II. — NOCTURNAL PLEASURES
Au Continental, dans une salle à manger particulière. Quatorze couverts.
M™ Shaw, ayant à sa droite le comte de la Chapelle- Anthenai se et Diana, à sa gauche Tiercé et Clelia.
Jerry Shaw, ayant à sa droite la marquise de Tiercé douairière et Mark, à sa gauche la PRINCESSE DE BÉRYL et LOUIS.
Aux bouts de table : entre Mark et Clelia, Biddy, François — entre Louis et Diana, Blanche, Bertie.
Le dîner est fini depuis longtemps. Mais on est si bien à table ! Café, liqueurs, champagne — les coudes. La douairière s’est écartée un peu. Elle est résignée à tout. Ses propres enfants ont une conduite peu décente. Bertie et Biddy s’envoient, d’un bout de la table à l’autre, des projectiles divers. Mais où donc est assise Biddy? Peut-être bien sur les genoux de François. Bertie allonge de grands coups de pied à Blanche. Elle y prend un certain plaisir. Louis s’épouvantait d’être placé à côté de la Princesse : elle n’a seulement pas fait attention à lui. Une autre fois, mon Dieu!... Mais cette fois-ci, il s’agit de son centième, et la Princesse s’est juré que le centième serait Mark. ■ — Le Comte, rendu à lui-même, est solennel et gourmé.
Jerry, le verre en main. — Hallô, marquise, vous me semblez vannée.
La Marquise. — Plaît-il?... Ah!... Je l’avoue. J’ai fait une petite débauche hier, je me suis couchée à des heures indues.
Jerry. — C’est mal. Vous deviez vous réserver pour le dîner de famille.
La Marquise. — Dieu a passé avant, mon cher monsieur. Il a également ses fêtes de famille. Cela mettrait la paroisse de Saint-Thomas-d’Aquin en révolution, si ma chaise restait vide à une messe de minuit.
Jerry. — Oh! j’ai manqué la messe de minuit, moi qui désirais tant ! J’étais sur ma roule.
La Marquise. — Ce sera pour la Noël prochaine.
Jerry. — Pourquoi pas ce soir?
La Marquise. — Parce que c’était hier, et qu’il n’y a qu’une messe de minuit par an.
Jerry. — Mais si je paie ce qu’il faut?
La Marquise. — On ne commande pas une messe de minuit comme un train spécial.
Jerry. — Je le regrette beaucoup...
Puisque vous êtes fatiguée, nous vous rendrons la liberté maintenant. Je dois sortir avec Bobby, qui me montrera des endroits curieux flans Paris.
La Marquise. — C’est cela. Moi, je rentrerai avec Diana.
Diana. — Mais... madame... je comptais aller avec mon père et mon mari...
La Marquise, à Tiercé. — Vous emmenez Diana ?
Tiercé. — Je n’y vois aucun inconvénient.
Jerry. — Ma fille Clelia vient aussi, qui n’est pas mariée, et la princesse.
La Princesse. — Oui. Où se galvaudet-on ?
Clelia. — Je veux absolument visiter une brasserie poétique.
Tiercé. — Nous débuterons par quelque local presque propre, et nous descendrons peu à peu jusqu’au plus bas.
Jerry. — Hurrah !
François. — Oui, bravo !
La Marquise. — Comment : oui, bravo?
Est-ce que vous avez la prétention d’en être?
Blanche. — Moi aussi !
La Marquise. — Vous allez me faire le plaisir...
François, brisant sa coupe. — D abord, si Biddy en est...
La Marquise. — ... de me reconduire rue Saint-Guillaume...
François. — ... je ne vois pas pourquoi je n'en serais pas aussi. C’est une petite fille...
La Marquise, à MTS Shaw. — Je vous demande pardon de vous avoir amené des enfants si mal élevés.
Mrs Siiaw, très gracieuse. ■ — Je demande votre pardon aussi, les miens sont encore plus mal...
Jerry. — Ils sont vivants. Hallô, colonel !
Bertie. — Je suis plein, p’paw.
Jerry. — Ail right ! Et vous aussi, Dorrit, j’espère, et vous miss Blanche, et vous, marquise? J’espère vous êtes plein ?
