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La maison de Chalon, qui a joué un rôle considérable dans l'histoire de la Franche-Comté, a pratiqué cette politique avec méthode. Nous avons signalé ses associations avec l’abbaye de Saint-Claude pour le défrichement des Joux. Elle conclut, en septembre 1286, un traité de pariage avec l’abbaye de Balerne pour les terres de cette abbaye dont elle forma la seigneurie de Châtelneuf; ce traité lui assura la possession de la moyenne montagne (1) Une association avec l’abbaye de Bonlieu lui permit l'édification de la forteresse de l’Aigle (2) D’autres conventions du même genre intervinrent encore avec l’abbaye de Sainte-Marie, l’abbaye de Joailles (3), etc. C’est principalement par ses traités de pariage qu'elle réussit à se constituer un domaine d’un seul tenant équivalant à peu près au département du Jura actuel (4).
Fréquemment, par ces associations, les hauts seigneurs poursuivent des visées politiques, surtout militaires. On y voit figurer la clause leur permettant de jouir d’une forteresse. Ainsi, en 1279, Ferry, duc de Lorraine, désirant faire une ville forte du lieu de Raon-l’Etape, passe un traité de pariage avec l’abbé de Moyen-Montier pour les hauteurs dominant cette ville (5). Nous avons mis ce curactère en relief à propos des pariages pour fondations de bastides.
Pour la réalisation de ces visées politiques, le pariage a le grand avantage d’être un instrument très souple. Il ne nécessite pas une acquisition entière de fief, toujours onéreuse et souvent impossible à obtenir. Non seulement, le titulaire de la seigneurie n’est pas dépossédé, mais souvent l'association d’un haut seigneur améliore sa situation, par la protection qu’elle lui assure, les compensations qu’elle lui apporte, la valorisation de son bien qui en résulte. L'introduction du haut seigneur
se fait d'une façon discrète sans rien déranger à l’ordre établi (6).
(1) Czerc : Histoire de Franche-Comté, p. 466, note 2.
(2) Benorr, Il, 19.
(3) CLerc, p. 485 et note 8.
(4) Crerc, p. 484.
(5) Carmer : Histoire de Lorraine, II, p. 326. — Texte inédits des Vosges, I, p. 66 s.
(6) Vurrry : Nouvelles Etudes, I, p. 34. « Ce fut un procédé efficace
par lequel le pouvoir royal s’insinua dans un grand nombre de fiefs sans les supprimer, »
: Documents
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L'extrême souplesse que peuvent revêtir ces associations explique le rôle important et trop peu remarqué qu'a joué le pariage comme instrument de pénétration. C’est le procédé qu'a souvent employé la royauté pour s’introduire jusque dans les fiefs les plus lointains, s’y créer des points d'appui administratifs et militaires et faire rayonner de là son influence. Quelques exemples mettront ce rôle en valeur.
En 1226, Louis VIII, à la tête des Croisés, est arrêté devant Avignon qu'il est obligé d’emporter par siège. C’est une ville indépendante commandant une position importante qu'il est nécessaire de surveiller. L'abbaye bénédictine de Saint-André possède près de là un domaine important. Elle accepte la conclusion d’un pariage; moyennant une redevance annuelle de 40 livres, eile permet au roi d'élever une forteresse à Saint- André, dy percevoir la moitié des produits de justice, et dy recevoir le serment de fidélité des habitants (7).
Ce pariage dut toutefois être annulé dans des circonstances réstées inconnues, car nous voyons en 1290, Philippe IV mander à son sénéchal de Beaucaire qu'ayant besoin d'obtenir le château possédé par les religieux en face d'Avignon, il leur en proposât l'échange ou la mise en société (8). Les négociations aboutirent (11 juillet 1292) à une nouvelle association sur des bases plus larges que le pariage de 1226. Outre la mise en commun du château et du village de Saint-André, le traité donnait au roï le droit de bâtir une deuxième ïorteresse. Ce fut l’origine de Villeneuve-lès-Avignon (9).
