‹ Les transatlantiquesChapitre 5 sur 20 · I AT HOME · texte numérisé non relu

I AT HOME

Les appartements de la famille Shaw, à l’hôtel Continental.

Au premier étage, de part et d'autre d’un couloir. D’un côté, les chambres. De l’autre côté, les salons, donnant sur la rue de Rivoli.

La chambre du fond est celle de Mark. Ensuite, celle de Cielia, celle du boy-colonel, communiquant avec celle de sa sœur Biddy. (Système du docteur l’ullel.) Buis celle de M" Shaw, celle de Jerry Shaw.

Les salons, au nombre de deux : un petit, un grand. On peut entrer dans le grand directement, du couloir, ou en traversant le petit : on entre alors par une autre petite salle, semi- \ vestiaire, semi-débarras. — Dans cette salle : \ armoires, porte-manteaux, malles. (Il y a aussi \ des malles dans les chambres. Il y en a aussi I dans le couloir. Il y en a même une qui est restée en souffrance sur l'escalier.) /Naturellement les salons sont meublés de chaises, / canapés et fauteuils dorés, damas rouge. / Rideaux damas rouge. Grandes tables au centre. Consoles sous les glaces qui se font visà-vis. Massives garnitures de cheminées, etc. Mais, grâce à l'ingéniosité de la famille Shaw, cette décoration fâcheuse est travestie en je ne sais quoi de quasiment homelike.

Le premier salon, le petit, est un véritable musée de photographies. Tous les membres de la famille, à tous les âges de leur existence. Toute personne qui, depuis les origines jusqu’à nos jours, s’est trouvée, fût-ce rien qu’une fois, en rapport, fut-ce avec un unique membre de ladite famille. Dédicaces passionnément amicales. Autographes démesurés. Et ce ne sont pas des photographies de rien du tout. Les moindres sont quart nature. Joli choix de types. Du côté des femmes, rien que des beautés. C’est trop.

Les hommes, tous pareils. Jolis garçons d’ailleurs; mais on donnerait dix dollars pour en voir un avec des moustaches. Grande variété de costumes et de déguisements. Un, en Peau- Rouge. Un, en Mexicain, etc. Tous chamarrés de décorations comme des sauveteurs, et d’insignes comme des francs-maçons.

La console qui fait vis-à-vis aux fenêtres est transformée en autel de la patrie. Pour tapis, un drapeau de l’Union, étoilé. La Liberté qui éclaire le monde, éclaire également ce salon. Réduite aux proportions d’un bronze de commerce, avec des lampes à incandescence au bout des rayons de sa couronne, elle est posée sur le drapeau. Au-dessus, contre la glace, photographie grandeur d’exécution de Bertie, dans le costume du match de natation où il a conquis le grade de colonel.

Le grand salon est actuellement préparé pour Christmas. C’est aujourd’hui. 11 y a réception, avant dîner.

Les fauteuils, canapés, chaises, repoussés contre les murs. Dans l’embrasure d’une des fenêtres, une grande table. Service à thé. Toasts. Pain bis beurré. Sandwiches à la laitue. Une autre table, surchargée de jouets, dans leurs boîtes et hors des boîtes. Il y en a aussi dessous, et de tous les côtés par terre. Poupées sur les fauteuils. Musée Grévin. Ce sont les cadeaux de Noël.

Dans le fond, dans l’angle de droite, une de ces étagères à gradins comme il y en a dans les serres. Exposition de toutes les corbeilles offertes à M" Shaw pour Christmas.

Dans l’angle de gauche, l’arbre, un vrai arbre, qui touche le plafond, avec collection complète de tout ce qu’on peut suspendre aux branches d’un Christmas-tree. Au bout de chaque branche, un petit ballon lumineux en celluloïd, comme si le Tsar allait revenir.

Eventails de houx aux glaces des fenêtres. Le lustre perdu dans une boule de gui.

