LES VISITES
A l'hôtel de Tiercé, dans le fumoir-bibliothèque. Tiercé est assis de trois quarts devant le bureau Empire (costume d’intérieur fort suranné, tout à fait Rastignac, cachemire pourpre, le pantalon à pied — une idée comme ça).
Sauvageon est debout, en redingote. Son chapeau a un reflet de trop.
Tiercé. — In-té-gra-le-ment, mon cher Sauvageon, ce mot vous charme?
Sauvageon, — Je ne me lasse pas de l’entendre, monsieur le marquis.
Tiercé. — Je vous le répète, vous serez payé intégralement, un jour ou l’autre.
Sauvageon. — M. le marquis n’a rien de plus positif à me dire? M. le marquis semblait faire quelque fonds... sur la rencontre possible de son beau-père... avec... une certaine dame... M. le marquis est sans nouvelles de cette personne?
Tiercé. — Mon Dieu, Sauvageon, que vous êtes tourmentant! Eh bien, si, là! j’ai une dépêche.
Sauvageon. — De Vienne?
Tiercé. — De Vienne. Vous désirez en prendre communication ?
Sauvageon. — Oh !
Tiercé, lisant la dépêche. — « Saisi ce que parler veut dire. Déjà eu des mots. Fait dignité. Voyez Paris. Bise. ■ — Titine. »
Sauvageon. — Sauf les deux derniers mots, c'est écrit comme par une somnambule.
Tiercé. — Ce grimoire est parfaitement clair pour moi.
Sauvageon. — Je vous quitte, monsieur le marquis, j’emporte l’espérance.
Tiercé. — Je nous en félicite, monsieur Sauvageon, c’est une vertu théologale...
Vous connaissez le chemin?... Les débiteurs ne reconduisent pas.
Sauvageon se retire. Tiercé prise un livre sur ses genoux, el joue avec un couteau à papier : c’est sa façon de lire. Diana entre, costume tailleur.
Diana. — Vous êtes seul ? Je viens vous tenir compagnie.
Tiercé. — Vous me voyez désolé. Je suis justement obligé de sortir, j’allais m’habiller.
Diana. — Oh !... A ce soir ?
Tiercé. — Oui... Cependant je ne suis pas sûr que je pourrai rentrer pour dîner. A demain, dans tous les cas. (Il se retire .)
Diana, qui ne s’explique pas cette froideur, reste là, pensive, une minute. Puis elle se rend dans la chambre de sa belle-mère. La marquise de Tiercé douairière est debout devant une armoire à glace Louis-Philippe. Elle est en train de revêtir sa mante en velours noir, bordée cl une bande large et plate de zibeline.
Blanche de 1 tercé, prête à sortir, attend sa mère. (Veste de drap marron, à collet, parements et bordure mince d’astrakan.)
Diana. - Oh? vous allez aussi sortir?
La marquise, agitée, peu aimable. — Oui, je suis très pressée... Nous courons à Stanislas... Blanche, allez donc dire à Parfait que votre oncle de la Chapelle- Anthenaise ne dîne pas ce soir avec nous. ( Blanche sort. — A Diana.) Vous avez à me parler?
Diana. — Oui, au sujet de mon mari.
Je ne puis décidément comprendre. Peutêtre vous savez que mon père a payé ses dettes ?
La Marquise, négligemment. — Urbain m'en a touché un mot.
Diana. — Alors j’espérais qu’il serait désormais un bon mari. Mais depuis ce jourlà, au contraire, il est tellement froid qu’il me dit à peine un mot. Lorsque j’entre où il est, il sort, et si je lui dis : « A ce soir », il répond : « Je ne dînerai pas. » Je ne puis comprendre.
La Marquise, pas du tout à la conversation. — Moi non plus... Que voulez-vous, ma chère? ceci vous regarde... Je n’ose pas trop m'entremêler... Vous me le reprocheriez vous-même un jour... Secouez-vous un peu... Allez voir vos chers parents... Oui, allez-y donc, j'ai même une petite commission assez délicate...
