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CHAPITRE IX

HiIE CHASSEX7E

A Vienne, hôtel Léopold et de la Lune. Ce n’est pas un de ces caravansérails cosmopolites... Non, c’est un hôtel essentiellement viennois.

Vaste chambre au deuxième étage. Deux fenêtres. La maison d’en face — il semble qu’on n’ait qu’à étendre la main : une haute, haute façade grise, avec des fenêtres de forme bizarre comme dans les boîtes de construction pour enfants.

En bas, dans une espèce de fosse, la rue, avec des gens, beaucoup de gens qui marchent vite, vite (la cadence du pas accéléré est plus saccadée à Vienne) — avec beaucoup plus de voitures que cette étroite rue, malgré la suppression des trottoirs, n’en comporte, — avec des bruits particuliers, comme si lesdites voitures étaient non suspendues, chargées de quincaillerie et de ferrailles.

De ce fond, par-dessus les maisons hautes, on trouve moyen d’apercevoir, on ne sait par quel truc de perspective, la tour pyramidale de Saint- Etienne. — Vers la droite, il y a une trouée, et on voit la façade postérieure d’un monument tellement antique, tellement grec, qu’il ne peut avoir été conçu que par un architecte allemand. « On voit », c’est une façon de parler, car on n’y voit pas clair du tout, bien qu’il soit onze heures du matin.

Aux fenêtres, rideaux drapés de guipure raide. Guipure de fil de fer. Meubles de palissandre, colossaux et lourds, de dessin mou. Au centre, guéridon oblong, agité d’un tremblement nerveux. Sur le guéridon, tapis de guipure. Sur le parquet, carpette de feutre.

Portrait de l’Empereur-Roi au mur, avec inscription en deux langues, allemand et hongrois — concilions !

Le lit, de palissandre. Un lit pour trois. Oh ! ces

Viennoises! Mais dans ce lit pour trois, Mark est couché seul. Il dort. Il semble préoccupé tout en dormant. Il s’éveille. Il prend conscience. Il reconnaît que, ce qui le taquine, c’est un désir de savoir où peuvent bien être passés ses draps. Il les avise qui prennent le frais au milieu de la chambre. Ce sont de tout petits, tout petits draps, avec une couverture d’enfant.

Mark. — Oh ! ( Il se l'eve, recueille les fugitifs et regarde l'heure.) Onze heures ! (Il s'intéresse à la maison d' en face. Elle lui ■parait beaucoup plus élevée que les plus folles maisons de Chicago.) On ne voit pas clair. ( Fiat lux! Il y a tout de même l' électricité.) Onze heures. (Il se recouche et pense , avec intensité. Il sonne. TJne petite bonne paraît , bien mise, leste, blonde, un rang de frisons sur le front. Elle regarde Mark. Elle ne dit rien, mais elle sourit, et il est clair que ce sourire signifie : As y ou like if.) Apportez-moi de l'eau en grande quantité, et réellement froide. (La petite bonne sourit comme si Mark lui avait demandé tout autre chose que de l'eau réellement froide, et elle sort, non sans avoir supprimé l' électricité .) Oh!!... (Il rallume, il pense. La petite bonne rentre. Un immense broc. Sourire. Elle éteint. Elle sort.) Oh !!!... (Il rallume, se lève enfin, tire de sa malle un tu b imposant, en caoutchouc, le

développe... Quelqu'un, dans la chambre voisine, chantonne.)

Le voisin. — La la... la la la... la la... Rou ou ou ou ou!... ( Chute d'eau. Un temps.) A Mon-ti-câ-â-â-âr — lô ! Bou ou ou ou ou ou !... (. Petites claques.)

Mark, l'oreille au guet. — Oh!!!... ( Il appelle.) Hallô !

Le voisin. — A Mon-ti-câ... Whatsay?

Hallô !

Mark. — Est-il possible? Est-ce vous, cher p’paw ?

Le voisin. — Oui, Mark, c’est votre père.

Secousses, verrous, la clef. Enfin la porte s’ouvre. Jerry parait, enveloppé d’un peignoir Loïe Fuller. — Le pyjama de Mark est de soie de Madras, jaune à ramages tomate. P’pavv et son fils se donnent la main.

Mark. — Curieux!

Jerry. - Oui.

Mark. — Vous êtes à Vienne?

Jerry. — Oui.

Mark. — Et dans le même hôtel ?

Jerry. — Oui.

Mark. — Et dans la chambre à côté?

Jerry. Oui.

Mark. — Le monde est petit.

Jerry, avec conviction. — Il est, Mark.

