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CHAPITRE VIII

ZE5 ^ IR I S - I E InT E

L’Orient-Express. Le monstre est échoué le long du quai, sous le grand ciel vitré de la gare de l’Est. Wagons blindés, petits hublots, par où on ne peut pas même passer toute la tête. D’une voiture à l’autre, les grands accordéons hermétiques. C’est un soir gris et froid de lendemain de Noël, mais il n’y a pas de tristesse dans l’aii. On suit des yeux, très loin, la trace luisante des rails, et l’imagination s’en va, tout d’une traite, jusqu’aux rives bleues du Bosphore.

Cependant, peu d’amateurs pour Vienne, encore moins pour Constantinople. Peu de bagages. Les portefaix vont, viennent, les bras ballants. Le maître d’hôtel se tient au marchepied du restaurant, digne, mélancolique; et les stewarts se tiennent également aux marchepieds de leurs wagons respectifs, attendant les rares voyageurs.

Ils n’ont encore installé que deux familles, toutes deux anglaises.

Première famille : une veuve, mais veuve comme on ne sait l’être qu’en Angleterre, dans ce paradis des veuves, gouverné par une veuve modèle ; deux gouvernantes ; six boys, le premier âgé de seize ans, le deuxième âgé de quinze ans, le troisième âgé de quatorze ans, et ainsi de suite. Ces divers boys se ressemblent comme des frères et ont toutes les raisons du monde pour cela. Us sont tous les six habillés de même : complet veston â carreaux, casquette de cycle, le col de chemise exactement rond et d un empois irréprochable. Ils sont parfaitement astiqués, parfaitement élevés et parfaitement sains.

Deuxième famille : un couple en honeymoon. Lui et elle, parfaits exemplaires des bons résultats de l’hygiène, lui un peu plus rose et blanc que sa jeune femme. Ils restent debout dans le

corridor. Us se tiennent par la taille. Lui fume une petite pipe courte. Leur service est fait par une femme de chambre et par un tout jeune valet de chambre en cire.

Nouvel arrivage : deux jeunes gens. Anglais. Oxonian. Athlétisme, pipes, culottes. Us prennent possession d’une des cases à deux lits.

Enfin voici M"“ Valentine Chesnet- et sa mère. Costumes tailleur. Un seul bagage de main : le fameux nécessaire primitivement destiné à lord Marlowe par la princesse de Béryl, et subtilisé par Valentine.

Valentine paraît de très mauvaise humeur. Elle remet ses billets au garçon.

Valentine. — • Casez-nous, un peu vite, et qu’on nous fiche la paix. ( Pendant que le garçon consulte son flan du car et vérifie les billets, Valentine fasse en revue ses futurs comfagnons de voyage. Mme Chesnet également.)

Le garçon. — Ali!... C’est ici, madame. Douze et treize... Madame sait que le dîner est servi aussitôt après le départ du train ?

Valentine. — J’ai dîné... Dieu! qu’on est mal ici ! Pas seulement de quoi se retourner ! Tenez, fourrez-moi ça dehors, n’importe où... (Elle lui remet le nécessaire, afrès en avoir tiré un journal du soir et des livres.) Et fermez la porte! On aura soin de venir nous faire les lits pendant que tous ces gens-là seront à dîner.

Le garçon. — Si madame désire.

Valentine. — Et puis vous allez me donner un de vos... passe-partout... de vos carrés, pour que je puisse tenir ma porte close et ne l’ouvrir que si ça me chante.

Le garçon. — Madame, le règlement...

Valentine. — Possible, voilà un louis... En voilà un autre pour les douaniers. je ne veux pas être rasée cette nuit. Allez. Fermez. (A M me Chesnet qui reste dehors.) Eh bien, maman?

Mme Chesnet. — On y va.

Valentine, fermant la forte. — Si tu crois que je ne te vois pas ! Te voilà déjà en arrêt devant ce petit Anglais frais savonné?

Mme Chesnet. — Avoue qu’il est appétissant.

Valentine. — Oh ! tu seras toujours ancillaire, toi! Tu ne sens pas que c’est un larbin ?

Mmo Chesnet. — Je ne le prends pas non plus pour lord Salisbury. Quelle humeur !

