Morand, F Armée selon la Charte, p
2. Maréchal Bugeaud, Discours à la Chambre des députés, di Trochu, Discussions de l'Assemblée nationale.
HECRUfEMENT. 31
Toccasion de se déployer*. » Les Allemands, que nous prenons si souvent pour modèles, critiquent fort d'ailleurs notre service de cinq ans : Chez eux, disent-ils, les réserves sont la base de Tarmée ; aussi tout leur système est-il organisé dans le but de donner au plus grand nombre d'hommes possible la plus solide instruction militaire. En France, les réserves semblent n'être destinées qu'à compléter les elTectifs et, par suite de la division du contingent en deux portions, leur instruction est des plus défectueuses.
Il faut s'inclinerdevant l'autorité du général Morand en ce qui concerne l'infanterie ; nous nous permettrons d'y ajouter notre expérience relativement à l'artillerie ; mais les officiers de cavalerie sont généralement d'accord pour nier qu'un vrai cavalier puisse être formé en moins de trois ans. Il ne suffit pas, disent-ils, d'avoir des hommes sachant se tenir à cheval ; ces hommes doivent ne faire qu'un avec leurs montures et ménager leurs forces pour obtenir d'elles au besoin le maximum de travail et de vitesse, manier leurs armes à cheval comme à pied avec la plus parfaite aisance, être habiles à battre le pays, à reconnaître le terrain et à lire sur les cartes ; toutes choses qui ne s'acquièrent qu'à la longue et ne s'apprennent pas par un enseignement hâtif. Autrefois, dans plusieurs de nos provinces, les jeunes gens de la classe des fermiers, des cultivateurs, des marchands de bestiaux, avaient l'habitude du cheval ; on ne l'a plus nulle part aujourd'hui, surtout depuis que nous avons perdu, avec l'Alsace et la plus grande partie de la Lorraine, ces hommes dont le général Schauembourg, leur concitoyen, disait qu'il ne pouvait sans chagrin les rencontrer le sac au dos et le fusil sur l'épaule, parce qu'ils étaient cavaliers de naissance. Il faut d,u temps pour former des cavaliers avec les hommes de nos contingents, et sans aller si loin que le maréchal de Saxe, qui demandait pour cela dix ans, nos officiers de cavalerie affirment qu'il en faut plus de trois pour avoir de bons sous-officiers de cavalerie. On en juge ainsi en Allemagne, où l'habitude du cheval se rencontre plus souvent qu'en France, et pour retenir les soldats de cavalerie sous les drapeaux, on accorde à ceux qui consentent à servir pendant quatre ans la dispense de deux années
l. Von dcr Gollz, la IS'ation armée, p. 21.
de service dans la laiidwelir. Cette compensation à long terme ne serait peut-être pas dénature à produire grand effet en France, et Ton a songé à des engagements ou rengagements spéciaux à la cavalerie, à la suite desquels les cavaliers passeraient directement de Tarmée active dans Tarmée territoriale ou tout au moins ne resteraient dans la réserve que deux ans au lieu de quatre. C'est encore une question sur laquelle nous nous proposons de revenir. Pour le moment, nous nous bornerons à ajouter à ce que nous venons de dire que certains officiers de cavalerie compétents ne partagent pas, sur la durée du service dans leur arme, Topinion exprimée cidessus. L^école de Saumur a rendu, comme école d'équitation, des services incontestables, mais on lui reprochait Tesprit exagéré de méthode qu*elle a inspiré à notre cavalerie et à ses chefs, ainsi que la lenteur de ses procédés d^instruction. L^ancienne école a été transformée, mais il est resté quelque chose de Tesprit qui ranimait, et malgré le changement radical des méthodes, ceux qui demandent quatre ans pour former des cavaliers, sont peut-être encore sous Tinfluence des anciennes idées. En 1865, le maréchal Castellane avait exigé, des régiments de cavalerie de la division de Lyon, une instruction plus rapide de leurs recrues et, avec Taide d^m des lieutenants-colonels de ces régiments, un des plus distingués de Tarme, il était arrivé à ses fins.
