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LE PHOSPHORE BLANC

Sur la première question, le mémoire préparé en 1903‘ exposait les faits et arguments qui suivent.

L'emploi du phosphore blanc cause, chez les ouvriers, une maladie des os appelée nécrose, qui se manifeste généralement par la chute des dents et la carie du maxillaire inférieur, et qui rend extrêmement fragile le reste du squelette.

C'est en 1845 que le docteur Lorinser, de Vienne, établit que cette maladie, connue depuis longtemps, était due aux vapeurs du phosphore : deux ans auparavant, dans la période d’études, le Gouvernement autrichien avait prescrit des mesures d'hygiène. Son exemple fut suivi par le canton de Zurich en 1847, la Prusse en 1857, le canton de Berne en 1864, la Finlande en 18638. La plupart des dispositions adoptées interdisaient de fabriquer

4. Publications de l'A: I. P. L,.T (Bibliogr., X), n° 4. Premier mémoire explicatif, pp. 4-8. — Conf. intern. p. la P. O. Berne, 1905 (Bibliogr., XVII), pp. 49, 53 (exposé de M. Cunynghame, dél. anglais).

les allumettes phosphorées ailleurs que dans des usines, car le contrôle n’est point possible à domicile.

Cette défense ne put être mise en vigueur, et force fut alors de songer à l'interdiction du poison industriel. Rien ne s'opposait à cette solution depuis que le Suédois Lundstrôm avait démontré qu'on pouvait remplacer le phosphore à la tête des allumettes par un produit non toxique. Pourtant, les gouvernements hésitèrent longtemps à prescrire l’ancien procédé, parce que la clientèle demandait une allumette pouvant s’allumer en frottant n’importe où, parce que la « suédoise » ne pouvait se faire qu’en un bois tendre comme celui du tremble, moins répandu que les bois résineux employés à recevoir le phosphore, et que sa fabrication exigeait un matériel coûtant au moins 100 000 francs pour les moindres entreprises.

La résistance dura jusqu'en 1872.

À cette date, deux considérations nouvelles, le danger d'incendie et les avortements commis à l'aide*du phosphore, décidèrent le Grand-Duché de Finlande à prohiber l'emploi du phosphore blanc. En 1874 le Danemark suivit cet exemple. Depuis cette époque à 1903, le nombre des allumettiers danois à passé de 180 à 303 dont 134 femmes,

142 TRAITÉS DE PRÉVOYANCE ET DE TRAVAIL 90 hommes, 39 jeunes gens, 20 enfants, et nul cas de nécrose n’a été constaté parmi eux.

En 1878, l'inspection fédérale du travail nouvellement créée en Suisse fit un rapport au Conseil fédéral pour demander la suppression du phosphore blanc. Ce poison industriel fut interdit par une loi du 23 décembre 1879; mais les fabricants d’allumettes se plaignirent et réussirent à faire rapporter la loi (1882). Néanmoins les adversaires du phosphore reprirent le dessus, et obtinrent une interdiction définitive par la loi du 2 novembre 1898. Avant l'interdiction, la Suisse occupait 349 allumettiers, dont 195 femmes et 53 jeunes gens; après, 327, dont 200 femmes. De 110 000 francs la valeur de l'exportation est tombée à 16 093 francs (1902), tandis que l'importation, sans cesse croissante, arrivait la même année à 139 480 francs. La douane arrête, à l'entrée, les allumettes toxiques.

Les Pays-Bas ont imité la Suisse, dans l'année 1901, en interdisant à la fois la fabrication et l'importation. Le personnel a diminué, mais c'est par l'effet de l'emploi des machines (682 ouvriers en 1890, 622 en 1900). La même cause explique la proportion croissante des femmes et des enfants, qui atteint 60 p. 100. La production reste sensiblement la même.

En 1903, l'Empire d'Allemagne a interdit l'emploi du phosphore blanc à partir de 1907. Présentant la loi au Reichstag, M. de Posadowsky se réjouissait, entre autres avantages, de ce qu’un nouveau produit chimique permettait de préparer des suédoises « avec le bois de nos conifères allemands ». L'Allemagne fabriquait en 1899 6 millions et demi de kilos d’allumettes phosphorées, et 8 millions d’autres. Un quart environ de cette production s’exportait; mais lorsque les pays voisins, Danemark, Suisse, Pays-Bas, eurent prohibé l'importation des allumettes phosphorées, ce fut l’Allemagne qui en souffrit; la concurrence du Japon la chassa d’autres marchés. En 1901, l'exportation ne faisait plus que le vingtième de la production totale et elle comprenait surtout des allumettes suédoises ou analogues. A l'intérieur, les trois quarts des allumettes vendues étaient, en 1884, des phosphorées; en 1899 la proportion était tombée aux deux cinquièmes.

Deux États, la France et la Roumanie, se trouvent dans un cas particulier, parce que la fabrication des allumettes est chez elles un monopole d'État : la suppression du phosphore peut s’y faire par un simple règlement. |

En France on vit, en 1896, la nécrose attaquer

un tiers des ouvriers d'une des 6 manufactures; après ce malheur, on fit des essais pour remplacer le phosphore blanc, et, au 1° octobre 1898, on fabriqua exclusivement des allumettes où le phosphore est remplacé par un mélange de chlorate de potasse, de sesquisulfure de phosphore inoffensif, le soufre par la paraffine. Depuis cette date, aucun cas de nécrose n’a été constaté parmi Les 2 050 ouvriers allumettiers de la région parisienne.