Valentine. — Ça t’amuse, toi, de voyager dans des conditions pareilles? En se défilant comme un militaire en bombe? Prière d’arriver vingt minutes avant le départ du train. Prière de se verrouiller, ni vu ni connu. Prière d’avoir dîné par anticipation, crainte de caramboler Mme la princesse de Béryl dans le wagon-restaurant et de gêner par suite sa canaille d’époux, sans compter Sa Majesté qu’ils accompagnent.

Non, tu sais, je commence à en avoir soupe du Roi.

Mme Chesnet. — Nous n’avions qu’à partir par la Suisse et l’Arlberg. On dit que la route est si belle !

Valentine. — Merci, douze heures de plus ! Et puis c’est le fils du Roi et sa petitefille que nous aurions carambolés dans ce train-là, et tu sais comme Chrétien est un grand-père ombrageux... Voyons, asseoistoi, et pensons. Qu’est-ce que peut bien signifier la lettre que ce daim de Tiercé vient de m’écrire?

Mmo Chesnet, entr' ouvrant la forte. — • Est -ce que je sais ?

Valentine. — Ferme et assieds-toi.

Mme Chesnet. — Ah!... ( Elle sou f ire, mais elle obéit.) Relis.

Valentine, lisant . — « Aie l'œil ce soir. La fortune vient en sleeping. On se rencontre, quand on ne se cherche pas. Le monde est petit. Il y a vingt-quatre heures de Paris à Vienne. Bise. Binbin. »

Mmo Chesnet. — Sauf les deux der¬

niers mots, c’est écrit comme par une somnambule.

Valentine, fensive. — La fortune vient en sleeping...

Mmo Chesnet, entr' ouvrant la forte et la refermant au fins vite. — Voici le Roi. {Elle frononce comme sous Louis-Philiffe : le roua.)

En effet, le voici avec Béryl et la Princesse. Ils montent dans le wagon, passent devant la cabine close, sans se douter de ce qu’elle recèle. Toutefois la princesse, qui a un œil terrible, avise le nécessaire. Elle comprend.

Le roi et Béryl occupent, seuls, une des cases à quatre lits. La princesse prend possession d’une des cases à deux places. Ils s’enferment, le va-et-vient des Anglais devenant insupportable. Cinq minutes avant le coup de sifflet, Jerry Shaw arrive, avec Bertie et Biddy qui lui font la conduite. Les enfants montent avec lui dans le wagon.

Jerry, au garçon. — Voici mes tickets.

J’ai payé deux pour moi seul. Les petits ne voyagent pas, ils sont réellement venus me dire adieu.

Le garçon, ouvrant une cabine à deux couchettes. — C’est ici, monsieur.

Jerry. — Ah! Est-ce ma boîte? Ail right. Vous allez me faire mon lit.

Le garçon. — Aussitôt que...

Jerry. — Non : aussitôt que... mais : aussitôt. Prenez vingt francs. Je n’ai pas dormi depuis deux jours. Je veux immédiatement dormir.

Le garçon. — Monsieur ne dînera pas?

Jerry. — Non, je vous dis, je dormirai. Je pense dîner demain. Dépêchez-vous. ( A la grande indignation des Anglais, le garço?i lâche tout et tout le monde four faire le lit de Jerry.) Maintenant adieu, colonel, adieu Biddy.

Bertie, Biddy. — Adieu, p’paw.

Jerry. — Vous allez rentrer à l’hôtel, le bras dans le bras?

Bertie, Biddy. — Oui. Bonsoir, cher p’paw. {Etreintes.)

Jerry. — Etes- vous heureux, petites choses ?

Bertie, Biddy. — Oui. Et vous, p’paw ?

Jerry. - — Je suis. {Nouvelles étreintes. Biddy fond en larmes.) Oh! vous pleurez, Biddy?

Biddy, de flus belle. — Oui !

Jerry. — Avez-vous du chagrin?

Biddy. — Pas du tout. Seulement je pleure, parce que vous partez.

Jerry. - — C’est juste. Ne pleurez plus.

