CHAPITRE VII
LES •A.FF.A.IIfcES SOLTI1 LES ^.FFiLIEES
Le lendemain de Christmas, onze heures du matin. Au Continental. Le petit salon des Shaw, celui où il y a la Liberté éclairant le monde et la photographie du colonel en nageur.
Ce salon est transformé en cabinet de travail. A première vue, on ne s’en douterait pas, car on n’y voit rien de ce qui, pour nous autres, vieux Européens, constitue un cabinet de travail : ni bureau, ni siège de bureau, ni « ce qu’il faut pour écrire ». Un Américain n’écrit pas.
La table centrale est reléguée dans une embrasure de fenêtre, et tout le milieu de la pièce est démeublé. Jerry s’y promène en long et en large. Il dicte. Il a les mains croisées derrière le dos, comme Napoléon. Il dicte, comme Napoléon, deux lettres à la fois. Et vraisemblablement il ressemble à Napoléon, malgré les détails inassimilables de la physionomie, malgré le complet velu couleur tourbe. D’ailleurs, Mac- Kinley et tous les Américains ressemblent à Napoléon.
Un objet d’art additionnel devant la pendule : le buste de Napoléon, de fabrication américaine, avec le pet it chapeau sur la tête et un aigle aux ailes éplovées sous le menton.
Les deux lettres sont dictées à deux femmes, naturellement : le mot secrétaire est du féminin en Amérique. Où Jerry a-t-il déniché ces deux-c' ? Les a-t-il rapportées de là-bas, comme le dinde? Il va de soi qu’elles n’écrivent pas : elles typent. — A la porte, messenger-boys, prêts à tout.
Jerry, dictant. — ( A la secrétaire n° i) Yours truly. ( A la secrétaire n° 2). Y ours truly. ( Petit bruit de machine. ]crry fait halte. Ses sourcils se défroncent. Il a gagné la bataille d' Austerlitz.)
Les deux secrétaires relisent les deux lettres — ensemble. Jerry signe — d’une seule main, et une lettre après l’autre. La langue sur la gomme. Coup de tampon. Lin messenger-boy emporte les missives. Diana entre.
Diana. — Bonjour, p’paiv.
Jerry. — Bonjour. ( Ils s' embrassent.
— A tout le monde .) Sortez. (Il reste seul avec Diana.) Onze heures sonnent. Est-ce
que votre mari ne serait pas ponctuel, Diana?
Diana. — Excusez-le. Il m’a envoyée en avant. Il ne tardera pas. Il est fatigué. Il a si peu dormi !
Jerry. — Moi, je n’ai pas du tout dormi. Je pense dormir ce soir. J’ai pensé. Je pense tenir l’explication de tout.
Diana. -- Ail right.
Jerry. — L’explication est que Bobby a une manie de payer ses dettes.
Diana. — Oh ! A-t-il raison ou tort !
Jerry. — Il a tort, parce qu’il croit devoir, mais il ne doit pas...
Diana. — Est-il possible?
Jerry. — Certainement. La responsabilité de celui qui doit est, en tout état de cause, limited, et celle de Bobby est nulle. Des gens lui ont fourni des choses ou prêté de l’argent, en considération de son crédit? Mais il n’avait pas de crédit, et on ne pouvait pas prévoir qu’il épouserait la fille d’un homme si riche. Donc, on ne devait pas lui prêter. Donc on doit perdre.
Diana. — Cela va de soi.
Jerry. - — Ce sont les prêteurs et les fournisseurs qui ont fait une chose enfantine, et qui doivent porter les conséquences.
Diana, avec admiration. — Oh ! p’paw, comme vous expliquez clairement les affaires ! Vous devez expliquer cela à Urbain.
Jerry. — Non, parce qu’il ne comprendra pas.
Diana. — 11 n’est pas si bête.
Jerry. — Mais les Français ne comprennent pas. Vous voyez bien que votre mari, Diana, est capable même d’un crime pour payer ses dettes, puisqu’il a voulu emprunter un million au prince de Béryl et que, pour le connaître, il a recommencé avec une ancienne maîtresse qui est à tous les deux.