A la fin du xx siècle, commence l'élan de la royauté vers les régions de l'Est qui vont constituer un champ de luttes avec l'Empire (10) Une occasion merveilleuse s'offre pour elle dy prendre pied. À quelques lieues de Verdun, le chapitre collégial de Montfaucon en Argonne possède un petit territoire qu'il défend péniblement contre les empiétements du
(7) Voir Penr-Duraurs : Etudes sur le règne de Louis VIII, Paris, 1894, p. 311, et n°S 412-413-4$4. — Viorcer : Institutions, II, p. 172. — CouLonpres : Louis VIII à Saint-André, dans Mémoires de l’Académie du Gard, 1816, p. 333 s. Texte Courownres, p. 858. H. L., VIII, c. 857. — Teuzer, Il, p. 92.
(8) Ménarp, I, instr., p. 114. « Mandamus vobis quatinus cum abbate dicti monasterii diligenter tractetis si per excambium dictum castrum habere possemus vel si societatem nobiscum inire veilet ».
(9) Mévar», I, p. 391 (analyse). T. instr., p. 114 s.
(10) Lonenon : Unité, p. 159.
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comte Thiébaut de Bar. En 1273, il dépêche lui-même deux de ses membres pour solliciter la protection du roi et lui offrir un pariage (11) L'acte est conclu. Il ne s'agissait que d'un petit territoire, mais d’une importance stratégique considérable et l'exemple était grave. Une enquête faite en 1288 sur l’ordre de Rodolphe de Habsbourg mentionna Montfaucon comme l’un des points où s'était exercée l'influence française au détriment de l'Empire (12).
Sous les fils de Philippe IV, l'attaque des terres d'Empire a pour objectif particulier une province du Sud-Est, le Dauphiné. Le prince qui y règne, Humbert II, est connu par ses extravagances; on prévoit possible l’acquisition de cette province par un mode quelconque. En attendant, il est nécessaire de se constituer à proximité un point d'appui.
Le haut domaine de la ville de Vienne ainsi que le faubourg de Sainte-Colombe, de l’autre côté du Rhône, appartiennent aux archevêques, souvent d'ailleurs en difficultés avec les Dauphins. Le plan de la royauté est donc d'obtenir d’un archevéque favorable une association sinon pour Vienne, tout au moins pour Sainte-Colombe.
Charles IV, le premier, engage des négociations (13) En 1332, Philippe VI les reprend et on aboutit le 17 août à la signature d’une convention. Sous le couvert d’un prétexte de bien publie, la nécessité de purger le pays des brigands, larchevêque associait le roi au domaine de Sainte-Colombe. Les parties convenaient d'y établir une ville neuve avec foires et marchés.
Les gens du roi mirent immédiatement à profit la convention pour bâtir une grosse tour sur la rive du Rhône. Le Dauphin s'écria en vain que le pouvoir royal étendait dangereusement ses ailes (14).
(11) Voir Viorrer : Institutions, Il, 172, note 5. — Ch. Armonp», p. 40-45. — Crouer, IL, p. 486. — Texte J. 397, n° 7, publié par A. Giry, p. 109. « Ob custodiam ecclesie nostre prefate et nostram et terre nostre.. excellentissimum dominum nostrum Ph. Dei gratia Francorum regem associamus in medietatem omnium possessionum et jurium et justiciarum nostrarum... in villis de Montefalconis de Chessergues, de one, etc. ». !
12) V. Haver : La frontière de l’Empire en Argonne t. CL. 1881, p. 388 s. ë FRERE
(13) Rae 1°. oi
(14) Sur le pariage de Sainte-Colombe, voir P. Fournre ; -
— Texte aux he de lIsère, G 6. | à à
SECTION II
La formation des puissances féodales.
Ces observations permettent de comprendre le rôle important qu'ont joué les pariages dans l’œuvre de formation des grandes puissances féodales.