Dernières étreintes. Jerry s’enferme dans sa cabine. Biddy et Bertie descendent du wagon et

s’en vont tous les deux sans regarder en arrière, « le bras dans le bras ». Biddy, ne pensant plus à ce qui tout à l’heure faisait couler ses larmes, a même oublié totalement de les essuyer.

Cependant, Jerry fait comme il a dit. Il se déshabille prestement, enfile un pyjama de soie à trois tons : rose, soufre et ciel, se glisse entre les draps de son étroite couchette, et s’endort, comme un juste qui a passé la nuit.

Le train s’ébranle. Les garçons crient le long des couloirs que le dîner est servi. Les voyageurs se rendent au restaurant, d’un bout du train à l’autre. Le petit coup de vent froid à chaque passerelle. Brr!...

Ils avalent leur dîner. Ils rentrent chacun chez soi. Vers dix heures, tous les lits sont faits, et la plupart des clients couchés. Plusieurs portes closes : mais celles des Anglais restent ouvertes jusqu’à la dernière extrémité. On voit les gouvernantes dévêtir et coucher l’un après l’autre les six boys de seize à onze ans. La jeune femme en honeymoon est couchée, et cause, la porte ouverte, avec son mari qui reste à fumer dans le couloir, assis sur un strapontin. Enfin les deux jeunes Oxonian s’accommodent pour la nuit, autant dire dans le couloir même : le code, généralement peu connu, de la pudeur britannique, ne semble pas interdire aux hommes de retirer leur chemise en public ou en plein air. Tout de même les portes se ferment, à la fin. Les couloirs sont déserts, à peine éclairés. Brèves stations : Nancy, Lunéville... Changement de personnel. Quelques mots d’allemand... Strasbourg. Départ. La nuit. Bruit monotone des

roues. A toute vitesse .

Sept heures trente-cinq du matin. Stuttgart. L’arrêt du train réveille Jerry en sursaut.

Jerry, à lui-même. — Good morning.

Did you sleep well? Quite well. Are you happy? J am. Quelle heure est-il? (La montre.) Sept heures trente-cinq. Où sommesnous? (V indicateur.) Stuttgart. (Il lève le store, se montre à la vitre. Le pyjama à trois tons étonne les populations. Départ. Il se refourre sous les draps. Il sonne. Au bout de quelques minutes , le garçon paraît.)

Le garçon. — ... (En allemand .)

Jerry. — Bonjour. Je ne comprends pas ça. Parlez anglais ou français.

Le garçon. — Monsieur a sonné?

Jerry. — Bien. Oui. Préparez le bain.

Le garçon. — Le bain? Quel bain?

Jerry. — N’avez-vous pas de bain dans les chemins de fer en Europe?

Le garçon, réellement choqué. — Non, monsieur !

Jerry. — Oh!!! Alors je serai forcé d’attendre jusqu’à Vienne?

Le garçon. • — Oui, monsieur.

Jerry, pince-sans-rire . — Je pense je trouverai au moins des bains à Vienne?

Le garçon, faisant assaut d'ironie. — Oh! oui, cependant les bains de Budapest sont encore plus renommés.

Jerry. — Ne me moquez pas. Je ne

vais pas jusqu’à Budapest... Il y a un cabinet de toilette, je suppose ?

Le garçon. — Oui, monsieur, au bout du couloir.

Jerry. — Bien. Allez-vous-en. (Le garçon sort. Jerry se lève, tire de son sac une grande serviette-éponge de toutes les couleurs, qu'il jette, comme un plaid, sur son bras gauche, diverses brosses, qu'il glisse dans sa poche de mouchoir, et un gigantesque flacon à capsule d’ or rempli d’ eau de Cologne. Il sort, sans rien ajouter à son costume de nuit qu'une casquette, suit le couloir, trouve le cabinet de toilette, et fait de vains efforts pour y entrer. La porte est fermée en dedans.) Oh ! ( Il attend. Au bout d' un q uart d' heure, le boy de seize ans sort, astiqué, net, empesé de frais.) Ah! (Il veut entrer.)

Le boy, farouche. — Je dis, n’entrez pas. Mes frères sont encore dedans.

Jerry. — Ah! Combien?

Le boy. — Cinq.