Diana. — Hélas!
Jerry. — Cet accident ne serait pas arrivé, si vous aviez reçu la princesse. Elle est une grue, mais cela ne fait pas matière ; et la preuve, c’est que je vous ai laissé dîner avec elle hier et même passer la nuit.
Diana. — Je ne sais plus quelle conduite avoir ! La mère de mon cher Bobby m’avait dit d’éviter pour lui une telle société. Et ensuite, elle m’a dit que j’avais eu tort de couper la princesse!
Jerry. — Je ne comprends pas plus que vous. Mais c’est ancien. Maintenant, que désirez-vous, Diana?
Diana. - — Je désire que mon cher mari ne me trompe plus.
Jerry. — Alors je pense je dois vous l’acheter une seconde fois. Je pense je dois payer ses dettes.
Diana. — Oh ! p’paw, vous êtes bon !
Jerry. — Oui. Je ne pourrai cependant pas l’acheter toutes les semaines, Diana. Vous devez comprendre. Vous avez une mère, des frères et des sœurs. Mais cette semaine, j’ai fait de l’argent particulièrement pour vous.
Diana. — Je vous remercie beaucoup.
( Tiercé entre.)
Jerry. — Allez voir votre mère. Laissez moi avec le marquis.
Elle disparaît. Tiercé pose son chapeau. Il bâille à se décrocher la mâchoire.
^iercé. — Bon... onjour.
Jerry. — Bonjour. (Il secoue la main de Tiercé.)
Tiercé. — Ne cassez pas.
Jerry. — Asseyez-vous. (Il se remet en marche.)
Tiercé. — Oh! asseyez-vous aussi.
Vous me donnez le mal de mer.
Jerry. — Je regrette. Je ne peux faire les affaires qu’en marchant. Prenez une chaise.
Tiercé. — Si vous aviez une chaiselongue, j’aimerais mieux.
Jerry. — Etes-vous malade?
Tiercé. — Je suis vanné!... Je vous trouve étonnant, vous. Debout à cette heureci, tout frais, tout rasé... Après une nuit pareille !. . .
Jerry, rogne. — C’est actuellement le jour, ne parlons pas de la nuit.
Tiercé, câlin. — Oh ! p’paw, vous n’êtes pas gentil ce matin. Appelez-moi Bobby, tout de suite...
Jerry, faisant halte. — Vous ne devez pas m’appeler p’paw aujourd’hui, ni moi vous Bobbv. Avez-vous fini de me moquer? Ce matin n’est pas holiday, je pense. Ecoutez. Te dis. Vous m’avez demandé pourquoi je suis venu en F rance.
Tiercé. — Je vous l’ai même demandé un certain nombre de fois.
Jerry. — Maintenant, c’est temps de répondre. Je suis venu investiguer à votre sujet. D’abord, vous avez trompé ma chère fille Diana.
Tiercé. — Qu’est-ce que vous en savez?
Jerry. — Je sais.
Tiercé. — Etiez-vous seulement là pour y voir?
Jerry. — Je dis : je sais.
Tiercé. — Mettons. Et puis après?
Jerry. — Quoi : après?
Tiercé. — Vous avez vraiment un fameux toupet, vous.
Jerry. — Qu’est-ce que vous signifiez?
Tiercé. — - Je signifie... Dites donc... Qui c’est -il qu’a visité cette nuit des appartements à louer au Caryll’s?...
Jerry. — Je dis...
Tiercé. — C’est p’paw... Qui c’est-il qu’a dit à son vieux Bobby : (Imitant V accent, la voix et le geste.) « Croyez-vous ce serait un bon endroit pour recevoir des femmes? » C’est p’paw.
Jerry. — Je dis encore...
Tiercé. — Et qui a dit : « M” Shaw ne viendra pas me chercher ici, parce qu’il n’y a pas d’élévateur? » Ah!... Ohé! ohé! Cheer up !
Jerry, avec le plus grand sang-froid.
— Vous savez, vous me rendez furieux.
Tiercé. — Calmez- vous.
Jerry. — Je dis ce n’est pas la même chose.
Tiercé. — Parbleu!