La marquise que cette expression choque infiniment, malgré l’emploi du masculin, fait mine de ne pas entendre. Elle continue à se chamailler avec François, qui se montre de la dernière turbulence. Cris. Larmes même. Blanche pleure, pour faire comme son frère. Consolations prodiguées à François par Biddy, à Blanche par Bertie. Et on s’embrasse ! Au bout d’une dizaine de minutes, la douairière, excédée, demande son manteau. On se rembrasse.
La Marquise. — ... Et la princesse?
Mark, surpris. — Elle a disparu. Où est -elle?
Jerry, plein d' allusions. — C est vous qui devez savoir, Mark.
Mark, sérieusement inquiet. - — Mais je ne sais pas.
La Princesse, reparaissant. — Me voici.
{Elle est en habit. Vif étonnement .) Oui, je suis allée me changer, me mettre en homme, parce que nous devons visiter des places mal fréquentées. Alors, j ai pensé que le costume d’un homme serait plus convenable.
Le Comte, tragique. — C’en est trop.
Venez, Louis,
Louis. — Il fallait s’y attendre. Je vous l’avais bien dit.
Le Comte. — L’excentricité a des limites. Encore, s’il s’agissait d’explorer des terres lointaines ou de faire une conférence à l’Odéon ! Mais... Oh !... {Il se voile la face. Ensuite il sort , suivi de Louis. Personne ne prête attention à leur départ.)
Tiercé, riant. — Où avez- vous loué ce travesti, princesse?
La Princesse, calme. — Je n’ai pas loué. J’ai un ami qui vient très souvent à Paris, lord Marlovve. Il a toutes ses choses en double, à Londres et ici au Continental. Alors je suis allée mettre son habit.
Mark, bas, furieux. — Il est ici !
La Princesse, bas. — Comment pouvezvous croire qu’il n’est pas à Londres avec sa femme pour Christmas? Mais on est habitué à me donner la clef.
Biddy, bas, à François. — Ne pleurez plus, mon doux cœur. La prochaine fois que vous viendrez, je m’habillerai en homme comme la princesse.
François, consolé. — Oui ! {Il embrasse Biddy. A la Marquise.) Maman, je veux bien aller me coucher.
La Marquise. — C’est heureux, monsieur.
Débandade. — Jerry, Tiercé, Mark, Diana, Clelia et la princesse sortent.
Rue de Rivoli, sous les arcades (Diana et Tiercé en avant. A quelque distance, la princesse et Mark. Derrière, Clelia et Jerry).
Mark, à la princesse. — Je pense c’est une singulière idée de vous mettre en homme.
La Princesse, se serrant contre lui. — - Cela ne me va-t-il pas bien ?
Mark, gêné. — Très bien.
La Princesse. — Cela est si commode!
Mark. — Pas pour moi... J'espérais que pendant la nuit nous pourrions nous échapper ensemble, revenir à l’hôtel, ou dans un autre hôtel...
La Princesse. — Oh ! oui...
Mark. — Maintenant je n’oserai plus, avec vous en homme.
La Princesse. — Pourquoi?
Mark. — Parce que je... je... enfin, je ne veux pas avoir l’air de jouer la Tante de Charlie.
La Princesse. — Oh ! je suis désolée de mon pantalon !
Diana, à Tiercé. — Mon chéri, je suis contente. Vous êtes si animé, si cordial ce soir.
Tiercé. — Je suis d’un naturel plutôt
gai.
Diana. — Je n’avais pas encore eu l’occasion de m’en apercevoir.
Tiercé. — Ohé ! ohé !
Diana. — Que signifie : ohé! ohé?
Tiercé. — C’est notre façon de dire Cheer up.
Diana. — Est-ce que vous n'avez pas un peu bu ?
Tiercé. — Cela ne serait pas pour vous choquer, je pense ?
Diana, décontenancée. — Non... Oh!... Tiercé. — Moi aussi, je suis plein, Diana. Moi aussi, je suis plein.
Jerry, survenant. — Que dit-il? J’espère il vous reste un petit espace, Bobby ?
