‹ Les transatlantiquesChapitre 13 sur 20 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

combieint x-zepctir, Xj’^^toxjbz

Chez M“" Valent me Chesnet, dans son fiat somptueux des Champs-Elysées. Meubles Louis XIV et Louis XV, reproduits à \' Escalier de verre. Valentine est étendue sur la chaise longue Louis XV à trois pièces oui n’en finit pas. — ■ Robe Blanche Recamier, à la fois fort indécente et fort chaste, le cou dégagé, un collier de corail petite fille.

M“" Chesnet la mère, en costume semi-masculin, est assise derrière le comptoir Louis XIV qui sert de bureau à écrire.

Mrao Chesnet. — De mon temps, ce n’est pas ainsi que l’on entendait les affaires.

Valentine. — Laisse-moi les entendre à ma puise, et tu verras.

Mme Chesnet. — Je vois que tes roublardises ne nous mènent à rien. Mon avis est que la ciiose devait être enlevée en cours de route. A quoi bon toutes ces manœuvres dilatoires?

Valentine. — Je connais les Américains.

Mme Chesnet. — Moi aussi, il en est venu sous l’Empire. Quand ces gens-là ont envie de quelque chose... ou de quelqu’un, c’est tout de suite.

Valentine. — Et tout de suite après, ils cessent d’en avoir envie. Il faut leur apprendre à désirer.

Mme Chesnet. — Ne t’y fie pas. Voilà

deux jours que le de cuj/is est revenu, il ne t’a pas donné signe de vie.

Valentine. — lia mon adresse.

Mme Chesnet. — Tu devais l’aviser de ton retour.

Valentine. — Pourquoi pas la fenêtre?

Mme Chesnet. — Elorian l’a dit : on veut être plus sage que sa mère...

Valentine. — Il viendra aujourd’hui.

Mme Chesnet. — Tu arranges ça!

Valentine. — Mon petit doigt ne se trompe jamais... Tu vois, j’ai décommandé la voiture, je ne sors pas, j’attends.

Mme Chesnet (face-à-main.'). — Toilette ad hoc...

Valentine. — Trouvée, hein? ma tenue pour transatlantiques? Oh! j’ai étudié leurs goûts. (Soupirs.) Ce qu’il faut savoir de choses!... Vois-tu, ma bonne vieille mère, ce n’est plus comme dans ta jeunesse où, pour allumer un homme, il suffisait d’appartenir au sexe différent du sien.

Mme Chesnet. — Je ne dis pas que tu n’es pas très forte !

Valentine, sans fausse modestie. — Je suis calée dans ma partie, comme tous ceux qui se spécialisent.

On entend un grand fracas de vases brisés.

Mmo Chesnet, tressautant. — Qu’est-ce que c'est que ça ?

Valentine, très calme. — Ça, c’est mes verres de Venise qui la dansent. Ce que c’est que d’être faible avec sa mère! Tu as absolument voulu que j’engage ce petit domestique anglais, lequel t’avait tapé dans l’œil en cours de route, comme tu dis. Il est joli. Il est tube. Mais il m’a fait, depuis quarante-huit heures, pour trois ou quatre mille francs de casse.

Mme Chesnet. — Tu es inouïe! Tu dis ça avec un calme !

Valentine. — Veux-tu que je pleure mes bibelots? Pour ce qu’ils me coûtent! J’en ai trop. Il faut casser, comme il faut faire la guerre et massacrer les populations, quand elles deviennent trop denses.

Mme Chesnet. - Je m’en fiche, de tes bibelots! Mais si cet enfant s’est blessé?

Valentine. — Va le dorloter... Dis donc, maman, tu n’aimerais pas mieux le mettre dans ses meubles et me débarrasser de lui?

Mme Chesnet, courant vers la forte. — Tu n’as pas de cœur.

Elle passe dans le salon, vaste pièce, qu’on n’a pu rendre habitable qu’à condition de la subdiviser : paravents, colonnes tronquées et gaines supportant des marbres qui font points de repère. Trop de housses. La porte d’une vitrine est ouverte. Par terre, un petit tas de verres multicolores. Le jeune domestique anglais s’est coupé le doigt, oh ! bien peu, pas plus qu’en duel. Il regarde couler son sang, et il larmoie : il est athlétique, mais bébé.