Blanche, rentrant. — Voilà, maman.
Etes-vous prête?
La Marquise. — Non. Retournez dire à Parfait que votre frère Urbain ne rentrera sans doute pas dîner. ( Blanche sort. — A Diana.) Vite... Je vais à Stanislas, parce que j’ai reçu une lettre extraordinaire du père Caton...
Diana. — Qui est ce père Caton ?
La Marquise. — C’est le censeur. Il m’écrit que François est tout drôle depuis quelques jours... rêveur... troublé... Si ce n’était que cela!... Mais croiriez-vous, ma chère, qu’on lui soupçonne une liaison? Le père Caton me prétend sérieusement que mon fils -doit être du dernier bien avec une des sœurs Pattison !
Diana. — Ah ?
La Marquise. On a trouvé dans les papiers de mon fils, où la discipline veut que l'on fouille une fois par mois, la photographie d’une petite personne qui lève la jambe à la hauteur du front. Ah! j’ai eu un instant d’émoi... et puis j’ai compris.
Diana, calme. — Oui, c’est la photographie de ma sœur Biddv, dansant la serpentine?
La Marquise. — C’est clair! Elle a donné à François sa photographie, la jambe en l’air ! Vous devriez lui faire entendre, ma chère, qu’une jeune fille du monde ne donne
pas sa photographie à un jeune homme, surtout dans une attitude aussi peu chrétienne, Diana, froissée. — Je le lui ferai entendre, madame.
La Marquise. — Maintenant... j’ai fouillé moi -même dans les papiers de Blanche, et j’y ai trouvé... j’y ai trouvé... Allons bon! Qu’en ai-je fait?... Ah! tenez, cherchez donc dans mon paroissien une enveloppe, sur laquelle j’ai écrit au crayon, en abrégé : photo.
Diana. — Voici.
La Marquise. — J’ai trouvé... ça!
( Elle montre à Diana une réduction de la photographie qui représente le colonel dans le costume de son match de natation.)
Diana, calme. — Oh! oui, c’est mon frère Bertie.
La Marquise. — Vous dites cela comme si c’était la chose du monde la plus naturelle ! « C’est mon frère Bertie ! » Et dans quelle tenue! (Très sèchement.) Ma chère, veuillez faire entendre à votre frère Bertie qu’un jeune homme, du moins dans nos climats, ne donne pas à une jeune fille sa photographie, surtout en caleçon de bain.
Diana, piquée. — Je pense à son âge Blanche sait bien ce que c’est un homme.
La Marquise. — Sainte Vierge! (A Blanche qui rentre.) Vite, . venez, nous manquerions l’heure du parloir. Je vous y laisserai quelques instants seule avec votre frère. J’ai deux mots à dire au père Caton. (A Diana.) Adieu, ma chère.
Diana. — Adieu, madame.
Elle reste seule. Elle ne sait que faire. Elle est comme une âme en peine. Enfin, elle se décide. Manteau, chapeau, la voiture. A l’hotel Continental.
Elle monte aux appartements Shaw, tout droit, et frappe d’abord à la porte de la chambre occupée pas sa mère. Pas de réponse. A la porte au petit salon. Pas de réponse. A la porte du grand salon...
Voix de Mrs Shaw. — Entrez.
Elle entre. — Le Christmas-tree a disparu et il ne reste, de la décoration de Noël, que les éventails de houx aux fenêtres. Les meubles damas rouge et bois doré sont rangés le long des murs. Au beau milieu de la pièce, M" Shaw est assise, grande toilette de bal et joyaux multicolores : dans les cheveux, son fameux diamant le Bombay (300.000 dollars). — M" Shaw pose. — Un jeune peintre blond, très grand, d’une extrême élégance, achève son portrait en pied. Il met sur la toile quelques dernières touches, sans se tacher les doigts, d’un air dégoûté, comme s’il faisait quelque chose de sale.
Diana. — Bonjour, maman.