Jerry. — Oh! (Nouvelle attente. A Geislingen — 8 h. 43 — le boy de quinze ans sort à son tour, également astiqué, net, etc.) Oh!

Le deuxième boy. — Mes frères sont dedans. Quatre.

Jerry, résigné. — Ail right.

Sortie du boy de quatorze ans. — Sortie du boy de treize ans, à Ulm, — neuf heures trente.

Celui-ci, plus aimable. — Nous avons fait bientôt. Les domestiques sont en train de nettoyer les deux petits.

Jerry, hors des gonds. — Oh!... Garçon !

Le garçon, accourant. — Monsieur?

Jerry. — Je veux savoir s’il est possible que je reste jusqu’à Vienne sans aucune eau.

Le garçon. — Le cabinet de toilette de ces dames est justement libre.

Jerry. — J’irai. (Il traverse le wagon dans sa longueur et passe devant le compartiment Chesnet. A ce moment même, Mme Chesnet, la iêie enveloppée d'un copule t Roméo dernière nouveauté, apporte du restaurant une tasse de thé à sa fille, qui est au lit. La vue de V alentine au repos impressionne vivement Jerry.) Oh ! Combien charmante ! Combien fascinante! (Il entre dans le cabinet de toilette fiir Damen et procède à ses ablutions. Au bout d'une petite heure, quelqu'un manifeste l' intention d'entrer. Il crie :) Je suis prêt. J’ouvrirai. (Il ouvre en effet et se trouve fiez à nez avec V alentine .)

Oh! { Regards croisés.) Je demande votre pardon si vous avez attendu. (.4 part.) Fascinante ! Ciel !

Valentine, à part. — Quel est cet oiseau que je n’ai pas catalogué hier soir?

Jerrv, après avoir troqué le pyjama à trois tons contre son complet de voyage, se rend dans la salle à manger. Les couverts sont mis. Une table, tout au bout, est séparée des autres par un rideau : c’est là que déjeuneront, à part, les domestiques qui voyagent avec leurs maîtres. Jerry s’installe à la table précédente.

Jerry. — Donnez-moi le petit déjeuner.

Le garçon. — Mais, monsieur, il est trop tard : nous allons servir le déjeuner de midi.

Jerry. — Oui, à midi, je pense.

J.e garçon. — Non, monsieur : à onze heures, en quittant Augsbourg où nous arrivons.

Mrae Chesnet, qui entre en coup de vent .

A quelle heure sert-on le déjeuner?

Le garçon. — Tout de suite, madame, à onze heures.

Jerry, à part. — Oh! c’est la vieille qui voyage avec la belle femme.

Mme Chesnet. — Comment, à onze heures? Nous venons à peine de prendre notre thé! C’est ridicule! Vous devriez au moins prévenir! Nous déjeunerons à midi. (Elle regarde Jerry et répété très haut :) A midi tapant, ma fille et moi.

Terry, à part. -- Oh! elle est sa mère.

Mme Chesnet. — Je suppose qu’on peut nous servir à la carte?

Le garçon. — Ou même à prix fixe, madame. Rien n’est plus simple, les domestiques du train déjeunant également à midi.

M“° Chesnet, ravie. — Bah?... Dans cette salle?

Le garçon. — Derrière ce rideau.

Mme Chesnet, désignant la table où Jerry est assis. - Alors vous mettrez notre couvert à cette table-ci, et non à une autre.

Le Controleur passe. Il est en train de rendre les billets. — A Jerry. — Votre billet... monsieur... monsieur...

Terry. — Jeremy Shaw.

Mme Chesnet, h part. — Justes dieux!

(Elle se précipite hors du restaurant , retourne à sa cabine et tombe dans les bras de Valentine.) J’ai trouvé!

Valentine, calme. — Quoi?

Mme Chesnet. — La fortune qui vient en sleeping ! C’est bien le type de ce matin. Devine qui.

Valentine. — Accouche.

Mme Chesnet. — Jeremy Shaw.

Valentine. — Ah ! (Petite secousse. — Puis elle se remet.) Sais-tu que c’est assez canaille à Tiercé de m’avoir ouvert l’œil?

