CHAPITRE IV
L'AUTEE ZB-A.Œ'IE.A.TT
Chez la marquise de Tiercé douairière, dans le grand salon Louis XVI.
C’est à la même heure que l’autre jour, après dîner. Les personnages sont les mêmes, dans les mêmes costumes :
La marquise, pékin vieux bleu, zibeline. — Diana, mousseline de soie, dentelles. — Blanche de Tiercé, costume tailleur à la mode du faubourg. — François de Tif.rcé, l’uniforme de Stanislas. (Le pantalon un peu plus court. On grandit si vite !) — Le marquis Urbain de Tiercé (jaquette) et les deux La Chapelle-Anthenaise, LE Comte et Louis, son fils (Redingotes).
La Marquise, distraite et manifestement désireuse que les hommes s'en aillent. — Vous ne fumez point, Adhémar?
Le Comte. — « Il est une liqueur au poète plus chère ». N’a-t-on point coutume de servir ici le café, avant que nous passions au fumoir?
La Marquise. — Mais c’est juste! A quoi songe Parfait?... François...
François se lève précipitamment, avec un bruit formidable de talons de bottes, comme si c’était la fin de la classe. Mais au même instant, Parfait opère son entrée. C’est le maître d’hôtel. Il porte un plateau d’argent immense et magnifique, au centre duquel se dresse une cafetière pour vingt-quatre tasses, entourée de six tasses de Sèvres ovoïdales à hautes anses.
Derrière Parfait marche un valet en livrée, porteur d’un autre plateau non moins immense. Les tasses, présentées par le maître d’hôtel, sont recueillies, une fois vides, par le valet de pied. Le cérémonial est plutôt lent. La douairière, contrairement à ses habitudes, bout. Enfin :
Le Comte. — Et maintenant, ma sœur, nous userons de votre permission. (A Tiercé.) Mais souvenez- vous, monsieur, que je ne veux plus de ces grands cigares qui durent jusqu’au couvre-feu.
Tiercé, le comte et Louis se retirent.
La Marquise. — Eh bien! François, vous bavez aux corneilles?
François, en sursaut. — Maman?... Je ne me soucie pas de fumer ce soir. Je crains d’avoir dîné un peu immodérément.
La Marquise, comme si elle n avait pas entendu. — Je vous y autorise.
François, surpris, mais docile.
Merci, maman. (Il sort, Diana s' approche de la marquise .)
Diana, bas. — Madame, il faut absolument que je vous parle.
La Marquise, de même. — Moi aussi...
Pas devant Blanche... (Haut.) Je ne puis remettre la main sur ma Semaine religieuse, c’est inconcevable.
Blanche. — Maman, vous l’aurez peutêtre laissée dans votre chambre?
La Marquise. — Cela est possible. (Sérieusement.) Je suis si étourdie!... Blanche, ayez donc la complaisance de me la chercher. J’ai idée que vous la trouverez dans mon paroissien, qui pourrait bien être sur F guéridon, à droite... ou encore entre les deux
feuilles de Y Univers, que j’aurai reployé dessus, par mégarde... ou bien sous le portrait de Monseigneur.
Blanche. — Oui, maman.
La Marquise. — A moins que je l’aie fourrée dans mon armoire à glace, en rangeant mes lingeries. Voici mes clefs.
Blanche, osant à peine les toucher. — Oh! merci, maman. ( Elle sort.)
La Marquise. — Elle va nous laisser tranquilles un bon quart d’heure... D’autant... (La marquise sourit et exhibe sa Semaine religieuse qu'elle tenait cachée dans son ouvrage.) C’est un petit mensonge. Je m’en accuserai... Vous avez du nouveau?
Diana. — Oui.
La Marquise. — Moi aussi, et pas trop mauvais.
Diana. — Ah !
La Marquise. — J’ai longuement causé cet après-midi avec mon fils. Ce n’est pas un grand criminel.
Diana. — Oh! non, madame!
La Marquise. - — Je ne prétends pas qu’il soit sans reproches. Il n’a pas fait difficulté de confesser qu’il est retourné chez cette femme...
Diana, en larmes. — Oh ! mon Dieu !
La Marquise. — Si vous prenez les choses ainsi...
Diana, fermement. — Non, madame. Je ne suis pas une petite fille. Je ne demande qu’à reconquérir l’amitié de mon mari. J’oublierai son infidélité, si elle est sans lendemain.
La Marquise. — Bien... Je lui ai expliqué que vous aviez reçu des lettres anonymes...
Diana. — Il y a de bien méchantes gens !
La Marquise. — Ne m’interrompez plus... Pendant dix minutes, je n’ai pu le ramener à la question. Il était à chercher qui vous a écrit. Sa conclusion est que c’est la princesse de Bérvl elle-même, qui s’entend avec .sa canaille de mari. Elle se venge de votre intention de lui fermer la porte. Il y a donc un peu de votre faute.
Diana. — Comment, de ma faute, madame? Mais c’est vous-même qui m’avez conseillé...
La Marquise. — Pas de marquer les choses avec cette brutalité. On ne dit jamais non. En outre, mon fils avait besoin de Béryl pour une affaire qu’il n’a jamais voulu me confier. Vous lui avez fait faux bond, il s’est adressé ailleurs, on a été exigeant, et il s’est trouvé dans le cas de vous faire une infidélité ou d’être ridicule. Entre nous, ma
petite, il n’y a que la dernière de ces deux choses qu’une femme ne pardonne pas à son mari. Pour en finir, Tiercé m’a dit, avec cette grâce caressante qui lui est particulière, qu’une telle passade ne tire pas à conséquence, qu’il n’aime que vous, et qu’il sera bon époux et bon fils dès demain.
Diana. — Mon Dieu ! mon Dieu !
La Marquise. — ■ Eh bien? Il n’y a pas de quoi se lamenter.
Diana. — Oh ! madame, je suis bien certaine que votre fils a les meilleures intentions du monde, mais la nouvelle que j’ai à vous apprendre va sûrement tout gâter.
La Marquise. — Voyons cela.
Diana. — Je devine ! C’est bien la princesse qui a écrit, et elle ne s’est pas adressée qu’à moi seule. Elle a fait jouer le câble : elle est Américaine. Elle a dû avertir mes parents.
La Marquise. — Qui vous le fait croire?
Diana. — J’ai reçu une dépêche de mon père.
La Marquise. — Et?
Diana. — Il arrive.
La Marquise. — Pour ses affaires?
Diana. — Non... To investi gâte.
La Marquise. — Qu’est-ce que ça veut dire ?
Diana. — Pour faire une enquête.
La Marquise. — Sainte Vierge!!!...
(7 'rés calme.) Eh bien, ma petite, ü faut vous réjouir de voir votre père... Vous lui avez télégraphié, je suppose, qu’il ferait sagement de différer son voyage et que, pour ce qui est de l’enquête, nous y suffisons?
Diana. — Hélas ! madame, je n’ai pas pu. Je ne sais où le prendre.
La Marquise. — D’où est sa dépêche?
Diana. — De Cherbourg.
La Marquise. — Il est en France!
Diana. — Depuis hier soir.
La Marquise. — Alors il doit être à Paris! Il va nous tomber d’une minute à l’autre !
Diana. — Ah! madame! depuis ce matin, je suis dans des transes continuelles.
La Marquise. — Comment, des transes?
Ma chère enfant, vous devez être dans la joie.
Diana. — J’y suis... mais bien inquiète.