Il est facile de l’apprécier en examinant par exemple l’extension de la puissance champenoise. Sur dix-huit châtellenies acquises depuis l'avènement d'Henri Ier jusqu'à la réunion à la France, six provenaient de pariages (15) Leurs revenus constituaient une part importante dans les finances champenoises. Ce fut par des pariages aussi bien que par des inféodations que les comtes de Champagne mirent sous leur dépendance quantité de terres dans la Haute-Champagne, la Lorraine et le Bassigny (16). Le pariage avec l’abbaye de Luxeuil porta leur influence jusque dans les Vosges. Le domaine ainsi acquis constitua comme une annexe du comté de Champagne. On employait pour le désigner l’expression de « conventus Lexoviensis in Campania » (17).
C’est surtout entre les mains de la dynastie capétienne que le pariage a été un instrument puissant de reconstitution territoriale. Par les concessions de droits, les chartes d'immunité, le domaine royal avait été réduit à peu de chose. Pour que la royauté reprit force, il lui fallait reprendre contact avec la terre, avec la puissance domaniale (18). Sous les rois de la troisième race, le domaine royal a été largement reconstitué par les traités de pariage (19).
Dès Louis VI, on voit apparaître cette tendance. Ce sont de petites associations avec les chanoines de Sainte-Euverte, les abbayes de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Pierre-des-Fossés, pour l'exploitation commune de certaines terres et l’établissement d'hostises (20).
(15) D’après p’Arsois de Jub., IV, tableau, p. 916-917.
(16) Boxvazor : Charte, p. 10.
(17) Lonenon : Documents, II, Introduction, p. XXII.
(18) « Au service des anciens rois le domaine fut linstrument nécessaire de la prépondérance politique ». Docnon, p. 29.
(19) LancLois, p. 179. ; (20) Voir Lucname : Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de son
règne, Paris, 1890, nos 355, p. 163 ; 403, p. 187; 457, p. 213 ; 492, p. 227; 572, p. 261 ; 597, p. 270.
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Sous Louis VII et Philippe IL, les traités de pariage se multiplient. Nous en avons étudié plusieurs en traitant de la garde ou des fondations de villes neuves (21) La royauté sut admirablement tirer parti des besoins de sécurité des églises et du mouvement d’'émancipation dont la France était le théâire depuis le début du xrre siècle (22).
Les acquisitions ainsi faites accrurent notablement son domaine. Si nous prenons la liste des prévôtés royales donnée par Brussel (23) nous y voyons figurer nombre de prévôtés à la suite de pariages : ainsi Wasquemoulin, Aubigny, Dixmont, Chesy, Flagi, Cencoins, Prissé, Saint-Gengoul, Couches, etc.
Ces traités amenaient souvent sous son influence des localilés relativement éloignées, sortes d’avant-postes royaux destinés à faciliter plus tard la pénétration du pays tout entier. Par Saint-Pierre-le-Moutier, Cencoins, Cusset, Escurolles, Paluel, la royauté s’étendit vers le Berry, le Bourbonnais et l'Auvergne (24). Les pariages de Saint-Gengoul avec l’abbaye de Cluny, de Verzé et Prissé avec l’évêque de Mâcon facilitèrent et préparèrent l’annexion du Mûâconnais à la couronne (25) Le pariage de Couches dut sérieusement gêner les ducs de Bourgogne, car nous les voyons à deux reprises en demander la cession. La multiplication des pariages royaux dans la région de Sens constituait un tel péril pour l'influence champenoise que nous voyons, en 1207, Philippe II s'engager envers la comtesse Blanche, moyennant paiement d'une somme de mille
livres parisis, à ne plus contracter aucune convention de ce
(21) Il y eut beaucoup d’autres traités, intervenus pour régler des droits communs ou mettre fin à des contestations. Ainsi Philippe Il s’associe avec le chapitre Sainte-Croix d'Orléans pour le Bourg-Neuf (Teurer, I, n° 901, p. 342), avec Pierre de Châtres pour la voirie de Châtres sous Montlhéry (K 27, n° 29. Deursce, Catalogue n° 1197). Cette association fut étendue plus tard à toute la justice de Châtres (Beuenor, L, p. 745, n° 1417, et p. 192, n° 1464). Ou bien la royauté, voulant pénétrer dans une région, y acquiert moyennant compensation la moitié indivise de certaines seigneuries. En 1182-83, Geoffroy de Concressaut associe Philippe II dans la propriété de son château de Concressaut, contre un paiement de mille livres et une redevance annuelle de quarante. (DeLise, Catalogue n° 65. — Raynar, Histoire de Berry, IL, 551. — Drrasorps, p. 93, n° 71). En 1187-88, il lassocie de même dans ses biens à Aubigny (Dsrasorpe, p. 261, n° 217}.