Mme Chesnet. — Quel garçon intelligent! Il ira loin. Je lui ai toujours rendu justice, d’ailleurs.

Valentine. — Oh! toi, tu as toujours raffolé de tes gendres.

Mais elles se chambrent. Il n’est que temps. Voici Sa Majesté, la princesse et Béryl qui passent, se rendant à la saile à manger. Au moment où ces trois personnages y pénètrent, le garçon a des mots avec Jerry.

Le garçon. — Voyons, monsieur est seul ?

Jerry. -- Oui.

Le garçon. — Alors monsieur ne peut pas occuper une table de quatre. Raisonnablement ?

Jerry. — Si. Je paierai quatre déjeuners s’il faut, mais je n’ai pas l’habitude de déménager.

Le garçon. — Voyons, monsieur... Tenez, voilà... (Mystérieusement.) Voilà le roi de Macédoine. Eh bien, je ne sais pas où caser le roi.

Jerry. — Je suis plus que le roi si je paie plus. (Apercevant la princesse.) Oh ! Susanna...

La Princesse, surprise à la vue de Jerry. — Ah !

Le Roi. — Crr ! Crr ! Qui est -ce, princesse?

La Princesse. — Un de mes plus riches compatriotes, Sire.

J e Roi. — Alors présentez-le-nous.

Béryl. — 11 n’y a plus de place qu’à sa table! J’aurais dû m’assurer... Vraiment, Sire, je suis confus...

Le Roi. — Nous dînerons à sa table.

La Princesse, qui s’est approchée de Jerry. — Mister Shaw. (Bas.) Levez-vous. (Il se lève.) Je vais vous présenter au Roi.

Jerry, de toutes les couleurs. — Oh! Volontiers.

La Princesse. — Sire, je présente à Votre Majesté un de mes compatriotes, M. Jeremv Shaw.

Le Roi. — Ah!... Crr! Crr! Hum! (Il tend sa main nue Jerry saisit et secoue.)

Jerry. — Très content de vous rencontrer dans le train, Majesté.

JjA Princesse, négligemment . — Mon mari. (Même jeu de mains.)

Jerry. — Très content de vous rencontrer dans le train, prince.

Chuchotements parmi l’assistance. Le snobbisme des uns et des autres est en éveil

Le Roi. — Monsieur Shaw voudra bien nous faire un peu de place à sa table.

Jerry. — Très content de vous partager ma table, Majesté.

La Princesse, bas. — Le Roi voyage incognito.

Jerry, de même. — Alors, comment faut-il dire?

La Princesse. — Il faut lui parler avec un respect contenu, et ne pas crier ses titres.

Jerry. — Bien, je sais.

Le Roi. — Qu’avons-nous pour déjeuner ?

Jerry, lisant le menu. — Hors-d’œuvre... (Bas, avec un clignotement d'intelligence.) Sire... (Haut.) Omelettes fines herbes, fricandeau à la chicorée, petits pois à la paysanne... (Susurrant.) Majesté...

(D'une voix tonnante .) Et le dessert?

Le garçon, circulant. — Vin du Rhin?

Le Roi. — Oui, Rudesheimer.

Le garçon débouche. — Les hors-d’œuvre : kilkis, radis, beurre.

La Princesse, à Jerry. — Vous ne m’aviez pas dit l’autre soir que vous alliez à Vienne?

Jerry. — Ni vous ne me l’aviez dit.

J'ai décidé hier matin, dès que j ai su que mon fils Mark était parti.

La Princesse.' — Oui, il va pour chasser avec nous chez le comte Ferencz Tiffaniy.

Jerry. — Moi aussi.

La Princesse. — Mais vous ne connaissez pas le comte.

Jerry. — Ni Mark ne fait.

La Princesse. — Je vous introduirai.

Jerry. — Oui. Je n’y tiens pas d’ailleurs. Mais si vous voulez bien, ça me fera plaisir.

L’omelelte. — Le Roi, qui depuis auelque temps

n’est plus du tout à la conversation, échange ses

pensées avec Béryl, tout bas.

Quelques bouts de phrases :

Béryl. — ... pris leurs précautions...

chaque fois que... voyagent ainsi...