Tiercé. — Vous allez juger par vousmême... Tenez, faisons une première halte ici. C’est l’endroit élu par la jeune génération de dix -sept à vingt-cinq, pour s’amuser la nuit.
Ici, c’est Caryll’s, le restaurant-bar-grill-hôtel de la rue Saint-Florentin.
Foule. Des petits jeunes, en effet. Ils ne sont pas jolis, les petits jeunes d’aujourd’hui — ou ils le sont trop. Ils sont entassés dans la galerie en boyau qui forme la première salle du restaurant. Quelques femmes parmi eux. Elles font tapisserie. On boit sec. On fume. On parle peu. Beaucoup de lumières. Beaucoup de cristaux. Beaucoup de nickel. C’est sinistre.
Dans la salle du fond, un boucan tel qu’on n’entend même pas la musique des tziganes.
Jerry. — Oh ! ils s’amusent? Moi, je ne m’amuse pas, je veux m’en aller.
Clelia. — Ce n’est pas gai.
Diana, accommodante. — Mais si.
La Princesse, se serrant contre Mark. — Cher Mark...
Mark, très rouge. — Lâchez mon bras.
Tiercé. — Faisons au moins le tour.
(Ils avancent , en cortège, avec peine.)
Jerry, au seuil de la seconde salle. - Oh ! je vois nos tziganes ! Et je les entends ! Ils jouent : Bertie, Bertie.
Tiercé. — Je vois encore bien autre chose : je vois des compatriotes à vous. Je me disais aussi, quel chahut !...
En effet, tout le côté droit de la salle est occupé par une grande table, une table de banquet. Une trentaine d’hommes soupent là. Tenue parfaitement correcte. Cris sauvages. Boissons variées. Ce sont bien des transatlantiques.
Jerry, content. — Oh!
Tiercé. — Vous ne fraternisez pas avec eux ?
Jerry. — Oui. (Au moment où il s'approche de la table , un des convives se lève, brandit son verre , et prononce quelques paroles, qui se perdent dans le b mit. Acclamations frénétiques. — A l'un quelcotique des soupeurs .') Excusez-moi. (Se préseniatit.) Jeremy Shaw.
Le soupeur. — Très heureux. (La main.)
Jerry, désignant l'orateur du doigt. — Qu’a-t-il dit?
Le soupeur. — Il a proposé de boire successivement à chacun des Etats de l’Union.
Jerry. — Bien.
Le soupeur. — Il vient de lever son verre à l'Etat de Washington.
Jerry. — Et je n’ai pas bu ! Un verre, s’il vous plaît. Vous permettez ?
Le soupeur. — Nous sommes très contents d’avoir une personne de plus pour boire. Assev ez-vous.
Un autre orateur. — . (Dans le
bruit. — Acclamations.)
Jerry. — Je n'ai pas entendu, qu’a-t-il dit ?
Le soupeur. — Il vient de lever son verre à l’Etat de New-York.
Jerry. — Oh!... (Il acclame, un peu en retard. Il boit.)
Troisième orateur. — .
Jerry. — Qu’a-t-il dit?
Le soupeur, criant. — A l’Etat de California.
Diana, inquiète, à Tiercé. — Chéri, il faudrait peut-être dire à papa dç se modérer.
Tiercé, tirant jerry par les pans de son habit. — Hep !
Jerry. — Quoi?
Tiercé. — Est-ce que vous allez fraterniser éternellement?
Jerry. — Nous devons boire à tous les Etats de l'Union.
Tiercé, peu ferré. — Combien sont-ils?
Jerry. — Trente-huit.
Tiercé. — Fichtre! Dites donc, vous savez que vous recevez mes réanciers demain matin. Vous feriez bien de vous ménager. Je vous le dis, c’est plutôt dans votre intérêt...
Jerry. — Ne soyez pas effrayé, cette tête-ci est une tête solide.
Diana et Tiercé patientent. Après le trentehuitième toast, Jerry se lève, et même il se tient debout.
so
Tiercé. — Tout de même, c’est plus prudent de filer.
Jerry. — Où sont les autres?
Tiercé. — Allons, bon! Qu’est-ce que diable j’en ai fait?