Mrs Shaw, -privée de mouvement. — Bonjour. ( Présentant , mais sans gestes.) Monsieur Charles J. Bertrand, qui peint mon portrait, comme vous pouvez voir. Il est le plus grand peintre dans le monde.
Charles J. Bertrand, saluant du pinceau. — Oh !...
Mrs Shaw. — Douze mille dollars.
Diana. — Ah !
Silence. Travail.
Mrs Shaw. — • Vous semblez être soucieuse, Diana?
Diana. — Je suis.
Mrs Shaw. — Quelle est la matière?
Diana. — Al y husband...
Charles J. Bertrand. — Ai- je besoin de vous dire, madame, que je parle anglais comme un natif?
Diana. — - Ah!... (Un temps.)
Mrs Shaw. - — J’attends votre père d’un moment à l’autre. Il m’a télégraphié, il arrive de Vienne.
Diana. — Ah !...
Silence. Et il n’y a pas de raison pour que cela finisse. Mais tout d’un coup on entend un grand remue-ménage dans le couloir. C’est Jerry qui arrive. Il entre. Chapeau mou. Le grand manteau à ras terre qui lui donne l’air d’un Noé en bois découpé.
Jerry, jovial. — Oh ! vieille Dorrit ! Je vous vois. Je suis content. (Il va fondre sur elle. Elle V arrête, de l’œil.)
Mrs Shaw. - — Je suis contente, mais laissez-moi ne pas bouger.
Jerry. — Oh! que faites-vous? Votre portrait, je suppose.
Mrs Shaw. — Oui. (Elle présente.) Monsieur Charles J . Bertrand, le plus grand peintre dans le monde.
Jerry. — Je pense ainsi. (A Cli. J.
Bertrand.) Secouez les mains avec moi. (Ch. J. Bertrand lui tend le petit doigt. — Jerry fond ensuite sur sa fille.) Oh! chère, chère Diana ! Vieille petite chère chose !
Diana. — Vieux p’paw !
Jerry. — Vous semblez être soucieuse?
Diana. — Je suis.
Jerry. — Quelle est la matière?... Attendez... (Il sonne, et court à la porte. — Au garçon, gui vient.) Avez-vous des lettres pour moi ? (Il examine les enveloppes, mais il ne trouve pas ce qu’il désirerait trouver .) Oh! elle n’a pas écrit... (Au garçon.) Personne n'est encore venu?
Le garçon. — Non.
Jerry. — Pas une femme? Mlle Chesnet?
Le garçon. — Non.
Jerry. — - Oh! curieux... (Il ferme la porte. Lui aussi semble soucieux. — A Diana) Vous avez à me parler ?
Diana. — Oui. (Elle indique de V œil le peintre qui peut entendre.)
Jerry. — Ah! Oh! je devine... Conccrning your husband I
Diana. — Y es... The gentleman understands english perfectly well.
Jerry. — Ah!... (Plus bas.) Cela ne va pas droit ?
Diana. — Non.
Jerry. — Ne pouvez- vous me parler chinois? Vous rappelez-vous quelques mots de nos domestiques Célestes? (Essai de conversation en chinois. Mais ils renoncent. Un temps. — A Mrs Shaw.) Je pense vous avez eu raison de faire faire votre portrait.
Mrs Shaw, toujours impassible . —
Douze mille dollars.
Jerry. — - Il les vaut. (Ch. J. B. salue du pinceau.) Mais comment est-il déjà presque fini ?
Mrs Shaw, avec enthousiasme, mais sans remuer. — Par des procédés mécaniques ! J’ai donné un cliché d’une petite photographie. Il a fait une projection avec le cliché sur une grande toile, et alors il a pu dessiner le gros en peu d’instants.
Jerry. — - Curieux.
Mrs Shaw. — Il n’y avait plus qu’à mettre la couleur. Il est venu faire ici parce qu’il n’y a pas chez lui d’élévateur.