Jerry. -- Je vous ai expliqué moi je ne ferais jamais en Amérique, mais ici c’est par hasard. Donc, pour vous, ce n’est pas la même chose, parce que ici vous êtes chez vous.
Tiercé. — Alors, désormais, il faudra que j’aille en Amérique...
Jerry. — Non plus, parce que en Amérique c’est chez votre femme.
Tiercé. — Vous m’interdisez les deux mondes ! Ee vieux et le neuf !
Jerry. — Il reste d’assez nombreux pays.
Tiercé. — Je ne me déplace pas aussi facilement que vous.
Jerry. — Alors, vous devez être un honnête mari.
Tiercé. — Ceci ne regarde que moi.
Jerry. — Non. Je dirais oui, si vous étiez un mari comme les autres.
Tiercé. — Je ne suis pas un mari comme les autres?
Jerry. — Non. Qu’est-ce un mari, je vous prie? C’est un homme qui fait de l’argent pour sa femme. Vous ne faites pas de l’argent pour votre femme : c’est Diana qui vous apporte celui que je fais pour vous deux. Vous n’êtes pas un mari usuel, vous êtes une espèce de femme, pour qui on fait de l’argent, et Diana a le droit d’exiger de vous la fidélité d’une bonne épouse.
Tiercé. — Vous me réveillez tout à fait.
Jerry. — Je ne vous reproche pas de recevoir. Je pense cela est naturel puisque vous êtes né.
Tiercé. — Milit grâces.
Jerry. — Seulement, je vous défends de tromper ma fille Diana. Promettez que vous ne la tromperez plus, et moi je ferai aussi quelque chose.
Tiercé. — Ah ! voilà enfin que nous allons causer sérieusement.
Jerry. — Oui. Promettez d’abord.
Tiercé. — - Ça fait deux fois.
Jerry. — Mais, la première fois, vous n’avez pas renu.
Tiercé. — C’est juste.
Jerry. — Alors promettez que vous tiendrez.
Tiercé. — - Je lève la main droite. (Il joint le geste.)
Jerry. - Bien... Maintenant je dis, je sais pourquoi vous êtes retourné chez mademoiselle... mademoiselle...
Tiercé. — Valentine Chesnet.
Jerry. — Oui, c’est le nom.
Tiercé. - Je le connais... je... ( Regardant son beau-père.) Tiens!...
Jerry. — Quoi?
Tiercé. — Si vous voulez que je vous présente...
Jerry. — Je ne dis pas non. Mais je ne peux pas dire oui dans ce moment.
Tiercé. — Nous en recauserons.
Jerry. — Je sais donc que vous cherchez de l’argent pour payer de nombreuses dettes.
Tiercé. — Cela doit vous donner une haute idée de ma délicatesse.
Jerry. — Mais non de vos capacités.
Car vous croyez devoir, mais vous ne devez pas. Je l’expliquais tout à l’heure à ma fille Diana, et elle était de mon avis.
Tiercé. — Ah?
Jerry. -- Mais je disais aussi que ja mais vous ne comprendriez comme nous...
Tiercé. — C’est plus que probable.
Jerry. — ... Que, si j’ai dépensé plein d’argent pour lui avoir votre nom, je dois dépenser encore une petite somme pour lui garder votre amour et que, en conséquence, je paierai vos dettes.
Tiercé. — C’est sérieux?
Jerry. — Je répète que aujourd’hui n’est pas le jour de plaisanter.
Tiercé. — Dites donc, p paw... vous savez... je blague... mais je ne suis pas un mauvais garçon... Voulez-vous m embrasser ?
Jerry, très ému. — Je... je vous aime beaucoup, Bobbv... Maintenant allez-vousen. Je dois recevoir vos créanciers. Us sont
là.
Tiercé. — Tous?
Jerry, montrant un plateau. — Voici leurs cartes... Allez embrasser notre chère Diana.
Tiercé. — Ça vaut bien ça.
Jerry. — Et puis allez vous coucher.
Tiercé. — - Hein?
Jerry. — Je dis allez au lit, allez dormir si vous êtes fatigué, petit hommefemme. (Sortie de Tiercé. ]erry touche un bouton. Un domestique parait.) Laissez entrer tous ces gens.