Mme Chesnet, maternelle. — Qu’y at-il ? On s’est fait du bobo?... Ce n’est rien. Il est douillet. Asseyez-vous, petit malheureux. C’est comme ça qu’on pulvérise les Murano de madame? Mais on va être obligé de ne plus le laisser toucher à rien... Vous êtes pâlot. Vous n’allez pas vous trouver mal au moins? Ce faux-col vous étouffe.... (On ne doit fas s' étonner outre mesure que le petit domestique ne refonde rien : il ne sait fas un mot de français.) Son vilain sang coule toujours...

M” Chesnet se tâte. N’aurait-elle pas sur soi du taffetas dit d’Angleterre? Le patient comprend ce geste, et indique par signe qu’il a dans la poche de son tablier quelque chose qui peut tenir lieu du taffetas. M"” Chesnet plonge sa main dans la poche profonde et en retire une petite boîte ronde sur laquelle sont écrits ces mots : Touches the sfot and cures ihe -pain.

Elle ouvre la boîte, touche le bobo : touches the spot, et immédiatement (,'a va mieux : cures the pain.

Cependant on carillonne à la porte d’entrée.

Valentine, de sa chambre. — Ah çà !

vous n’entendez pas qu’on sonne? Voilà six fois !

Mme Chesnet, au petit , avec autorité.

— Ne bougez pas, don't trouble you. J’y vais moi-même, I go.

Valentine. — Tu parles anglais?

Mme Chesnet. — Je prends des leçons...

Je vais ouvrir. C’est sans doute notre milliardaire.

Valentine. — Ne te dépêche pas.

Mme Chesnet. — Il faut lui apprendre à désirer. ( Elle y va.)

Valentine, au domestique. — O.uste!

Vous croyez que je vais vous laisser couché là ? Debout ! Montez dans vol re chambre et que je n’entende plus parler de vous. (Il comprend. Il disparaît.)

Dans l’antichambre. M" Chesnet ouvre la porte. Sauvageon entre. Il est en redingote et extrêmement parfumé.

Mme Chesnet. — Tiens, c’est monsieur Sauvageon ! Bonjour, monsieur Sauvageon.

Sauvageon. — Bonjour, madame Chesnet. Mademoiselle votre fille est chez elle et elle attend quelqu’un.

Mme Chesnet. — Oui, pas vous.

Sauvageon. — Non, mais il faut que je la voie avant lui.

Mme Chesnet, V introduisant. — Valentine, c’est M. Sauvageon.

Valentine. — Quel bon vent?

Sauvageon. — Vent d’ouest... Mme Chesnet, vous m'excuserez...

Mme Chesnet. — Je suis habituée, je m’efface... Où donc est Little Billee ?

Valentine. — Au sixième. Prends l’ascenseur.

M”’ Chesnet se retire. Valentine, toujours étendue, indique à Sauvageon une bergère au coin de la cheminée. Il s’y installe, après avoir retroussé comme il sied les pans de sa redingote. Valentine le regarde interrogativement.

Sauvageon la passe en revue.

Sauvageon. — Bien.

Valentine. — Quoi bien?

Sauvageon. — La tenue. Vous avez le sens des nationalités.

Valentine. - — Ah!... Je vois, mon cher Sauvageon, que vous devinez qui j’attends. Alors, vite, n’est-ce pas? Qu’est-ce qui vous amène? Je n’ai que peu d’instants à vous consacrer.

Sauvageon. — Nous avons tout le temps qu’il faut.

Valentine. — Comment?

Sauvageon. — Vous ne le recevrez pas aujourd’hui.

Valentine. — Il ne viendra pas? Comment le savez-vous?

Sauvageon. — Il viendra, mais vous ne le recevrez pas.

Valentine. — Si.

Sauvageon. — Non. C’est moi qui le recevrai.

Valentine. — Vous êtes un peu maboul.

Sauvageon. — N’en croyez rien... Au fait, je vous avertis en passant que la reine de Sicile sera obligée de laver ses saphirs pour faire sa fin de mois.

Valentine. — On y pensera... Revenez dans une quinzaine, je serai probablement beaucoup plus en fonds qu’aujourd’hui.

