et les neiges aux cieux.

Les temples du paycn, du Turc, de l'idolâtre,

Misères 71

Haussent dedans le ciel et le marbre et l'albastre,

Et Dieu seul , au désert pauvrement hébergé,

A basti tout le monde et n'y est pas logé! [délies;

« Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hiron- On dresse quelque fuye(') aux simples colombelles; Tout est mis à l'abri par le soin des mortels. Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni autels.

« Tu as tout l'univers , où ta gloire on contemple, Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple Où te chassera l'homme, ô Dieu victorieux? Tu possèdes le ciel et les cieux des haults cieux!

«Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche, Un temple de l'estable, un autel de la crèche; Eux, du temple une estable aux asnes arrogants, De la saincte maison la caverne aux brigands.

f( Les premiers des chrestiens prioient aux cimetières : Nous avons faict ouïr au tombeau nos prières, Faict sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annoncé la vie au logis de la mort.

a Tu peux faire conter ta louange à la pierre ; Mais n'as-tu pas tousjours ton marchepied en terre ? Ne veux-tu plus avoir d'autres temples sacrez Qu'un blanchissant amas d'os de morts massacrez (2).?

« Les morts te louront-ils ? Tes faicts grands et terri- Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles? [blés N'aurons-nous entre nous que visages terreux, Murmurans ta louange aux secrets de nos creux?

«En ces lieux caverneux tes chères assemblées. Des ombres de la mort incessamment troublées, Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux Et ton renom voiler des terres dans les cieux ?

«Quoi ! serons-nous muets, serons-noussans oreilles, Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles?

1 . Fuie, petit colombier. Du latin fuga , pris dans le sen de refuge. Voy. Ducange.

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