‹ Les transatlantiquesChapitre 14 sur 20 · CHOSES VUES · texte numérisé non relu

CHOSES VUES

Jerry Shaw et Dorrit Shaw, son épouse, sont dans la chambre de cette dernière, à l’hôtel Continental.

M" Shaw est vêtue d’une matinée, qui pourrait également tenir lieu de costume de grand gala pour présentation à la cour. D’ailleurs, pas d’autre bijou qu’un petit rang de perles de 70,000 dollars. - — Elle est étendue sur une chaise longue, immobile comme si elle posait devant son peintre, mais elle observe, elle suit d’un regard inquiet Jerry Shaw, lequel, en complet veston, va d’un bout à l’autre de la chambre, revient. Rythme régulier. Pas de quatre-vingts centimètres.

Voilà un petit quart d’heure que cela dure et elle n’a pas encore osé l’interroger. Elle sait qu’il a horreur des Personal remarks.

Néanmoins, sa sollicitude conjugale finit par s’émouvoir. Elle n’y tient plus.

Mrs Shaw. — Jerry Shaw !

Jerry. — Dorrit? (Stop.)

Mrs Shaw. — Vous venez et allez comme si vous faisiez des affaires.

Jerry. — - Je ne fais pas. (Il se remet en marche.)

Mrs Shaw. — Vous paraissez excité? (Il s'arrête .)

Jerry. — Je suis.

Mrs Shaw. — Surexcité.

Jerry. — Je suis.

Mra Shaw. — Depuis environ deux jours.

Jerry. — Je suis depuis deux jours, réellement.

Mrs Shaw. — Quelle est la matière?

Jerry. — Je ne puis vous dire. Non, réellement, Dorrit. Spécialement à vous.

Mrs Shaw. — Ne puis- je vous aider?

Jerry. — Non.

Mrs Shaw. — Je regrette, vieux Jerry.

Jerry. Vous êtes une bonne femme, Dorrit. (Promenade. Il s'arrête. Il hésite.) Peut-être vous pourriez me donner un conseil sans savoir de quoi il s’agit?

Mrs Shaw. — Comment pourrais-je?

Jerry. - - Je ne sais pas... Je ferai mieux de demander Mark, qui est un homme. (Il crie.) Hallôi... BertieL.

Bertie, de sa chambre (qui est la chant bre mitoyenne.) — Cher p’paw ?

Jerry. — Colonel, venez ici. (Bertie entre.) Allez et appelez votre frère Mark qui est dans sa chambre.

Bertie. -Il n’est pas.

Jerry. — Dehors?

Bertie. — Parti.

Jerry. — Où aller?

Bertie. Je ne puis dire.

Jerry. — En voyage, je suppose?

Bertie. - Oui.

Jerry. Pour un long temps? Savezvous ?

Bertie. - Il ne sait lui-même. Il a préféré ne rien dire, mais à moi. Il m’a prié de garder le secret si on ne remarquait pas son absence, et, si on remarquait, de vous

dire vous aurez bientôt de ses nouvelles, et serez étonnés par quelque chose de grand.

Jerry. - Je suppose, une affaire?

Bertie. — Je ne sais pas.

Jerry. Oh!... Allez et appelez votre sœur Clelia.

Bertie. — Elle n'est pas dans l'hôtel.

Jerry. En voyage aussi ?

Bertie. — Je ne crois pas. Elle est sortie seulement avec son si comique fiancé.

M1'3 Shaw, surprise , mais pas plus qu'il ne convient. — Elle ne m'a pas parlé de ce fiancé. Est-elle engagée?

Bertie. — Oh ! pour un temps, je pense.

Jerry. — J'espère Biddy au moins est

Bertie. — Oui, elle était juste dans ma chambre, boxant avec moi.

Jerry. — Allez et appelez Biddy. ( Bertie sort.)

Mrs Shaw. — Demanderez-vous conseil aux enfants, quand vous ne pouvez à moi?

Jerry, égaré. — Je ne sais pas. ( Bertie rentre , Biddy le suit. Jerry les contemple sans rien dire. Il est en proie à une vive èmotion.) Chères petites choses !... Oh! non, non, il n’est pas possible... Chères petites choses !... Allez-vous-en... ( Les enfants se retirent.) Dorrit, je suis décidé. Je viens de prendre une décision négative. Ils sont de bons enfants, vous êtes une bonne femme. (Il l'embrasse.)

Mrs Shaw. — Vous semblez être un peu fou ce matin, Jerry Shaw. ( Silence . Puis Jerry se remet à marcher , à marcher.) Voilà que vous redevenez surexcité, Jerry Shaw.

Jerry, sombre. — Oui, réellement. (Un long temps. Tout d'un coup.) Dorrit !

M1'3 Shaw. — Vieux garçon ?