Sauvageon. — Voilà ce que j’appelle une transition... Vous arrivez de Vienne...

Valentine. — Oui.

Sauvageon. -- Je n’interroge pas : je résume, sous une forme affirmative, des faits récents que je connais.

Valentine. — Résumez, affirmez.

Sauvageon. — Vous aviez reçu avant de partir, une dépêche énigmatique, mais significative, de M. le marquis Urbain de Tiercé, mon client...

Valentine. — Et le mien.

Sauvageon. Il vous faisait pressentir que vous rencontreriez dans l’Orient express son beau-père, M. Jeremy Shavv.

Valentine. — Je le rencontrai en effet.

Sauvageon. — Votre vue le frappa vivement.

Valentine. — Tu parles!

Sauvageon. — Vous le fîtes poser. Vous possédez à merveille l’art des préparations.

Valentine. — Vous aussi ! Que de préliminaires inutiles ! Enfin la situation est nouée. Voilà. Que voulez-vous?

Sauvageon. — Vous n’ignorez pas que M. le marquis de Tiercé devait, en se mariant, à peu de chose près un million rond. Le beau-père refusa d’abord de payer. M. le marquis tenta de se faire prêter la somme par M. le prince de Béryl, et c’est vous qui les mîtes en rapport. L’affaire n’aboutit point. Le beau-père débarqua, et un beau jour, à l’improviste, manifesta l’intention de solder ce petit arriéré.

Valentine. — Ah?

Sauvageon. - — Oui. Il a soldé, mais à l’américaine. M. de Tiercé reste nous devoir six cent vingt-deux mille huit cent vingtdeux francs, exactement huit cent vingt et un francs soixante-quinze. Vous connaissez

sa délicatesse. Ai-je besoin de vous dire que M. le marquis tient à nous payer jusqu’au dernier sou?

Valentine. — Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?

Sauvageon. — Voici le vif de la question. Al. le marquis ne peut parfaire cette somme qu’en s’adressant à son beau-père et AL le marquis ne peut plus s’adresser à son beau-père directement. Je n’ajouterai rien, vous comprenez à demi-mot ce que AL le marquis attend de votre amitié.

Valentine. — Hein?

Sauvageon. — Bien, vous avez compris... Allons, vous nous enlèverez cela en un tour de main. Vous valez le million.

Valentine. — Je le vaux, mais je le garde.

Sauvageon. . — Vous n’avez pas supposé, j’imagine, que Al. le marquis s’amusait à vous envoyer une dépêche énigmatique mais significative, simplement pour l’amour de l’art ?

Valentine. — Je n’ai rien supposé. Je n’ai pas le temps d’écouter de pareilles fariboles. Adieu, Sauvageon. Vous direz de ma part à Urbain que, quand il aura d’aussi sales communications à me faire, il pourra me les faire en personne. Je le recevrai!

Sauvageon. — Comme la passion vous égare ! Ne sentez-vous pas que la délicatesse de AI. le marquis...

Valentine. — Sa délicatesse ! Elle est fraîche, sa délicatesse!

Sauvageon. — Il n’est permis à personne de la révoquer en doute au moment où AI. le marquis, pouvant se considérer comme quitte avec ses créanciers, se jette dans de nouveaux embarras pour les payer jusqu’au dernier sou.

Valentine. — Alors sa délicatesse lui ordonne de payer une somme qu’ après tout il ne doit plus, s’il l’a jamais due. Alais sa délicatesse 11e lui interdit pas de se procurer cette somme par l’intermédiaire...

Sauvageon. — C’est très vieille-France.

Valentine. -- Je ne sais pas si c’est vieille-l'rance, mais c’est fichtrement...

Sauvageon. — Qu’alliez-vous dire? Un gros mot... Laissons la vieille France. En tout cas, c’est du Balzac. Rappelez-vous la belle Esther et Lucien de Rubempré.

Aùalentine. — Dites donc, mon petit Sauvageon, mettez donc un peu le nez à la fenêtre : c’est l’avenue des Champs-Elysées qu’est en bas, c’est pas le boulevard de La Chapelle.

Sauvageon. — Ne nous emballons pasl

Valentine. — Y a erreur d’adresse...

