PRINCES
e veux, à coups de traits de la vive lumière, ^ Crever l'enflé Pithon au creux de sa tasnière ; J ^^Je veux ouvrir au vent l'Averne vicieux, „ ^1 Qui d'air empoisonné face noircir les cieux; Percer de ces infects les pestes et les roignes(i), Ouvrir les fonds hideux, les horribles charongnes Des sepulchres blanchis. Ceux qui verront ceci , En bouchant les nazeaux, fronceront le sourci. Vous qui avez donné ce subject à ma plume, Vous-mesmes qui avez porté sur mon enclume Ce foudre rougissant acéré de fureur.
Lisez-le , vous aurez horreur de votre horreur! Non pas que j'aie espoir qu'une pudique honte Vos pasles fronts de chien honteusement surmonte; La honte se perdit , vostre cœur fut taché De la pasle impudence , en aimant le péché!
I. Rognes. — Malgré les licences que se donnoient les poètes du XVIe siècle et malgré la différence d'orthographe, on peut conclure de ce que d'Aubigné faisoit rimer ensemble roignes et charongnes que ces deux mots se prononçoient alors comme aujourd'hui.
70 Les Tragiqjjes.
Car vous donnez tel lustre à vos noires ordures Qu'en fascinant vos yeux elles vous semblent pures. J'en ai rougi pour vous, quand l'acier de mes vers Burinoit vostre histoire aux yeux de l'univers : Subject , stylle inconnu , combien de fois fermée Ai-je à la Vérité la lumière allumée?
[Vérité de laquelle et l'honneur et le droit, Conu , loué de tous, meurt de faim et de froid ; Vérité qui , ayant son throne sur les nues , N'a couvert que le ciel et traîne par les rues.] Lasche jusques ici, je n'avois entrepris D'attaquer les grandeurs , craignant d'estre surpris Sur l'ambiguité d'une glose estrangère , Ou de peur d'encourir d'une cause légère Le courroux très-pesant des princes irritez. Celuy-là se repcnt qui dit leurs veritez ! Celui qui en dit bien trahit sa conscience. Ainsi, en mesurant leur ame à leur puissance, Aimant mieux leur estât que ma vie à l'envers, Je n'avois jamais faict babiller à mes vers Que les folles ardeurs d'une prompte jeunesse; Hardi, d'un nouveau cœur, maintenant je m'adresse A ce géant morgueur, par qui chacun trompé Souffre à ses pieds languir tout le monde usurpé. Le fardeau, l'entreprise, est rude pour m'abbattre, Mais le doigt du grand Dieu me pousse à le combattre.
Je vol ce que je veux, et non ce que je puis; Je voi mon entreprise, et non ce que je suis. Preste-moi, Venté, ta pastorale fronde, Que j'enfonce dedans la pierre la plus ronde Que je pourrai choisir, et que ce caillou rond Du vice-Goliath s'cnchasse dans le front.
L'ennemi mourra donc, puisque la peur est morte. Le temps a creij(i) le mal; je viens en cette sorte, Croissant avec le temps de style, de fureur, D'aage, de volonté, d'entreprise et de cœur.
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Et d'autant que le monde est roide en sa malice Je deviens roide aussi pour guerroier le vice.
Cà, mes vers bien-aimez , ne sciez plus de ceux Qui, les mains dans le sein, tracassent, paresseux, Les stériles discours dont la vaine mémoire Se noyé dans l'oubli, en ne pensant que boire (')•
Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez , Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage, Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage, Je lui respons: Ami , ces mots que tu reprens Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens; Les flateurs de l'Amour ne chantent que leurs vices, Que vocables choisis à prendre les délices, Que miel , que ris, que jeux, amours et passe-temps. Une heureuse follie à consommer son temps. Quand j'estois fol heureux (si cet heur est folie , De rire aiant sur soi sa maison démolie; Si c'est heur d'appliquer son fol entendement Au doux, laissant l'utile estre sans sentiment, Lépreux de la cervelle , et rire des misères Qui accablent le col du païs et des frères) , Je fleurissois comm' eux de ces mesmes propos. Quand par l'oisiveté je perdois le repos. Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style (2). Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile. Non, il n'est plus permis sa veine desguiser; La main peut s'endormir, non l'ame reposer. Et voir en mesme temps nostre mère hardie, Sur ses costez jouer si dure tragédie.
Proche à sa catastrophe , où tant d'actes passez Me font frapper des mains et dire : «C'est assez I» Mais où se trouvera qui à langue declose. Qui à fer esmoulu , à front descouvert , ose Venir aux mains , toucher, faire sentir aux grands
I. Vax. : en ne pensant qu'y boire. — 2. La même idée se retrouve dans le premier des ïambes de M. A. Barbier.
78 Les Tragiq ues.
Combien ils sont petits et foibles et sanglants ! Des ordures des grands le poète se rend sale Quand il peint en Cœsar un ord(i) Sardanapale, Quand un traistre Sinon pour sage est estimé, Desguisant un Néron en Trajan bien-aimé; Quand d'eux une Thaïs (2) une Lucrèce est dite, Quand ils nomment Achill' un infâme Thersite ; Quand, par un fat sçavoir, ils ont tant combatu Que, souldoyez du vice, ils chassent la vertu. Ceux de qui les esprits sont enrichis de grâces (5) De l'Esprit éternel, qui ont k pleines tasses Beu du nectar des cieux (ainsi que le vaisseau (4) D'un bois qui en poison change la plus douce eau). Ces vaisseaux venimeux de ces liqueurs si belles Font l'aconite noir et les poisons mortelles.
Flateurs, je vous en veux ; je commence par vous A desploier les traicts de mon juste courroux : Serpents qui, retirez de mortelles froidures, Tirez de pauvreté, eslevez des ordures Dans le sein des plus grands, ne sentez leur chaleur Plus tost(s) que vous picquez de venin sans douleur Celui qui vous nourrit, celui qui vous appuie. Vipereaux, vous tuez qui vous donne la vie. Princes, ne prestez pas le costé aux flateurs C^) :