La Marquise. — A quel sujet? Monsieur votre père sera, je vous l’affirme, accueilli chez moi comme il doit l'être.
Diana. - — Que vous êtes bonne!... Mais Urbain...
La Marquise. — Urbain est respectueux
et bien élevé. Je pense que vous lui avez communiqué cette heureuse nouvelle?
Diana. — J’ai été plus de dix fois sur le point, je n’ai pas encore osé.
La Marquise. C’est un grand tort, d’autant que cela n’y fera ni chaud ni fioid. (Les hommes rentrent.) Chut!... Eh bien, François, êtes-vous mieux?
François. — Non, maman, je suis fort barbouillé.
La Marquise. — Commandez-vous de la camomille, je vous le permets. (François sort un instant.) Urbain... attendez-vous à une grande surprise... nous venons de recevoir une dépêche...
Le Comte, tout F un coup. — Parbleu, ma sœur, où ai-je la tête?
La Marquise. — Quoi donc?
Le Comte. — A propos de dépêche, comment ne vous ai-je pas donné connaissance de celles que je viens d’échanger avec Monseigneur, à l’occasion de son mariage?
Tiercé. — Ah! vous avez télégraphié...
Le Comte. — Oui, au nom de la fidèle Vendée. La réponse de Monseigneur ne s’est pas fait attendre. Elle est d’une grande élévation, comme d’habitude.
Tiercé. — Dites-la.
Le Comte. — J’ai peu de mémoire.
Mais Louis sait le texte par cœur. Louis!...
Louis, récitant. — - « Madame et moi, sommes touchés. Pensons à fidèle Vendée. Confiance dans l’avenir. Votre affectionné, etc. »
Tous. — Ah !... (Une mesure pour rien.)
François, étourdiment. — Pourquoi :
pensons à fidèle Vendée, au lieu de : nous pensons à notre fidèle Vendée?
Le Comte, avec sévérité. — Mais, monsieur, c’est pour épargner dix sous.
La Marquise. — Si impressionnante que soit la dépêche de Monseigneur, j’en reviens à celle...
Blanche, qui rentre en coup de vent. — Maman, je vous demande pardon, j’ai fouillé partout, il n’y a pas plus de Semaine religieuse que sur ma main.
La Marquise, avec sang-froid. — Non, mais dessous? Regardez donc où vous l’avez posée, votre main.
Blanche, apercevant la Semaine. — Oh! par exemple!... (Elle rit.)
La Marquise. — Oui, cela est plaisant.
(Parfait, le maître d'hôtel rentre, et présente à la marquise une carte sur un -plateau presque aussi grand que celui du café. La marquise s'arme de sa face-à-main, dé¬
chiffre. C'est très long. Elle fait signe.) Diane...
Diana, — Madame?
La Marquise. — Que me disiez-vous que votre père venait?
Diana. - - C’est lui?
La Marquise. •— C'est eux. Ils sont là. Diana. — Tous !
La Marquise. — Six personnes.
Diana. — Papa, maman, Mark, Clelia, Biddy et Bertie?
La Marquise. — Biddy et Bertie...
Vous n’avez donc pas bien lu la dépêche?
Diana. — Mon Dieu! si... mais c’est qu’avec les verbes anglais, il est impossible de distinguer le singulier du pluriel.
La Marquise, stupéfaite . — Impossible de distinguer !... Voilà un étrange abus, et qu’en France nous ne supporterions pas. (A Parfait.) Faites entrer. (A Tiercé.) Ma foi! Urbain, on ne m’a pas donné le temps de vous avertir, vous allez avoir la surprise sans préparation.
Tiercé. — Quelle est cette plaisanterie, ma mère?
Diana. — Ce n’est pas une plaisanterie, mon ami.
(La porte s’ouvre. La famille Shaw apparaît, en groupe photographique.)
Tiercé, avec autant d' insolence que de sang-froid. — En effet.
Diana, un peu ahurie, s’avance vers la porte, et s’offre aux embrassements combinés de son père, de sa mère, de ses frères, de ses sœurs. La douairière contemple cette scène touchante avec une souriante curiosité. Cela lui rappelle une vieille estampe des adieux de Louis XVI à sa famille.
On entend des petits cris. Jerry, jubilant, jovial, donne de fortes bourrades à Diana.
Jerry. — Cheerup!... Hallô, Diana!...
Les Américains sont très expansifs aux heures de séparations et de retours.
Et puis après, c’est fini.
Voilà. C’est fini.
Jerry, correct. (En habit, d'ailleurs.) — Diana, introduisez-nous.
Diana. — Oui. (A la tnarquise .) Madame, j’ai le plaisir de vous présenter mes parents, qui viennent, comme je vous l’annonçais tout à l’heure, passer quelque temps à Paris.
La Marquise, aimable. — Longtemps, j’espère?
Jerry. — Oui, un temps illimité.
Tiercé, à part. — Ça va bien.
Le Comte. — Oui-dà, monsieur, est-ce
que... (Il s’interrompt, il se souvient que les peuples de race anglo-saxonne sont tout à fait stricts sur le chapitre des présentations.) Ma sœur, voulez-vous me faire la grâce de me présenter à monsieur ?
La Marquise. — Le comte de la Chapelle- Anthenaise, mon beau-frère.
Jerry. — Je suis très content. (La main.)
Le Comte, reprenant sa place . — Ouidà, monsieur, pouvez-vous quitter ainsi vos affaires, que l’on dit considérables?
Jerry. — Oui, elles sont considérables.
Je peux les quitter. Elles vont mieux toutes seules. C’est si parfaitement organisé! Réellement, elles vont mieux toutes seules.
La Marquise, à MTS Shaw. — Vous devez être fatiguée du voyage?
Mrs Shaw. — Terriblement. Tout est si inconfortable ici !
La AIarquise. — Et... ces demoiselles...
Elle les cherche, des yeux; mais Clélia — bandeaux Montmartre, toujours — est occupée à inventorier les meubles. Biddy est avec son petit frère dans un coin, où ils font un charivari qui effare François et Blanche. Bruyante hilarité, puis un objet, qui échappe des mains du colonel, décrit une trajectoire et vient s’abattre sur les genoux de M” Shaw.
François, scandalisé. — Oh!
Mrs Shaw. — Qu’est-ce?
Biddy, riant. — Maman, c’est notre bouchon. Bertie a voulu me montrer le tour pour l’escamoter, et il est si maladroit ! Il l’a jeté en l’air.
Mrs Shaw. — Oh ! je vais vous montrer le tour, moi.
La Marquise. — Vous avez de bien charmants enfants.
Jerry. — N’avons-nous pas? Ils sont très vivants. Ils font beaucoup de train... Biddy!... (Biddy s' approche, la Marquise V embrasse.) Colonel!... (Bertie avance à l’ordre. La Marquise lui donne sa main à baiser. Il la secoue.)
La Marquise. — Aïe !
Jerry. — Je veux aussi vous introduire mon fils aîné... Mark!... (La Marquise se méfie. Mais Mark est très informé, il baise la main.)
La Marquise. — Il est charmant.
Terry. — Il est né, lui. Il ne fait rien. Il s’intéresse beaucoup aux chevaux. Nous avons eu l’an dernier, à San-Francisco, une grande exhibition de chevaux... horse show... la plus grande dans le monde...
Le Comte. — Oui-dà, monsieur? Moimême je m’occupe d’élevage, bien que sur une échelle plus modeste...
Jerry. — Je demande votre pardon, où est mon gendre?