Le domestique s’efface. Jerry recule jusqu’au bout du salon pour laisser la place libre à la cohorte des créanciers. Mais le bijoutier de la rue de la Paix, Sauvageon, entre seul. Toujours vénérable et inquiétant. Politesse romantique.
Jerry lui fait un signe de la main. Il lait, dès la porte, un profond salut.
Sauvageon. — Monsieur...
Jerry. — Bonjour.
Sauvageon. — C’est un honneur et un plaisir pour moi..
Jerry. — Mettez votre chapeau.
— Sauvageon. — Mon...?
Jerry. — Oui. Mettez.
Sauvageon. — Jamais! Dans un salon, monsieur !
Jerry. — Aujourd’hui, ce n’est pas un salon, c’est un office.
Sauvageon. — Monsieur, la plupart de mes clients sont israélites, et je n’assiste jamais à leur mariage, à cause du chapeau qu’il faut garder.
Jerry. — Alors, ne mettez pas. Asseyez-vous.
Sauvageon. — Ce ne sera pas de refus, car...
Jerry. — Moi, je marcherai. Je fais les affaires en marchant.
Sauvageon. — Vous aurez le temps de vous fatiguer, monsieur, car cette affaire-ci est d’une complication...
Jerry. — Non. Elle est simple. C’est un instant. J’ai l’habitude de traiter des affaires plus compliquées, et quand même, en Amérique, nous faisons vite. Nous parlons peu. Je vous prie de faire ainsi. Je ne dois pas renoncer à mes habitudes parce que j’ai passé l’eau.
Sauvageon. — Je vous cède donc la parole. Je suis tout oreilles.
Jerry. — Qu’est-ce que ça veut dire?
Sauvageon. — C’est une façon de parler.
Jerry. — Ah!... N’employez pas ces façons de parler. Dites les choses comme elles sont.
Sauvageon. — J’écoute.
Jerry. — Je dis. D'abord, où sont les autres ?
Sauvageon. — Quels autres?
Jerry. — J’ai reçu, pendant mon absence, plus de cinquante cartes, et tout à l’heure, on vient de m’apporter encore plus de cinquante cartes, comme s’il y avait plus de cinquante personnes. J’ai dit : Laissez entrer, et vous êtes entré seul.
Sauvageon. — Ah !... Je vous ai fait re mettre toutes ces cartes afin que vous ayez les noms de tous les créanciers de monsieur le marquis votre gendre. Mais je me présente seul au nom de tous...
Jerry. — Vous avez qualité?
Sauvageon. — Oui. Nous avons formé une sorte de syndicat. Nous marchons d’accord Qui mieux que vous, monsieur, serait susceptible de le comprendre, vous un Américain? E pluribus unum, n’est ce pas la devise des Etats-Unis?
Jerry. — Oui, oui.
Sauvageon. -- Et ce drapeau que j’aperçois... (Il aperçoit la photographie de Bcrtic.) Oh !
Jerry. -- C’est mon fds, le colonel.
Sauvageon. — Dans son enfance?
Jerry. — L’année dernière.
Sauvageon, surpris. — Ah?... Il est charmant.
Jerry. — Oui. Je vous prierai de dire les choses qui vous concernent, je suis pressé.
Sauvageon. — J’eus l’honneur, monsieur, d’être élu par mes... par mes collègues, comme leur président d’abord, et ensuite comme leur... plénipotentiaire en toute circonstance. J’ose le dire, cet honneur m’était dû. Outre que je suis le principal créancier de monsieur le marquis, mon grand-père, mon père et moi fûmes les joailliers de sa famille... Mon vénéré père, qui était également joaillier de la couronne de France et de la reine Isabelle, remonta les diamants de Mrae de Tiercé douairière...
Jerry. — Est-ce qu’il vous est dû encore quelque chose sur ce travail ?
Sauvageon. — Non !
Jerry. — Alors je vous dis encore, ne racontez pas des histoires inutiles, je suis pressé.
