INTRODUCTION. XIX
latif, ne permirent pas même aux propositions de réforme de se faire jour. M. d'Argout et M. Thiers firent en vain quelques efforts pour adoucir les tarifs. En 1834, M. Duchâtel alla plus loin ; il fit ouvrir une enquête sur toutes les prohibitions. Rouen répondit qu'entre la prohibition et la liberté illimitée il n'y avait pas d'intermédiaire possible ; Roubaix : « Au Roi que nous aimons nous payons sans murmure d'assez lourds impôts; nous ne refusons pas nos fils à la patrie ; nos moyens de travail, respectez-les. » Lyon : « Souvenez-vous qu'un salaire abaissé a deux fois soulevé Lyon. » C'était assez dire au pouvoir que tant que le droit de faire des lois n'appartiendrait qu'à des propriétaires et à des manufacturiers riches, il n'y avait pas à entreprendre de toucher aux douanes. De temps en temps le gouvernement fit bien accepter quelques modifications des tarifs, mais aucune n'avait une grande valeur et n'attestait une foi profonde dans les principes. Evidemment il ne pouvait être question de traités de commerce en un pareil moment; ou s'il s'en concluait, ce ne pouvait être que pour des concessions insignifiantes , et encore, quand on négocia des conventions avec la Belgique et la Sardaigne, eut-on bien de la peine à les faire accepter des chambres.
Cependant, s'il eût osé, le gouvernement aurait réussi, car il lui était permis de chercher un point d'appui dans l'opinion publique qu'éclairaient d'une lumière chaque jour plus vive les écrits des économistes. L'un d'eux, Léon Faucher, avait tracé, dès 1837, le plan d'une union douanière qui devait comprendre la France, la Belgique, la Suisse et l'Espagne, mais, pour avoir de l'audace à propos des questions commerciales, il aurait fallu oser en tout, et d'abord reconstruire l'édifice électoral. C'est à quoi l'on ne voit pas qu'ait sérieusement songé aucun des ministres de Louis-Philippe. L'exemple de l'Angleterre, de cette Angleterre alors si estimée et imitée si volontiers, ne fut pas plus puissant que les raisonnements de nos écrivains. De Tannée 1841, où fut fondé le Journal des Économistes, datera pourtant le mouvement qui, à la fin, a tout emporté. La propagande, si intelligente, si vive, si passionnée de Bastiat devait, en 1840, devenir l'une de ses meilleures chances de succès. A mesure que 1 agitation libérale s'organisait, la résistance inquiète
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s'exaspérait. Lorsque fut créée l'Association pour la Liberté des échanges, le comité pour la défense du travail national lui rendit guerre pour guerre; et, dans la crainte de la voir agir, la coalition des intérêts matériels osa enfin menacer la monarchie constitutionnelle d'armer contre elle le bras du prolétaire.
Si une république sérieuse se fût établie en France après la chute du trône de Louis-Philippe, il est permis de penser que les réformes commerciales auraient fait partie de son programme. L'un des plus habiles défenseurs de la liberté des échanges, Bastiat, était un républicain sincère, et son influence eût pu devenir grande. Mais la plus grande partie des hommes qui entrèrent alors dans la vie politique n'avaient qu'une instruction superficielle, et systématiquement tenaient à respecter les traditions de la première République, qui n'avait pas eu le loisir de pratiquer la libellé et dont il ne fallait pas prendre les nécessités pour des principes. Ceux même que le sentiment démocratique avait le plus profondément pénétrés et qui songeaient à se servir de la nouvelle forme de gouvernement pour améliorer la situation des classes populaires, se défiaient également de l'école économique qui alors n'avait pas encore recruté de nombreux adhérents dans les rangs de la démocratie proprement dite, mais qui alors, comme aujourd'hui, et comme elle le fera toujours, enseignait que ce n'est pas à l'État, que c'est à l'énergie individuelle des citoyens qu'il faut demander le bonheur public.
La science avait donc contre elle une partie des républicains qui voulaient copier la Convention, et une autre partie qui cherchaient la régénération de la société par l'État; mais elle avait surtout à combattre la réaction que les désordres de la rue rendirent forte dès les premiers mois de la période républicaine, et qui, après avoir vu s'écrouler la monarchie sous les coups des réformateurs, n'admettait plus qu'on fit la moindre expérience en quoi que ce fût. Lorsqu'un représentant, M. Sainte-Beuve, proposa tout à coup d'abolir les prohibitions, de dégrever entièrement les substances alimentaires et les matières premières et de ne protéger les manufactures que par des droits de 10 à 80 7o> les économistes eux-mêmes reconnurent que la proposition était intempestive. Elle Tut écartée après avoir été combat-