Recherches. Ils ne tardent pas à retrouver Clelia et la princesse assises à une table et entourées de curieux, lesquels, vu la tournure bizarre de Clelia et le travesti de la princesse, se livrent aux plus désobligeants propos.
Jerry. — Et Mark?
Clelia. — Il est allé téléphoner.
Mark, revenant. — Partons d’ici.
La Princesse. — Oui.
Tls sortent par une porte de côté et se trouvent, non dans la rue, mais dans le vestibule de l’hôtel.
Jerry. — Oh! on dirait un hôtel, réellement.
Tiercé. — Oui. Du moins, il y a des chambres.
Mark, bas, à la princesse . — Vous voyez bien, nous avons manqué le coup.
La Princesse. — Combien désolée je suis de mon pantalon !
Jerry, à Tiercé, bas. — Je veux visiter les chambres, j’ai une idée.
Tiercé. — Tiens! (Au chasseur.) Avezvous un appartement libre?
Le chasseur. — Oui, monsieur, au second.
Jerry. — Je le verrai. (Aux autres.) Restez en bas, j’irai avec Bobby seulement. (Jerry, J'iercé et le chasseur montent.) Il n’y a pas d’ascenseur?
Le chasseur. — Ah! non, monsieur.
Jerry. — Ail right !
Tiercé. — Comment?
Visite de l’appartement, composé d’une chambre, d’une galerie formant salon, d’un cabinet de toilette, eau chaude et froide, lumière électrique, téléphone, etc.
Jerry, sarcastique . — Je suis surpris, cela est presque confortable. Est-ce que, par hasard, vous auriez un bain?
Le chasseur. — Oui, monsieur.
Jerry. — Oh !
Le chasseur. — A l’étage au-dessus.
Jerry. — Ah!... Mais on peut circuler dans l’escalier en pyjama, je suppose?
Le chasseur. - — Parfaitement.
Jerry. — Vous n’avez ici que des hommes ?
Le chasseur. — Des dames aussi, mais qui ne craignent pas... La chambre voisine
est louée au trimestre par MUe Renée de Pourville.
Jerry, qui ne la connaît pas. — Ah!... (A Tiercé.) Croyez-vous ce serait un bon endroit ici pour recevoir des femmes?
Tiercé. — Eh! eh! p’paw !
Jerry, très rouge. — Oui, je dis, parce que... en Amérique, jamais je... mais à Paris, c’est par hasard... Alors vous comprenez?
Tiercé. — Si je vous comprends!
Jerry. — M™ Shaw ne viendra pas me chercher ici, puisqu’il n’y a pas d’élévateur.
Tiercé. — Roublard !
Jerry. — Suis-je pas? (Au chasseur.) Je loue. (Acompte. Denier à Dieu. On redescend.)
La Princesse, inconsolable . — J’avais dix fois le temps de me mettre en femme ! Mais c’est assez, je n'irai pas plus loin.
Mark, suppliant. — Susanna!...
La Princesse. — J'irai.
Clelia. — Moi, je n'irai pas, si vous nous montrez seulement de tels endroits. Je comptais visiter des littérateurs et des assassins.
Tiercé. — Il faut faire quelque chose pour la jeunesse?
Jerry. — 11 faut.
Tiercé. — Suivez-moi ! Suivez-moi !...
Vous êtes prêts à tout?
La Princesse. — (Elle est sincère.) Oui.
Tiercé. — Je n’accepte aucune responsabilité... Nous allons à pied, hein? La nuit est belle. Temps sec et froid.
Diana, très gaie. — Allons.
Tiercé, à Jerry. — Il faut donner de l’air à vos trente-huit toasts.
Jerry. — Oui.
Diana. — Dites-nous où vous nous menez, mon chéri.
Tiercé, au pas accéléré. ■ — Je vous mène à la brasserie du... Sapristi! Je ne peux pas même proférer le nom.
Clelia, ingénument . — C’est si cochon ?
La Princesse, riant. — Oh ! oui, je devine, j’y suis allée. Vous lirez l’enseigne.
Tiercé. — C’est un des mauvais lieux de Paris où il est le plus honorable d’être vu.
Jerry, haletant. — Ah?