Jerky Shaw, précédant trois portefaix chargés de colis, s’engage dans le corridor. Il porte un manteau de voyage à ras terre. Il ressemble au berger des boites d’animaux qu’on donne aux petits enfants.

Biddy et Bertie entr’ouvrent leurs portes, risquent un œil (ils sont en train de faire leur toilette).

Ensemble. — - Ah! voilà p’paw!

Jerry. — Oui!

Ils referment leurs portes. L’instant d’après ils reparaissent, habillés. Le colonel, complet-veston. Biddy, robe bébé surah vert turquoise morte, sans aucune taille, uniquement limitée aux épaules et aux chevilles par un énorme ruché de velours vert mousse. Le cou et les bras nus, un rang de perles, petites mitaines de soie blanche.

Bertie, Biddy. — Bonjour, p’paw !

Jerry. — Bonjour! Embrassez-moi, Biddy. Colonel, secouez les mains avec moi.

Bertie, Biddy. — Merry Christmas, p’paw.

Jerry. Merry Christmas, vieille chère petite chose.

Toutes les portes s’ouvrent. Mr* Shaw, Clelia et M \rk paraissent. Ils se précipitent sur Jerrv. Embrassements. Mêlée, comme au foot-ball. Respirons !

On se reconnaît. — M" Shaw porte une somptueuse toilette de vieille étoffe Louis XV à grandes fleurs dans les roses, jaunes et bleus pâles, mais de coupe Louis XVI, avec des manches à gigot Empire. Aux bras, au cou, chaînettes de petites pierres multicolores. — Clelia, robe flottante, robe de chambre, velours bouton d’or, empiècement, ruchés, gigots, cabochons de verroterie. — Mark, la jaquette, cravate violet évêque, perle noire.

Mrs Shaw. — Vous avez fait un bon voyage, Jerry?

Jerry. — - Oui, très bon.

Mrs Shaw. — Je vous attendais au moins hier. Je pense vous êtes en retard.

Jerry. — C’est la faute du petit chemin rie fer... Je suis ponctuel, s’il reste le temps de rôtir le dinde.

Biddy. — Et le pudding, papa?

Jerry. — Je l’ai fait préparer sur le yacht. Le voilà. (Il désigne un des colis les ■plus imposants. Cris d' admiration.) Les autres choses sont des cadeaux pour vous.

— Oh!... — p’paw!... — Cher papa!...

■ — Mille mercis... etc.

Jerry. — Et notre chère fille Diana ?

Mrs Shaw. — Elle passera la journée avec nous. Nous recevrons nos amis avant le dîner de famille.

Jerry. — Quels amis?

Mrs Shaw. — Nous avons fait tout plein de connaissances, depuis quinze jours. Mais j'ai seulement invité cent personnes.

Jerry. — Bien.

Mrs Siiaw. — Aimeriez-vous voir comment j'ai fait disposer les salons?

Jerry. • — Oui. (Il se mobilise immédiatement. Traversée des salons, trente secondes. Au centre du grand salon, il fait halte , il embrasse M™ Shaw.)

Mrs Siiaw. — Oh ?

Jerry. — Nous sommes sous le gui.

( Tout le monde y passe. Retour. Jerry fait halte devant la photographie de Bertie.) Hallô, colonel ! (Bertie rougit, mais il prend une attitude martiale.)

Biddy. — Oh ! papa, les bras de Bertie sont vraiment une belle chose à voir, De pensez-vous pas ?

Jerry. — Oui.

Biddy, mystérieusement. — Il y a une surprise.

Jerry. — Oh ! réellement il y a une surprise, Biddy ?... Je vais m’habiller.

Mark. — Vous ne lisez pas le courrier?

Jerry. — Non. C’est Christmas.

Mrs Shaw. — Il est venu tout plein de gens pour vous voir, durant votre absence.

Jerry. — Qui? Je ne connais personne.

Biddy, apportant une liasse énorme. — Voilà aussi des papiers.