Jerry. — Ail right... (A Ch. J. B.) La peinture est belle. Nous la garderons ainsi aussi longtemps que nous séjournerons. Mais peu de jours avant notre départ pour l’Amérique, je vous prierai d’effacer le bras.
Charles J. Bertrand, perdant son flegme. — - Effacer le bras ! !... (Plus calme.) Lequel ?
Jerry. — Cela ne fait pas matière. L’un ou l’autre. Et d’ailleurs le pied, si vous préférez.
Charles J . Bertrand. — Mais pourquoi ?
Jerry. — Parce que nous avons des droits de douane si considérables sur les objets neufs, et je paierai beaucoup moins si le portrait est un peu usé... Mais soyez tranquille, je ferai réparer en Amérique par un bon peintre. (Soudain.) N’a-t-on pas frappé?
Diana. — Non.
Jerry. — Je croyais ainsi. (Il va à la porte et sonne en passant. — Le garçon. — Bas.) Depuis tout à l’heurt que je suis ar-
rivé, personne ne m’a demandé, aucune femme? Mlle Chesnet?
Le garçon. -- Non. ( Jerry revient.)
Mrs Siîaw. --- Avez-vous fait un bon voyage ?
Jerrv. — Oui. Et Mark a fait ainsi. Il est là.
Diana. — Oh! dans sa chambre? Je vais le voir.
Terry. •— Oui, et vous pourrez parler à lui, puisque vous ne pouvez à moi.
Diana traverse le couloir et va frapper à la
chambre de Mark, qui est celle du fond.
Voix de Mark. — Entrez.
La chambre de Mark est non moins tapissée de photographies que le petit salon : la plupart, avec des dédicaces tendres, représentent des jeunes filies du meilleur monde, mais posées comme des étoiles de tournées, et décolletées comme aux Folies-Bergère.
En outre, il y a, sur le lit et sur tous les sièges, un amoncellement, un désordre fou de vêtements, notamment de lingeries, tout cela absurdement luxueux, voyant, efféminé, en flagrant contraste avec les allures, avec la nature virile de Mark. — Sur les tables, innombrables pièces de nécessaire en or ou argent massif, toutes dépareillées. Chacune est un souvenir. Chacune porte un nom — différent — de jeune fille, gravé en cursive, avec un paraphe et une date. Vaporisateurs et flacons gigantesques. Parfum violent.
Mark se meut parmi ce déballage, vêtu de son pantalon de voyage et de la moitié supérieure d’un pyjama bleu de ciel uni, qui bâille sur un jeisey de soie jaune impérial.
Diana. - Oh ! cher, cher Mark !
Mark. Chère, chère Diana. (Ils s' embrassent.) S'il vous plaît, soyez assise.
Diana. Où?
Mark. - Oh ! (Il empoigne un paquet de choses tout en soie, qu'il -jette à la voice sur le lit. Cela déblaie le canapé. Ils s’y installent .) Comment allez-vous?
Diana. — Très bien, merci.
Mark. — Mais vous semblez être soucieuse.
Diana. — Te suis.
Mark. — Quelle est la matière?
Diana. — Alon mari.
Mark, avec un grand rire. Ah ! ah !
Diana, choquée. — Oh! pourquoi éclatez-vous ?
Mark. — Ah ! ah ! Ce coquin sera bientôt étonné par moi.
Diana. — Comment sera-t-il?
Mark. — Je ne puis vous dire. Vous verrez bientôt. Mais je demande votre pardon. Quelle est la matière avec vous?
Diana. — Peut-être vous savez p’paw a payé ses dettes...
Mark. — Oui. (Riant.) Ah ! ah ! Nous sommes entraînés à payer des dettes de ce côté-ci de l’eau.
Diana. — Mais vous éclatez encore. Que vous êtes comique !
Mark. — Oui. Je ne puis dire pourquoi. Vous verrez. Je demande votre pardon.
Diana. - J’espérais que, après les dettes payées, Urbain deviendrait un bon mari immédiatement...
Mark. — N’est-il pas?