Tiercé. — J’ai beau chercher, et je suis documenté, vous pouvez croire : je ne trouve rien décidément de plus ignoble à vous montrer.
Mark, comme son père. — Ah?
Tiercé. — Je ne parle pas des boissons, qui ne sont pas faites pour être bues. Mais l'assistance ne laisse rien à désirer. Tout ce qu’il grouille de souteneurs et de filles sur les boulevards extérieurs se donnent rendez-vous là. Il y a d’ailleurs des gens du monde, et des épouses chrétiennes. Moi, je n’irais pas autrement qu’en habit.
La Princesse. — Oh! certes.
Tiercé. — Des poètes en haillons déclament leurs vers de vingt-cinq à trente pieds, d'un argot...
Jerry. — Argot?
Tiercé. — Slang... D’un argot suffisamment éclairci pour que les profanes mêmes, comme nous, en puissent comprendre les moindres obscénités... Les garçons sont habillés en croque-morts ou en égoutiers...
Diana. — Avec des bottes?
Tiercé. — Avec des bottes... Les bonnes sont habillées le moins possible. Enfin, il se passe des choses infâmes dans l’arrière-boutique, et je pourrais vous citer le nom d'une duchesse, une vraie, qui vient deux ou trois fois par semaine s’y mettre en contact avec le peuple.
La Princesse. — Ah?
Tiercé. — Maintenant... je peux tout vous dire... nous allons être insultés grossièrement à l’entrée.
Clelia. — Serons-nous?
Tiercé. — Ne vous rebiffez pas, on nous ferait un mauvais parti... Nous allons être accueillis par le mot... par un mot... enfin par un mot qui n’est héroïque que sur les champs de bataille.
Diana. — Quel mot?
L^ Princesse, rianl. — Vous entendrez bien... C’est comme l’enseigne, on ne peut pas dire.
Us arrivent à la porte, un peu troublés.
Tiercé. — Je vous en prie, pas de blague, hein? Ne vous ahurissez pas, vous êtes prévenus; aussitôt que j'aurai ouvert la porte... Je l’ouvre... une... deux...
Il l’ouvre en effet. Aussitôt :
Chœur, sur un air de cantique.
Est-ce l’étoile deg rois masses Qui vous a montré le chemin ?
Reposez-vous, ô frères ! Notre main Vous versera de doux breuva-a-ges.
Applaudissements.
Tif.rcé, stupéfait. - Qu’est-ce que c’est que ça ?
Mark. — - Vous vous êtes peut-être trompé de porte?
Tiercé. — Mais non !
Il reconnaît en effet le local, mais métamorphosé. Hier encore, les murs étaient décorés de peintures de musée secret. Elles sont dissimulées sous un grand décor dans la manière de Puvis de Chavannes. Au fond, une estrade, une crèche, une vache qui sert de pompe à lait : on ne débite plus que du lait.
Ees consommateurs sont bien tels que Tiercé les a décrits; mais le personnel a été complètement renouvelé. Tous les Saint-Sébastien et tous les Botticelli de Montmartre. Hommes et femmes, en anges; les hommes seuls avec des ailes dans le dos. (Il paraît que, pour les anges comme pour certains volatiles, le beau plumage est un privilège du sexe mâle.)
Un nuage. Fumée de pipe ou d’encensoirs?
La porte s’ouvre. Nouvel arrivage de badauds.
Reprise du chœur. — Est-ce l’étoile des rois mages..., etc.
Tiercé. — • Mais on ne se fiche pas du public...
Clelia. — Asseyons-nous, c’est très intéressant.
La Princesse, fort sensible au joli physique d'un des Saint-Sébastien. — Oui.
Grand silence. Un père éternel à barbe blanche (le patron) monte sur l’estrade.
Le Patron. — Mes frères, tas de mufles... ( Assentiment .) Je lis sur la g... de la plupart d’entre vous l’expression hébétée de l’ahurissement. Vous ne reconnaissez plus, en entrant ici, l’établissement que j’ai l’honneur de diriger depuis de longs mois, et qui était devenu, grâce à moi, l’un des plus inavouables repaires de la Babvlone moderne. Hommes dits du monde, qui, suivant la belle parole de Victor Hugo, n’avez qu’un plastron à la place du cœur... Femmes également dites du monde, et que je m’abstiendrai de qualifier autrement... vous aviez pris l’habitude de venir ici chaque soir vous faire traiter selon vos mérites, par vos saintes et malheureuses sœurs, par vos sublimes frères du trottoir et du ruisseau. ( Applaudissements .)