Sauvageon, refroidi. — Vous avez raison, monsieur, c’est assez parler de moimême, et je dois à présent prendre en mains, sans plus de précautions oratoires, les intérêts de mes commettants. Il est de bon augure pour nous, monsieur, que vous ayez témoigné le désir de vous mettre en contact
avec nous. J ignore encore quelles peuvent être vos intentions...
Jerry. — Je vais vous dire. Je veux payer les dettes de ce cher garçon.
Sauvageon, se levant. — Ah !
Jerry. — Quoi?
Sauvageon. — Touchez là, monsieur.
Jerryu — Je veux bien. Pourquoi?
Sauvageon. — Cela est noble. D’ailleurs, nous n’étions pas sans nous y attendre. Tel que vous me voyez, monsieur, j’ai traversé l'océan pour faire ma petite enquête, Je suis allé chez vous, vous ne vous en doutiez guère. Il m’a suffi de visiter votre palais... je ne retire pas le mot : votre palais... que dis-je? il m’a suffi de vous entrevoir vous-même pour être sûr...
Jerry. — Ah? Vous n’êtes pas un observateur. Je paie, mais d’abord je ne voulais pas payer. Je paie pour des motifs qui ne vous regardent pas. Dites-moi la situation, je suis pressé.
Sauvageon, exhibant un volumineux cahier. — J’ai justement rédigé pour ces messieurs — et pour vous, un rapport...
Jerry. — Je n’aime pas les écrits, surtout si longs. Dites-moi verbalement.
Sauvageon. — Monsieur, les dettes de monsieur le marquis peuvent se répartir en trois catégories.
Jerry. — Bien.
Sauvageon. — Primo, sommes restant dues par lui sur fournitures à lui faites en marchandises. Secundo, la totalité des sommes empruntées sans objet défini. Tertio, les commandites par lui encaissées en vue de ses opérations commerciales.
Jerry. — Vous dites?
Sauvageon. — En vue de ses opérations commerciales.
Jerry. — Oh! Bobby a fait du commerce? Cela doit être drôle. Vous me raconterez un autre jour, quand je ne serai pas pressé.
Sauvageon. — Le chiffre d’ensemble...
Ah ! monsieur, si je ne m’adressais à un roi de l’or, quelles précautions oratoires il me faudrait prendre avant d’articuler ce chiffre véritablement colossal !
Jerry. — Oui, mais puisque vous vous adressez à un roi de l’or et vous dites les précautions sont inutiles, ne les prenez donc pas. Dites L ; chiffre.
Sauvageon, badin. — As you like it, mon cher monsieur. Il s’en faut de vingtcinq centimes que le chiffre soit un million rond.
Jerry. — Ail right.
Sauvageon, impressionné. — Ah ! monsieur... C’est admirable... Sans sourciller... Que dis-je : sans sourciller? Presque sans regarder la note...
Jerry. — Oui. Je vais payer les dettes du marquis, mais je n’ai pas dit j’allais payer un million.
Sauvageon. — Aïe !
Jerry. — Dites-moi le détail.
Sauvageon. — Soit. Il est dû à monsieur... Si je commençais par moi?
Jerry. — Non. Je n’appelle pas détail les comptes de chaque personne. Je suis pressé. Je n’ai d’ailleurs pas à discuter avec chacun, puisque vous avez les pouvoirs de tous. J’appelle détail les trois catégories de dettes.
Sauvageon. — Parfaitement. La première catégorie est celle des sommes dues pour fournitures, cent soixante-quinze mille neuf cent quatre-vingt-douze francs.
Jerry. - - Il est probable que les notes ont été... comment dites-vous? majorées?
Sauvageon. — ■ C’est le mot. Vous savez le français plus à fond que vous ne voulez paraître. Le truc est bien connu. Vous êtes un personnage de Balzac.
Jerry. — Oui, oui... Majorées?
Sauvageon, cynique. — C’est plus que probable. C’est même certain.
Jerry. — Alors, je veux obtenir une juste diminution.
Sauvageon. — Vous ne l'obtiendrez pas, attendu que V I . le marquis, ayant la fâcheuse habitude d’acheter des objets divers à crédit pour les revendre au comptant, pourrait, de ce chef, être poursuivi pour escroquerie et immédiatement coffré.
