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CHAPITRE III

Xj'B MÊME Bi^TE^-Cr

Chez M1" Valentine Chesnet, Fex-amie du marquis Urbain de Tiercé.

Un fiat de vingt-cinq mille, aux Champs-Elysées, dans une maison extrêmement neuve, où, sans doute pour ne pas se donner des airs de ménager les pierres de taille, on en a prodigué de si massives que ce palais moderne offre, à l’instar de ceux du moyen âge, l’aspect d’une prison. Mais il y a, à tous les étages, tout ce qu’on peut énumérer de choses confortables sur les bandes de calicot.

La chambre de Valentine.

Tout Louis XIV et XV reproduit à l 'Escalier de verre.

D’abord le lit.

Beau, mais simple. Sérieux. Il y a toujours un des deux qui s’y couchent, qui n’est pas là pour s’amuser. Placage de bois de rose et de bois de violette. Bronzes : des Victoires. La devise ’Nec ■plunbus itn-par. — L’arrangement du fond de lit est fort compliqué. C’est des anges, ou des amours, dans des nuages, avec un grand soleil rayonnant. Cela ressemble au dessus d’autel de la chapelle, à Versailles.

Les rideaux sont de brocatelle vert d’eau, à grands ramages vert sur vert et blanc crème à reflets rosés. Le couvre-lit est de point de Venise.

Dans les angles, consoles-gaines (bois de rose et de violette, bronzes) supportant des reproductions d’antiques en vieux marbre blanc tout jauni et presque diaphane.

P-n guise de bureau pour écrire, un grand comptoir de boutique Louis XIV (du temps), admirable de carrure, tout acajou, orné par devant de deux Victoires très raides et pareilles à celles du lit. — Cartonnier à horloge Louis XV, avec des cartons ventrus et contournés, rouge vif, gaufrés d’or.

Sur la cheminée, le Louis XIV de la place des Victoires 'encore !) flanqué de deux immenses candélabres Louis XV en argent.

Une chaise longue Louis XV, follement longue, longue comme pour coucher les grandes femmes hors de proportion que peignaient et sculptaient les artistes de la Renaissance. Ladite chaise longue est en trois pièces.

Beaucoup d’autres sièges, les uns commodes, fut-ce aux dépens du style ; les autres d’apparat : tels des fauteuils Louis XIV tout or et velours de Gènes à plusieurs tons. — Des meubles volants, des petites tables, une table Marie- Antoinette (mais à pieds Louis XV), avec toute la gainerie ancienne.

Pas de lustre : une immense boule de gui enrubannée.

Un peu de buis au lit.

Une seule toile (authentique, dans le cadre ancien) : M“" de Pompadour toute nue.

MIU Valentine Chesnet et sa mère sont au coin du feu. Elles causent à bâtons rompus.

Valentine. (Robe d’intérieur, Angleterre et zibeline.) Etendue. Trente ans sonnés. Dans tout son éclat. D’une beauté à laquelle il n’y a vraiment rien à redire et de laquelle il n’v a rien à dire. C’est à croire qu’elle a été copiée, comme ses meubies, à Y Escalier de verre.

M“" Chf.snet la mère (cinquante-cinq ans). Très distinguée. Elle n’a même pas cet air un peu marchande à la toilette, qui d’ailleurs semble plutôt la marque des femmes du vrai monde passé un certain âge. Simple. Une robe pour trotter. Une seule fausse note : la taille, qui est trop jeune — on ne se refait pas.

Elle a sur ses genoux une assiette Empire, blanche à filet d’or et couronne de lierre, pleine de petits fours, qu’elle grignote. Elle boit, par-ci par-là, une gorgée d’eau d’Evian, dans un verre Empire, de cristal taille, orné d’un médaillon en couleur et en relief, qui représente la croix de la Légion d’honnpUL

Mme Chesnet. — Vois-tu, ma chère, à Paris, une femme de vingt-cinq ans qui n’a pas au moins cent mille livres de rentes, il faut quelle soit idiote ou bossue..

Valentine. — Comme c’est vrai !

Mme Chesnet, désignant les -petits fours. — - C’est de ton dessert d’hier soir?

Valentine. — Oui.

Mme Chesnet. — Qui avais-tu?

Valentine. — Personne. Le Roi et le Prince. Ils adorent faire ménage à trois.

Mme Chesnet. — Comment? Chrétien est encore à Paris?

Valentine. — Penses-tu? Il n’en démarre pas. Ah ! si j’avais compté sur ses obligations monarchiques pour me procurer un peu d 'indépendance. . .