Jerry. — Oh! on dirait des papiers de justice... Et toutes ces notes ! Dorrit. je vous ai toujours recommandé de donner le chèque aussitôt, quand vous achetez quelque chose.

Mrs Siiaw. — Ainsi fais-je. D’ailleurs, je n’ai pas dépensé plus de vingt mille dollars depuis le commencement du mois.

Jerry. — Plus vous dépensez, plus je suis content. Je ne suis pas hors des affaires. Je fais de l’argent pour vous. Je m’étonne seulement d’une si grande quantité de notes.

Mrs Shaw. — Ce sont des notes anciennes.

Mark. — Au nom du marquis de Tiercé.

Jerry. — Alors cela ne me concerne pas.

Clelia. — Mais cela peut se rapporter à l’enquête.

Jerry. — Alors, je ne m’en occuperai pas. Ce n’est pas aujourd’hui le jour A investiguer. En outre, cela pourrait me mettre en colère contre le mari de ma chère Diana, et je ne dois pas me mettre pii colère aujourd’hui contre ce cher garçon. Je l’aime beaucoup.

Biddy. - — Voici les cartes de visite.

Jerry. — Oh! il y a tous les commerçants de Paris. Cela forme un véritable

guide... Je pense qu'il va venir avec Diana, ce cher... ce cher...

Mrs Siiaw. — Oui, je me suis parfois demandé quel petit nom d'amitié nous pourrions lui donner. Urbain, cela est si sévère!..

Jerry, cherchant. — Oh!... Urb y...

Mark. — Suburby.

Bertie. - Burby...

Jerry. — Oh! j'ai idée que Bobby, comme les policemen en Angleterre, serait bien. (Approbation.) J’aurai donc grand plaisir à embrasser ce cher Bobbv. Je vais m'habiller.

Chacun chez soi. Mais continuel va-et-vient de garçons apportant des fleurs pour M" Shaw ou des jouets pour les enfants. Joyeux cris. Cacophonie de boîtes à musique. Un orgue de Barbarie ! Biddy tourne la manivelle. Sérénade du pavé.

Bertie, courant chez son père. — Oh !

p’paw, voyez donc ceci ! (Il lui apporte le petit toréador monté sur caoutchouc , qui présente une cape en fer-blanc à un taureau de même métal.)

Jerry. — Oh! oh! cela est vraiment comique. Voulez-vous me prêter cela pour me distraire, colonel, pendant que je préparerai Vegg-nog ? (Criant!) Car je pense, Dorrit, vous avez commandé ce qu’il faut pour l’eggnogg ?

Mrs Shaw, criant. — Oui, mon amour.

Jerry. — Tous nos invités doivent prendre l’egg-nogg. Je le ferai moi-même. (Il passe dans la chambre de MTS Shaw. Il est en redingote. Il porte la redingote comme la portent les gens qui ne sont jamais qu'en veston ou en habit.) Suis-je bien?

Mrs Shaw. — Oui.

Jerry. — Est-ce que le petit monsieur du maiden’s blush doit venir?

Mra Si-iaw. — Oui, certes.

Terry. — U n’aura pas de maiden’s blush. Il aura de l’egg-nogg. C’est doux aussi... J’ai rapporté un phonographe, avec un magnifique discours de Mac-Kinlev, une chanson de Mlle Guilbert et une allocution du Pape.

Mra Shaw. — Oh ! cela doit être curieux.

Jerry. — Vieille Biddy, laissez monter une grande terrine et les choses de l’egg-nogg. Vous ferez poser sur la table dans le petit vestiaire. Je me tiendrai là. Maintenant, je dois retirer ma redingote. Vous demanderez aussi un tablier de domestique pour ne pas me tacher.

Biddy exécute ces diverses commissions avec intelligence et célérité.

Jerry, le tablier au cou, s’installe où il a dit. Il remue, au moyen d’une gigantesque louche, un mélange crémeux et blanchâtre.