Le Roi, à la princesse et à Jerry. — - Causez.

La Princesse, coupée net. — - Que dites-vous de l’organisation de ce train?... Evidemment en Amérique... Mais pour la vieille Europe... Les douanes compliquent tout... On est obligé de ne servir que des vins .du Rhin sur le parcours allemand... des vins de Hongrie sur le parcours austro hongrois... des vins roumains sur le parcours roumain...

Jerry, à chaque coup de piston. — Oui... Oui... Oui... Oui... Oui...

On apporte le fricandeau. 11 semble qu’à la vue

de ce mets, le Roi n’y tienne plus. Sa Majesté se lève.

Le Roi. — Nous préférons aller y voir nous-même.

Béryl, bondissant. — Sire, je ne souffrirai pas... (Le Roi court. Il le suit.)

Jerry, s’offrant une pochette de fricandeau (comme on dit). — Est-ce que le Roi et votre mari sont lunatiques, princesse?

La Princesse. — Non, je devine, le Roi est inquiet de... Qu’est-ce que vous faites? Stop! Ne mangez pas?

Jerry. — Pourquoi ne mangerais- je pas quand j’ai faim, princesse?

La Princesse. — Nous déjeunons avec le Roi. Vous êtes invité. Il est sorti de table. Il faut attendre son retour.

Jerry. — Alors le fricandeau sera froid, princesse.

La Princesse. — N’importe, c’est l’étiquette.

Jerry, de mauvaise humeur. — Alors il ne doit pas quitter la table, si cela force les convives à ne pas manger quand ils ont faim ou à manger froid quand- ils préfèrent chaud. (Il détourne la tête et trompe son appétit en regardant le paysage. Bavière. Terrain ondulé. Sapins. Neige. Il se rassérène .) Oh! princesse, tant de Christmas-trees !

La Princesse. — Oui.

Jerry. — Cela me fait penser au jour d’avant-hier. Biddy danse bien la serpentine. danse-t-elle pas?

La Princesse. — - Oui.

Jerry. — J’ai de beaux enfants, n’aije pas? (Attendri.) Le colonel est vraiment poussé pour son âge, n’est-il pas?

La Princesse, qui voit de loin. ■ — Il donne des espérances.

Jerry. - — Et Mark! Il est un beau garçon.

La Princesse. — Fascinant!

Jerry. — A propos de personnes fascinantes, n’avez- vous pas vu une autre belle femme dans le train?

La Princesse. — Pourquoi dites-vous une autre?

Terry. — Parce que je pense vous êtes aussi.

La Princesse. Beaucoup de remerciements. (Riant.) Je pense c’est l’autre princesse.

Terry. - — Pourquoi dites-vous l’autre?

La Princesse. — - Parce que je suis aussi, mais de la main droite; et elle est la maîtresse de mon mari. Elle voyage avec nous, à cause du roi de Macédoine qui ne peut se passer rl 'elle.

Les Transatlantiaues

Jerry, vexé . — Oh ! elle est déjà si occupée?

La Princesse, naïvement. — Qu’est cela, deux hommes?

Jerry, par politesse. — Ce n’est rien... Oh ! vous voyagez dans le même train que la maîtresse de votre mari? Cela est impropre.

La Princesse. — Cela m’est égal. Vous voyez qu’ils ont des égards. Elle ne déjeune pas ici.

Jerry. — Ah! je comprends pourquoi la mère est venue retenir une table pour après Munich.

La Princesse. — Est-elle venue? Si le Roi avait su, je pense il ne se serait pas dérangé pour voir. En attendant, c’est nous qui ne déjeunerons pas.

Jerry. — Si moi, je vous assure. (Un œil aux pois qui passent.) Qui est cette maîtresse du Roi et de votre mari ? Quel est le nom ?

La Princesse. — MUe Valentine Chesnet.

Jerry. — Oh! ( Petite secousse.) Je crois reconnaître le nom.

La Princesse. — Vous êtes payé pour le reconnaître.

Jerry. — Non, mais j’ai payé. C’est donc réellement avec elle que Bobby...

La Princesse. — Oui. Si vous aviez des idées sur elle, il faut renoncer.