Mme Chesnet. - Je ne t’ai pas élevée à courir.

Valentine. — Et je t’en sais gré... Cela me fait penser... Veux-tu sonner, s’il te plaît? Tu as le bouton... ( Mme Chesnet avale un petit champignon tout mousse et sucre, exquis, puis ctend le bras, sonne.) Merci. (La porte. Une femme de chambre très jolie et ridiculement habillée. Valentine, sans tourner la tête :) Le maître d’hôtel.

Pas de réponse. Un temps. Le maître d’hôtel.

Classique.

Le maître d’hotel. — Madame m’a fait appeler?

Valentine. — Oui. Vous êtes tout nouveau chez moi, puisque vous êtes entré hier matin, mais je veux que vous preniez tout de suite, tout de suite, vous entendez? les habitudes et le ton de ma maison. Comme ce n’est pas moi qui ai le temps de vous former, arrangez-vous... comme vous pourrez, interrogez vos camarades à l’office...

Le maître d’hotel. — Je n’ai encore servi à madame qu’un seul dîner : je ne pense pas y avoir fait de faute.

Valentine. - Dans le service, non, mais dans l’annonce.

Le maître d’hotel. — J'ai annoncé que Sa Majesté était servie, comme il est de règle.

Valentine. — D’abord il n’est pas de règle, attendu que le Roi est ici incognito. Vous n’avez pas la prétention de me coller sur le protocole? Et puis, règle ou non, il n’y a pas deux façons d’annoncer, ici, il n’y en a qu’une. C’est moi, moi seule, qui suis la maîtresse chez moi. C’est moi qui suis servie.

Lej maître d’hotel. - — Cependant, madame...

Valentine. - Je recevrais le Pape à

dîner qu’on annoncerait encore comme je vous dis, c’est clair? Allez. (Le maître d’hôtel s’incline et sort.)

Mme Chesnet. — Tu sais qu’il n’a pas tort, ce garçon ? Tu le secoues.

Valentine. — Il faut être dur avec les gens, c’est mon principe.

Mme Chesnet. ■ — Pourquoi donc as-tu renvoyé l’autre, qui était si bien?

Valentine. — Il jouait aux courses.

Mmo Chesnet. — Ce n’est pas pendable.

Valentine. — On ne joue pas chez moi.

Mme Chesnet, après une hésitation. — Tu as changé aussi de valet de pied?... J’ai vu un petit nouveau en bas... Il est tout jeune.

Valentine. — Dix-neuf.

Mme Chesnet. — Il a une figure charmante.

Valentine. — Il n’est plus à mon service.

Mme Chesnet. — Tu dis?

Valentine. — Je dis que je vais lui donner ses huit jours.

Mme Chesnet, tranquillement. — - Oh!... Si tu avais un père, est-ce que tu renverrais tes femmes de chambre?

Valentine, riant. — Tu me désarmes.

Mme Chesnet. — J’ai mes petits défauts, mais ils sont discrets. Tu n’es pas à plaindre. Tu n’as jamais eu, comme tant d’autres, à rougir de ta mère.

Valentine. — C’est vrai, et c’est de la veine : tu pourrais me faire honte, tu me fais honneur. Tu n’es pas madame Cardinal pour deux sous.

Mme Chesnet. — Ma fille, ce sont les monsieur Cardinal qui font les madame Cardinal. Le tout est de ne pas se mettre en ménage. Une mère qui a le sentiment de ses devoirs doit rester veuve.

Valentine. — Tu l’as été toute ta vie.

Mme Chesnet. — Comment va Charles?

Valentine. — Charles?

Mme Chesnet. — Mon petit-fils. Tu ne sais plus le nom de ton enfant? Ah ! ce n’est pas toi qui l’as, la bosse de la maternité!

Valentine. - Je ne suis pas poseuse...

Pardon, je n’y étais plus, parce que nous venons justement de le changer de nom.

Mme Chesnet. — Encore!

Valentine. — Oui. Le Roi s’est toqué de ce petit. Il le promène. Il veut l’avoir à dîner avec nous. Seulement, il a fallu l’affubler d’un nom macédonien.

Mmo Chesnet. — (fuel nom ?

Valentine. — Alexandre, parbleu !

Mœe Chesnet. — Un aurait pu me consulter, moi qui suis sa marraine. J’ai ce nom macédonien en horreur.