Biddy reste auprès de lui. Elle a déballé le phonographe. Elle tient les récepteurs près de ses oreilles. Elle se roule.

Jerry. — Est-ce que c’est le Pape ou Mac-Kinley qui vous fait ainsi rire, Biddy ?

Biddy. — C’est M110 Guilbert, je suppose. Cela chante.

Jerry. -- Je ne pense pas que cela soit convenable pour vous.

Biddy. — Oh! si, p’paw, c’est une histoire enfantine.

Jerry. — Réellement?

Biddy. — Oui, c’est l'histoire de six petits collégiens, comme François de Tiercé, qui ont une maladie.

Jerry. — Ail right !

Biddy. — Clelia! (Clelia vient. Biddy lui passe les récepteurs. Elle écoute.)

Clelia. — Oh! cela est si charmant !... Mark! (Elle lui passe les récepteurs.)

Mark, après avoir écouté. — Oh ! ! !... (Il change le rouleau.) Voilà pour vous.

Bertie. les récepteurs aux oreilles. — Hip ! hip ! hurrah !

Jerry. — Quoi ?

Bertie. — C’est Mac-Kinley.

Mark. — J’entends des personnes invitées.

Il sort. Tout le monde sort, sauf Jerry. Bertie rentre, portant des manteaux, des pelisses, qu’il accroche aux patères, puis sort de nouveau. Jerry continue à tourner l’egg-nogg. Il prête l’oreille aux bruits grandissants qui viennent du salon. De temps en temps, pour se distraire, il fait manœuvrer le toréador et rit tout seul. Il est au plus fort d’un accès quand la porte s’ouvre et Tiercé entre (redingote).

Jerry. — Ah ! ah !... Oh ! Bobby !

Tiercé. — Qu’est-ce que vous chantez?

Jerry. — C’est le nom que je vous donne, pour Noël.

Tiercé. — Vous êtes bien gentil. (Jerry l' embrasse, comme sa nourrice .)

Jerry. — Hallô, Bobby !

Tiercé. — Merci.

Jerry. - — Merrv Christmas.

Tiercé. — C’est réciproque. A la fin, monsieur, vous voilà revenu?

Jerry. — Bobby, ne m’appelez pas monsieur, voulez-vous? Appelez-moi p’paw.

Tiercé. — Avec plaisir. Nous ferons un petit arrangement, s'il vous plaît : je vous appellerai p’paw, comme vous dites, et vous ne m’appellerez pas Bobby... Qu’est ce que vous triturez là?

Jerry. — C'est l’egg-nogg. Vous boirez?

Tiercé. — Je n'ai pas soif. Y a-t-il moyen de causer un peu sensément ?

Jerry. — Pas aujourd’hui.

Tiercé. — Pardon : aujourd’hui. Personne ne pouvant assurer que vous ne serez pas en Cochinchine demain matin...

Jerry. — C’est vrai.

Tiercé. — Vous comprenez que je commence à en avoir assez. Vous débarquez il y a trois semaines. Je vous demande carrément tout de suite ce que vous venez faire ici. Vous me répondez que le premier soir doit être consacré exclusivement aux effusions de famille. Je ne vous ai pas gêné, je suis parti. Le lendemain, j’arrive, tout chaud. Plus personne.

Jerry. — J etais parti aussi. J’étais allé chercher le dinde.

Tiercé. -- Oui. En attendant, j’ai voulu savoir, moi. J’ai confessé votre fille. Elle vient enfin de m’avouer, pas plus tard qu’il y a cinq minutes, dans la voiture...

Jerry. — Oh! elle est venue avec vous?

Tiercé. — Oui.

Jerry. — Et vous ne disiez pas qu’elle est ici ! Je vais embrasser ma chère fille. Tenez. (Il lui. remet la cuiller et se précipite dans le salon en manches de chemise, le tablier au cou.)

Tiercé, seul. — Oh!...

