MONTAGNARDE, GARÇONNIÈRE, RIEUSE ET SAINE
son fusil au garde.) Emportez cette arme à feu, et laissez-nous. (A Mark, avec une grande amabilité.) Charmé... Bonjour, cher monsieur. (La main.)
Mark. — Bonjour, monseigneur.
L’Héritier. — je suis en retard?
Mark, tirant sa montre. — Non.
L’Héritier. — • Asseyons-nous. D’abord, mon cher monsieur, laissez-moi vous répéter une fois de plus combien je me félicite d’avoir fait votre connaissance avanthier. Quel heureux hasard ! Nous nous sommes liés un peu vite, mais en voyage!... Je ne saurais oublier avec quel empressement vous m’avez cédé le lit d’en bas... D’ailleurs, nous voici compagnons de chasse, et puis vous êtes un roi de l’or...
Mark. — - Oh !...
L’Héritier. — C’est-à-dire, en quelque sorte, un confrère.
Mark. — Oh !...
L’Héritier. — Comme roi, pas pour l’or... Nous avons dormi dans le même sleeping, c’est-à-dire sous le même toit, et j’ai sur l’hospitalité les idées de mes glorieux ancêtres.
Mark, écrasé par les souvenirs de V antiquité. — Oh !...
L’Héritier. — Enfin, désormais, entre nous, bien que nous connaissant depuis quarante-huit heures, c’est à la vie, à la mort. (La main. Un lapin passe.) Cristi ! Un lapin! Je suis bête d’avoir lâché mon fusil.
Mark. — Monseigneur, je suis touché que Votre Altesse Royale dit cela pour la vie et la mort.
L'Héritier. — Dites donc, mon cher, nous ne sommes pas à la cour, nous sommes en pleins champs : si nous renoncions aux vaines formules?
Mark. — Je remercie Votre Altesse Royale, mais je ne suis pas d’avis. Les formules ne sont pas vaines. Elles représentent quelque chose de positif. Même pour moi Américain. Surtout pour moi. Nous sommes un jeune peuple, mais passionné pour les peuples qui ont de vieux souvenirs et des cérémonies. Moi, il convient que je suis moderne, et vous, que vous ne l’êtes pas.
L’Héritier. — A l'occasion, pourtant?
Mark. — Oui, modérément... Je croirais donc vous faire tort si je vous traitais comme un simple particulier. Je croirais diminuer quelque chose de votre valeur commerciale... je crains que je vous ai blessé?
T. 'Héritier. — Du tout!... Au contraire! Je ne suis pas habitué à entendre parler de ma valeur commerciale.
Mark. — Je continuerai donc à vous appeler Altesse. Mais, en revanche, pour ce qui est des affaires, je vous demanderai la permission de parler avec les propres mots, comme nous avons l'usage en Amérique. Il ne faut pas envelopper. Il faut dire ce qui est, et répondre oui quand c’est oui, non quand c’est non.
L’Héritier. — D’accord.
Mark. — Je prierai aussi Votre Altesse Royale de permettre que je lui pose des questions, bien que je sais ce n’est pas l’usage.
L’Héritier. — Mâtin ! Vous êtes ferré sur le protocole !
Mark. — J'ai beaucoup étudié depuis hier. Maintenant je sais tout. Si je devenais ruiné, vous pourriez me nommer demain pour introduire les ambassadeurs.
L’Héritier. — C’est merveilleux!
Questionnez, mon cher, questionnez.
Mark. — J’ai d’abord appris que vous êtes la plus ancienne famille de rois en Europe.
L’Héritier. — C’est exact.
Mark. — Je tenais à cela surtout, parce que c’est comme un record.
L’Héritier. — Ah?
Mark. — Vous êtes le fils unique du Roi, et son héritier présomptif?
L’Héritier, avec le geste de la piété filiale. — Le plus tard possible.
Mark. — Enfin, vous succéderez certainement ?
L’Héritier. — Sauf révolution.
Mark. — Oui. (Un temps. - — Il pense.) J’ai appris que ce comte Eerencz Tiffaniv, chez lequel vous vous laissez inviter, est de tout à fait basse origine.
L’Héritier. — - Lui? c’est une crapule!
Un banquier véreux. Immensément riche.
L’Empereur l’a anobli.
Mark. — Je dois vous dire, je sais aussi pourquoi votre auguste père accepte les invitations de ce filou.
L’Héritier. — Mon cher, nous n’avons pas à faire de cachotteries : l'Europe entière le sait. C’est le souci du bien public qui nous fait passer par-dessus nos répugnances. Il y a cinq ou six ans, le comte invita Sa Majesté une première fois. Le Roi grillait de refuser. Mais le comte couvrit l’emprunt macédonien, alors vous comprenez...
Mark. — Je demande votre pardon, le comte paya aussi les dettes personnelles du Roi. Je suis obligé de le mentionner.
L’Héritier, un peu gêné. — Pourquoi diable m’interrogez-vous, si vous en savez pl ns long que moi?
Mark. — Je n’interrogerai plus. Donc, cette année et l’année d’après, il paya, et la troisième année et tous les ans, chaque fois pour une chasse. Et alors cette année-ci vous êtes venu, vous, pensant que le comte paierait aussi vos dettes si vous chassiez. Mais le lloi avait beaucoup plus de dettes cette année. Alors le comte n’a pas voulu, et il paiera seulement le Roi, mais pas vous. Voilà. {Un temps) Votre Altesse Royale ne dit rien?