(22) Cf. Lavisse et RamsauDp : Histcire Générale, II, p. 361 et 372.
(23) Brussez, I, p. 440 et s.
(24) Prou, p. 269.
(25) Lucname : Histoire.., II, p. 198.
genre dans une région déterminée entre Dixmont et Malay-le- Roi, de là à Fontaines et jusqu'à Voisines et Thorigny. Le roi rétractait l'association qu'il venait de conclure avec le chapitre de Sens pour Thorigny (26).
Avec Louis VIII la royauté pénètre en terre d'Empire par le pariage de Saint-André d'Avignon.
Louis IX continue cette politique. Ainsi en juillet 1234, le prieur et le couvent de la Charité l’associent à leurs granges près de Thorigny et à plusieurs villages (27 En 1246, le chapitre de Saint-Front, pour obtenir sa protection contre les comtes de Périgord, lui cède la moitié de sa seigneurie (28).
Ea mars 1269, pareille association avec l’abbaye de Saint-Jean de Sens pour la terre de Dollot (29, Des actes semblables interviennent avec les religieux de Montpeyroux, seigneurs de Puy-Guillaume (30), avec la dame de Jonchères (31), avec les sieurs de l'Espinate et le pricuré de Marcilly (32).
Le pariage de l’abbaye de Pamiers avec les comtes de Foix avait été rompu lors de la guerre des Albigeois. I1 fut alors attribué à Simon de Montfort, puis Amaury et Louis VIIL Repris par les comtes de Foix, il ne cessait d’être l’objet de sanglants conflits. Bernard de Saisset, dès son avènement à la . dignité abbatiale, se tourna vers le roi de France et, en 1269, il l’associa à la seigneurie de la ville (33) Ce pariage dura jusqu'en 1285 où il fut de nouveau et définitivement rendu aux comtes (34).
Enfin, sous le même règne, l'influence royale faillit pénétrer
(26) V.: Derise, Catalogue n° 1055 ; — Quanrin, III, n° 62; — Prou, p. 5388, pièce n° XVI : « Concessimus quod nos non poterimus aliquam novam villam facere, neque societatem alicujus capere infra hos terminos, scilicet. Volumus quod carta illa quam canonici Senonenses a nobis habuerunt super societatem de Thoreniaco nullius de cetero valoris sit aut momenti ».
(27) J. 397, n° 6. — Teurer, II, n° 2318. — Quanrin, III, n° 418.
(28) J. 295, n° 19. — Teurer, II, n° 3461.
(29) Quanrin, III, n° 646, p. 319.
(30) Rivière, I, p. 493, note 5.
(31) BeucnotT, 1, p. 838 — Derisce : Restitution, n° 63, p. 320.
(32) Deuisre, 1bid., n° 167, p. 328.
(33) V.: E. pe Rozière, p. 7-11; — J. 336, n° 5; — Teurer, IV,
n° 5534, p. 357; — Gallia, XIII, instr., p. 96. (34) E. pe Rozière, p. 12.