Jerry, revenant. — Rendez-moi la cuiller.

Tiercé. -— Comment donc !... J’ai appris que vous veniez vous livrer sur mon compte à je ne sais quelle enquête...

Jerry. — Regardez ça, c’est drôle. (Il fait manœuvrer le toréador .)

Tiercé. — Je ne suis pas d’humeur à blaguer.

Jerry. — Et moi je suis... Comment arranger cela ?

Tiercé. — Ah!...

Jerry. — Je vais vous dire en un mot. Oui, je suis venu investiguer . Mais je pense que, si f investiguais aujourd’hui, cela me mettrait en colère contre vous, et je ne veux pas parce que c’est Christmas. et aujourd’hui je vous aime beaucoup, Lobby. Embrassezmoi.

Tiercé. — Sacrebleu!

Jerry. — Je veux que vous soyez content. Je veux partager avec vous toute ma fortune si vous avez besoin.

Tiercé. — Fichtre !

Jerry. — Vous avez besoin ?

Tiercé. — Vous devez commencer à le savoir mieux que personne.

Jerry. — Oui. Il est venu tout plein de gens pendant que je n’étais pas là. Eh bien, vous écrirez à tous ces gens qu’ils viennent demain ici, je les recevrai.

Tiercé, ravi. — Ah!

Jerry. — Oui. Maintenant ne parlons plus. C’est une belle journée, hein! Je vem que ce soit aussi une belle soirée. Nous avons le dîner de famille. Et après le dîner, si vous êtes un homme, vous m’emmènerez faire la noce.

Tiercé, entrevoyant des horizons. — Parbleu! C’est ça!

Jerry. — Secouez les mains avec moi.

Un cri de joie formidable dans le salon. On vient de découvrir que l’orgue peut jouer Ber-tie, Bert-ie. — Musique. Les enfants chantent. — Silence.

Bertie paraît, accompagnant la princesse de Béryl, qu’il débarrasse de sa fourrure. — La princesse est une très grande femme, de beauté correcte et fine, avec le teint et les yeux d’un éclat vraiment extraordinaire. - — Une robe toute noire, très simple, tout unie, à peine attachée, et qui doit se retourner comme un gant.

La Princesse, tendant la main à Jerry.

— Reconnaissez-moi.

Jerry. — Oui ! Susanna Ford, je pense? Je suis content.

Tiercé, à fart. — Tiens, tiens !...

Jerry, à la princesse. — Je vous présente mon gendre, le marquis de Tiercé, Bobby.

La Princesse. - - Oh !

Jerry. — La princesse de Béryl.

Tiercé. — Princesse, j’ai entendu parler de vous par Mme de Tiercé, dès avant nos fiançailles, comme de la personne qui pouvait le plus contribuer à lui faire supporter son exil en F rance.

La Princesse, sceptique. — Réellement ?

Tiercé. — Elle va vous dire elle-même toute la joie... (Il offre le bras à la princesse.)

Mark, survenant. — Pardon... (A Jerry.) Cher p’paw, vous êtes fatigué de tourner. Donnez-moi la cuiller et allez dans le salon.

Terry. — Oui, je vais. Princesse...

Mark. — Non. La princesse a soif. Elle boira l’egg-nogg. Je la servirai.

Tiercé, à part. — Parbleu !

Jerry. — Oui, vous la servirez. Venez Bobby.

Tiercé. — Oui, p’paw. Je viens, p’paw,

Jerry. — Vous êtes un bon garçon.

Hallô, Bobby!

Tierce, à fart. — Ça va bien.

Ils sortent. Mark et la princesse restent seuls. Dans les bras. La cuiller tombe au fond de la terrine.

Mark. — Oh ! chère, chère Susanna !

La Princesse. — Je suis si contente de vous voir, Mark ! C'est à peine si l’autre soir, j’ai pu vous laisser comprendre que mon cœur n’a pas changé.

Mark. — Oh! tant mieux !