Et encore je serais curieuse de savoir dans quel bas-fond de la société vous dénicheriez une femme capable de... travailler pour le roi de Prusse... à moins que d’y trouver en définitive son intérêt, ou de ne pas pouvoir faire autrement.

Sauvageon. — Ah !... A la bonne heure.

Valentine. — Quoi?

Sauvageon. — Voilà ce que j'appelle une question posée. Il y a deux points. Premier point, avez-vous intérêt ? Deuxième point, pouvez-vous faire autrement?... Votre intérêt? C’est de palper une jolie commission de cent vingt mille francs, que M. le marquis a stipulée pour vous. Il pense à tout, et il ne veut rien vous devoir. Il a calculé que vous l’aviez aimé deux ans juste. Cela fait soixante mille par an, cinq mille par mois. Vous valez plus, mais étant donné que M. le marquis était votre amant de cœur...

Valentine. — Alors vous m’accordez cent vingt mille francs sur six cent mille que je tire du monsieur? En voilà un calcul!

Sauvageon. — Et que croyez-vous donc, madame, que vous tireriez du monsieur, si nous vous abandonnions à vous-même?

Valentine. — Ça me regarde. Je ne demande de conseils à personne, pas même à Urbain, bien qu’il me paraisse d’une jolie force.

Sauvageon. Je n’aurai besoin, quant à moi, que de l’entretien le plus bref pour amener notre homme à casquer dans les grands prix... car. vous avais-je dit que c’est moi qui négocierai ?

Valentine. — Vous ne me l’aviez pas dit.

Sauvageon. — C’est moi... Vous, il vous faudrait des mois pour extorquer le moindre capital par petits acomptes inavouables, et en retour de quels sacrifices ! Quittez ces longs espoirs. Nous n’avons pas l’intention de garder éternellement notre beau-père à Paris. Et supposez qu’il décampe fin courant? Qui est-ce qui aura donné un bon coup d’épée dans l’eau, si j’ose m’exprimer ainsi?

Valentine. — Conclusion, il serait plus sûr de traiter la chose à forfait?

Sauvageon. — Voilà.

Valentine. — Je regrette, ce n’est pas dans mes principes, et j’arrange ma vie comme il me plaît.

Sauvageon. — Ici, nous touchons au second point.

Valentine. — Quel second point?

Sauvageon. — Il s’agit de savoir si vous pouvez faire autrement.

Valentine. — C’est clair, je peux faire autrement si je veux.

Sauvageon. - Pas du tout.

Valentine. — Comment, pas du tout?

Sauvageon. — M. Jeremy Shavv doit venir tout à l’heure. Ou bien vous allez disparaître et me laisser seul avec lui pour régler nos intérêts communs dans les conditions que je vous ai dites, ou bien... Vous persistez à vous mettre en avant, à me flanquer dehors, à recevoir cet homme personnellement et isolément ?

Valentine. — Oui.

Sauvageon. - Alors, hâtez-vous de le tondre aujourd'hui, car il ne mettra plus les pieds ici. C’est vous qui ne voudrez plus le voir, il ne vaudra plus le dérangement.

Valentine. — Je serais curieuse de comprendre un mot à ce que vous me racontez.

Sauvageon. — Voulez-vous m’autoriser à être brutal? J’ai maintenant des façons nettes, tout à fait américaines. Je ne fais plus de phrases.

Valentine. — Tant mieux.

Sauvageon. - - Ces gens de l’autre côté de l’eau sont fort dépensiers, mais fort pratiques. Ils jettent leurs dollars par la fenêtre pour satisfaire la moindre fantaisie : mais vous ne leur feriez pas payer un napoléon tel objet qui est coté ailleurs dix francs.

Valentine. — Dites donc...

Sauvageon. — N’avez-vous pas eu quelquefois, même récemment... malgré votre ordre, votre économie, votre travail... des petits embarras d’argent?

Valentine. — Comme tout le monde.

Sauvageon. — Ne vous souvient-il pas de vous en être tirée aussi comme tout le monde... comme toutes les femmes?

Valentine. — C’est-à-dire?