Tiercé, plus fort que les autres. — Bravo !
Le patron. — Silence, souteneur !
Le chœur des anges, à de nouveaux arrivants. — Est-ce l’étoile des rois mages...
Le patron. — Asseyez vous, pécheurs, et ne troublez pas l’orateur, qui vous annonce la bonne nouvelle. (Il boit.) Je reprends. On se fatigue des meilleures choses. La bêtise humaine est inépuisable, mais elle est capricieuse et variée dans ses manifesta-
tions. Lorsqu’on a pour métier de l’exploiter — comme moi, car vous ne supposez pas que je travaille pour l’amour de l’art — il faut savoir flairer les snobbismes nouveaux... (U ne entrée.')
Le chœur .-
Asseyez-vous, ô frères ! Notre main
Vous versera de doux breuva-a-ges.
Le patron. — Vous en avez deux nouveaux, de snobbismes, crapules. Le snobbisme de l’idéal, et celui de la charité. Vous n'en êtes ni meilleurs ni plus intelligents pour ça, ah ! Dieu ! non. Mais vous avez, — je le dis éloquemment — vous avez remplacé dans vos cœurs flétris la nostalgie de la boue par la nostalgie du ciel... C’est ainsi du moins que j’explique la baisse des recettes... Eh bien, j’ai résolu de vous satisfaire, êtesvous contents? Vous trouverez ici désormais... tout ensemble... un avant-goût de la Sal... Sal...
Un souffleur, caché derrière la vache.
— Salente...
Le patron. — ... Salente des rêveries socialistes, et un avant-goût du Paradis. J’ai modifié la décoration répugnante des parois : elle est devenue néo-chrétienne. J’ai fait des frais considérables, mais vous serez assez stupides pour me les rembourser. On ne servira plus d’alcools : j’y gagnais moins que rien. La seule boisson autorisée sera le lait... un lait falsifié outrageusement, mais qui vous sera offert par des anges de tout sexe, suivant les préférences de chacun... Enfin, mes frères, la pâture littéraire, dont vous vous êtes toujours montrés si friands, est renouvelée dans le même esprit. Ai-je besoin de vous vanter notre éminent, notre génial, notre bon poète Pol Pic?
Clelia. — Ciel ! Que dit-il?
Le patron. — Son Plaidoyer four l'inceste est l’une des plus somptueuses ordures de la poésie contemporaine.
Voix diverses. — Oui, oui ! Un ban !
Le patron. — Eh bien ! Pol Pic s’est converti. Il va avoir l’honneur de déclamer devant vous, pour la première fois, un poème mystico-libertaire, simplement intitulé : Remords et hantises d'un qui s' était laissé aller , far inanition , a voler les fains azymes. (Acclamations.)
Clelia, enivrée. — Je le verrai! Je le verrai !
Le patron. — Mais auparavant, mes frères, chantons le cantique 92, page 336, Nocl de Mme Augusta H-rimès.
Le chœur. — Trois anges sont venus ce soir... etc.
Le patron. — - La parole est à notre bon poète Pol Pic.
Attention ! Pol Pic monte sur l’estrade. C’est un grand garçon long, avec beaucoup de cheveux, et extrêmement myope. Il est en. habit. Il joue avec son binocle : il ferait mieux de se le mettre sur le nez. Ce visage sans regard n’indique rien du caractère. On inclinerait pourtant à croire que le Pol Pic est un bon garçon. Il a dû se mettre poète parce qu’il n’avait pas réussi comme calicot. Il doit écrire ses poèmes pornographiques en famille. Les poèmes mystiques aussi.
Son oeuvre nouvelle : Remords et hantises , etc., est une longue apostrophe au Christ, très familière. Il la récite d’un air aussi furibond qu’il peut. Il zézare.
Succès.
Clelia, à Tiercé. — Vous qui êtes si répandu dans Paris, vous devez connaître ce poète ?