La Princesse. — Depuis mon départ pour Vienne, je n’ai fait que me remémorer les choses d’autrefois. Elles me sont chères.

Mark. — Et à moi.

La Princesse. — Rappelez-vous ce dîner que nous avons fait dans votre appartement de garçon, deux autres jeunes filles et moi. Car vous avez toujours spécialement aimé les jeunes filles.

Mark. — Oui, celles de mon pays, du moins.

La Princesse. — Nous vous aimions toutes les trois sans jalousie.

Mark. — Oui.

La Princesse. — Quelles étaient donc les deux autres?

Mark. — J’ai oublié. Je me souviens de vous seule.

La Princesse, dans une attitude des plus familières. — Je ne suis plus une jeune fille.

Mark. — J’imagine vous ne serez plus si réservée?

La Princesse. — Oh ! non avec vous.

Ne vous l’ai-je pas laissé comprendre l’autre soir?

Mark. — Justement. Alors j’attendais de vos nouvelles toutes ces trois semaines.

La Princesse. — Je ne fais jamais de correspondance.

Mark. — Mais je comptais que vous reviendriez.

La Princesse. — Je suis revenue.

Mark. — Oui. Je comptais que vous reviendriez un meilleur jour, parce que celuici est le jour de la famille. Alors je suis torturé par le désir de recommencer avec vous le petit dîner, et je ne peux pas.

La Princesse. — Oh ! c est pitié !

Mark. — Ciel ! Oui, c’est pitié. Dieu bénisse !

La Princesse. — C’est pitié, parce que je suis obligée de partir demain pour Vienne.

Mark. — Encore!

La Princesse. — Oui, le prince et: moi sommes invités avec le roi de Macédoine à chasser chez le comte Ferencz Tiffaniy.

Mark. — Lâchez le prince.

La Princesse. — Je ne puis. Il emmène même sa maîtresse.

Mark. — Alors je viendrai.

La Princesse. — Chéri!... Je pars demain soir.

Mark. — Je partirai donc demain matin.

La Princesse. — Mon propre chéri !

Mon doux garçon !

Mark. — Mignonne chose !

La Princesse. — Mettez vos mains autour de moi. Vous êtes d’une beauté saisissante.

Petit bruit de baisers pressés, comparable à la friture qu’on entend dans le téléphone les jours d’orage. — jerry entre, sans frapper.

Jerry. — Oh !

Mark. — Ce n'est rien.

Jerry. — Non, je venais vous chercher parce que voilà la douairière. Elle arrive, la belle-mère de notre chère Diana. C’est une si bonne femme et si noble ! Je la respecte.

Mark. — Moi aussi.

Jerry. — Je vais lui offrir mon bras.

Allez dans le salon.

Mark et Jerry sortent. La princesse met un peu de poudre et retourne au salon. Elle y entre au moment où l’autre porte s’ouvre et où Jerry paraît, rayonnant, avec la marquise de Tierce douairière à son bras. (Soie grise.)

Derrière, marchent François de Tiercé (toujours Stanislas) et Blanche. (Robe blanche, bouffante, soufflée. Des fleurs dans les cheveux. On dirait qu’elle va suivre la procession de la Fête-Dieu.)

Le salon est rempli de monde. Très peu d’hommes faits. Deux ou trois seulement, des milliardaires gênés dans leur redingote, comme Jerry. Quelques jeunes gens, de deux types : les uns, comme Mark, élégants, gourmés, chic anglais; les autres, de bons gros bébés athlétiques, tout roses, gentils. — Une foule de femmes, toutes follement jolies, saines, habillées gaiement, comme pour un mariage. — L'ne ribambelle d’enfants magnifiques, des enfants de concours. — Charivari.

Toutefois, un mouvement de curiosité respectueuse à l’entrée de la marquise.

En arrivant au milieu du salon, Jerry fait subitement halte, saisit la marquise par la taille et l’embrasse sur les deux joues.

