Voir rintroduclion, p
résister à des climats exceptionnels, d'hommes plus forts que ceux des classes composant en temps de paix Tarmée active. Enfin, le nouveau mode de recrutement, et c'est là son côté le plus défectueux, s'est montré impuissant à produire un bon cadre de sous-officiers ; la faiblesse de ce cadre a été la conséquence forcée de la réduction de la durée du service et de la suppression des primes de rengagement. On a établi ces primes par la loi de 1878, mais il était déjà bien tard. Des mesures plus complètes ont été prises par la loi du 23 juillet 1881 ; le mal a bien peu diminué; le nombre des sous-ofBciers rengagés s'est très légèrement augmenté ; le remède n'est donc pas assez radical. Pour foimer un corps de sous-officiers indépendant, en partie du moins, des contingents annuels, ce qui sera d'autant plus nécessaire 'que l'on réduira davantage le temps passé sous 'les drapeaux, il faut avoir recours à une législation plus générale. Ce n'est pas seulement le mode de recrutement de l'armée qu'il importe de modifier, c'est celui de tous les services civils sur lesquels l'État peut exercer son influence directe ou indirecte. Nous reviendrons sur cette importante question dans un chapitre spécial.
Ce n'est d'ailleurs point par ce côté que l'on attaque et que l'on cherche à modifier la loi de 1872. Les critiques dont elle est l'objet portent à la fois sur ses rigueurs, la durée du service dans l'armée active élant jugée trop longue, et sur les adoucissements qu'elle admet, c'est-à-dire sur la division du contingent en deux portions, sur le volontariat d'un an, et par-dessus tout, sur les dispenses conditionnelles accordées aux futurs ministres des cultes, ainsi qu'aux membres du corps enseignant. Ces critiques étaient inévitables. La loi de 1872, quoi qu^on en dise, est plus dure aux populations que toutes les lois précédentes. Elle a supprimé le remplacement, qui devenait de jour en jour accessible à un plus grand nombre de jeunes gens et constituait un soulagement pour les familles des remplacés, souvent même pour celles des remplaçants. La plus grande partie de la population n'a plus aujourd'hui aucun moyen de se dérober aux charges du service militaire, singulièrement aggravées par les convocations périodiques de la réserve et de l'armée territoriale. Certes, ces convocations sont acceptées avec résignation et dans un -esprit louable d'obéissance à la loi.
mais on ne saurait nier qu'elles n'apportent la plus grande perturbation dans les ateliers industriels, dans les travaux de Tagriculture, • dans Texistence des familles, ni qu'elles soient même une cause de misère pour les plus nécessiteuses.
Dès lors que la loi était trouvée trop rigoureuse, on devait sentir plus vivement, avec les obligations qu'elle impose, les inégalités qu'elle consacre. De là des réclamations incessantes, quelque peu grossies par l'esprit de parti, contre la durée du service, contre le volontariat d'un an, contre les dispenses conditionnelles.
La réduction de la durée du service à trois ans, généralement réclamée, ne vaut pas, si l'on doit en rester là, tout le bruit qui se fait autour de cette réforme. Les soldats restent actuellement dans les régiments, non pas môme quatre ans, mais trois ans et huit mois. Si donc la durée efFective du service était réduite à trois ans, ce ne serait que huit mois de diminution avec une période d'exercices en plus comme compensation, à moins que l'on ne fasse pour le service de trois ans ce qu'on fait actuellement pour le service de cinq ans, en ne demandant effectivement qu'un peu moins de deux ans de présence sous les drapeaux. Des hommes compétents affirment qu'avec de bons cadres, il suffira de deux ans pour former un fantassin, voire même un artilleur ; mais ils sont forcés de convenir que, plus la durée du service sera réduite, plus il sera difficile de créer et de conserver les cadres. Cela démontre que, depuis quinze ans, on n'a pas cessé de mettre la charrue avant les bœufs, en ne commençant pas par assurer la bonne composition du corps de sous-officiers. La réduction de la dlirée du service présenterait aujourd'hui bien moins de difficultés si, dès 1872, on s'était attaché à trouver la solution de cet important problème ; nous la chercherons plus loin. Pour le moment, supposons que l'on y ait réussi, et recueillons les avis émis à propos de la durée du service.
Le général Morand, un des meilleurs généraux d'infanterie de la Grande-Armée, un des divisionnaires de Davout et des héros d'Auerstaedt, s'est exprimé ainsi : c Après trois ans de service, un « soldat d'infanterie, de cavalerie et même d'artillerie est ins- « truit ; il a acquis l'habitude du pas militaire, du poids de ses « armes et de son bagage et même du genre de fatigues qu'il
« aura à supporter en campagne *. » Le maréchal Bugeaud se montre au contraire partisan convaincu du système septennal. «On n'est soldat », dit-il, « que quand on n'a plus la maladie « du pays, quand le drapeau du régiment est considéré comme « le clocher du village, quand on aime sou drapeau, quand on « est prêt à mettre le sabre à la main toutes les fois que Thon- «neur du numéro est attaqué, quand on a confiance dans ses « chefs, dans son voisin de droite et de gauche, quand on les « aime, quand on a mangé longtemps la soupe ensemble, selon « l'expression de l'Empereur. Voilà ce qui fait le véritable soldat... « Pourquoi la loi du recrutement exige-t-elle sept ans de service? « Parce qu'elle a pensé qu'il fallait sept ans pour faire un bonsol- « dat. Un homme devient soldat dans les trois premières années de « service; mais il ne le deviendra jamais s'il a l'idée qu'il ne res- « tera que trois ans sous les drapeaux'. » D'un autre côté, le général Trochu, élève et aide de camp du maréchal Bugeaud, a dit: « Trois années suffisent à l'instruction militaire, et dans les deux « années suivantes le soldat s'ennuie et se dégoûte. Au lieu de se « former, il se déforme *. » Le maréchal Fiugeaud pouvait avoir raison avec l'ancienne armée ; ce que dit le général Trochu s'applique mieux à l'armée d'aujourd'hui, et d'ailleurs l'autorité du général Morand, dont les idées ont souvent devancé son temps, nous paraît supérieure à celle du maréchal Bugeaud.
Un auteur allemand que nous avons déjà cité plusieurs fois, émet à ce sujet des observations dignes d'attention : « Dans nos guerres « modernes si vite finies », dit-il, « il n'est pas nécessaire que « l'homme ait l'expérience de la vie militaire. A tout prendre, elle « ne lui sert qu'à savoir vivre en campagne. Si nous attachons du prix « à avoir dos vétérans dans nos armées, c'est que nous avons encore « les idées du temps où, par suite des guerres continuelles, les « soldats avaient formé une caste entièrement distincte. Le régi- « ment alors était leur patrie, la guerre était leur existence, mais « ces qualités extraordinaires ne trouveraient plus actuellement