Mark. — Pourquoi êtes-vous ici?

Jerry. — Je ne sais pas. Avant-hier matin, j’étais justement payant les créanciers de votre beau-frère. Je vous ai appelé pour vous demander si vous pensiez je devais payer intégralement ou non...

Mark. — Non !

Jerry. — Le colonel m’a dit : « Mark est à Vienne. » J’ai dit : « J’irai. » Je suis allé. J’ai voyagé avec la princesse de Béryl. Elle m’a dit : « Ne descendez pas à l’hôtel Impérial, mais plutôt dans un hôtel réellement viennois, Léopold et la Lune. J’ai fait ainsi.

Mark. — Elle m’a dit la même chose, et j’ai fait ainsi.

Jerry, tournant la tête. — Oh! on a éteint ma lumière.

Mark. — On a éteint déjà deux fois la mienne. Il paraît que c’est usuel ici.

Jerry s’en va rallumer et revient. — J’ai voyagé aussi avec cette ancienne maîtresse qui a ruiné votre beau-frère.

Mark. — Ah?

Jerry. — C’est une femme fascinante.

Mark. — Je pense ainsi.

Jerry. — Hier soir, je suis allé au théâtre et dans divers endroits. Alors je me suis couché tard, et je me réveille juste main¬

tenant. Mais vous, comment n’êtes-vous pas à la chasse chez le comte Ferencz Tiffaniv?

Mark. — Je ne suis pas venu spécialement chasser... J’irai cependant rejoindre dès que ma toilette sera faite.

Jerry. — Et déjeuner?

Mark. — Je pense déjeuner demain. Je n’ai pas Je temps. J’ai un rendez-vous.

Jerry. Oui, je sais.

Mark. — Non, vous ne savez pas. Je suis en train de méditer une affaire considérable.

Jerry. — - Ail right !

Mark. — Cela m’a tenu éveillé une partie de la nuit. Alors, je me lève seulement maintenant... Vous rappelez-vous j’ai dit une fois : il me déplaît que mon beau-frère est un homme si noble, un des plus nobles dans le monde, et en conséquence nous méprise?

Jerry. — Oui.

Mark. — Et si on me défie, je battrai ce record de sa noblesse ?

Jerry. — Oui.

Mark. — Je crois être sur le point de le battre.

Jerry. - Comment faites-vous?

Mark. — Je n’aime pas dire les choses, j’aime mieux faire avant.

Jerry. — Vous avez raison.

Mark. — N’avez-vous pas voyagé aussi avec le roi de Macédoine?

Jerry. - Oui.

Mark. — Comment est-il?

Jerry. — Il est lunatique, je pense.

Mark. — Ah!... Moi, j’ai voyagé avec son fils.

Jerry. Comment est-il?

Mark. — Il est endetté. J’ai voyagé aussi avec sa petite-fille.

Jerry. -- Comment est-elle?

Mark. — Elle est fascinante... Je ne vous verrai plus de la journée?

Jerry. — Non. J’irai voir les rues, et les tableaux qui sont nommés dans le guide.

Mark. Dînerez-vous avec moi ?

Jerry. — Oui.

Mark. — A l’hôtel Impérial, sept heures... Adieu. Je vais me laver.

Jerry. — Adieu.

La porte. Verrou. Niagara. Pendant que Mark inonde la chambre, la petite bonne rentre, sans frapper. Elle ne baisse pas les yeux. Elle dépose sur le guéridon le plateau du thé et un petit bouquet de vergiss-mein-nicht. Elle éteint.

Mark, furieux. ■ — Mais voulez-vous laisser la lumière, je ne me vois pas! (Il se retourne.) Oh!... (Il rougit.) Je vous dé-

fends d'éteindre. Même quand je serai sorti. Je veux la lumière toute la journée. Et quand je rentrerai ce soir, je veux trouver ma chambre éclairée.

La petite bonne, avec une incompréhensible joie. — Oh ! oui !

Mark. — Illuminée!

La petite bonne. — Oui, oui.

Mark. — Si vous craignez la dépense, je paierai ensuite ce qu’il faudra.

La petite bonne. — Oh ! ( Geste de protestation.)

Mark. — Et mon père, Mister Shaw, le numéro à côté, veut avoir aussi sa chambre éclairée.

La. petite bonne. — J’avertirai l’autre fille.

Elle s’esquive en chantonnant le Schœnblaudonau. Mark chante à tue-tête, mais avec calme et correction. Puis, tout d’un coup, il se tait : il vient de se coller sous le nez un petit bâillon en gaze mouillée, dont il a fait emplette hier chez un coiffeur de l’endroit. Cela sert à retrousser les moustaches. D’ailleurs, Mark n’a pas ombre de moustaches.

