‹ Les transatlantiquesChapitre 17 sur 20 · ICH · texte numérisé non relu

ICH

lez... Que font là votre frère et votre sœur, avec ces mines d'enterrement? (.1 Bertie.) Voulez-vous aller dans le salon?...

Bertie. — Non.

La Marquise. — Vous y trouveriez François, qui est un peu souffrant...

Biddy. — Oh!...

La Marquise. — Et Blanche qui dîne avec lui.

Bertie. — Ah !...

Diana. — Allez, colonel, et vous, Biddy. Je vous appellerai pour partir. (Ils vont.)

La Marquise. — Pour partir?

Diana, calme. — Oui. Je suis seulement venue pour vous dire adieu et merci parce que vous fûtes bonne pour moi. Et je suis contente de voir aussi le comte, qui fut bon et que mon cher p’paw aimait beaucoup.

Le Comte, ému. — C’est réciproque.

Louis, tirant sa montre. — Le rideau lève.

La Marquise. — Pardon, qui est-ce qui est mort? Vous parlez d’adieux comme s'il s’agissait d’un voyage au long cours.

Diana. •— Il s’agit réellement.

La Marquise. — Qui est-ce qui part?

Diana. — Moi. Je partirai bientôt avec mes parents.

La Marquise. — Vous êtes folle!... Et votre mari !

Diana. — Il n’est plus.

La Marquise. — Comment, il n’est plus?

Qu’entendez vous par là?

Diana. — 11 n’est plus mon mari. Je signifie je divorcerai.

La Marquise. — Hein?... Bien, bien, voilà. J’ai ma migraine... Ah! mon Dieu!... Finissez, hein? c’est absurde. Asseyez-vous. Ce petit malentendu se dissipera. Dînez.

Diana. — Non, je dis adieu.

La Marquise. — Mais c’est qu’elle a l’air de parler sérieusement! Quel crime a commis encore mon mauvais sujet de fils?

Diana. — Il a recommencé avec sa maîtresse.

La Marquise. — Qu’en savez-vous ?

Diana. — Mon petit frère et ma petite sœur l'ont vu.

La Marquise. — Où ?

Diana. — Chez cette femme, 195, avenue des Champs-Elysées.

La Marquise. — Qu’est-ce que votre petit frère et votre pebte sœur allaient faire là?

Diana. — Ils allaient demander au prince l’adresse d’un bijoutier.

La Marquise. — Tout cela n’est pas clair.

Le Comte. — En effet.

Louis. — Ma tante, si le maître d'hôtel rentrait, rien qu'une seconde, pour nous servir l’entremets?

Le Comte. — Louis, pour la deuxième fois, vous manquez de tact.

La Marquise. — Allons, ma petite, asseyez-vous et dînez : il 11’y a pas de quoi fouetter un chat.

Diana. - Non, mais il y a de quoi divorcer un homme.

Le Comte. — Ma nièce, je vous en conjure... Cette plaisanterie a suffisamment duré... Je connais ma sœur, elle sera malade.

Diana. — Je regrette, mais ce n’est pas une plaisanterie.

Le Comte. — Je ne puis croire à autre chose, ma nièce, car enfin... Oh! il est naturel que vous 11e partagiez pas toutes nos idées. Pascal nous avait déjà préparés à ce contraste. Vérité en deçà des Pyrénées...

Qu’est-ce donc lorsque, au lieu des Pyrénées qu’un Louis XIV peut supprimer d'un mot, nous mettons l’Océan Atlantique? 11 n'en est pas moins vrai que l’essentiel de la morale ne saurait être à la merci des longitudes. Je fais appel à votre dignité : pouvez-vous songer au divorce?

Diana. — Oui, par dignité justement. Il me laisse pour une femme impropre. Alors je le laisse. C’est tellement simple que je ne puis comprendre vous 11e comprenez iras.

Le Comte. — Oui, c’est simple ! C’est de la logique de sauvage. Pardon, mais il faut bien le dire : c’est de la logique de sauvage. Avez-vous pesé les conséquences d’un divorce ?

Diana. — Oui, je pars, il reste, et voilà...

Le Comte. — Voilà votre vie brisée...

Je ne parle pas de la sienne.

Diana. — Oh! je me remarierai facilement.

Le Comte. — Pas devant Dieu !

Diana. — Si. On ne se remarie pas devant Dieu, il paraît, en France. Mais on se remarie devant Dieu en Amérique.

Le Comte. — A quelle religion complaisante croyez-vous donc?

Diana. — A la mienne.

Le Comte. — C’est affreux!.. Mais, malheureuse, entre le divorce et l’union libre...

La Marquise. — Adhémar, finissons-en...

Louis. — Oui !

La Marquise. — J’ai déjà supporté bien des choses, mais, en vérité, voici une croix à laquelle j'étais loin de m’attendre.