L’Héritier. — Je n’ai rien à dire.
Mark. — Non. Moi, j’ai une proposition à vous faire.
L’Héritier. — Quoi?
Mark. — Je suis disposé à vous avancer de l’argent pour que vous payez.
L'Héritier. - — Hein?
Mark. — J’ai dit, et quand je dis, je fais. Acceptez-vous?
L’Héritier. — ■ Je reconnaîtrais bien mal un tel procédé si je refusais.
Mark. — Ail right ! Secouez les mains avec moi. {Courte effusion) Maintenant nous allons discuter les conditions de l’emprunt. Je vous prie de me dire le chiffre exact de vos dettes.
L’Héritier, avec une certaine fatuité.
— Douze cent mille, rond.
Mark, sans sourciller. — Je pense vous avez divers créanciers?
L’Héritier. — Non, j’ai renoncé à ce système-là, que je pratiquais jadis. A présent, je suis pour la centralisation. J’ai un créancier, un seul.
Mark. — (hui?
L’Héritier. — Mon tailleur.
Mark. — Oh! avez-vous en Macédoine un tailleur qui peut se découvrir d’une somme si considérable?
L’Héritier, pique. — Ah çà ! mon cher, est-ce que j’ai la tournure d’un monsieur qui se fait habiller en Macédoine? Mon tailleur est Anglais. C’est le fameux Cock and C°.
Mark. — Je prie Votre Altesse Royale de m’excuser. Je ne trouvais pas qu’elle était habillée comme si en Macédoine. Je pensais seulement elle était obligée de s’y faire habiller par patriotisme.
L’Héritier. — Mais non, mon cher!
Nous sommes tous plus ou moins petits-fils de l’Impératrice des Indes. En sorte que nous pouvons très légitimement nous faire habiller à Londres par esprit de famille.
Mark. — Ah?... Vous ne devez pas ces douze cent mille francs réellement?
L’Héritier. — Bien entendu. J’en dois réellement à peu près les trois quarts.
Mark. — Nous autres Américains, nous sommes entraînés à régler des dettes de ce côté-ci de l’eau. Ainsi mon père me disait ce matin il a justement réglé avant-hier celles de mon beau-frère, le marquis de Tiercé. Il a eu quittance totale en versant une partie seulement.
L’Héritier. — Cet arrangement était possible dans le cas du marquis de Tiercé, lequel se trouve maintenant hors d’affaire et n’a plus besoin de crédit. Mais un roi ou un héritier présomptif ne peuvent renier leur signature. Ce serait un mauvais calcul.
Mark, apres quelques secondes de réflexion. — Oui. Il ne sera donc pas question de réduire.
L’Héritier. — A la bonne heure ! Vous voyez les choses grandement.
Mark. — Oui, le plus grandement dans le monde... Je vous prêterai donc ces deux cent quarante mille dollars. Je dis : je prêterai.
L’Héritier. — Parbleu!
Mark. — Votre Altesse ne pourrait accepter de moi un réel cadeau.
L’Héritier. — C’est évident.
Mark. — En outre, il faut que ce soit un réel prêt.
L’Héritier. — Comment?
Mark. — Oui, il faut que ce prêt ne soit pas un cadeau déguisé, et je dois en conséquence, par respect, prêter seulement sur des garanties.
L’Héritier. — Patatras!
Mark. — Oh ?
L’Héritier. — Mon cher, je vous sais gré de votre délicatesse. Mais des garanties, hélas!... Voyons, je ne peux pourtant pas vous offrir des obligations de notre dernier emprunt, vous savez ce qu’en vaut le papier.
Mark. — Il est curieux que vous ne sentez pas comme vous êtes sur le point de relever votre crédit et d’augmenter soudainement votre fortune.
L’Héritier. — Bah?
Mark. — Il est probable, et même sûr, que la princesse votre fille fera un mariage très riche.
L’Héritier. — Vous êtes bien gentil.
Mais c’est au contraire tout à fait invraisemblable... Sa dot est mince... La Macédoine est bien déchue depuis Alexandre le Grand... Pauvre Frédérique! C’est dommage. Elle est si gentille!
Mark. — Oui, fascinante... Vous avez un fils qui succédera?
L’Héritier. — Oui, Zizi... pardon :
Georges.
Mark. — Donc, ce qui regarde la politique, elle ne compte pas, et vous pourrez la marier à un simple particulier.
L'Héritier. — Nous en serons peutêtre réduits à cette nécessité cruelle.
Mark. — Mais si vous êtes réduits, il faudra des compensations, et la compensation, c’est une immense fortune.
L’Héritier. — Vous finiriez par me faire dire comme vous.
Mark. — Je vous ferai dire dans trois jours quand nous serons de retour à Paris. Nous rencontrerons chacun l’autre au Continental Hôtel, puisque je sais vous descendez là aussi. Je conclus seulement aujourd’hui que je puis vous proposer le prêt sans manquer au respect que je dois à votre auguste personne, parce qu’il est vraisemblable un jour ou l’autre vous serez en mesure de me rendre... ou de reconnaître.
A cet instant précis, plusieurs personnes de la chasse passent, et parmi ces personnes la princesse Frédérique. C’est une petite montagnarde de dix-sept ans et demi, garçonnière, rieuse, saine — et belle ! Comme un antique. Echange de sourires.