Jerry. — Ah !... A la bonne heure. Pour la première fois vous parlez comme il faut. Bobby pourrait être coffré?
Sauvageon. — Sans aucun doute.
Jerry. — Je pense cela serait désagréable à ma chère fille.
Sauvageon. — Je le pense de même.
Jerry. — Alors je paierai intégralement.
Sauvageon. — Voilà parler. Bravo, monsieur. Touchez là.
Jerry. — Asseyez-vous. Je ne touche pas volontiers les gens que je connais si peu.
Sauvageon, froissé. — Passons à l’article deux. Prêts en argent comptant.
Quatre cent deux mille trois cent soixantedouze francs, y compris tous les intérêts et accessoires.
Jerry. — Bien. Je pense vous avez en France des lois contre l’usure?
Sauvageon. — Certes !
Jerry. ■ — Donc vous les tournez.
Sauvageon. — Pardon...
Jerry. — Je suis peu au courant des usages français, mais je raisonne d’après mon bon sens pratique ; et mon bon sens me dit qu’il y a un seul moyen de tourner ces lois, c’est, quand vous prêtez dix francs, de faire signer un billet pour vingt.
Sauvageon, les yeux blancs. — Quelle divination !
Jerry’. — Alors, je paierai exactement la moitié et je considérerai avoir payé tout.
Sauvageon, se levant. — Je n’irai pas plus loin, monsieur. Ce n’est pas ainsi que nous autres créanciers, nous entendons... Et j’ose affirmer que M. le marquis lui-même, qui ne raisonne pas d’après son bon sens pratique, lui, mais d’après le vieux code d’honneur de la noblesse française, qui se considère, lui, comme engagé par sa signature... (Il s’ embrouille.)
Jerry. — Vous pouvez vous asseoir.
L’affaire est simple. Bobby n’a pas un sou. Moi, je paie. Vous êtes à ma discrétion. J’offre la moitié. Si vous acceptez, vous aurez donc la moitié. Si vous n’acceptez pas, vous n’aurez rien. Il faut choisir.
Sauvageon, en moiteur. — Cependant, monsieur. . .
Jerry. — Il ne faut pas discuter. Il faut dire oui ou non. Aimez-vous mieux la moitié ou rien?
Sauvageon. -- Sans doute je...
Jerry. — - Ce n’est pas : sans doute. C’est : oui, la moitié — ou : non, rien.
.Sauvageon, hypnotisé. — Oui.
Jerry. — Bien. En Amérique, nous traitons ainsi toutes les affaires par oui ou non, sans phrases... Maintenant, comme vous n’allez pas assez vite, je finirai pour vous. La troisième catégorie des dettes, je ne paierai pas un cent.
Sauvageon. — Oh !
Jerry. — Non, parce que Bobby n’a pas fait d’affaires, ce n’est pas vrai. Alors c’est des choses fictives, et les prêteurs devraient être poursuivis. Ou bien j’admets qu’il a fait des affaires. Alors elles furent mauvaises. Donc les commanditaires ont perdu. Voilà simplement. C’est fini.
Sauvageon. — Non, monsieur, ce n’est pas fini, car nous allons faire mettre votre gendre en faillite.
Jerry. — Vous ne ferez pas ainsi.
Sauvageon. — Si, monsieur.
Jerry. — Non, parce que vous n’auriez pas de profit. Je ne céderai pour cela, je
ne paierai quand même pas. Il est égal que Bobbv soit en faillite. Cela est fâcheux pour un vrai commerçant à cause de son crédit, mais pour un marquis cela est risible.
Sauvageon. — Mais le nom de Tiercé sera déshonoré, monsieur !
Jerry. — Pas en Amérique.
Sauvageon. — Vous-même, vous ne pourrez plus mettre les pieds à Paris.
Jerry. — Je mettrai cependant. Je verrai la colonie américaine. En outre, dans ma situation, on voit toujours tous.
Sauvageon. — Mais lui?
Jerry. — il viendra en Amérique, s’il ne peut rester en France. Le monde est petit, et l’Amérique est grande.