Tiercé. — Mais par ici, monsieur. Je suis enchanté de vous voir. Aussi enchanté que surpris. Vous tombez du ciel sans crier gare. Ah ! si j’étais destiné à mourir d’une embolie... Peut-on savoir quel est le but de ce voyage inopiné?
Jerry. — Oui. Mais cela sera l’objet d’une autre conversation. Nous avons le temps devant nous. Aujourd’hui, je veux me consacrer entièrement aux joies de famille.
Diana, à AIrs Shaw. — Comment avezvous pu mettre si longtemps pour venir de Cherbourg à Paris, chère maman?
Mrs Sitaw, prise du fou rire. — Ah ! ah ! pourquoi si longtemps!... Jerry Shaw !...
Jerry, jovial. — Dorrit !
Cette hilarité gagne Bertie, Biddy et même Clelia, Mark. Stupeur.
Biddy, à François. — Est-ce que vous avez partout de ces petits chemins de fer? (Elle lui prend la main.)
François, troublé. — Quels petits chemins de fer? (Il essaie de se dégager.)
Biddy. — Des petits chemins de fer comme celui de Cherbourg à Paris?.. Laissez-moi m'asseoir tout près de vous, sans quoi je serais obligée de crier.
François. — Je vous en prie... (Elle s' assoit, autant dire, sur ses genoux.) Tous nos chemins de fer... (Il s’écarte) sont pareils.
Biddy, se roulant. — Oh ! maman !
papa!... (Elle saisit la boucle du ceinturon de François.) Qu’est cela?
François. — Laissez...
Biddy, à ses parents. — Il dit tous les chemins de fer en France sont pareils! (Eclats de rire.)
François. — C’est le chiffre de mon collège.
Biddy. — Est-ce qu’il y a des filles?
François. — Au collège!... (Il rou-git.
Biddy pousse le cri de ralliement de V école pour les deux sexes dirigée par le Dr Pull et.)
La Marquise, essayant de dominer ces bruits divers. — Qu’avez-vous vu de si étrange dans notre chemin de fer de Cherbourg ?
Jerry, d’une voix aiguë. — Il est tout petit !
Mrs Shaw. — Nous ne voulions jamais croire que c’était le vrai chemin de fer.
Mark. — C’est un pur jouet.
Jerry, même voix. — Les tout petits wagons !
Mr* Shavv et sa fille, MISS lilDDV
M1'8 Shaw. — Et le wagon-dînant! J’ai voulu lever une glace : il faut lever avec sa main même, il n’v a pas de mécanique !
Jerry, solennel, comme s’il affirmait la doctrine de Munro'è. — En Amérique, nous avons des mécaniques pour toutes choses.
Mrs Shaw, avec une certaine sévérité. — J’ai observé que vous manquez d’ascenseur
La Marquise. — Cela n’a que peu d’inconvénients pour moi, puisque je demeure au rez-de-chaussée.
Jerry. — Je fus étonné de voir aussi que la maison n’est pas sur la ligne des autres maisons. Elle est reculée.
La Marquise. — Je la trouve bien où elle est.
Jerry. — Non !
La Marquise. — C’est une très vieille maison. Vous ne voudriez pas qu’on me la démolît? J’espère bien qu’on me laissera y mourir tranquille.
Jerry. — Oui. Mais en Amérique, nous ne supporterions pas une maison qui serait ainsi mal placée. Ce n’est pas un motif pour démolir. Seulement, on déplace. On scie le pied, on glisse dessous de grands rouleaux, et on fait avancer la maison à sa place convenable. Voilà.
La Marquise. — Scier ma maison par le pied, et la rouler en avant!... ( Elle n’a pas la force de supporter cette image.')
François, bas, à Blanche. — Maman va encore avoir sa migraine.
Blanche. — Pour sûr!
Le Comte, reprenant de plus liant ( voilà quelques instants qu’il est blessé dans son patriotisme). — Oui-dà, monsieur, nos petits chemins de fer ont excité votre humour ? Je croyais pourtant que nous avions fait un grand pas, depuis notre première ligne entre Paris et Saint-Germain, à l’inauguration de laquelle mon père se souvenait d’avoir assisté : car, dans ïna famille, l’on ne fut jamais hostile au progrès — je veux dire : à certains progrès.
La Marquise. — Adhémar, laissons ces questions techniques. Moi, d’abord, rien que l’iilée de scier et de rouler ma maison... A quel hôtel êtes-vous descendus?
Mrs Shaw. Ah! ah! ( Nouvelle explosion. Stupeur.)
Jerry. — Hallô! Dorrit !
Le Comte, à Tiercé. — Ces peuples neufs ont des ressources de gaieté, que je ne soupçonnais point.
Tiercé. — Fichtre!
La Marquise. — Est ce que nos hôtels
sont aussi plaisants que nos chemins de fer?
Jerry. — Dorrit!
Mrs Shaw. — Jerry Shaw! ( Quelques hoquets.)
Jerry, calmé. — Nous avons parcouru tout Paris depuis ce matin. Je croyais nous ne trouverions pas un hôtel.
Le Comte. — Que ne m’aviez-vous écrit, monsieur?... Il est vrai que vous ignoriez jusqu’à mon nom... Mais je me serais fait un plaisir de vous indiquer l’hôtel où je descends, lorsque je viens passer quelques jours à Paris, car je réside plus habituellement dans mes terres de Vendée. C’est un hôtel parf aitement recommandable, Y hôtel des Saints- Homme s.
Jerry. — Je vous remercie. Y a-t-il un bain?
Le Comte. — Vous voulez rire, monsieur.
Jerry. — Bon ! Je vais vous raconter.
J’avais télégraphié pour retenir, à l’hôtel Dublin, place Vendôme, l’appartement que retient toujours le prince de Galles. Mark avait dit que c’est assurément le plus royal des appartements d’hôtel dans Paris.
Mark. — Oui.
Jerry. — Alors, nous arrivons. Pendant qu’on monte les bagages, je dis : Laissezmoi visiter les appartements. Je visite les appartements. Ce n’est pas luxueux. Mais c’est d’aspect ancien. Mark trouvait que c’était bien français de caractère.
Mark. — Oui.
Jerry. — Clelia disait il y a même des objets de prix.
Clelia. — Oui.
Jerry. — Alors je dis : C’est bien. Où est le bain? Et on me dit : il n’y a pas de bain. Alors je dis : Allons-nous-en. Te paierai, mais je n’habiterai pas là où il n’y a pas de bain. Puis nous allons en face, de l’autre côté de la place Vendôme, où est un autre hôtel, l’hôtel du Rhône. Mark disait que c’était aussi royal, parce que le roi de Grèce a demeuré là.
Mark. - Oui.
Jerry. J’admets, bien que le roi de Grèce ne me paraisse pas aussi considérable que le prince de Galles. Je retiens son appartement, qui était libre, justement. Je dis : Laissez-moi visiter. C’était le même genre que l’hôtel Dublin. Alors, je suis satisfait, et je dis : C’est bien. Où est le bain? Et on me dit : il n’y a pas de bain. AU riglitl Je n’habiterai pas. Je fais recharger les bagages...
Clelia, révélant tout d’un coup ses goûte
littéraires. — On dirait une scie de caféconcert.
Tiercé. — C’est extrêmement drôle, mais abrégez.
Jerry. — J’abrège. Alors, nous sommes allés au Continental, et nous occupons l’appartement du roi de Macédoine, qui est parti ce matin justement.