Jerry. — Pourquoi renoncer? Au contraire. Il est juste que je l’aie, moi qui ai payé, et Bobby, qui n’a pas payé, ne l’ait plus.

La Princesse, riant. — C’est une manière de voir.

Jerry. — Je raisonne avec mon bon sens pratique.

La Princesse. — Au fait, je trouverai drôle qu’elle fasse une connaissance derrière le dos du prince et du Roi, et surtout qu’elle fasse connaissance de vous, le beaupère du marquis.

Jerry. — Elle fera. (Le Roi ci Béryl reparaissent .)

Le Roi, se rasseyant. — Ah ! nous avons une faim de loup. Garçon, err ! crr ! La suite !

Le garçon. — Une poire? (Le train s' arrête.)

On crie sur le quai : — München!...

München !...

Le Roi, tout pâle. — Quelles sont ces clameurs ?

La Princesse. — On annonce Munich, Sire.

Le Roi. — Ah!... Je croyais entendre : « Vive le Roi! vive la Macédoine! » Ah!... (Un grand soupir. Il se remet.) Boulottons.

Le garçon. Munich, midi cinq.

Prendrez-vous le café au fumoir?

Le Roi, bas à Béryl. — Mais si le déjeuner est fini, elles vont venir! Valentine m’a dit : aussitôt après Munich.

Béryl. — Oui, je pense que Votre Majesté ferait mieux...

Le Roi. — Evidemment. (Il se lève.) Venez, Béryl. Venez vite, princesse. (Il tend la main à Jerry.) Bonjour, monsieur.

Jerry, debout. — Très content d’avoir déjeuné avec vous, Majesté.

Il se rassoit. La salle se vide. On va se dégourdir un peu les jambes sur les quais de la gare monumentale. .Valentine et sa mère pénètrent dans le restaurant.

Valentine. — Où est notre table?

Mrae Chesnet, désignant la table où est Jerry. — Celle-ci.

Valentine. — Elle est occupée ! Garçon !

Jerry. — Garçon, maintenant je suis un homme libre et qui a faim, vous m'apporterez le fricandeau.

Valentine. - Garçon, je vous appelle.

Le garçon. — Madame?

Valentine. — Nous avons retenu cette table, pourquoi est-elle occupée?

Le garçon. — Madame, je vais vous en donner une autre, ce monsieur n’a pas fini de déjeuner.

Mme Chesnet, voyant les domestiques, et notamment le petit Anglais, qui s’installent derrière Jerry Shaw. — Une autre table? Jamais !

Valentine. — - Qu’est-ce que tu as?

(Elle voit. Elle comprend.) Bien ! Tu es assommante ! Au contraire, je veux une autre table, moi.

Mais pendant ce temps, le garçon est allé parlementer avec Jerry. Il se lève et vient vers ces dames.

Jerry, à Valentine. — Mademoiselle, je suis un Américain et, parce que la table est mienne, je ne puis la quitter. Mais je ne peux la refuser à une femme, surtout si fascinante que vous êtes. Et alors, je vous prie de vous asseoir et de perniettre que je reste flans mon petit coin à vous regarder.

Valentine. — Vous êtes mille fois aimable, monsieur, mais ma mère n’avait retenu cette place que dans la prévision que la salle serait pleine : elle est vide... Nous sommes Françaises, et nous ne voudrions pas nous donner le ridicule de déranger quelqu’un qui déjeune, quand nous avons le choix entre une dizaine d’autres tables.

Jerry, à par t — Oh! j'ai fait une bêtise.

Les Transatlantiaues

Les deux femmes s’installent à une autre table, juste en face de Jerry.

Mme Chesnet, à V aient ine. — Es-tu dinde! Ça s’emmanchait d’une façon inespérée...

Valentine. — C’est toi qui es dinde.

On n’enferre pas un pareil poisson du premier coup. Rendons de la ficelle.

Mme Chesnet, s'avisant qu'elle est placée beaucoup plus commodément pour faire de V œil à son petit Anglais. — Au fait, tu as raison.

Valentine, apres un temps. — Maman...

Mme Chesnet, ailleurs. — Quoi ?