Diana. — Je regrette pour vous qui fûtes bonne, mais je dois faire ainsi.

io6 Les Transatlantiques

La Marquise. — Oui, oui... Et vous venez m’annoncer cette énormité avec un calme ! Diana. — Je n’aime pas faire de bruit. La Marquise. — Sac à papier !... Et moi, est-ce que vous croyez que j'aime jurer? Vous voyez pourtant que ça m’échappe... Il y a des circonstances où il est tout de même trop inhumain de ne pas faire de bruit. Vous me parlez d’une chose qui bouleverse ma vie, et vous m’en parlez sur un tel ton... Non, ça me déconcerte encore davantage. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Qu’est-ce que vous voulez? Je ne sais plus que dire.

Diana. — Il ne faut rien dire. J’ai pensé, j’ai décidé, je ferai.

La Marquise. — Alors vous n’aimez pas votre mari? Vous ne l’aimez pas?

Diana. — J’ai maintenant du chagrin, mais bientôt je ne l'aimerai plus, puisqu il m’insulte.

La Marquise. — Et pardonner?

Diana. — Je pardonne, mais je laisse.

Le Comte. — Ma sœur, croyez-en mon expérience : peut-être vaut-il mieux laisser cette enfant suivre momentanément sa fantaisie. Qu’elle aille passer la nuit au sein de sa famille. L’exemple d’un ménage uni la ramènera sans doute à des sentiments plus chrétiens. Demain matin, nous la verrons revenir...

Diana. — Non. Mais je pars. Je pense mon ancien mari a eu presque le temps d’aller et de retourner. Jfe ne veux pas le rencontrer. Adieu.

Louis. — C’est ça. Dînons.

Le Comte. — Louis, pour la dernière fois, veuillez vous taire. D’ailleurs, eussionsnous fini de dîner à temps, vous pensez bien que je ne vous mènerais pas au théâtre dans d’aussi déplorables conjonctures.

Louis, navré. — Oh!

La Marquise, hors d'elle. — Ce n'était pas déjà suffisant que mon fils vous épouse, il ne lui restait plus que de divorcer !

Le Comte. — Ma sœur, pas de paroles blessantes et superflues.

Diana. — Adieu.

Elle sort. Les domestiques rentrent. Le comte et Louis se remettent, en hâte, à dîner. La marquise ne peut pas en faire autant. Elle reste silencieuse et affligée. Diana entre dans le salon. Elle y trouve les quatre enfants sur le canapé. Bertie et Blanche à un bout. François et Biddy à l’autre bout. Blanche est dans les bras de Bertie. Biddy est dans les bras de François. Et ils pleurent! Ils pleurent! Tous les quatre.

Diana. — Oh! quelle est la matière?

Vous pleurez! (Sanglots.) Mais quoi?

François, à Biddy. — Je ne vous verrai plus jamais!... Jamais.

Biddy. — Non.

Blanche, à Bertie. — Vous étiez presque mon beau-frère...

Bertie. — Non, mais j étais tombé en amour avec vous.

Blanche. — Et vous allez partir! C'est affreux !

François, à Biddy. -- C’est affreux!...

Je sens que je vais être plus malade... Biddy... Oh!... Oh! mon Dieu!...

Blanche, inquiète. — Qu’est-ce que tu as, mon petit chat ?

François. — C’est mon œuf... J’ai eu tort de dîner... Je...

Blanche, -pleurant , à Bertie. — Il a un embarras gastrique.

François. — Non, c’est passé, ça va mieux... Diane, ma petite Diane, nous vous aimons tant ! Vous ne voulez donc plus être notre sœur?

Diana, touchée. — Je vous aime bien aussi.

François. — Il faut pardonner à Urbain.

Diana. — Je lui pardonne, mais je m’en irai.

François. — Oh ! Oh !... (Il sanglote.) Diana, éperdue. — Mon cher François...

(Elle ï embrasse.) Ne pleurez pas... Biddy, colonel... Oh! mon Dieu! J’étais si courageuse !... C’est affreux ! Je pleure aussi.

François. — Vous pleurez, Diane, vous pardonnerez ?

Diana. — Je pleure, mais je m’en irai. Il faut vouloir faire ce qu’on doit. Et même je m’en irai vite pour ne pas rencontrer votre frère qui va rentrer.

Cris inarticulés. Embrassades. Arrachement. Diana part comme elle est venue, entre sa sœur Biddy et son frère Bertie, mais leur attitude est beaucoup moins hère, et Bertie serait bien incapable de boxer personne pour le moment. Blanche et François restent seuls. Ils continuent à pleurer, et maintenant c’est dans les bras l’un de l’autre qu’ils pleurent.

Blanche, après un long temps. — Dis donc... François... Bertie t’a parlé l’oreille... Il t’a expliqué?...

François. — Oui.

Blanche. — Il t’a raconté ce qu'il avait

vu ?

François. - - Oui.

Blanche. — Est-ce que tu crois que c’est réellement grave?

François, honteux d'être si nàif. — Je ne sais pas, je... je... je n’ai pas très bien compris.

Madame Chesnet reluquait la photo.

Page 1