Tiercé, vivement . — Le roi de Macédoine est... (A part .) Bien.
Le Comte. — Oui-dà, monsieur...
La Marquise. Pardon, Adhémar, voici mon heure... (A ATS Shaw.) Vous m’excuserez, chère madame, si je prie... notre fille de me remplacer auprès de vous. Je me couche comme les poules. ( Biddy et Bertie éclatent de nouveau.) Vos enfants sont charmants... et si naturels!... Voulez-vous me les amener demain à dîner?
Mrs Shaw. “ — Oui. Je vous remercie.
Tiercé, au Comte. — Mâtiche ! ma mère est cordiale. Tout le clan ! Elle aurait pu les inviter par petits paquets.
Bonsoirs violents. Effusions. Familiarités.
La Marquise, bas à Tiercé qui lui souhaite le bonsoir. — Vous faites une figure qui est à mourir de rire. (Elle rentre dans sa chambre.)
Jerry, à Tiercé. — Votre mère a l’air d une vraiment bonne femme, mon cher.
Tiercé. — Très bonne. Venez-vous fumer un cigare?
Jerry. — Oui. Je vous donnerai des miens. Un dollar.
Le Comte. — Sarpejeu !
Jerry, bourrant le Comte. — Il en veut aussi.
Le Comte. — Je ne dis pas non.
Louis. — Mais, mon père, vous n’y songez point, il faut rentrer ! Que va-t-on dire, à l’hôtel des Saints-Hommes, si nous nous présentons au guichet passé dix heures et demie?
Le Comte. — - Laissez donc, mon fils.
Risquons une petite débauche. Le motif n’en est pas condamnable. Cet homme m'intéresse. Je salue en lui le représentant d’une autre race. Je ne suis pas hostile au progrès.
Tiercé. — Allons, venez, mon oncle...
Louis. . .
Louis, avec décision. — Non.
Jerry. — Voilà le cigare. Ayez soin de mouiller le bout avant de couper.
Le Comte. — Il est imposant. Ah ! nous n’en aurons plus de tels si la guerre se prolonge à la Havane. Et à ce propos, monsieur, pensez-vous qu’il soit dans les intentions de votre nouveau président, de reconnaître la
qualité de belligérants aux révolutionnaires cubains?
Us s’éloignent en causant.
Biddy, à François. — N’allez pas fumer avec ces hommes.
François, s’ échappant . — Si, si...
Biddy. — Alors je vais au fumoir avec vous. (Elle le prend par la taille.) Vous avez la taille très fine.
François, flatté. — Oui.
Biddy, lui saisissant le bras. — Oh!... Oh ! vous n’avez pas du tout de muscles !
François. — Mais si!
Biddy. — Non. Pas du tout. Mais vous êtes quand même si joli garçon ! (Ils passent dans le fumoir, ?I/rs Shaw reste avec Diana, Clelia et Louis. Bertie et Blanche sont dans un coin.)
Mrs Shaw. — Monsieur est aimable de nous tenir société.
Louis. — Oh’ madame...
Mrs Shaw. — Nous sommes accoutumées à être délaissées des hommes.
Louis. — Madame, je ne laisse échapper aucune occasion de... de rafraîchir mon anglais.
Clelia. — Ah ! vous savez...
Diana. — Il sait très bien.
Clelia. — Essayez avec moi, voulezvous? (Ils échangent quelques phrases dans le style des dialogues pour commençants : Comment va la santé? — Aussi bien qu'on peut le souhaiter. — Comment se porte monsieur votre frère? — Je ruai, pas de frère. Je crois qu'il se porte bien.) Oh ! vous parlez anglais comme un Anglais.
Louis, confus. — Mademoiselle...
Clelia. — Oui. Les Anglais parlent mal. Les Américains seuls détiennent la pure langue anglaise.
Louis. — Ah ?... Ah ! mademoiselle, je serais bien aise... si l’occasion se présentait...
Clelia. — Oui. Nous pouvons sortir ensemble. Je n'ai personne pour me guider.
Louis. Oh!... Volontiers... Mais...
madame votre mère?
Clelia. — Nous n’avons pas le goût des mêmes endroits.
Diana, inquiète. Clelia est un peu excentrique.
Mrs Shaw. — Elle est une artiste, une tout à fait moderne artiste.
Louis. — Ah?
Clelia. — Je voudrais connaître personnellement des poètes.
Louis. — Mon Dieu! je...
Clelia. — Vous devez être lié avec Pol Pic?
Louis. — Qu’est -ce que c’est que ça ? Clelia. — Il est un si grand poète!... Vous avez lu certainement son Plaidoyer four V inceste?
Louis. — Ciel !
Clelia. - — Je compte beaucoup que vous me conduirez dans des brasseries macabres. Louis, épouvanté. — Non !
Mrs Siiaw, avec bonté. — Elle a le goût des horreurs.
Diana. — Elle dessine aussi très bien.
Clelia. — Je veux faire le portrait de monsieur.
Louis, méfiant. — Tout de suite comme
ça?
Clelia. — Oui, j’ai mon album et mes pastels...
Louis. — Ah! vos pastels, tous... tous vos petits pastels ?
Clelia. — Cela fait deux seulement, parce que je vois tout marron et violet. Louis. — Ah?
Clelia. — Posez! Je veux conserver vos traits, vous êtes vraiment un type. Louis. — Oh !...
Clelia. — Oui. Le type du dégénéré aristocratique.
Louis. — !... ( Mais il se résigne. Il
pose. Clelia opère. Silence de mort.)
Blanche, essayant de faire parler Ber-
tie. — Vous êtes colonel? J’aime beaucoup
les militaires... (La conversation en reste là.
Au bout de quelques inimités, François et
Biddv rentrent. François ne se ressemble ■» .
plus. Il cause tout bas, avec beaucoup d animation. Biddy l'entraîne dans le jardin. ) Mais mon frère est fou, de sortir par ce froid !
Bertie, philosophe. Oh ! avec Biddy, on finit toujours par aller dans le jardin. (Dix minutes de silence.)
Clelia, tout d'un coup. — - Voilà. C’est fait. ( Elle présente son œuvre a Louis.)
Louis, poussant un en d'horreur . — Maman ! (Les fumeurs rentrent.)
Le Comte. — Eh bien, Louis, qu’v at-il?
Louis. — Oh ! mon père, ne regardez pas cela !
Jerry. — Dorrit, voulez-vous croire une chose incroyable?
Mrs Shaw. — Je la croirai si vous la dites, Jerry Shaw.
Jerry. — Il n’v a pas ici de whisky ni de soda ! Alors je propose ceci : j’emmènerai tout le monde au Continental, et nous boirons. (A Tiercé.) Venez.
Tiercé. — Merci. Je suis tout à fait obligé d’aller au club. Mais vous pouvez garder Diana. Mark ou les enfants auront la complaisance de la ramener ici. D’ailleurs elle a sa voiture.
Jerry. — - Oui. (Au Comte.) Vous viendrez, vous?
Le Comte. — Oui !
Louis, désespéré. — Mais, mon père, c’est presque découcher ! Cela va causer un scandale affreux, à l’hôtel des Saints- Hommes ! 1
Le Comte, très émancipé. — Une fois n’est pas coutume. Une hirondelle ne fait pas le printemps.
François et Biddy rentrent, tout échevelés.
Tiercé, à part. — Mon frère aussi!...
(A François.) Allez vous mettre au lit.