Jerry. — Approuvez-vous que je dépense une forte somme d'argent, et en outre que ie me laisse tromper par un coquin, pour satisfaire un désir qui me tient ainsi surexcité ?

M1'8 Shaw. — Je dis le principal est que vous ne soyez plus surexcité. Qu’est l'argent? Pour ce qui regarde être trompé, comment pouvez-vous dire ce coquin vous trompe si vous le savez? C'est donc vous qui finissez par le tromper, mon chéri.

Jerry. — Vous êtes une femme admirable, Dorrit. Je suis maintenant décidé.

Mrs Shaw. — Comme tout à l’heure?

Jerry. - - Mais dans le sens contraire. (Il crie.) Hallô!... Colonel!...

Bertie, reparaissant. — P’paw?

Jerry. — Vous ferez une course pour moi, vous serez mon messenger-boy.

Bertie. — Oui, p’paw.

Jerry. — Vous irez de ma part chez M. Sauvageon. Vous lui direz Jerry Shaw est décidé, qu’il vienne parler à moi et toucher la somme immédiatement.

Bertie. — Oui. Quelle est l’adresse?

Jerry. — Je ne sais pas. Ça ne fait pas matière. J’ai sa carte parmi celles des créanciers de votre beau-frère. (On cherche. On trouve la carte de Sauvageon. Ce n est pas une carte , c'est une liste, interminable, de ses médailles, de ses décorations étrangères. Il a plus de croix exotiques que le docteur Ricord. Il bat le Ricord. — Mais d'adresse, point.) C’est embêtant... Alors, Bertie, vous devez aller à l'hôtel de Tiercé demander cette adresse... Oh ! je préférerais votre beau-frère ne sache pas... Mais il faut.

Bertie. — J’irai. Je m’habillerai d’abord.

Jerry. — Faites hâte, colonel. Je suis surexcité. (Il marche. Bertie se précipite dans sa propre chambre, laquelle communique, comme on sait, avec la chambre de Biddy P)

Bertie, lui-même surexcité. — Hallô!

Cheer up, Biddy ! (Il retire son veston et le lance au nez de Biddy.)

Biddy, prenant au hasard une de ses 'jupes et la jetant au nez de Bertie. — Mais vous êtes fou, mon garçon !

Bertie, se dépouillant de son gilet et y entortillant la tête de sa sœur. — Patty cakes ! patty cakes !

Biddy, suffoquant. — Bou ou ou ou ou !

Bertie. — Oh ! vous faites comme quand vous prenez votre tub !

Biddy ,lui donnant un grand coup de poing. — Time !

Bertie, ripostant. — Ready!

Biddy. — Go! (Elle lui envoie un coup de pied dans V épaule. Ah! elle est souple — l'abus de la serpentine. Bertie la saisit par la jambe. Ils tombent tous les deux.) Vous êtes un stupide garçon.

Bertie. — Vous êtes une garçon-fille.

Biddy. -- Pourquoi êtes-vous si gai, mon chéri ?

Bertie. — Parce que je vais faire une course pour p’paw, je vais me promener dans les rues.

Biddy. - P renez-moi avec vous, colonel.

Bertie. — Si vous voulez, mais faites hâte.

Biddy. — Matehez-vous avec moi, qui sera le premier prêt.

Bertie. — Je vous défie.

Plus de vaines paroles. Quelques cris, impossibles ■ à transcrire dans un langage civilisé. Ils continuent de se jeter à la figure les divers vêtements qu’il retirent. Biddy est prête la première.

Biddy. — Laissez-moi vous aider. ( Elle met les boutons à la chemise de Bertie , elle lui fait son nœud de cravate. — Système du docteur Pullet. — Un temps) Ne vous semble-t-ii pas on a frappé à la porte de Mark? (Ils écoutent)

Une douce voix (celle de la princesse de Béryl) — Cher Mark... Ouvrez-moi, s’il vous plaît... C’est moi, Susanna.

Bertie. — Oh ! c’est la princesse. Mark m’a spécialement recommandé de ne rien lui dire.

Voix de la princesse. — Cher Mark, n’entendez-vous pas ?

Bertie. — Biddy, que pensez-vous de la princesse?

Biddy. — Je pense elle est frappée d’amour pour notre frère.

Bertie. — Mais ils ne peuvent être engagés, elle est mariée. C’est de l’inconduite.

Biddy. — C’est pour cela que Mark la laisse toujours hors des portes. Il préfère aimer les jeunes filles, comme il est propre.

Bertie. -— Je fais ainsi.

Biddy. — Quel est votre sweetheart ?

Voix de la Princesse. — Mark, cher Mark...

Bertie. — C’est Blanche de Tiercé, et je pense vous êtes enamourée de François?

Biddy. — Oui, mais il est froid.

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