Valentine. — Qui est-ce qui fait ses affaires ici? Est-ce toi ou moi?... Ah! quel égoïsme ?

Mme Chesnet. — Le tien est poussé jusqu’à l’inconscience. Rien ne m’ennuie comme de voyager : je me distrais.

Valentine. — Attends au moins que je t’aie cédé la place! Cinq minutes. Deux œufs et une lichette de viande froide.

Mme Chesnet. — Comment? Tu vas lâcher avant. .

Valentine. — Suis un peu.

Service. Silence. Jerry mange très vite, contrarié, pensif. Quand il voit que Valentine est sur le point de quitter la table, il se lève, précipitamment.

Jerry. — Mademoiselle?

Valentine, froidement. — Monsieur?

Mn" Chesnet prend une physionomie maternelle à deux fins : l’expression sévère s’adresse à |errv, et l’expression attendrie au petit Anglais. Celuici commence à ouvrir l’œil, tout en avalant des morceaux de fromage avec des feuilles de salade crue.

Jerry. — Je demande votre pardon. Je pense vous avoir offensé tout à l’heure.

Valentine. — Nullement, monsieur.

Jerry. — Si, je sais. Et nous devons être réconciliés avant Vienne, parce que nous rencontrerons là chacun l’antre.

Valentine. Mais... il y a peu d’apparence, monsieur.

Jerry. — Si, parce que je vais chasser chez le comte Ferencz Tiffaniv.

Valentine. — Mais, encore une fois, monsieur, vous vous trompez, je n’y vais pas. Je connais peut-être quelqu’un...

Jerry. — Oui, deux personnes.

Valentine, sans se démonter. — Deux personnes. Mais je ne suis, quant à moi, qu'une artiste bien modeste; on ne m’invite pas chez les comtes hongrois.

Jerry, malin. — Une artiste, je sais, M1Ie Valentine Chesnet. ( Elle s'incline.) Et vous ne me demandez pas de m’introduire?

Valentine, de plus en plus froide. — Monsieur, vous ferez ce que vous jugerez à propos.

Jerry. — Alors, je juge à propos de faire. Je suis Jeremy Shaw.

Valentine, comme si elle était douloureusement frappée. — Ah! monsieur!...

( Poussant le coude à Mme Chesnet.) Maman !

Mme Chesnet, du même ton que sa fille.

- -- Ah ! monsieur !...

Jerry. — Vous ne pensez plus vous retirer?

Valentine, humble et mélancolique . — Non, monsieur, je dois rester à vos ordres.

Jerry. — Qu’est-ce que vous signifiez?

Valentine. — Peut-être avez-vous des comptes à me demander?

Jerry. — Des comptes?

Valentine, respirant de la gorge : une, deux, une, deux. — Je ne suis pas la femme que vous croyez, monsieur... je devine, je comprends toutes les préventions que vous pouvez nourrir contre moi... J’ose cvoire que je les dissiperais si je trouvais la force de causer un peu avec vous.

Jerry. — Oh! je suis sûr... Je n’ai pas de prévention, mais je ne demande pas mieux de causer.

Valentine. — Oh ! monsieur, pas ici !...

Jerry. — Non, pas dans le restaurant.

Niais j’irai dans votre wagon et nous laisserons votre mère à table.

Mme Chesnet. — C’est ça.

Valentine. — Non !

Jerry. Alors, à Vienne.

Valentine, baissant les yeux. — Je ne suis pas libre.

Jerry. — Il faudra donc attendre trois ou quatre jours que je sois revenu à Paris?

Valentine. — Oui. (Un temps.) 195, avenue des Champs-Elysées... Venez, maman. (Elles s’ éloignent .)

Mme Chesnet. - ■ Ah ! çà, quel jeu joues-tu ?

Valentine. — Ça, c’est le coup de la Dame aux Camélias.

Mme Chesnet. — Mais, malheureuse enfant, il n’avait pas la moindre idée de faire le père Duval !

Valentine. — C’est moi qui le fais, le père Duval... Vois-tu, maman, si Marguerite Gautier avait su lever son beau-père, elle ne serait pas morte de la poitrine.

— Adieu, je vais me uaveh.

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