François. — Oui... (A Biddy.) Oh!
Biddy! Biddy! je n’oublierai jamais cette soirée.
Biddy. — Ni moi. (Adieux tendres.)
Diana, à Tiercé, timidement. — A tout à l’heure?
Tiercé. — Oui, oui... (Il reste seul. Il va et vient. Une halte.) Ah! le roi de Macédoine a décampé cet après-midi... Ah!... (Il sonne. Entre Jean, son fidèle valet de chambre.) Ma voiture... Et puis... Jean, dites donc... vous me chambarderez mon pieu comme quand j’étais gosse.
Jean. — Monsieur le marquis peut compter sur moi
Tiercé. — Bonsoir.
Il sort en sifflant le Yankee Doodle.
Heureusement, voici les tziganes.
WHISITT -A-S^TID SODA
A l'Hôtel Continental.
Trois voitures entrent à la file, par la rue de Castiglione.
Le coupé de Diana, où ont pris place Jeremy Shaw et M" Shaw.
Deux fiacres. Dans l’un : Diana, le comte de la Chapelle-Anthenaise, son oncle, et Louis de la Chapelle-Anthenaise, en lapin. — Dans l’autre, tout le reste de la famille Shaw, à savoir : Mark, Clelia, Biddy et le boy-colonel Bektie.
Quarante sous au chasseur qui ouvre la porte vitrée. Station, en groupe, à l’entrée de la galerie.
Jerry, p assaut tout son monde en revue.
Tous sont là? Bon!... Cheer up!...
Diana, ne faites pas cette figure.
Diana, mélancolique . — Non, p’paw.
Le Comte, à Clelia. Excusez-moi, mademoiselle, je n’entends point l’anglais : que signifie cette interjection dont monsieur votre père use si volontiers? Cité... T c/ié...
Clelia. — Cheer up?
Le Comte, reproduisant. — Cheer up.
Clelia. — C’est un encouragement à s’égayer.
Le Comte. — Bah? ( A Louis.) Cheer up ! Cheer up !
Louis, piteux. — Oui, mon père.
Le Comte. — Hallô, Louis! (Il lui donne une violente bourrade .)
Louis, se massant. ■ — Oh !
Jerry. — - Nous allons chercher une
bonne place pour bien boire. Cherchons.
Sans hâte. Il y a le temps.
Tout le tour de la galerie, avec des haltes devant tous les appareils automatiques, pour se peser, pour s’électriser, pour se parfumer, pour consulter l’avenir, moyennant deux sous.
La galerie est presque vide. Tous les habitants de l’hôtel sont au théâtre ou dans les divers lieux de plaisir.
Biddy, indiquant une table non loin d’ eux. — 1 say, p' paw, I tltink we shall be ver y well...
Jerry, sévère. — Que dites, Biddy?
Parlez -vous anglais?
Biddy. — Oui, p’paw, quand nous sommes entre nous.
Jerry. Je dis vous êtes un homme libre, Biddv, et vous pouvez faire ainsi, si vous l’aimez. Mais vous savez, nous avons décidé nous parlons toujours français même entre nous, dès que nous posons le pied de ce côté-ci de l’eau.
Le Comte. — Bah! Même entre vous?
Même dans l’intimité du home ?
Jerry. — Il est comique. . Oui, nous faisons ainsi tous pour accoutumer notre bouche et nos oreilles.
Biddy, désignant de nouveau la table.
— Je dis, p’paw, je pense nous serons très bien ici.
Jerry. — Je dis en français, vieille chère petite chose, je pense ainsi, vous savez.
Les garçons accourent. Cannes, chapeaux, fourrures.
Un garçon. — Dois-je laisser votre vestiaire ici? Dois- je le faire transporter dans les chambres de ces dames et de ces messieurs ?
Jerry. — Vous laisserez ici les choses du comte, du vicomte, de la marquise et de son frère qui doit reconduire la marquise. Vous porterez le reste dans mes appartements, les appartements du roi de Macédoine.
Le garçon, obséquieux. — Ah ! parfaitement, Sire.
Jerry, riant. — Oh! Oh!... Dorrit !
M™ Shaw. - Jerry Shaw !
Jerry, loyal. — Ce n’est réellement pas moi, le roi. J’ai succédé.
Le Comte. — Mais vous êtes un roi de l’or.
Jerry. — Ah ! ah ! il n’est pas mauvais. Vous n’êtes pas bête.
Louis, serrant son -parapluie contre son cœur, et se défendant de retirer son chapeau avec autant d'énergie que si on l'invitait à se mettre tout nu. — Non, non... Non !... Je les garde.
Jerry. — Maintenant, envovez-nous tous les garçons. Nous allons commander. (I.es garçons forment le cercle.) Il faut réfléchir. Il y a le temps. Nous avons la nuit devant nous.
Louis. - La nuit !
Le Comte. Parbleu ! monsieur, je m'étais laissé dire que vos compatriotes sont des gens de décision rapide...
Jerry. — Pas quand il s’agit de boire. Us veulent tout peser... Je donnerai mon avis. Je pense nous devons d’abord commander, pour ouvrir la soif, le champagne. (La carte des vins. Au Comte.) Le souhaitezvous sec, demi-sec, ou doux?
Le Comte. — Euh!...
Louis, timidement . — Un peu sucré.
Jerry. — Bien. (Au garçon.) Vous donnerez seulement un quart de madame Clicquot pour le jeune homme, et deux bouteilles... non... pas deux bouteilles... une plus grande...
Le garçon. — Un magnum?
Terry. — J’aurais de la préférence pour un Jéroboam.
Le garçon, notant. - Jéroboam...
Jerry. — Vous n’avez pas en cave de N abuchodonosor ?
Le garçon. — Non, monsieur.
Jerry. — Je regrette. J’aurais préféré.
En Amérique, nous prenons plus volontiers le champagne dans le magnum que dans la bouteille, dans le Jéroboam que dans le magnum, et dans le N abuchodonosor que dans le Jéroboam. (On apporte le quart de Clicquot pour Louis, hilarité.) Voilà le petit champagne pour le petit monsieur, comme les petits chemins de fer et les petits hôtels où il n’y a pas de bain.
Le Comte. — Ah! ah!... Hallô, Louis!... Parbleu, monsieur, je suis décidé : je boirai du vin de Champagne fort sec.
Jerry. — Vous êtes un homme, vous...
Garçon, vous apporterez alors le Jéroboam de Montebello 84, le goût anglais, et quand nous aurons vidé le Jéroboam, nous ferons d’autres boissons, courtes ou longues, mais mélangées.
Attente. Silence. Pas de propos oiseux. —
Le Jéroboam. — Boum !
Louis. - - Oh !
Jerry, à Bertic. — Colonel, c’est le bruit du canon. (Au comte.) Il est timide, mais pas pour boire... Diana, ne faites pas cette figure.
Diana. — Papa, je vous assure que je serais beaucoup plus en train si vous m’expliquiez tout de suite votre dépêche, le motif de votre voyage, cette enquête... Vous pouvez parler, nous sommes en famille.
Jerry. — Vous me paraissez folle, Diana. Vous croyez que je vais parler des affaires à cette heure-ci et quand le Jéroboam est sur la table?
Biddy. — Oh ! le magnifique bouchon !
Maman, vous ne nous avez toujours pas bien montré le tour pour l’escamoter.
Mrs Shaw. — Oui, je vais vous montrer. (L'out le monde s’en mêle. Intermède.)
