RAPPORT
Par M. Ern. CHABRIER
Messieurs,
La Société des Agriculteurs do France peut revendiquer une large part d'impulsion dans le mouvement si sensible qui porte oujourd'iiui les idées vers les chemins de fer économiques. Elle a été la première à constater qu'il est possible d'appliquer la traction à vapeur sur rails aux transports par faibles quantités, comme le réclame l'agriculture.
Votre section du génie rural a pensé qu'il était utile de revenir encore sur celte question si importante, ne fût-ce que pour écarter toute confusion entre le chemin que vous avez recommandé et ceux qui sont journellement concédés pour répondre au besoin si impérieux des facilités de communication.
Nous n'avons pas besoin. Messieurs, de vous rappeler la différence qui existe entre le chemin de fer sur accotement de route et les lignes sollicitées en si grand nombre par les entreprises de réseaux secondaires. Les conseils généraux , poussés par les vœux des populations, ne peuvent pas toujours résister aux demandes do concessions, sans subventions, qui leur sont adressées pour des lignes dont le trafic est notoirement insuflisant pour payer même les frais d'exploitation; mais notre Société a le droit de protester contre les affiches que Ion rencontre trop aujourd'hui dans nos villages, délournani par des promesses toujours trompeuses l'argent destiné aux améliorations agricoles, pour le porter sur des opérations lucratives peut-être pour cenx qui les provoquent, mais, pour un trop grand nombre, destinées à la faillite ou à un séquestre ruineux pour les déparlements ({ui en prennent la responsabilité.
Pour bien assurer la distinction entre les deux manières de salis-
faire le vœu général : (^ faciliter les communications», votre section vous propose d'ajouter aux caractères particuliers déjà spécifiés dans le rapport qui vous a été présenté à la dernière session, quelques considérations sur l'importance qu'il faut donner à ces chemins et sur la circulation que doit offrir une route pour justifier l'établissement d'un chemin de fer sur accotement.
Le chemin de fer rural, placé sur l'accotement de la route qui mène à la gare, affluent de la grande ligne, doit être petit en longueur comme en largeur. Il exclut absolument l'idée de réseau, et cette longueur, qui ne doit pas dépasser, en principe, la moitié de la distance qui sépare deux stations de grandes lignes voisines, semble devoir être limitée à 35 ou 40 kilomètres pour rester dans de bonnes conditions d'exploitation économique. Cette limitation rationnelle de l'importance à donner aux chemins sur accotement, écartera foute idée de concurrence aux grandes lignes dont le concours sera acquis à ces créations. Il n'est pas moins nécessaire de bien établir, et par la formule la plus simple, la mesure du trafic suffisant pour permettre l'établissement d'une ligne de petit chemin de fer.
La section a reconnu que la dépense d'exploitation d'un chemin de fer à faible trafic était, dans des limites assez étendues, indépendante de la quantité de matières transportées. En effet, le personnel est le même, le matériel fatigue presque moins en service qu'au repos et l'intérêt du capital ne varie pas. La dépense de combustible, elle-même, reste sensiblement constante, que la machine soit en pression , au repos, quelle marche à vide ou peu chargée; il faut déterminer cette dépense constante nécessaire, mais suffisante, afin d'en déduire le tonnage que devra offrir la route.
Pour prendre des chiffres, nous avons admis une ligne de 20 kilomètres de longueur; elle sera parcourue en trois heures aller et retour, et le même train pourra faire huit fois le parcours dans une journée, la machine ne remorquant chaque fois que le huitième de la charge à transporter.
Cette dépense journalière, constante pour un faible trafic, se compose de :
4 mécanicien-entrepreneur avec 2 ou 3 trois aides . . 15 fr.
300 kilogrammes de combustible, à 35 fr. la tonne. . 10 Frais divers, indemnité aux cantonniers de la route . . 5
Surveillance générale, imprévu, 30 p. iOO 40
Total 40 fr.
Vous admettrez. Messieurs, avec votre section du génie rural, qu'il est utile de poser en principe, pour faciliter ces entreprises, que le tarif sera variable et inversement proportionnel aux quantités trans-
portées; c'est-îi-diro ijue le prix du Irnnsporl doit Hre élevé quîiiid il y a peu à transporter, mais doit ilimiiiuer ^ mesure que le trafic auiîmente.
Pour le cas qui nous occupe, celui du plus faible tonnajre auquel s'applique le chemin de fer, il ne sera pas exagéré de demander le prix de "25 centimes par tonne et par kilomètre, soit 5 i'r. pour la lij^ne de 20 kilomètres; pour couvrir la dépense journalière de 40 fr. , il faudra donc 8 tonnes, ce qui correspond à une circulation de 15 à 1G coliers.
iMais il Aiut tenir compte de l'intérêt du capital nécessaire à la construction. Dans le rapport que vous avez approuvé rannée dernière, ces chemins sont évalués à :25,O00 fr. le kilomètre, soit 500,000 fr. pour 20 kilomètres; à raison de 4 p. 100, taux de l'intérêt des prêts consentis aux communes pour lexéculion des chemins vicinaux, plus 1 p. 100 pour prévoir un amortissement, il faudra ajouter à la dépense journalière, 25,000 fr. par an, soit par jour 75 fr. environ. 11 faudra et il suffira que le tonnage de 8 tonnes soit triplé, c'est-à-dire que le nombre des colliers chargés passant par la route s'élève à 50 ou 00 par jour.
Une route dont le pointage accusera 60 colliers par jour, permettra donc l'établissement d'un chemin de fer sur accotement et avec chance de bénéfice, car nous avons négligé les voyageurs que la grande multiplicité des trains attirera certainement, et surtout le développement qui s'est toujours produit dans une localité par les facilités données aux communications.
Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que le service tel qu'il est organisé pour ce trafic minimum et susceptible, sans augmentation de frais, de transporter à chaque train de 40 à 50 tonnes de marchandises, c'est-à-tlire de répondre à un développement qui décuplerait le trafic reconnu suffisant pour l'alimenter, ce qui permettra alors de réduire les tarifs à 15 et même 10 centimes par tonne et par kilomètre.
II estdiflicile. Messieurs, de donner à ces propositions la forme d'un vœu, et cependant votre 0* section a pensé qu'il y avait lieu de les formuler de manière à appeler la plus sérieuse attention du Gouvernement, surtout des conseils généraux, et aussi des grandes compagnies, sur cette solution, et elle vous propose la résolution suivante :
La Société des Açiricultcurs de France , confirmant les dispositions du rapport sur les chemins de fer économiques qu'elle a approuvé dans la session de 1874;
Reconnaissant, sur les évaluations de sa section du génie rural, qu'il
suffit d'une circulation de 60 à 80 colliers pour établir avantageusement, sur l'accotement d'une route , un chemin de fer à traction de vapeur, est d'avis que cette solution mérite toute V attention des services publics ;
Que la concession de ces chemins doit être faite par lignes directes allant des localités aux gares, sans jamais prendre le caractère de réseau;
Que la longueur du parcours doit être limitée pour rester dans de bonnes conditions d'exploitation économique.