Diana. - Il est si froid! Oh! Mark, que dois-je faire?
Mark. — Vous devez être tranquille. Il arrivera bientôt telle chose que vous pourrez le moquer.
Diana. — Ciel ! Mais je l’aime.
Mark. — Pourquoi? Il ne vaut rien. Il détient seulement le record de la noblesse, mais ce record doit être battu.
Diana. — Dieu bénisse! cher Mark, vous semblez ne pas du tout comprendre ce que je dis.
Mark. — Si, si... Etes-vous heureuse, Diana ?
Diana. — Je dis non !
Mark. Vous devez être. Moi je suis.
(On frappe.) Qui nous trouble? (On refrappe.) Qui est là?
Voix de la princesse de Béryl. — Moi, Susanna.
Mark — Oh!... Diana, savez-vous une expression française : « scier le dos »?
Diana. — Oh ! oui.
Mark. Eh bien, la princesse, elle me scie le dos, réellement. Cependant, je dois finir avec elle. Alors je vous prie de passer à côté, chez Clelia.
Diana. Oui. (Elle y vaP
Voix de la princesse. — Eh bien, cher Mark?
Mark. Oui, oui, vous pouvez entrer.
La princesse entre, et aussitôt se debarrasse d'une immense pelisse à collet gondolé. La robe de dessous est très simple et très pratique.
La Princesse, tombant dans les bras de Mark. -- Cher, cher Mark.
Mark, étouffant. Oui... oui... chère, chère Susanna.
La Princesse. — Vous m’avez fait attendre. Vous étiez avec une femme.
Mark. — Oui : ma sœur. Elle est chez Clelia.
La Princesse. — Mettez les verrous.
Mark, sans hâte. — Oui, oui. (Enfin, il les met.)
La Princesse. — Mon cher propre garçon!... Embrassez-mot.
On se retrouvera. Le monde est retiY. Fiiez! fiiez!
Mark. — Oui. (Il V embrasse.)
La Princesse. — Je puis espérer cette fois?... Ne dites pas non!
Mark. — Je ne dis pas.
La Princesse. Où nous asseoir?
Combien de choses !
Mark. Jetez-les à bas. Ça ne fait pas matière.
La Princesse. — Oh ! ciel ! vos bras sont autour de moi, enfin !... Vous êtes doux et fort, mon chéri.
Mark, commençant à perdre son sangfroid. — Oh ! déesse !...
La Princesse. — Vous vous colorez !
EteS-vous bilieux?
Mark. — Je suis tipsy, Susanna.
La Princesse. — Êtes-vous, Mark, mon propre chéri ?
Mark. — J’hésite si je dois tirer les rideaux.
La Princesse. — Vous ne devez pas.
Je veux vous voir dans la lumière du jour. Vous êtes si splendidement beau ! (On frappe.)
Mark, d' une voix étranglée. — Oui est là?
Une voix. — Prince royal de Macédoine.
Mark. — Dieu bénisse!... Filez, princesse.
La Princesse. — Que dites?
Mark. — C’est l’héritier, le fils du Roi! Vous pensez, je ne puis laisser des pieds de grue à Son Altesse Royale. Allez chez Clelia, vous trouverez aussi mon autre sœur. (Criant.) Je viens, monseigneur, je viens ouvrir (,4 la princesse.) Mais remuez donc!
! a Princesse. — Alors, c’est encore man ;oé?
Mark. — Oui. Ça ne fait pas matière.
L’opportunité se retrouvera. Le monde est petit. Filez, filez.
Il lui met sa pelisse sur les bras, la pousse dehors et retrouve aussitôt son sang-froid. Tandis qu’il ouvre à l’héritier de Macédoine, la princesse, navrée, pénètre chez Clelia.
Chambre très simple. Rien qui traîne. Pas une photographie. Du haut en bas des murs, dessins du Courrier jrançais.
Clelia. (Robe fourreau. Les bandeaux empiètent de plus en plus sur le front. T.e teint prend une jolie nuance verdâtre .) Oh ! chère Susanna, vous étiez là?