Valentine. — Moi aussi. Alors, pour tout concilier, nous avons choisi un diminutif russe: Nous l’appelons Sacha... Veuxtu sonner? (d/me Chesnet touche le bouton. La femme de chambre reparaît.) Monsieur Sacha.

La femme de chambre. — Je vais voir si Monsieur Sacha n’est pas encore parti pour le collège.

Mme Chesnet. — Tl va au collège?

Valentine. — Depuis lundi. Nous l’avons mis externe chez les pères de la rue Marbeuf. Il y a une classe pour les tout petits, dirigée par les sœurs. C’est très cher, très bien tenu et très bien fréquenté.

Entre Sacha (sept ans). Costume marin. Joli, câlin, impertinent, roublard.

Sacha. — Bonjour.

Valentine. — - Bonjour. Embrasse

grand 'mère.

Sacha. — Oui, vite. J’veux pas être en retard.

Mme Chesnet. — Tu es donc bien content d’aller au collège?

Sacha. — Oit ! oui !

Mme Chesnet. — Tes petits camarades sont gentils avec toi ?

Sacha. — Oh ! oui ! Les pères aussi. Et les sœurs. Y a des grands qui ont raconté le Roi. Alors on m’appelle monseigneur.

Il sort. La femme de chambre revient.

La femme de chambre. — Madame, c’est de chez Bonnel.

Un paquet assez volumineux.

Valentine. — Donnez.

Mme Chesnet. — Un cadeau?

Valentine. — Non... Il y a la note?

La femme de chambre. - Oui, madame.

Valentine, fêtant ses clefs à Mma Chesnet. — Veux-tu prendre six mille cinq dans le secrétaire?

Mme Chesnet. — Mazette ! Qu’est-ce que c’est donc?

Valentine. — Un nécessaire de voyage.

Mme Chesnet. — Tu en as quinze.

Valentine. — Oh ! tu sais, si on ne s’offrait jamais une fantaisie... Figure-toi, hier, je passe devant chez Bonnel, je vois ça. D’un goût douteux, mais cossu. Je demande pour qui. C’est la princesse de Béryl qui l’a commandé pour un de ses derniers petits, un Anglais, oh ! gentil à croquer, lord Marlowe; tiens, il ressemble à Joe.

Mœe Chesnet. — Joe?

Valentine. — Le nouveau valet de pied que tu as remarqué, distingué... Ça me paraît drôle de souffler à la princesse le nécessaire de son Anglais. Elle le payait quatre mille, j’en offre cinq. Croirais-tu qu’on me refuse net? Je me suis laissé emballer, j'ai surenchéri, et à six mille cinq on a lâché. Le plus gai c’est que, moi ou lui, en fin de compte la princesse casque.

La femme de chambre, qui est sortie , puis rentrée. — M. le marquis de Tiercé désire voir madame.

Valentine. — Urbain !

Mme Chesnet. -— Un revenant.

Valentine. — Faites entrer. Portez ça dans mon cabinet de toilette.

Mme Chesnet. — Je vous laisse.

Valentine. — Non, reste une minute.

Ça lui fera plaisir de te dire bonjour.

Entre Tiercé. Redingote.

Tiercé. — Bonjour, ma chère... ( Valentine lui tend la main.) Mais c’est Mme Chesnet! Quelle bonne fortune! Je vous demande pardon, je ne vous apercevais pas d'abord. On n’y voit guère.

Valentine. - Les jours sont si courts en cette saison.

Mroe Chesnet. — Ils nous ont paru longs en votre absence, mon cher marquis.

Tiercé. — Charmant ! Vous avez bien du style aujourd’hui, madame Chesnet.

Valentine. — Maman est amoureuse.

Tiercé. — Le style, c’est l’homme.

Mme Chesnet, à Valentine. — Je vais m’occuper de tes affaires et faire une petite ronde dans la maison.

Valentine, un doigt levé. — Maman, sois sage.

M"” Chesnet se retire. Un petit silence. Puis Tiercé s’installe à la place de la bonne dame.

Tiercé. — Eh bien?...

Valentine. — Eh bien! te voilà?

Tiercé. — Ma visite... te surprend?...

Valentine. — Non. Sommes-nous brouillés ?

Tiercé. — Pas que je sache.

Valentine. — Tu connais le chemin.

Tiercé. — Je suis venu, pour ainsi dire, machinalement.

Valentine. — C’est tout simple.

Tiercé. — A mon heure.

Valentine. — L’homme est une bête d’habitude.

Tiercé. — Et me voilà dans mon fauteuil.

Valentine. — Le roi dit notre fauteu 1.