En Roumanie, les mêmes raisons qu'en France amenèrent le Gouvernement à supprimer de la fabrication le phosphore en 1900; dès lors, aucun cas de nécrose ne fut signalé parmi les 400 allumettiers.

Il est à noter que les deux régies précitées, si elles ne fabriquent plus d'allumettes phosphorées, en achètent au dehors, pour leur clientèle nationale; c'est ce que fait, par exemple, la France en Suède.

La Suède a interdit chez elle la vente des allumettes phosphorées dès 1897, pour les mêmes raisons que la Finlande et le Danemark; mais, seconde exportatrice du monde après le Japon, elle a laissé à ses nationaux la liberté de fabriquer pour l'étranger. Son exportation vaut 3 150 000 francs. On compte 4 millions et demi de francs pour les allumettes phosphorées, sur 10 1/2 que vaut le

CONFÉRENCE POUR LA PROTECTION OUVRIÈRE 145 total de la fabrication; les 20 fabriques d’allumettes occupaient, en 1900, 6 407 personnes dont 1852 jeunes gens et 2 036 femmes, près d’un quart du total s'employant aux allumettes phosphorées ‘. Les boîtes, faites à domicile, donnaient du travail à un millier de personnes.

Les autres États se sont bornés à préscrire des mesures d'hygiène, à interdire le travail des enfants et à limiter la durée de celui des femmes.

A la Conférence de 1903, parmi les États consultés, un exportateur, l'Italie, qui occupe 7 000 ouvriers, ne fait pas d’objections à la prohibition ?.

Deux États exportateurs, la Belgique qui emploie 3000 ouvriers, l'Angleterre ‘qui en a 2400, se déclarent opposés à une réglementation qui leur enlèverait un article de vente.

Les autres, fabriquant peu, acceptent en principe l'interdiction.

Le délégué anglais à Berne fait remarquer que de 1887 à 1897, année où l’on a appliqué les mesures d'hygiène obligatoires dans les ateliers, le nombre des fabriques est tombé de 24 à 14, des ouvriers de 4000 à 2400, l'exportation des allumettes phosphorées de 786 100 grosses de boîtes

1. Conf. int. p. la P. O. Berne, 1905 (Bibliogr., XVID), pp. 27,54. 2. Conf. inter., Berne, 1905 (Bibliogr, XVII), pp. 49, 55.

à 355000, tandis que l'importation montait de

4 065 619 à 4618106. Le nombre des empoison-

nements est descendu de 9 à 4 ou 0 par an; iln ya donc pas lieu, suivant lui, d'interdire la fabrication ‘.

Restent à part les États à monopole qui ne sont pas, comme la France et la Roumanie, maîtres de leur fabrication, mais l'ont concédée à des compagnies pour un temps durant lequel elles ne peuvent modifier les conditions de fabrication. C’est le cas du Portugal, de la Grèce, de la Bulgarie etde la Serbie.

A l'ouverture des débats, la délégation suisse appuie la proposition contenue dans la circulaire du Conseil fédéral c'est-à-dire « l'interdiction de l'emploi du phosphore blanc dans l'industrie des allumettes * ».

La délégation allemande accepte, avec la réserve qu'on n'instituera pas de contrôle international.

Le délégué espagnol déclare qu'il est favorable au principe, mais que ses instructions l’envoient ad audiendum, que, par suite, son rôle doit se borner à écouter et à rendre compte. Le délégué suédois réserve son opinion. De même pour le Norvégien, l'Italien, l'Anglais, qui trouvent la réglementation suffisante.

1. Conf. intern., Berne, 1905 (Bibliogr., XVII), pp. 50, 53. 2. Ibid., pp. 13, 24, 27, 49. Ë

Le délégué du Portugal fait remarquer que son Gouvernement n’est pas libre de se prononcer tant que durera le contrat passé par lui avec la compagnie monopoliste.

Les délégations de l'Autriche, de la Hongrie, de la Belgique, nations exportatrices, déclarent ne pouvoir adhérer si leur principal concurrent, le Japon, ne donne l'exemple. Cette restriction est admise, et le projet primitif est renvoyé à la Commission. Il y prend la forme des « Bases » qui seront publiées plus loin (p. 157).

Le renvoi à une deuxième conférence qu'on tiendra plus tard réunit les adhésions de 41 États : Allemagne, Autriche, Belgique, France, Hongrie, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse; enfin, sous les réserves indiquées, Espagne, Portugal.

& États s’abstiennent : Danemark, Grande-Bretagne, Norvège, Suède. Les délégués du second motivent leur abstention sur le fait que leur gouvernement considère comme inutile la prohibition totale et comme parfaitement suffisante « l'application des règlements et spécialement la visite obli-

gatoire des dents des ouvriers », c'est-à-dire les mesures en vigueur sur son territoire ‘.

4. Conf. intern., Berne, 1905 (Bibliogr, XVII), pp. 24, 27, 29,92 Voir en outre, Bulletin de l'Office du Travail, Paris, juin 1905, p. 535, avril 1906, p. 350.

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