La Princesse. — Oui. chez Mark. J’ai dû le laisser parce que le fils du Roi venait. Suis-je décoiffée?
Clelia. — Non, mais vous regardez
triste. N’avez-vous pas fait un bon voyage?
Diana. — Oh! avez- vous voyagé?
La Princesse. — Chère moi ! Je ne vous voyais point, Diana. Bonjour, comment allez-vous ?
Diana. — Très bien.
La Princesse. — - J’allai à Vienne avec votre père et, si cela vous intéresse, Mlle Chesnet.
Diana. — Ciel !
La Princesse. — Je dis, si cela vous intéresse, votre père eut de grands parlers avec elle.
Diana. — Que peut cela signifier ?
La Princesse. — Je ne sais, mais je pense cela peut obliger votre mari de se brouiller avec elle.
Diana, tombant dans les bras de la princesse. — Oh! Susanna, pourquoi pensais-jra de vous comme si vous n’étiez pas mon amie?
Clelia. — Entendez!
La Princesse. — Quoi?
Voix de Mark. — Adieu, monseigneur... Oui, j’attends... A tout à l’heure, Altesse Royale. (Une porte qui se ferme.)
La Princesse. Pardon, je retourne.
(Elle rentre chez Mark.)
Voix de Mark. — Oh! c’est vous encore! (La porte se ferme. On n’entend plus rien. Au même instant , quelqu’un frappe chez Clelia.)
Clelia. — Qu’est-ce? Entrez! ( Un garçon entre , et lui remet une bizarre carte de visite , énorme, ornée d’une sépia; cela représente un chiffonnier, tirant d’un tas d'ordures une loque où on lit ce nom : Pol Pic.) — Oh!... Oh! cela est artiste... (Très agitée.) Mais certainement, certainement, tout de suite. (Le garçon disparaît.) Chère Diana, je demande votre pardon : voulezvous passer un instant chez les petits ?
Diana passe chez les petits. Clelia s’installe dans un fauteuil Louis XIV et prend une attitude moyen âge.
On frappe. Entrez! Pol Pic paraît. Il est magnifiquement habillé : pantalon de drap noir uni, redingote pareille, comme un parfait bureaucrate. Mais là-dessus une cape espagnole, bordée d’un large galon et doublée de peluche écarlate. Le chapeau, mat, est exactement rond, de forme très basse, avec des bords exactement plats. — Clelia regarde Pol Pic avec ravissement. Il ne paraît pas à son aise. Ses yeux clignotent à la lumière du jour, car, comme il a dit, il n’a pas l’habitude de sortir avant que le gaz soit allumé dans les rues.
Pol Pic, à lui-même, mais tout haut (il a la manie de monologuer , et de prendre un public imaginaire pour confident de ses pen sces 1rs plus secrètes.) — Décidément, ce
n’est pas une blague. Ce n’est pas un rêve de Noël. La voici, en chair et en os.
Clelia, engageante. — Bonjour.
Pol Pic. — Bonjour... mademoiselle...
miss... pardon, comment dirai- je? Quel est le protocole en Amérique?
Clelia. — Il ne faut pas dire miss, du moins sans le petit nom, c’est pour les domestiques. Mais dites le petit nom seul, et je vous demanderai de me laisser dire Pol.
Pol Pic. — Je vous en prie... (Un temps.) Clelia... voici trois cent soixantequatorze francs, cinquante centimes. Je suis un honnête garçon. Les tailleurs sont beaucoup plus raisonnables en France qu’en Amérique. J’ai réussi à me nipper comme vous voyez pour cent vingt-cinq francs... cent vingt-cinq francs... cent vingt -cinq francs cinquante.
Clelia. — - Oh ! gardez le reste pour donner à un pauvre.
Pol Pic. — Je ne vous le fais pas dire. (Il r empoche la monnaie.) Maintenant...