Jerry, après avoir bu. — U n’est pas mauvais. (Il reboit. On boit. Vu grand temps.) Je trouve qu’il manque quelque chose.
Le Comte. — Bah! Quoi?
Jerry. — Je veux avoir des Bohémiennes pour chanter. Est-ce qu’on ne peut pas?
Mark, toujours informé. — Non, p’paw, vous faites une erreur : les Bohémiennes, ce n’est pas à Paris, c’est à Saint- Pétersbourg.
Jerry. — Donc, c’est de ce côté-ci de l'eau. Ce n’est pas loin.
Diana. — Un autre jour, vous irez dîner dans un restaurant où il y a les Tziganes.
Jerry. — Les Tziganes, oui... Pour-
quoi un autre jour, Diana? Je veux tout de suite... Garçon!
Le garçon. — Monsieur?
Jerry. — Je veux un orchestre de Tziganes, pour nous.
Le garçon. — Un...
Jerry. - Oui, vous allez téléphoner.
Le garçon. - Mais...
Jerry. — Ce n’est pas . impossible, puisque je paie ce qu’il faut.
Le garçon. — Ce n’est pas impossible assurément, mais je serai obligé d’installer ces dames et ces messieurs ailleurs, parce que...
Jerry. — Oui, téléphonez, je vous dis.
Nous allons déménager cependant. ( A un autre garçon.) Où y a-t-il une bonne place?
Le garçon. — Le restaurant est libre, mais... tout est éteint.
Jerry. — Oui, vous rallumerez... Ne prenez pas le Jéroboam, ce n’est pas la peine, je n’ai pas laissé une goutte. {Emigration. Installation dans la grande salle du restaurant.) Réfléchissons maintenant quelles différentes choses nous allons boire.
Le Comte. — Ah ! ah !
Jerry. — H allô, comte!... Je veux fabriquer les boissons moi-même... Garçon, donnez un magnum et tous les petits ustensiles qui sont sur le comptoir du bar américain. Car vous avez ici un bar américain, je pense ?
Le garçon. -- Oui, monsieur, mais on vient justement de le fermer.
Jerry. — Alors il faut rouvrir... Si on vient de fermer, ce n'est pas un bar américain, c’est un bar anglais, parce que les bars anglais ferment à une certaine heure, mais les bars américains restent ouverts toute la nuit.
Clelia. - English people are so tamel
Jerry. — Clelia, parlez français, pour accoutumer votre bouche et vos oreilles.
Clelia, en français. Les Anglais sont si apprivoisés !
\lrs Shaw. Je souhaite pour un le mon squash.
Jerry. Réellement?
M1'8 Shaw. — Oui. A condition qu’il y ait une mécanique pour presser le citron et des pailles pour aspirer.
Jerry, au Comte. Elle ne veut user directement ni de ses mains ni de sa bouche. Elle est accoutumée à un grand confortable et à un grand luxe... Dorrit, vous aurez votre lemon squash. Mais je veux d abord servir le jeune homme. {/I désigne bonis.)
Louis. — Merci, non.
Jerry. — Si. Je veux faire pour vous une boisson appropriée, un maiden' s blush. {On rit.)
Le Comte, à Clelia. — Excusez-moi, mademoiselle, je n’entends point l’anglais : que signifie mai... mai... enfin ce mot?
Clelia. — Rougeur de jeune fille.
Le Comte, riant. — Ah ! ah ! Vous entendez, Louis ? Cheer up !
Bertie. — Moi, p’paw, je veux un whisky et un soda pour me dégager : je suis plein.
Biddy. — Moi aussi, p’paw.
Louis. — Oh!
Jerry. — Réellement, colonel, vous êtes plein, et vous, Biddy, vous êtes pleine? Us sont de braves enfants... Et vous, Clelia? Mark ?
Clelia. — Un bock.
Mark. — Une huître de prairie.
Le Comte, surpris. — Qu’est cela?
Jerry. — Ce sont deux choses différentes. D’abord c’est une boisson, faite principalement d’un jaune d’œuf qu’il faut avaler comme une huître sans mettre la dent. Mais, en Californie, nous avons la même appellation pour autre chose. Nous possédons, dans les ranchos, d’immenses troupeaux de taureaux, qui vivent à l’état sauvage, et aussi à l’état de taureaux...
M™ Si-iaw. - Jerry, ne pensez-vous pas que c’est impropre à dire devant nous?
Jerry. - Vous avez raison. Je finirai entre hommes quand vous serez couchée.
Louis. — Nous-mêmes, nous ne tarderons pas...
Mais on apporte toute la batterie de cuisine.
Jerry. — Je ferai d’abord le maiden' s blush. (Il opère. Curiosité. Silence. Louis fait des façons.)
Le Comte, en colère. — Hallô, Louis!
Buvez cela, monsieur. Ne seriez-vous pas Vendéen? Nos pères ont vidé des bouteilles derrière les haies. Aussi bien la médecine recommande que l’on s’enivre une fois par mois.
Jerry. — La médecine américaine recommande tous les soirs, et nous faisons aussi le matin.
Louis, trempant ses lèvres. Ce n’est pas mauvais... c’est... c’est capiteux.
Jerry, au père. - Il est un peu couard, n’est-il pas?
Louis, indigné. — Oh ! {Il vide son verre d'un irait. L'effet est instantané. Il •if. Il fredonne.) Ohé" Ohé!
Jerry, très content. — Le vicomte est réellement gris.
Le Comte, également. — Cheer up !
Les enfants. — Hallô!
Clelia. — Je veux faire le portrait du vicomte gris.
Louis, dégrisé. — Non !
Heureusement, voici les tziganes. Types et uniformes d’usage. Il y en a un très gros, tout luisant, épanoui : c’est le chef d’orchestre et violoniste soliste. Il y en a un tout petit rabougri, son fils, dans les quatorze ans, porteur d’un instrument bizarre qui ressemble à quelque outil de torture de l’Inquisition. — Rumeur de joie.
Biddy. — Oh ! le boy-tzigane est gentil !
Silence. Le chef s’approche de Mr‘ Shaw, fait des courbettes et débite un petit boniment inintelligible.
Mrs Shaw, flattée. — Il m’a dit du hongrois.
Jerry, an chef. — Vous nous jouerez de la musique mélancolique. Nous sommes dans une disposition d’esprit sentimentale, parce que nous venons de revoir notre fille bienaimée.
Diana, émue. - — Cher papa !
Le Chef. — ... (En hongrois.)
Jerry. — Oui.
Arpèges, pizzicati, harmonica, charivari à réveiller les morts de la pusta.
Le Comte, troublé. — Sac à papier !
Jerry, en colère. — Je n’ai pas demandé ça... Taisez-vous... Hallô!... Dieu bénisse!... Ne comprenez-vous pas le français?... Voulez-vous vous taire à la fin? (Les garçons interviennent. Point d'orgue.) Je veux des chants qui font pleurer.
Mark. - — Une valse.
Clelia, fredonnant. — Ré... si... sol... ré... mi, fa, sol, mi... sol, ré...
Le chef. — Oh ! (Il prélude.)
Mrs Shaw. — Oh ! oui.
La valse en question. Applaudissements prolongés.
Mark. — C’est beau.
Jerry. — Oui, hein?
Le Comte, mordillant sa moustache. — - Cristi !
Louis, le tirant par la manche. — Il est minuit trente-cinq.