La Marquise. — Ah ! quoi ?

Jerry. — Je demande votre pardon. Il faut. C'est le gui.

Applaudissements.

La Marquise. — Le gui ?

Jerry. — Quand on passe sous le gui, on doit s’embrasser. C’est une ancienne coutume.

La Marquise. — il faut respecter les coutumes du vieux temps.

Clelia et Louis de la Chapelle-Anthenaise, s’étant approchés simultanément pour saluer la marquise, se rencontrent sous le gui. Clelia embrasse Louis.

Louis. — Oh !

Clelia. - C’est le gui.

Le comte de la Chapelle-Anthenaise.

— Bravo !

Rendez-vous général sous le gui. Nouvelle mêlée genre foot-ball. Tiercé embrasse Diana, stupéfaite de ce laisser-aller. Biddy tire François de Tiercé par le pan de sa tunique et l’entraîne dans la chambre de l’egg-nogg. Elle ferme la porte.

Biddy. — Vous m’avez apporté votre photographie ?

François, avec une aimable confusion.

— Oui, chère Biddy.

Biddy. — Vous avez écrit quelque chose dessus, je pense?

François. — Je n’ai pas osé.

Biddy. — Il faut écrire. Je vous prêterai une plume. Montrez-moi la photographie. (Il exhibe sa 'photographie en premier communiant. format carte de visite.) Oh ! elle est jolie, mais si petite !

François. — Je n'en ai pas d’autre.

Biddy. — Oui, elle me fait plaisir, mais je l’aurais souhaitée plus grande, et puis dans un costume de sport, tenez, comme celle de mon frère. (Elle V amené devant le portrait de Bertie.)

François, pourpre. — Oh! je... Oh!...

Oh !...

Biddy, calme. — Le colonel est bien bâti, n’est-il pas? Ses bras sont vraiment une belle chose à regarder.

François. -- Oui... Ah!.. (Il repasse vivement dans la chambre à l’egg-nogg.)

Biddy, le suivant. - Je veux aussi vous faire un cadeau de Noël.

François. — Oh! oui.

Biddy. — Que désirez-vous ?

François. — Euh!... Je... voudrais... je voudrais un des gants que vous aviez l’autre soir.

Biddy. — Oui, c'est gentil !

François, enhardi. Je voudrais aussi de vos beaux cheveux.

Biddy. - Pourquoi faire?

François. Pour mettre dans un médaillon que j’ai à ma chaîne, avec ma médaille de Lourdes et mon scapulaire.

Biddy. — Montrez le médaillon.

François essaie de glisser deux doigts entre le col de sa tunique et son cou, mais le col est terrible ment serré. Biddy le dégrafe, déboutonne le haut de la tunique...

François, trouble. — Oh! Biddy...

Biddy. — Vous m’aimez? Dites-le.

François. — Oh! oui!

Biddy. — Il n’y a pas de gui, mais je peux vous embrasser tout de même. Il n’y a pas toujours du gui.

La petite frituie. — La porte du salon s’ouvre. François effrayé se dissimule dans un coin. Biddy jette sur lui la pelisse de la princesse, et s’esquive. Plusieurs personnes entrent, avec Jerry et Tiercé. Egg-nogg. Papotages. — Cris sauvages dans le salon : « La surprise ! La surprise ! »

Tiercé. — Ils sont malades?

Jerry. — - Non, au contraire. 11 y a une surprise. Je ne sais pas quoi, mais je me doute. Si ça vous amuse, il faut venir. Si ça vous ennuie, il faut rester. Il faut faire chacun ce qu'on veut. Vous êtes un homme libre. Je vous aime beaucoup. Vous souhaitez une cigarette?

Tiercé. — Merci, j’en ai dans mon paletot. Une bouffée et je viens. (Jerry sort. Tiercé s’approche des porte-manteaux.)

François, sous la pelisse de la princesse. — Urbain !

Tiercé. — Hé?

François. — J’étouffe !