Les bas à revers. La culotte couleur bois mort.

Les grosses bottines imperméables lacées...

On frappe, on entre. C’est la princesse de Béryl. Tenue de chasse, quasi masculine.

Mark, sans étonnement, mais avec une visible contrariété. — Ah! c’est vous?

La Princesse. — Mais oui! J’étais si inquiète !

Mark. — Vous n’aviez pas de raison.

La Princesse. — Je ne savais même pas si vous étiez à Vienne !

Mark. — Vous saviez, puisque je vous avais dit je viendrais. J’ai une seule parole. Oui est oui.

La Princesse. — Mais vous n 'êtes pas venu me voir à l’hôtel !

Mark. — Parce que j’ai pensé vous étiez avec le prince.

La Princesse. — Il est si obligeant !

Mark. Je dois faire comme s’il n’était pas.

La Princesse. — En outre, je devais vous rencontrer à la chasse. Dix heures, onze heures, et vous n’arriviez pas !

Mark. — 11 fallait encore attendre.

La Princesse. — Je n’étais plus capable ! Quand ils ont commencé de déjeuner, j’ai laissé sous un prétexte. J’ai fait atteler une voiture et je suis venue à Vienne. Qu’avez-vous fait ce matin?

Mark. — J’ai jusqu’à présent dormi, parce que j’ai pensé tard hier soir. D’ailleurs, je ne suis pas venu spécialement pour chasser, vous savez.

La Princesse. — Vous êtes venu pour moi spécialement.

Mark. — Oui.

La Princesse. — Pour mettre autour de moi vos chers bras, que je désire depuis trois semaines.

Mark. — Il est possible.

La Princesse. — Alors, mettez-les autour de moi.

Mark. — Vous m’excuserez.

La Princesse. — Oh ! cher Mark, qu’y a-t-il ?

Mark. — Je ne puis vous dire. Laissezmoi prendre mon veston.

La Princesse. — Lmbrassez-moi au moins.

Mark, montrant son bâillon. — Je ne peux pas, vous savez.

La Princesse. — Otez cela.

Mark. — Je dis, je veux bien l’ôter. et je vous embrasserai. Mais vous me laisserez ensuite, princesse : j’ai besoin d’être seul. (Il se débâillonne . On s’ embrasse . ILa princesse s’oublie.) Oh ! Susanna, laissez-moi !... Je vous prie de vous souvenir, quand vous étiez une jeune fille, vous me permettiez aussi de vous embrasser, mais jusqu’à une certaine limite.

La Princesse. — Oh! cher Mark, ce n’est pas la même chose.

Mark. — Moi, je pense c’est la même chose.

La Princesse. — Ciel! Dieu bénisse!

vous devenez lunatique !

Mark. -- Je demande votre pardon, je suis pressé.

La Princesse. — Vous n’avez rien à faire !

Mark. — Si, je dois chasser.

La Princesse. — Mais vous disiez vous n’êtes pas venu spécialement pour chasser !

Mark. — J’irai cependant.

La Princesse. — Alors, je retourne avec vous.

Mark. — Retournez si vous voulez, mais pas avec moi.

La Princesse. — Je vous retrouverai là-bas.

Mark. — - Je ne sais pas, parce que j’ai un rendez-vous pour une affaire.

La Princesse. — Mais ce soir, je puis venir ici, dans cette douce petite chambre?

Mark. — Non, je regrette.

La Princesse. — Oh! pourquoi?

Mark. — Parce que j’ai peu dormi la dernière nuit, et je pense dormir la prochaine nuit. En outre, si je veille, je devrai penser seul de choses graves. Enfin, je désire qu’il

ne puisse rien être dit de ma mauvaise conduite.

La Princesse. — Oh!... Moi qui avais arrangé ce voyage expressément! Il faudra donc attendre notre retour dans Paris?

Mark. --Il faudra. L’opportunité se trouvera certainement. Le monde est petit. Adieu. Secouez les mains avec moi. {Elle part, consternée. Il achève de s'habiller, puis sonne. La petite bonne paraît.') Je sors. Je rentrerai seulement après dîner. Je me mettrai au lit tout de suite. Rappelez-vous ce que j’ai dit concernant les lumières.

La petite bonne, toujours ravie. — Jawohl ! J awohl ! {Elle met à la boutonnière de Mark le bouquet de vergiss-mein-nicht.)

Mark. — Oh !... Beaucoup de remerciements. {Il sort sans la regarder.)