Jerry, au chef. — Encore. (V orchestre attaque la marche de Racosky.) Non, pas ça. Puisqu’on vous dit : C’est bien, ce n’est pas la peine de changer.
Clelia. — Ré... si... sol... ré...
Le chef. — Oh! (Reprise.)
Mark. — C’est si beau.
Jeruy. - J’irais volontiers à Budapest.
Mark. — Nous pouvons aller. Si on partait ?
Louis. — Oui !...
Le chef s’approche de M" Shaw et lui joue le cantabile à l’oreille. Elle essuie une larme.
Jerry. — Hallô, Dorrit !
Le Comte, d'une voix mouillée. — Cheer up !
Biddy, soudainement inspirée , adapte à la mélodie des paroles de circonstance . — Ber-tie, Ber-tie... (Elle lui passe la main dans les cheveux.) My darling — how — I love — you...
Bertie. — Oh !
Tous, en chœur. — Ber-tie, Ber-tie, my darling — - how — I love — you!...
Le Comte, baryton. — Ber-tie!...
Tout le monde se met après Bertie :
« Bertie... — Darling... — I love you... — Do you love me ? »
Clelia. — Dont say nay !
Biddy. — Oh ! le petit n’a pas sa partie dans cet air-là ! (Elle se précipite vers le boy-tzigane et fait des agaceries à V instrument d’ abord, puis à lui-même.)
Louis, se levant. — Je ne puis supporter ce spectacle plus longtemps.
Le Comte. — Hallô, Louis! Asseyezvous. (La musique cesse.)
Louis. — Il est près d’une heure! Venez, je vous en prie.
Le Comte. — Asseyez-vous, monsieur, vous dis-je. Méconnaîtriez- vous mon autorité paternelle? Je fais comme bon me semble. Parbleu ! je veux chanter aussi.
Louis. — Mon père, dans quel état...
Le Comte. — Chacun la sienne. Cheer up ! (Il chante.) Prends ton fusil, Grégoire... Prends ta gourde pour boire...
Mark. — Hurrah !
Jerry, au Comte. — Vous êtes comique, vous. Vous me plaisez. (Au chef.) Tenez, voilà vingt francs. (Le chef comprend.) Buvez. (Le chef boit.) Où est Biddy?
Bertie. — Elle flirte avec le petit noir.
Jerry, suffoque. — Oh!... (Il appelle.) Biddy!... Je vous crois folle de flirter avec un petit garçon de cette couleur ?
Mrs Shaw. • — Jerry Shaw, êtes-vous sûr que les ascenseurs fonctionnent toute la nuit, et que nous ne serons pas obligés de remonter dans nos chambres avec nos jambes?
Jerry. — Comment voulez-vous? Interrogez cependant le garçon pour être sûre.
Le garçon, interrogé . — Non. madame,
les ascenseurs cessent de fonctionner après une heure.
Mrs Shaw. — Cela est affreux! Nous avons juste le temps. Adieu, adieu...
Le Comte. — Je mets à vos pieds, madame...
Mrs Shaw. — Oui, oui, adieu. Bonsoir, Diana. J’emmène les enfants. Restez, Jerry. ( Elle sort avec Bertie. Biddy fait des adieux tendres an boy-tzigane.)
Jerry, au Comte. — Elle est une femme accoutumée à un grand confortable et à un grand luxe.
Le Comte. — Cheer up !
Jerry. — Je voudrais bien entendre encore une fois : Bertie, Bertie...
Nouvelle reprise. Tout le monde pleure.
Diana, profitant de cette émotion. — Cher papa...
Jerry. — Laissez-moi, Diana. (Il chante.) My darling, how I love you!...
Diana. — Je vous en supplie...
Jerry. — Bertie, Bertie...
Diana. — Maintenant que maman et ma sœur sont parties, vous pouvez bien me dire. . .
Le Comte, V interrompant , à Jerry. — Au fait, monsieur, vous aviez entamé tout à l’heure une histoire...
Jerry. — Non !
Le Comte. — Mais si...
Diana, désolée. — Oh !
Le Comte. — Madame... Mistress Shaw vous a. interrompu... Une histoire de taureaux, à propos des huîtres de prairie... Une gaudriole, je crois. Je ne les déteste pas après boire.
Louis. — Mon père!...
Jerry, illuminé. — - Oh! oui... Chaque année on fait de grandes battues à cheval pour cerner des troupeaux entiers de taureaux, afin de les... de les...
Mark. — Papa !
Jerry. — Quoi ?
Mark, pourpre, apoplectique . — Il y a encore deux de mes sœurs qui sont là.
Jerry. — C’est vrai. Je ne raconterai rien du tout.
Lf Comte, gêné. — Oh! oh!... mille pardons, ma nièce... mademoiselle, mille pardons... Où ai- je la tête, sacrebleu !
Jerry. — Vous ne l’avez plus. (Rires, cordialité. Un temps.)
Diana. — Mon père, je vous jure que je ne dormirai pas tranquille, si vous ne m’expliquez pas dès ce soir le motif et le but de ce que vous appelez votre enquête.
Jerry. — Oui, je veux bien. (Musique.) Oh! renvoyez ces musiciens, ils m’embêtent. (Vains efforts. Il faut avaler une nouvelle reprise de Bertie, Bertie. Enfin les tziganes plient bagage.) Maintenant le jeune homme va se coucher, et moi aussi, parce que j’ai envie de dormir.
Diana. — Mais papa...
Jerry. — Oh! oui... Voilà... J’ai reçu des lettres anonymes, en ce sens qu’elles
Le comte. — Chacun la sienne. Cheer up !
n’étaient pas signées, mais cela ne fait rien.
Diana. — Comment?
Jf.rry. — Parce que les lettres étaient écrites par la princesse de Béryl, Susanna Ford, votre amie d’enfance. Et la princesse n’avait pas dissimulé son écriture. Et comme, étant jeune fille, elle avait écrit d’innombrables lettres d’amour à votre frère Mark...
Mark. — Oui.
Jerry. — Nous avons reconnu tout de suite par comparaison. Voilà.
Diana. — Et que vous disait... cette femme, papa ? f~-
Jerry. — Je n’ai pas compris. Elle me racontait des trafics que réellement je n’ai
pas compris, et pourtant vous savez que je m’entends aux affaires, Diana. Alors, comme je n'aime pas ne pas comprendre les choses, j’ai dit : il faut investiguer . J’ai télégraphié au capitaine du yacht : « Chauffez ». Et puis votre mère a désiré venir et Biddy aussi, et le colonel, et Mark, parce qu’il était inoccupé.
Mark. — Oui.
Jerry. — Et Clelia, parce qu’elle voulait connaître les lieux cachés de Paris.
Clelia. — Oui.
Jerry. — Voilà.
Diana. — Quoi : voilà, mon père? Mais quels trafics ?
Jerry. — Je ne peux pas vous dire, puisque je n’ai pas compris.
Diana. — Oh !
Jerry. — Puis-je comprendre qu’il est retourné chez une ancienne... ancienne... sweetheart...
Diana. — Oh !
Jerry. — Pour emprunter un million...
Le Comte. — Un million!
Jerry. — Au mari de la princesse, qui n’a pas voulu parce que vous aviez déclaré que vous ne la receviez pas? Nous ne faisons pas de telles affaires en Amérique.
Diana. — Mon Dieu! mon Dieu!
Mark, très ivre (explosion). — Je dis c’est un coquin !
Diana. — Qui?
Mark. — Je dis votre mari, Diana.