Tiercé. — A propos, comment va-t-il?

Valentine. — Qui?

Tiercé. — Eh bien ! le Roi.

Valentine. — ... ça te fait?

Tiercé. — Tout ce qui te touche... Estce que tu ne t’intéresses pas aussi aux épisodes de mon existence?

Valentine. — N’en doute pas.

Tiercé. — - Comment lui va, ce monarque ?

Valentine. — Très bien, merci.

Tiercé. - - Et Chariot?

Valentine. - Non, changé : Sacha.

Tiercé. — Sacha, si tu veux.

Valentine. --- Je l’ai mis chez les pères de la rue Marbeuf.

Tiercé. — Je te reconnais bien là.

Valentine. — Qu’est-ce que tu as à me demander ?

Tiercé. Moi? Tu plaisantes. Non, ma visite n'a aucun but. Je passais, je suis monté, voilà.

Valentine. — C’est gentil.

Tiercé. — Mais c’est bête. Je n’aurais pas dû. Je vois que tu m’en veux toujours.

Valentine. - - Pourquoi t’en voudraisje? Si j’étais à ta place, j’aurais fait comme toi. Je fais tous les jours comme toi.

Tiercé. — Je sens bien que ma vue t’est pénible.

Valentine. - - Au contraire. Je suis très heureuse de te voir d’aplomb... recalé... Du moins je suppose. Quelle mine as-tu?

Tiercé. — Un peu fatigué du voyage.

Valentine. — Il en valait la peine.

Tiercé. — - Parlons de toi... Toi aussi, tu as un air d’aplomb qui est réjouissant... Je suis content de te voir là, bien tranquille... dans ton élément, dans ton luxe... Les fonds viennent aussi d’Amérique, paraît-il ?

Valentine. — Oui.

Tiercé. - Raconte-moi.

Valentine. — C’est bien long.

Tiercé. — Ça fera passer le temps.

Valentine. Ta femme est-elle aussi riche que la princesse de Bérvl?

Tiercé. — Les journaux ont donné le chiffre.

Valentine. — Ce n’est pas elle qui t’envoie ici ?

Tiercé. - - Plein?

Valentine. — Oh! je te demande ça parce que... comme c’est la princesse qui m’a envoyé son mari... je croyais que c’était peut-être un usage de là-bas....

Tiercé, 'piqué. — Ma chère, il n’y a aucun rapport. La princesse t’a envoyé son

mari, parce qu’elle avait besoin apparemment de s’en débarrasser...

Valentine. — Elle l’était, débarrassée... Non, je suppose qu’il se galvaudait dans de trop vilains endroits. Alors elle a désiré... pour le monde... Le choix est tombé sur moi. Le choix est heureux.

Tiercé. — - Et... qu’est-ce qu’il fait de

toi ?

Valentine. — Il me respecte.

Tiercé. — Quel mufle!

Valentine. — Oui, c’est une nature comme ça... Tiens, pour l’argent... Il peut puiser à plein Fichet... Il n’arriverait pas à dépenser tout ce que sa légitime met à sa disposition... Eh bien! il faut quand même qu’il tripote, qu’il fasse des choses illicites...

Tiercé. — On a vu de très grandes dames qui volaient dans les magasins de nouveautés.

Valentine. — En amour, il est kifkif. Je suis là, n’est-ce pas? Eh bien, il préfère... Au fait, je ne sais pas ce qu’il préfère. Je ne veux même pas le savoir. Mais c’est lui qui a introduit chez moi ce vieux souverain.

Tiercé. — Dis donc, Valentine, le vieux souverain... Il doit beaucoup respecter aussi?... (duel âge a-t-il?

Valentine. — 11 va sur soixante-cinq ans. Béryl prétend que c’est lui le roi le plus pur sang d’Europe. Il descend des empereurs d’Orient par le plus court chemin.

Tiercé. — Ça lui fait une belle jambe !

Valentine. — Non... On l’a marié très jeune. Il est grand-père d’une vierge de vingt ans.

Tiercé. — J’ai rencontré cette vierge dans des casinos avec l’Héritier, son père.

Valentine. — Ne l’appelle pas héritier. Ça a l’air d’une blague. Il n’y a pas plus endetté que lui. Béryl est un de ses fournisseurs de crocodiles empaillés.

Tiercé. — A juger du père d’après le fils, ton roi doit être plutôt décati.

Valentine. — Tu l’as dit.

Tiercé. — Pourquoi le gardes-tu?

Valentine. — Par snobbisme.