Sauvageon. — Ah ! je vous connais une amie bien obligeante! Son nom, qu’importe? Appelons-la... l’amie des mauvais jours, car, dans la prospérité, vous l’oubliez, ingrate ! Elle ne s’en formalise point. Elle sait qu’on lui reviendra toujours, à l’occasion, et elle ne garde point de rancune à celles qui, momentanément, la négligent. Elle conserve pieusement, comme un souvenir et une promesse, leurs photographies dans un grand album, qui lui sert aussi de livre de comptes... On est toujours sûr de trouver chez elle les quelques louis dont on a besoin... Cinquante au maximum... C’est votre chiffre...

Valentine. — Assez ]

Valentine le regarde interrogativement. Sauvageon le passe en revue

Sauvageon. — Tous les Parisiens savent cela, mais ils mettent un point d’honneur bien absurde à ne point profiter des liquidations et des rabais... Un sauvage d’Amérique n’a point de ces raffinements. Pour peu qu’on lui ouvre l’œil... Et s’il faut, on lui ouvrira l’œil.

Valentine. — Bref?

Sauvageon. — C’est à prendre ou à laisser.

Valentine. — Je prends. ( Elle sonne.

- La femme de chambre.) Je sors. Si on sonne, vous ouvrirez. Si c’est un monsieur à l’accent anglais qui me demande, vous l’introduirez ici, sans donner aucune explication. M. Sauvageon reste.

Sauvageon. — Bien. Adieu. Allez faire un petit tour. Ne vous occupez absolument de rien... Ah! ah! je ne suis pas fâché de me mesurer avec cet homme une seconde fois.

Valentine sort. Sauvageon s’étend sur la chaise longue. Il pense, très vaguement, si vaguement que peu à peu la rêverie devient rêve. Il dort, lorsque, une bonne demi-heure plus tard, Jerry est introduit par la femme de chambre.

Redingote. Cravate olive et paille. A la cravate, une bague dont la pierre est un rubis.

Jerry fait un pas, puis deux. Il regarde les choses, notamment le lit, dont la magnificence un peu lourde lui suggère des sentiments respectueux. Il n’ose pas s’asseoir. Il n’ose plus avancer. Il croit qu’on est allé chercher Valentine, et il attend.

Le souffle du dormeur devient peu à peu plus sonore. Ronflement.

Jerrv, surpris, tourne ses regards vers la chaise longue. Il voit, il reconnaît Sauvageon.

Jerry. — Ciel ! Dieu bénisse !

Sauvageon s’éveille en sursaut, mais sans trouble. Il sourit, aux anges d’abord, ensuite à Jerry stupéfait.

Sauvageon. — Ah ! ah !... Cher M. Shatv, vous voici donc?

Terry. — Et vous ! Le monde est petit. Sauvageon. — Charmé de vous voir.

Veuillez secouer vos mains avec les miennes.

Jerry. -— Oui. {Il secoue.) Est-ce que vous êtes son père?

Sauvageon, modestement. — Non.

Jerry. — Alors, qu’est-ce que vous faites là ?

Sauvageon. — Je vous attendais.

Jerry. — Oh !

Sauvageon. — Veuillez être assis.

Jerry. — Mais je ne suis pas venu pour vous voir encore ! MIle Chesnet, s’il vous plaît ?

Sauvageon. - — M116 Chesnet, c’est moi... {Pudiquement.) jusqu’à nouvel ordre.

Jerry. — Vous me moquez?

Sauvageon. — Asseyez-vous donc, je vais vous éclaircir ce mvstère.

Jerry. — Non, je reviendrai demain.

Sauvageon. — C’est perdre un jour. Si vous ne m’écoutez pas aujourd’hui, je me verrai obligé de me substituer demain encore à la personne de Mlle Chesnet.

Jerry. — Oh!... Alors parlez vite, je suis hâté.

Sauvageon. — - Moi aussi. Vous n’allez pas me reconnaître. Je suis radicalement transformé depuis que j'ai eu l’honneur de traiter une petite affaire avec vous. Je me conforme à votre exemple, je ne fais plus une phrase inutile, je pose mes prémisses en stvle télégraphique, et je conclus par monosyllabes.

Jerry. — • Je ne pense pas ainsi.

Sauvageon. — Vous allez voir. Supprimons les transitions, hein? J’arrive au fait.

Jerry. — Oui.

Sauvageon. — Savez-vous ce que c’est qu’une opposition, monsieur?