Quel est cet homme? Il ne vaut rien. Qu’at-il pour lui? Il est de vieille famille...
Jerry. — Une des plus vieilles de ce côté-ci de l’eau.
Mark. — Il détient donc, d’après vous, le record de la noblesse?
Le Comte. — Sur ce chapitre, monsieur. . .
Mark. — Je le battrai, moi, son record !
Le Comte. — Têtebleu ! je suis curieux de savoir comment. A moins de naître une seconde fois. . .
Mark. — Je le battrai par alliance.
Le Comte. — Permettez, c’est tout différent.
Mark. — Ne serai-je pas inscrit sur le Gotha, si j’épouse une princesse?
Le Comte. — N’importe...
Mark. — Ma sœur a bien acheté un marquis! J'achèterai une personne de sang royal.
Clelia. — Et moi un artiste. Leurs noms valent aussi. Pourquoi ne seraient -ils pas à vendre?
Mark, au Comte, ■ — Vous me défiez?
Le Comte. — Non!
Mark, hors de lui. — Si, vous me défiez ! 11 ne faut pas défier un Américain. Ou bien je vais parier que j’épouse la reine d’Angleterre en secondes noces, oh !
Le Comte. — Oh !
Mark. — Oui ! (Il se calme.) Vous êtes un bon homme tout de même, je veux secouer les mains avec vous. (Violentes étreintes.)
Le Comte, à Jerry. — Monsieur, pour en revenir à la grave question de famille qui nous occupe, ce n’est certes pas moi qui vais défendre mon maraud de neveu ; mais vous auriez tort d’ajouter foi aux insinuations anonymes de cette princesse de Béryl, qui n’est — passez-moi le mot, et que votre patriotisme n’en soit pas offensé — qui n’est qu’une... qu’une... (Il le cherche , le mot.)
Jerry, jovial. — Vous voulez dire :
grue?
Le Comte. — A Dieu ne plaise! Mettons : courtisane... courtisane éhontée.
Mark, chevaleresque . — Oh ! vous me surprenez! Je l’ai certainement connue plus que quiconque, parce que nous avons flirté beaucoup avant son mariage. Elle était... fast...
Le Comte, comme s’il comprenait . — Bah ?
Mark. — Oui, fast, mais aussi très honnête, puisqu’elle m'a toujours résisté presque complètement.
Le Comte. — Eh bien, mon jeune ami, c’est une habitude qui lui a fort passé, à ce qu’il faut croire. On affirme que, depuis le sacrement, elle a poussé jusqu’à quatrevingt-dix-neuf le nombre de ses galanteries. . .
Mark. — Quatre-vingt-dix-neuf!
Jerry. — C’est grand.
Le Comte. — Et qu’elle n’attend qu’une bonne occasion pour marquer son centième point.
Mark. — Cent!... C’est un record.
Le Comte. — Oh ! Oh !... Air ! cela est impayable. Quel peuple!
Jerry, fier. — N’est-ce pas? Vous me plaisez, vous.
Le Comte. — Oh ! croyez que moimême...
Jerry. — Je dis : vous me plaisez. C’est une grande amitié qui vient de naître. Je veux partager ma fortune avec vous si vous avez besoin.
Le Comte. — Merci !
Jerry. — Non?... Alors, j’ai une autre idée : ie vous considère de la famil e.
Le Comte. — Vous m’octroyez le droit de cité, comme à Lafayette?
Jerry. — Oui. Nous sommes le ier décembre ?
Louis. — Le 2, il est plus de minuit.
Jerry. — Le 2. Alors, dans vingt-trois jours, c’est Christmas. Je donnerai un dîner ici, un vrai dîner américain de Christmas, avec le dinde, les mince-pies et le pudding. Et comme vous êtes de la famille, vous viendrez.
Le Comte. — Tope !
Jerry. — Seulement, je suppose, il n’v a pas ici les matériaux pour les mince-pies et pour le pudding, il n’y a pas même le dinde convenable. Alors, j’ai bien le temps, je vais partir tout de suite pour New-York, et je rapporterai les farines, les raisins et le dinde.
Diana. — Comment, papa, vous voulez repartir?...
Jerry. — Demain, de très bonne heure.
Vous aurez la bonté d’aviser votre mère et de l’embrasser, ainsi que les deux petits. Maintenant je dormirai. Adieu.
Effusions.
Diana part avec Mark. — Le Comte et Louis vont à pied. Le Comte chante à tue-tête dans la rue de Castiglione : Prends ton fusil, Grégoire. — Clelia remonte chez elle. - — Jerry paie, donne des ordres, remonte chez lui, revêt un pyjama bleu et rose, et se couche. Bruits étranges dans l’appartement voisin. Jerry prête l’oreille un petit quart d’heure. Puis il se lève, passe sa pelisse par-dessus son pyjama et s’en va voir si Mark est rentré. Il est rentré, et couché.
Jerry. — Oh!... Mark, venez chez moi entendre quelque chose de drôle.
Mark. — Je viens. ( Mark passe sa pelisse sur son pyjama — jaune et vert , — et se rend dans la chambre de Jerry. — Ils écoutent.) Oh !... (Un temps.) Je suis de naturel curieux. (Il sonne. Il sonne même cinq ou six fois. Enfin, le veilleur, qui dormait, s’ am'ene.)
Le veilleur, se frottant les yeux et bâillant. — ??...
Mark. — Qui occupe l’appartement à côté?
Le veilleur, après avoir écouté. —
Oh! c’est l’Anglais, c’est lord Marlowe.
Mark. — Ah?
Le veilleur. — Il doit repartir demain matin pour Londres. Alors il a une visite ce soir. D’ailleurs, il a une visite tous les soirs.
Mark. — Ah ?
Jerry. — Merci.
A peine le veilleur est-il sorti qu’on entend la porte voisine qui s’ouvre. Mark guette. Lord Marlowe fait des adieux au seuil, mais comme il est en costume léger, il n’accompagne pas la dame. Mark se risque à la suivre jusqu’au bout du couloir. Elle tourne la tête involontairement. Ils se voient.
Mark. — Oh! Susanna...
La princesse de Béryl. — Mark...
Mark, d’ailleurs sans aucun étonnement. — Oh !
La princesse. — Le monde est petit.
Mark. - - Je suis content de vous voir.
La princesse. — I am also ver y glad...
Mark. — Parlez français, vous aussi, voulez- vous ?
La princesse. — Oh! pourquoi?... Si vous l’aimez... Je suis donc aussi contente... (Un temps.) Oh ! oui, très contente, j’ai une idée.
Mark. — J’ai aussi une idée... Quand vous verrai-je?
La princesse. — Je pars demain pour Vienne, mais dès mon retour, un peu avant Christmas.
Mark. — Oui.
La princesse, après un temps. — Oui.
(La main. Et puis dans les bras.)
Mark, après un temps considérable. — Oui. Bonsoir.
La princesse. — Bonsoir. (Elle disparaît. Mark rentre chez son père.)
AIark, comme si c’ était tout naturel. — Je viens de rencontrer la princesse de Béryl, Susanna.
Jerry, de même. — Oh?... Le monde est petit.
Mark. — Je fus le demi-premier, j’ai idée que je serai le centième.
Jerry. — Ail right ! Bonsoir.
Mark. — Bonsoir.
La main. — Chacun chez soi. — Sommeil sans rêves.
Ml
Bertie débarrassa la princesse de Béryl de sa fourrure.
Jerry, le tablier au cou, remue l’egg-nogg.