Tiercé. — Ça ne te rase pas de faire tapisserie?

Valentine. - - Je ne fais pas tapisserie.

Tiercé. Allons donc !

Valentine. — Non. C’est un vieux à passion.

Tiercé. — Oh! dis-la, sa passion!

Valentine. — C’est toi qui l’es, vieux!

Tiercé. — Tu peux bien me dire sa passion. J 'suis pas rapporteur.

Valentine. — Oui, là!... Sa passion...

sa passion, c'est d’être acclamé.

Tiercé. — Qu’est-ce que tu chantes?

Valentine. — Tu vas saisir... Il arriverait ici... Tu le verrais, en ce moment, entrer... Tu aurais la sensation d'un homme... agréable... poli... poli de haut, comme il sied à un monarque absolu... très chauve, avec une couronne de frisettes folles... un peu timide... facilement ému... toujours prêt aux larmes comme à la poignée de main. . .

Tiercé. — Bref, gâteux.

Valentine. — Si tu aimes mieux...

Suppose que la plus belle fille du monde... moi... s’attaque à ce vieillard mûr et sensible.. Je n’insiste pas: c’est piteux... Alors, voici le programme. Tout d’un coup, je me dresse, je me convulse, j’ouvre les bras, et je crie : Vive le Roi ! Vive la Macédoine! 11 rougit, il sourit : une danseuse. Je repique : Vive le Roi! Il salue. Vive la Macédoine! Il pleure. Je sanglote. Vive le Roi ! Toute la maison s’en mêle, maman, les domestiques. J’ai un groom, qui a été camelot. Sacha représente la jeunesse des écoles. L’aide-cuisinier en tablier blanc, c’est le mitron indispensable. Vive la Macédoine ! Vive le Roi !

Tiercé. — Alors?

Valentine. — Tu me croiras si tu veux...

Tiercé. — - Je te crois.

Valentine. — Ce n’est plus le même homme, il a vingt ans.

Tiercé. — Voilà un cas... Mes compliments. Tu ne dois pas t’embêter tous les jours. La maison est animée. Tu as fait de jolies connaissances, depuis moi.

Valentine. — Et toi ?

Tiercé. — Oh! moi... on ne me demande pas de crier : Vive Washington !

Valentine. — Ne fais pas d’esprit.

Qu’est-ce que tu nous as ramené de là-bas?

Tiercé. — - Ma femme.

Valentine. — C’est tout. Elle est donc orpheline ?

Tiercé. — Ça viendra. Pour le moment, elle est flanquée d’un père, d’une mère, de deux sœurs, et de deux frères, un grand et un petit. Le petit est colonel.

Valentine. — Qu’est-ce que tu as fait de tous ces gens-là? Pourquoi ne les as-tu pas rapportés?

Tiercé. — Dieu du ciel ! Il ne manquerait que cela. Merci ! Une femme, cela passe

toujours. Et puis la mienne... est la mienne. C’est la marquise de Tiercé, ce n’est plus miss Diana Shaw. Mais le reste du clan... Non, j’ai précisément une veine singulière : j’ai mis la main sur des Américains pas remuants... des Américains qui ne passent pas leur temps à faire la navette entre leur continent neuf et le vieux nôtre... Cristi ! Jerry Shaw à Paris ! J’ai un petit frisson.

Valentine. — ■ Tant pis.

Tiercé. — Tu t’en fiches, je suppose?

Valentine. — Est-ce qu’on peut savoir? Je suis la femme aux milliardaires. Us ne sont pas tant.

Tiercé. — Ah ! tu es la femme aux milliardaires? Eh bien, tu étais vraiment bien tombée avec moi.

Valentine. — Toi, c’était le cœur.

Tiercé. — Tu devrais dire ça à mon tuteur et à ma maman.

Valentine. — Oh! mon cher, ce n’est pas moi qui t’ai mangé tes quatre sous. Tu les as mangés avec moi, ne confondons pas. Tu 11’es jamais assez entré dans mes comptes pour gêner le sentiment.

Tiercé. — C’est peut-être flatteur. Faisons-nous des déclarations rétrospectives.

Valentine. — Nous sommes toutes les mêmes, depuis... le trottoir jusque... jusqu’ici. Nous n’aimons jamais que l’homme qui nous exploite ou qui nous ressemble, qui vit de nous, ou qui vit comme nous.

Tiercé. — Ah çà! dis-moi tout de suite...