Jerry. — Non.

Sauvageon. — Je vais vous l’apprendre.

Imaginez que vous devez à une personne, que je désignerai par la lettre M, une somme quelconque, et que, d’autre part, vous devez toucher d’une autre personne, que je désignerai par la lettre P, une autre somme d’argent. M, pour assurer le recouvrement de sa créance, fait défense à P de vous payer, tant que lui-même n’aura pas été remboursé de son dû.

Jerry. — Adieu, je reviendrai voir Mlie Chesnet.

Sauvageon. — Supprimons encore quelques transitions. Votre générosité est aussi connue que votre opulence, monsieur Shaw. Vous ne sauriez jeter les yeux sur une femme comme Mlle Chesnet, laquelle ne peut pas être soupçonnée de désintéressement, sans que les créanciers d’icelle, toujours au guet, fassent ausitôt diligence. Il va de soi que je suis son créancier principal. Nous avons formé un petit syndicat, comme pour votre gendre. J’en suis le président, et c’est à ce titre... que je mets opposition.

Jerry. — Oui... Votre comparaison n’est pas juste. Vous avez fait plutôt une société d’exploitation.

Sauvageon. — N’ergotons pas sur des questions grammaticales. Je me résume. Pour des raisons à moi connues, M"8 Chesnet, qu’elle le veuille ou non, se voit réduite à me confier la gérance de ses intérêts. Elle est mineure, monsieur. Elle est incapable,

monsieur. Je suis, dans la circonstance actuelle, son conseil judiciaire. Ah ! ah ! me voilà de nouveau face à face avec vous, mais les rôles sont retournés, monsieur. Vous êtes à ma merci, comme je fus à la vôtre. J imiterai votre laconisme. En deux mots, vous allez en passer par où je veux... ou bien vous n’avez plus qu’à remettre votre chapeau.

Jerry, se couvrant. — Oui, ce n’est pas ici une chambre à coucher, c'est un office... Je pense vous dites beaucoup de choses inutiles. Je pense vous avez fixé le bénéfice que vous pensez tirer de cette affaire?

Sauvageon. — Parbleu !

Jerry. -— Alors vous ne devez pas tant parler, vous devez seulement dire le chiffre.

Sauvageon. — Ah ! monsieur, M,le Chesnet a fait bien des imprudences. Elle ne sait pas se borner. Savez-vous ce qu’elle paie de loyer ?

Jerry. — Je souhaite ne pas savoir. Je souhaite seulement savoir quelle somme vous prétendez tirer de moi.

Sauvageon. — Mon Dieu, monsieur, il ne s’agit pas bien entendu de vous mettre le couteau sur la gorge...

Jerry. — Combien doit MUe Chesnet totalement ?

Sauvageon. — Hélas ! monsieur, le croirez-vous ? On se demande comment ces créatures peuvent trouver un tel crédit...

Jerry. — Combien?

Sauvageon, avec une douleur sinc'ere. — Plus de six cent mille francs !

Jerry. — Ail right. (Il note , sur un carnet.)

Sauvageon. — Quoi, monsieur...

Jerry. — Je ne suis pas décidé. Je penserai.

Sauvageon. — Je conçois qu’une telle somme...

Jerry. — Elle est peu pour moi.

Sauvageon. — Certes !

Jerry. — J’aime payer cher et faire les plus grandes dépenses dans le monde.

Sauvageon. — Je n’ai pas douté de vous un seul instant.

Jerry. — Je ne dis pas oui... Je veux aussi avoir le plaisir de ma dépense.

Sauvageon. — Il va de soi...

Jerry. — Vous ne me comprenez pas.

Je n’aurai pas le plaisir si je signe un chèque et ensuite Mlle Chesnet est à moi. On achète ainsi un meuble, non une femme. Vous connaissez peu nous autres Américains. Nous souhaitons être directement roulés par ces chères choses... Oh ! voilà des affaires comme vous concevez de ce côté-ci, quand vous pen¬

sez faire grand. Vous pensez faire grand, parce que vous me demandez plus de six cent mille francs. Vous faites petit, parce qu’elle aurait de moi davantage, peut-être le double en quelques jours, si elle risquait de gagner moins pour gagner plus. Voilà.