Tiercé, le délivrant. — Qu’est -ce que vous fichez là? Vous êtes tout dépoitraillé!

François. — Je... je... (Il se rajuste.)

Tiercé. — Arrangez vos cheveux et faites-moi le plaisir de rentrer avec moi dans le salon.

Ils y entrent au moment où le silence complet s’établit. Les enfants eux-mêmes se taisent, attentifs. Cercle.

Alors Bertie prend l’orgue de Barbarie, y adapte un rouleau de musique de danse et joue quelques mesures pour rien.

La porte s’ouvre. Biddy paraît.

Elle a changé de toilette. Elle porte un robe très longue, très ample, d’une étoffe légère, presque transparente.

Elle se tient toute droite au milieu du salon, sous le gui. Musique.

Elle débute par quelques mouvements lents, assez gracieux, incertains.

Du côté français, inquiétude. On se demande à quel exercice ahurissant elle va se livrer.

Elle danse une serpentine, tout simplement. Mais, dans la perfection. Elle ferait la pige à n’importe quelle Loïe Fuller.

Du côté américain, délire.

La danse s’anime et se termine par un chahut Barrison échevelé. Biddy lève la jambe à la hauteur du front. Louis pousse un cri. François est tout pâle.

La pause. Enthousiasme.

Tiercé. C’est renversant.

Jerry. — N’est -ce pas? (Il embrasse

Biddy.) Vieille chère petite chose ! (A la douairière.) Hallô, marquise!

La Marquise, un peu estomaquée tout de même. — Ah !...

Bertie, très émancipé , à Blanche. — Vous seriez si jolie si vous dansiez de même, voulez-vous ?

Blanche, effarée. — Non !

Bertie. — Je pense vous devez avoir les jambes aussi jolies que ma sœur.

Blanche. — Oh !

Jerry. — Silence! La surprise n’est pas finie.

Tout s’éteint. Quelques plaisanteries de bon goût.

Cris, rires. Petite friture.

Une lueur. C’est un appareil à projections qui s’allume.

Biddy reparaît, tel un spectre F.lle s’approche de F rançois.

Biddy, vivement , tout bas. — Venez, j’ai besoin de quelqu’un pour me lever en l’air dans ses bras. Bertie ne peut pas, puisqu’il tient l’orgue.

François. — Mais...

Biddy. — On ne vous verra pas, je serai seule éclairée.

Serpentine avec projections multicolores. Nouveau délire.

Rkldy disparaît, entraînant François.

Lumière.

Mais c’est la fur. Thé, toasts, egg-nogg, etc. Tohubohu. Adieux. Et bientôt il ne reste plus dans le salon que les personnes qui doivent dîner. Ces dames du moins, car tous les mâles ont disparu.

La Marquise. — Où sont donc passés ces messieurs?

Mrs Shaw. — Ils sent allés mettre leurs habits. (Jerry, puis Mark rentrent, en habit.)

La Marquise. — Et François? Il n’a pas d'habit à mettre. (Tiercé reparaît.) Est-ce que vous aviez emmené F rançois avec vous ?

Tiercé. — Mais non. pourquoi faire?

Mrs Shaw. — Oh ! je suppose, comme le colonel est allé mettre son smoking, François est allé avec lui se laver les mains dans sa chambre. Soyez donc assez complaisant pour aller voir, Mark.

Mark. : — Oui.

Il y va. Tiercé l’accompagne. On pénètre de vive force dans la chambre de Bertie.

Le colonel est chez lui. Il achève de s’habiller.

Blanche lui fait le nœud de sa cravate.

Quant à François, il est chez Biddy. Biddy lui a emprunté sa tunique et son ceinturon. Il a emprunté à Biddy la robe Loïe huiler, et il esquisse une serpentine sur les indications de sa jeupe amie.

La porte de communication est ouverte à deux battants.

Cri de ralliement de l’école pour les deux sexes dirigée par le docteur Pullet.

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