Clelia... soyez assez gentille pour m’expliquer l’aventure extraordinaire qui m’arrive. Je sens que ma tête s’échappe... Premier point : êtes-vous réellement Américaine?
Clelia. — Mais oui.
Pol Pic. — Et vous vous coiffez comme ça tous les jours? Comme si vous alliez à une première de Y Œuvre?
Clelia. — Oui... (En extase.) Oh!
Y Œuvre! ...
Pol Pic. — - Et vous ne m’avez pas monté un bateau... mais là un bateau monstre... un Majestic, quand vous m'avez affirmé que vous aviez lu mes écrits?
Clelia. — Non. Je suis très curieuse de littérature française, mais seulement de littérature inconnue et dédaignée.
Pol Pic. — Mille grâces.
Clelia. — Je suis aussi curieuse de la personne des écrivains. Et souvent je pensai : puisque les jeunes filles américaines riches ont coutume de marier les nobles de ce côté-ci pour leur nom, elles doivent aussi marier des artistes ou des poètes. Les noms de ceux-ci valent également.
Pol Pic. — Et vous êtes venue parmi nous avec l’intention d'en « marier un », comme vous dites?
Clelia. — Je ne suis pas décidée quant au mariage, mais je pense me fiancer au moins quelque temps avec un poète.
Pol Pic. — Hein?... Subtile distinction !
Clelia. — Non subtile. Est ce la même
chose? On se marie une seule fois, et on se fiance plusieurs fois.
Pol Pic. — Ah?... Alors... ça n’engage à rien?
Clelia. — Sûrement.
Pol Pic. — Ah?... Alors... à quoi ça sert-il?
Clelia. — Cela n’engage à rien, mais cela autorise à beaucoup de choses.
Pol Pic. — Ah!... (Un temps.)
Clelia. — Je pense d’après vos vers vous êtes d’une grande perversité, n’êtesvous pas ?
Pol Pic. — Mon Dieu...
Clelia. — Je suppose vous étiez corrompu dès l'enfance?
Pol Pic. — N’en croyez rien!... Vous l’avouerai-je? Une jeunesse pauvre et studieuse... Bref, j’étais majeur lorsque j’ai failli pour la première fois.
Clelia. — Mais c’est un record !
Pol Pic. — Et il ne faut pas croire que depuis lors je m’en sois fourré jusque-là.
Clelia, très simplement . — Peut-être n’avez-vous pas le goût des femmes?
Pol Pic. — Oh !... Oh ! au contraire, mademoiselle !
Clelia. — Vous souhaitez d’être encouragé?
Pol Pic. — Je suis discret. Je ne prends jamais que ce que l’on m’offre, jamais plus.
Clelia. — C'est une réelle qualité pour flirter avec une jeune fille... Voulez-vous être mon fiancé?
Pol Pic. — Avec plaisir.
Clelia. — Mettez vos bras autour de moi.
Pol Pic. — Oh !
Clelia. — Oh !
Pol Pic. — Mais je sens que ma tête s’échappe!... Chère Clelia, vos lèvres...
Clelia. — Oui, cela est aussi permis... Oh ! ciel !...
Mais à cet instant la princesse rentre précipitamment, bousculée par Mark.
Mark. — Filez, ‘ princesse. L’opportunité se retrouvera. Voilà le manteau. Le monde est petit. Je dis Son Altesse Royale revient, et non seule, mais avec sa jeune fille... Adieu.
La Princesse, ahurie. — Oh ! c’est en core manqué ! (Elle aperçoit Pol Pic et Clelia qui s’embrassent.) Ah! pardon...
Mais, Clelia, vous avez un réellement beau flirt.
Pol Pic, à part , toujours à liante voix. — Qu’est -ce qu’elles ont toutes?
Clelia, à Peu Pic, bas. — A demain.
Pol Pic. — J’vous crois!
La Princesse. — Ne vous troublez pas, j’irai chez les enfants.