Sauvageon. — En attendant, MUe Chesnet peut rentrer d’un moment à l’autre, et si par hasard vous preniez votre parti sans délibérer davantage...

Jerry. — Si elle peut rentrer d’un moment à l’autre, je vais dehors. C’est une affaire, et je dois décider comme d’une affaire, après avoir pensé.

Sauvageon. — A votre aise. On ne vous bouscule pas.

Jerry. - — Je ne dis pas non, et je ne dis pas oui.

Sauvageon. — Au revoir.

Jerry. — Je ne sais pas. Au revoir ou adieu.

Sauvageon. — Vous parlez français de mieux en mieux.

Jerry. — Vous ne parlerez jamais américain.

Après que Jerry est sorti :

Sauvageon. — ... Bah!...

Mais Jerry, une fois dehors, une fois seul, perd subitement son flegme. Inquiétudes dans les jambes. Il a besoin de trotter. Il descend à pied l’avenue des Champs-Elysées, des Chemfs- Ilàise , comme il prononce.

Voilà ! Ça le reprend comme hier. Il est surexcité, n’est-il pas?... Eh bien! pourtant, et Renée de Pourville?... Car enfin, hier, Renée de Pourville... Même... c’est peut-être bien aussi pour ça que, tout à l’heure, il a pu rester si caime, si froid en présence de Sauvageon... Il est vrai que Sauvageon... Ah! si c’eût été Valentine Chesnet en personne... Peut-être bien que... Mais Sauvageon... Seulement, maintenant que Sauvageon n’est plus là... Parti, le sang-froid... Pas à dire.. Il est surexcité, n’est-il pas?

Au fait... puisque, hier... quand il était, de même, surexcité... Hep!

Il hèle une voiture. Il donne au cocher l’adresse du grill-restaurant-bar-hôcel.

Il arrive. Sa clef. Il grimpe, allègrement (pas d’élévateur.) Il entre dans sa chambre. Puis il sonne.

Le garçon. — Monsieur?... Ah! bonjour, monsieur... Monsieur a sonné?

Jerry. — Oui... MUe Renée de Pourville... Est-elle at home ?

Le garçon. — Oui, monsieur. Elle vient justement de rentrer du Palais de Glace.

J erry. — Ah !

Le garçon. — Mais...

Jerry. — Mais?

Le garçon. — Mais cette fois elle est

accompagnée. Les affaires reprennent. Probablement la visite de ce ministre russe...

Jerry. — C’est embêtant.

Le garçon. — Oh ! monsieur peut croire que MUe Renée sera embêtée toute la première. Mais, en conscience, Mlle Renée ne pouvait pas s’attendre... Puisque, hier... Alors, aujourd'hui...

Jerry. — Oui... C'est embêtant.

.Le garçon. — Comment faire? (Untemps.) En y réfléchissant bien...

Jerry. -- Quoi ?

Le garçon. — - Ce monsieur qui accompagne Mlle Renée... c’est un tout jeune homme.

Jerry. — Ah ?

Le garçon. - Sans importance. Dans les dix-huit. C’est aujourd'hui jeudi, la sortie des collèges. Il y a beaucoup de petits jeunes gens sur le pavé de Paris...

Jerry. — Ah?

Le garçon. — Monsieur pense... un po¬

tache... ce n’est pas un ami pour MIIe Reliée... Elle ne demanderait peut-être pas mieux... Et moi-même... Monsieur pense, ça n’a pas le sou, ça ne donne seulement pas cinq francs de pourboire au garçon...

Jerry. - Voilà vingt francs.

Le garçon. — Oh ! merci... Monsieur désire-t-il que je fasse une tentative?...

Jerry. — Je dis, allez chercher une table, avec deux couverts, le dîner comme hier, le Montebello 84, le goût anglais, un Jéroboam, et vous mettrez sur ma note... Mais vous porterez dans la chambre à côté.

Le garçon. — Comment ?

Jerry. — Oui. Vous leur direz Jerry Shaw souhaite qu'ils mangent, ils boivent et ils s'amusent autant qu’ils veulent.

Le garçon. - Et vous?

Jerry. — Moi, je paierai, et je serai content parce que je pense je les ai faits heureux.

Elle suit d’un regard inquiet Jerry Shaw.

Page 1