Sauvageon. — Alors, monsieur, vous prétendez. . .
Jerry. — Je ne prétends pas. Je paierai intégralement 175,992 francs, plus la moitié de 402,372 francs qui est 201,186 francs, et cela fait 377,178 francs. Je vous donnerai le chèque contre la quittance totale.
Sauvageon. — Em mot, monsieur, de grâce : consultez votre fils Mark.
Jerry. — Je veux bien, il dira comme moi. (Il sonne , c'est Bertie qui vient.) Oh! colonel... Où est votre frère Mark?
Bertie. — Comment, p’paw, vous ne savez pas? Il est parti tout à l’heure pour Vienne. Il va chasser chez le comte Ferencz Tiffaniy.
Terry. — Ah ! le coquin, il entendra les tziganes! Ma foi, j’irai aussi. Je prendrai l’Orient-express, ce soir. Adieu, monsieur, je vous donnerai le chèque avant de partir. Je vais vous envoyer mon gendre pour que vous lui disiez merci.
Il sort avec Bertie. Sauvageon n’a pas encore eu le temps de retrouver ses esprits que Tiercé entre.
Tiercé. Eh bien, mon cher Sauvageon, il paraît que je m’étais trompé, là-bas, lorsque je jugeais mon beau-père incapable...
Sauvageon. — Monsieur le marquis a vu le Gendre de M. Poirier ?
Tiercé. — Dans le temps.
Sauvageon. — Eh bien, M. Shaw vient de me faire le coup du père Poirier. Il prétend, avec trois cent soixante-dix-sept mille francs, avoir quittance de votre million.
Tiercé. — Ce n’est pas un yankee, c’est un arabe !
Sauvageon. — Malheureusement, Mme la marquise de Tiercé, née Shaw, ne fera pas comme la marquise de Presles et ne vous donnera pas sa signature.
Tiercé. — D’autant qu’elle n’a rien à elle.
Sauvageon. — Et puis elle partage les idées de monsieur son père.
Tiercé. — Il vient de me l’affirmer luimême.
Sauvageon. — Ah! monsieur le marquis, lorsque les nobles ruinés épousaient des filles bourgeoises, mais françaises, elles pouvaient du moins comprendre certaines délicatesses. Au lieu que toutes ces transatlantiques. . .
Tiercé. — - Ah çà, maître Sauvageon, vous perdez la tête. Exprimez-vous comme il convient, je vous prie, sur le compte de la marquise et de ses compatriotes.
Sauvageon, confus. — Je...
Tiercé. — Ou plutôt parlons d’autre chose. Vous n’avez pas accepté, j’imagine, la cote mal taillée de mon beau-père?
Sauvageon. - — Ah! si.
Tiercé. — Vous avez eu tort. Tl n’y a que deux façons pour un homme né comme moi de résoudre la question de ses dettes : payer tout, ou rien.
Sauvageon. — Permettez...
Tiercé. — Pas de milieu. Nous ne marchandons pas... Je vous autorise à garder le chèque, c’est un acompte. Mai? moi, je ne me tiens pas quitte.
Sauvageon. — Bravo!... Seulement, comment ferez-vous? Il n’y a rien à tirer du prince de Béryl...
Tiercé. — Il y a à tirer de mon beaupère, sans qu’il s’en doute.
Sauvageon. — Plus de six cent mille francs sans qu'il s’en doute!... A propos, je vous informe que ledit beau-père, qui décidément ne tient pas en place, part ce soir pour Vienne.
Tiercé. — Bah? ce soir?
Sauvageon. — Il y va retrouver son fils Mark, qui chasse chez le comte Ferencz Tiffaniv.
Tiercé, vivement. — Avec les Bérvl, avec le roi de Macédoine... Il part ce soir?
Sauvageon. — Par YOrient.
Tiercé. — Il voyagera donc avec eux...
et avec une amie à moi... M110 Chesnet, qui...
Sauvageon. — Ah?
Tiercé. — Au revoir, mon brave Sauvageon... tout va bien.
Ces six boys se ressemblent comme pfs frfp.es.