Elle ouvre brusquement la porte de communication et donne une forte torgnole à Biddy qui était derrière, l’œil au trou de la serrure. Hurlements. Diana et le colonel se précipitent. On soigne Biddy à l’aide de divers topiques angloaméricains, affublés de noms latins et grecs, et achetés dans les pharmacies spéciales de la rue Castiglione ou de la rue de la Paix.
Dès que Diana est rassurée sur le compte de sa sœur cadette, elle s’apprête à prendre congé de la famille Shavv, vraiment un peu agitée aujourd’hui.
Elle se rencontre dans le couloir avec son père, qui vient encore de sonner le garçon.
Jerry. — Personne n’est venu pour moi? Pas une femme? MIle Chesnet?
Le garçon. — Non, monsieur.
Jerry. — Curieux... Je suis contrarié... Je suis surexcité... Que faire pour calmer mes nerfs?... Oh! Diana, vous partez?
Diana. — Oui, p’paw.
Jerry. — J’ai une idée. Je suis surexcité. Prenez-moi avec vous dans la voiture et menez-moi chez Caryll, au bar, rue Saint- Florentin.
Diana. — Oui, p’paw. D’autant plus que j’ai à vous parler.
Jerry. — Oui. Venez. Ne dites pas adieu à votre mère, ce n’est pas la peine. Je suis pressé. (Il V entraîne.)
Diana, des qu'on est en voiture. • — Je dis, il paraît vous avez rencontré dans le trairi cette Mlle Chesnet...
Jerry, furieux. — Oh! Diana, êtesvous folle de me dire cela justement quand je suis surexcité? Vous le faites expressément pour me moquer? Taisez-vous! ( Elle n’ose plus bouger. Plus un mot -jusqu'à la rue Saint-Florentin.) Je vous remercie.
Adieu. (Il se précipite hors de la voiture, et entre au Caryll’ s cafè-restaurant-bar-hôtel. — Au chasseur.) J’ai loué une chambre ici, il y a peu de jours. Jeremy Shaw. Conduisez-moi. Oui, je sais, il n’y a pas d’élévateur, ça ne fait rien. Au contraire.
Montée. — Au seuil de l’appartement ;
Le chasseur. — Monsieur a besoin de quelque chose ?
Jerry, rogne. — J’ai besoin seulement que vous me laissez seul. Je suis surexcité.
Il va, vient, visite sa chambre, furette dans tous les coins, fait une station à la fenêtre. Mais il s’assomme, et il est de plus en plus surexcité. - — Tout à coup, il aperçoit sur son lit — oui, allongé sur son lit même, un pantalon de femme ! Une merveille de petit pantalon. Entredeux, volants, rubans, etc.
— Oh!...
Il sonne. Un garçon vient.
Le doigt tendu. Ça?... Qu’est-ce que c’est que ça?
Le garçon, riant. — Ah ! Ah !... Ah ! je vais expliquer à monsieur... J’ai dit à monsieur que l’appartement à côté est loué au trimestre par Mlle Renée de Pourville... une dame.
Jerry. — Oui.
Le garçon. — On est venu hier saisir chez elle... Alors, comme monsieur était absent, nous avons cru pouvoir transporter chez lui tout ce que Mlle Renée a de mieux... pour soustraire, monsieur comprend?... Ensuite, nous avons tout remis dans les armoires. Ce pantalon nous aura échappé.
Jerry, contemplant l'objet. — Oh!...
(Un long temps.) Elle est là?
Le garçon. — Oui, monsieur... Elle vient de rentrer du Palais de glace, et justement seule... Les affaires vont si mal!
Jerry. — Ail right ! Apportez ici une table, le Montebello 84, le goût anglais, un Jéroboam, et un sérieux dîner. Et puis, vous direz à cette dame de Pourville que Jeremy Shaw pense payer ce qu’elle doit et lui rendre son pantalon.
Le garçon, rétablissant dare-dare la communication entre les deux appartements. — Monsieur peut croire que Mlle Renée ne se le fera pas dire deux fois.
Ellk touche le bobo et IMMÉDIATEMENT cela va mieux.