Un équipage, retenu la veille par Mark, stationne à la porte de Léo-pold et de la Lune. C’est un landau des anciens âges, avec des ressorts à n’en plus finir, mais bien fatigués, et toute une machinerie compliquée de capotes, glaces, portières, etc., mais qui ne fonctionne pas.

Le cocher, vétéran rêveur, mais vigoureux, fait des efforts vains pour découvrir ledit landau. Mark l’avertit d'un signe qu’il préfère se mettre en boîte. Pas de dialogue : les ordres ont été donnés la veille, on doit conduire Mark à un certain point précis de l’immense domaine Tiffaniy, où il doit arriver à une certaine heure. Le cocher voudrait bien faire la conversation, ou tout au moins réciter à son client quelques vers : car il est poète, le cocher — ou, au besoin, cicerone. Mais Mark ne rend pas. Il ne prête aucune attention aux objets. Il pense. Il pense à une seule chose continuellement.

Le Ring. Des palais et des palais, tous les -uns à côté des autres, comme sur un terrain d’exposition universelle. Les antiques bastions, les glacis, faubourgs, hôtels particuliers. Le Danube et divers autres fleuves ou canaux. Des ponts, des ponts et encore des ponts. Puis une jolie campagne, dans le style de Ville-d’Avray. Les domaines du comte Ferencz Tifîaniy. Des bois, des prairies.

Enfin, arrêt. Paysage composé comme ceux des anciens peintres. Une clairière, çlose de partout, sauf d’un seul côté, où il y a une échappée jusqu’à l’horizon. De ce côté, air, jour, lumière grise.

Au centre de la clairière, un pavillon pompéien. Près du pavillon, un petit tas de pierres, servant de base à une croix de fer rouillé : en so.uvenir d’un très haut personnage qui a été assassiné là.

Mark. — C’est ici?

Le coci-ier. - Oui.

Mark, consultant un petit cahier de notes. — 11 v a un village, à moins d’une lieue, par là? {Geste.)

Le cocher. — Oui.

Mark. — Bien, allez m’attendre. J’y serai dans une heure.

Il s’asseoit sur les pierres commémoratives et

allume sa pipe, tandis que le cocher fait une réparation à son harnais. Une main soulève une des jalousies du kiosque. La princesse de Béryl paraît au balcon.

La Princesse. — Pst!... Mark!...

Mark. — Oh ! Susanna... c’est vous encore !

La Princesse. — Oui. Excusez-moi, Mark, je vous ai suivi. Et quand j’ai vu que vous veniez ici, j’ai pensé... Ce pavillon est si secret, si commode...

Mark. — Oh ! {Au cocher.) Attendez une minute. {A la princesse.) Je dis, Susanna, je vous parlerai sérieusement, vous savez.

La Princesse. — Ciel !

Mark. — Je suis content que vous m’aimez, d’autant plus que je vous aime aussi. Et je suis heureux que vous m’avez choisi pour battre votre record.

La Princesse, interloquée. — Mon record ?

Mark. — Oui, votre record des cent.

Vous le battrez avec moi, je veux bien, c’est entendu, et vous savez, j’ai une seule parole, oui est oui, comme non est non. Seulement je dis, pour l’instant, je suis en train, moi aussi, de battre un record, et vous devez respecter cela.

La Princesse. — Quel record?

Mark. — Je ne puis dire. Vous prendrez ma voiture et vous partirez.

La Princesse. — Je pense vous attendez une femme.

Mark. — Non.

La Princesse. — Vous attendez...

Mark. — Je dis non. Non est non...

Voyons, je désire que vous ne soyez pas jalouse : j’ai rendez-vous avec le fils du roi de Macédoine, dont j’ai fait la connaissance dans le train.

La Princesse. — Je suis contrariée, mais je partirai. Embrassez-moi.

Mark, après avoir regardé sa montre.

— Je puis encore. {Il V embrasse .) Allez.

Elle monte dans la voiture. Mark reste seul, fume, et pense.

Enfin paraît PHéritier de Macédoine, accompagné d’un garde à la livrée du comte Ferencz Tiffaniv.

L’Héritier est le véritable type du prince quadragénaire, qui n’a pas régné, mais qui a vécu. Très solidement bâti, très déplumé. Une calvitie... auguste. Beau profil, barbe en pointe, blonde, avec quelques fils d’argent. L’œil un peu vague, mais la patte d’oie, nette. Du ventre. L7ne suprême élégance.

L’Héritier, au garde. — C’est ici?...

Ah ! oui, voilà mon type... Tenez... {Il remet

La princesse

Frédérique.

C'est

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