Valentine. — Mais oui, je te le dis, imbécile!... Ce que nous nous ressemblons, mon cher, non, tu ne t’en douteras jamais. Tu es au masculin ce que je suis au féminin. Tu vis sur les autres, sur les gros — comme moi. Tu es né pour ça. Moi aussi. Tu as dû commencer en nourrice. Tu étais déjà supérieur quand je t’ai connu.

Tiercé. — Dis donc... et maintenant?

Valentine. — Maintenant?

Tiercé. — Dame ! je suis à mon apogée... Si tu es logique...

Valentine. — Je le suis toujours.

Tiercé. — Alors, ce béguin? Ça dure?

Valentine. — Sens-le. Tu ne veux peut-être pas que ce soit moi qui te le dise ?

Tiercé. — Si.

Valentine. — . (Un très gros mot,

mais dit très tendrement .)

Tiercé. — Fichtre! Je soupçonne qu’on est sur le point de faire des bêtises... Bonsoir.

Valentine. — Oh ! adieu, si tu en es

là...

Tiercé. — Là? Où?

Valentine. — Des scrupules?... Ta femme?...

Tiercé. — Pauvre petite!

Valentine. — C’est de l’amour!

Tiercé. — De son côté.

Valentine. — Fat!... C’est clair, elle en veut pour son argent.

Tiercé. — Il n’y a peut-être pas autre chose au fond.

Valentine. — Parbleu!... Et toi l’aimes-tu ?

Tiercé. — C’est drôle... Ah! l’humanité n’est pas belle... Il me semble que... plus je sens qu’elle tient à moi... moins je me sens de velléités de tenir à elle.

Valentine. . . Je me tue à te le dire... Me vois-tu, moi, aimant Béryl ?

Tiercé. — Si on les trompait tous les deux ?

Valentine. — La revanche.

Tiercé. — Ça me gêne.

Valentine. — A cause de lui? Tu ne le connais même pas?

Tiercé. — Je connais ma femme... Et quant à Béryl... Au fait... je le connaîtrai un jour ou l’autre.

Valentine. — Pourquoi?

Tiercé. — Parce que... Ce serait trop long à t’expliquer... Mais enfin je le connaîtrai... sûrement... parce que j’ai besoin de le connaître.

Valentine. — Et même, tu comptes sur moi pour ça?

Tiercé. — Je ne dis pas non.

Valentine. — Alors tu n’es pas venu ici pour autre chose.

Tiercé, bien tranquillement . — Tu as mis le doigt dessus.

Valentine. — Ah !... (Un grand, temps.

Brusquement , avec décision.) Eh bien, mon petit, donnant, donnant.

Silence.

Tiercé, la prenant dans ses bras. — Œil pour œil.

Valentine, perdant la tête sans plus at¬

tendre. — Ah! canaille! Ah! petite canaille chérie ! Dire que je n’ai jamais aimé que cette canaille-là !

Il fait tout à fait nuit.

Au bout d’un petit quart d’heure. Coup discret à la porte. Puis la femme de chambre entre.

Valentine, vivement. — Qu’est-ce que c’est ?

Tiercé, avec un grand sang-froid. — Des lumières, des lumières, des lumières !

La femme de chambre. — C’est Sa Majesté.

Valentine. — Zut !

Tiercé, à tue-tête. — Vive le Roi ! Vive la Macédoine !

Valentine. — Veux-tu te taire, idiot !

Il ne va plus y avoir moyen de le tenir !

Le Roi entre, avec Sacha.

Le Roi. — Quelles sont ces clameurs?

Sacha. — Maman ! Maman ! Ami Chrétien est venu me chercher au collège ! Ça en fait une épate ! On a joué l’hymne ! Le père inquisiteur m’a donné un bon point !

Valentine. — Ne nous casse pas la tête. (Au Roi, présentant.) Le marquis Urbain de Tiercé.

Le Roi. — (Petit salut du buste, puis la tête inclinée vers V épaule droite, comme tous les rois de Macédoine depuis Alexandre le Grand.) Ah!... Crr... Crr... Hum!!!

(Telle est la phrase que profère habituellement Sa Majesté lorsqu’ on lui présente quelqu’un.)

Tiercé, impressionné. — Oh! Sire...

(Un silence pesant. — A Valentine.) Je vais dîner.

Valentine. — Au revoir. (La main.)

Salut au Roi. Tiercé se retire.

Le Roi. Il est charmant, ce jeune homme... Crr.., Crr!... Belle voix... Vous nous ferez le plaisir de l’inviter souvent à dîner.

Parfait opère son entrée.

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