Tiercé. — Pas du tout.
Clelia. — Oh! je regrette. Je voulais vous prier de nous l’introduire.
Tiercé. — Oh! je peux très bien vous le présenter tout de même.
Diana. — Mais, mon chéri...
Tiercé. — Si, si. Nous n’avons qu’à lui offrir un lait. Je vous réponds qu’il ne refusera pas. (Il affelle un ange.) Dites donc, Michel .
L’Ange, avec dignité. — Eugène, s’il vous plaît.
Tiercé. — Eugène... Allez donc dire au loqueteux en habit noir, au nommé Pol Pic, que de riches Yankees, dont un Parisien — c’est moi — veulent profiter de l’entr’acte pour lui offrir un lait et lui témoigner leur admiration.
L’Ange. — J’y cours. (Il y court. Il revient avec Pol Pic.) Voici l’illustre maître.
Clelia, Mark, Jerry, etc. — Ah!
Tiercé. — Vous voyez des gens bien émus.
Pol Pic. — C’est mon habitude.
Tiercé. — Vous avez un talent considérable.
Jerry, assez vague de fuis quelques instants. — Oui.
Pol Pic, à Jerry, doucement. — Vous avez une bonne trompette.
Jerry. — Que dit-il?
Tiercé. — - C’est une expression intraduisible. (A Pol Pic.) Commandez ce qui vous fera plaisir, et causez avec ma bellesœur, qui en pince pour vous.
Pol Pic. — Ah?
Clelia. — C’est vrai. (Dans une mystique exaltation.) Heureux les flancs qui vous ont porté.
Pûl Pic. — Vous êtes bien bonne pour ma mère.
Clelia, — J'ai appris le français dans votre Plaidoyer pour V inceste.
Pol Pic. — C’est une œuvre de jeunesse.
Clelia. — J’y vois déjà la marque du génie. Vous êtes très célèbre en Amérique.
Pol Pic — Voilà ma veine! Un pays où on ne paie pas de droits d’auteurs.
Clelia. — Je vous crois indifférent au profit.
Pol Pic. — Je suis plus sincère qu’on ne croit quand je parle des gens qui crèvent de faim.
Clelia. — Avec votre nom, vous ferez sans doute un mariage riche.
Pol Pic. — Il n’v a presque plus de grandes fortunes.
Clelia. — - Si, en Amérique.
Pol Pic, toujours doucement . — Pourquoi vous f...-vous de moi?
Clelia. — Vous me jugez mal. Je voudrais vous connaître plus.
Pol Pic. — Je ne demande pas mieux.
Clelia. — Je voudrais parler de littérature. Je suis passionnée de toute chose nouvelle.
Pol Pic. — Vous êtes jeune.
Clelia. naïvement. — Vingt ans...
Venez me voir au Continental.
Pol Pic. - Je ne peux pas. Je suis pris tous les soirs, ici.
Clelia. — Mais, l’après-midi?
Pol Pic. — Je ne sors jamais avant que le gaz soit allumé dans les rues.
Clelia. — Pourquoi?
Pol Pic. — Je n’ai pas d’autre costume que mon habit, evening dress.
Clelia, lui donnant , sous la table, un petit portefeuille. — Vous trouverez ici mon nom, mon adresse et de quoi vous acheter un costume de jour.
Il n’a pas le temps de refuser. Pas même de dire merci. On le réclame. Trépignements.
Pol Pic. — On y va, canaille. (Il y va. lin chemin , il ouvre le portefeuille.) — Vingt-cinq louis! Et pas de la sainte farce! Y a une providence! (Il récite avec ferveur un poème non moins chrétien que le précèdent.)
Mais Jerrv en a assez, et Mark, et la princesse, et tout le monde. On part, malgré les supplications de Clelia.
Sur le trottoir :
Tiercé. — Et maintenant, où allonsnous?
La Princesse, avec candeur. — ...
(Non, il n’y a vraiment pas moyen d’ écrire ce que la princesse dit avec candeur .)
Le bijoutier Sauvageon entre seul, toujours vénérable et inquiétant
Les deux lettres sont dictées a deux femmes.