Le projet de loi récemment sorti des délibérations assez confuses de la Chambre des députés, consacre la réduction à trois ans de la durée du service actif, celui de la réserve étant alors élevé à six ans. Il porte suppression de la division du contingent en deux portions. Désormais, en supposant toutefois que le projet dont il s'agit soit approuvé par le Sénat, tous les hommes du contingent seront incorporés au même titre ; le tirage au sort qui suivra la révision au lieu de la précéder, n'aura plus pour objet que la désignation des hommes affectés à la marine. La présence simultanée sous les drapeaux de trois contingents complets occasionnerait pour le budget une charge d'autaqt plus forte que les dispenses conditionnelles seraient, d'après le projet de loi, radicalement abolies. Pour éviter un aussi grand accroissement d'effectif, on a imaginé un deuxième tirage au sort, qui se ferait dans les corps de troupe à la fin de chaque année et auquel prendraient part tous les hommes présen-
tant les garanties nécessaires d*instruction et de conduite. Ceux que le hasard favoriserait seraient, en nombre fixé annuellement par le ministre, renvoyés dans leurs foyers. Cette disposition est la conséquence forcée de Tappel total des contingents, mais son application entraînerait la mort définitive des cadres inférieurs, déjà bien malades. Tous les hommes susceptibles de faire de bons sousofficiers, et les sous-officiers eux-mêmes, rempliront évidemment les conditions voulues pour prendre part au tirage; il ne faut guère espérer les voir renoncer aux bénéfices de cette loterie d'un nouveau genre, pour attendre leurs galons ou pour continuer à les porter; c'est donc, en fait, le hasard qui décidera de la composition des cadres, et non pas même un hasard à chances égales, puisque tous les atouts seront d'un môme côté. Il deviendra ainsi plus que jamais nécessaire d'assurer le recrutement des sous-officiers eu dehors des contingents annuels, car ces contingents n'en fou;*uiront pour ainsi dire plus.
Le projet de loi de la Chambre des députés supprime encore le volontariat d'un an. Ici, nous nous garderons bien de réclamer, tout en exprimant le profond regret que le mal fait à l'armée par cette institution, empruntée à nos ennemis delà veille par une imitation imparfaite et maladroite, ne puisse plus être réparé. Le volontariat d'un an a été trop souvent pour nos régiments le dissolvant de la discipline : on aura beau le nier, les volontaires d'un an jouissent d'un privilège, et le contact des privilégiés avec la masse soumise à la loi commune ne peut avoir que des inconvénients. Nous savons, il est vrai, pour l'avoir constaté nous-même, que dans la plupart des corps de troupe on fait travailler convenablement les engagés conditionnels, que la moyenne y acquiert une instruction militaire sérieuse et qu'on peut trouver parmi eux de bons sous-officiers, peut-être même quelques bons officiers de réserve. Mais la présence de ces jeunes gens, qui ont acheté en gros le droit de ne servir que pendant un an et achètent en détail la faculté de se soustraire aux corvées journalières, les facilités qu'ils trouvent auprès de quelques chefs de corps trop bienveillants ou trop indifférents, l'indulgence dont ils sont l'objet de la part de certains officiers qui ne les prennent pas au sérieux, les complaisances qui ne leur font pas assez souvent défaut aux degrés inférieurs
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de la hiérarchie, ealin les services rétribués de leurs camarades de chambre; tout cela est un danger pour la discipline et .pour la considération du commandement, atteinte dans le public par des récits exagérés.
D'un autre côté, en se plaçant au point de vue opposé, l'engagement conditionnel d'un an accorde aux jeunes gens qui le contractent, des facilités évidemment avantageuses pour le fonctu)nuement de la société civile. La perte de ces avantages serait d'autant plus sensible qu'elle coïnciderait avec la suppression des dispenses conditionnelles. Tout ce qu'a bien voulu faire la Chambre des députés, pour rendre possible le recrutement du clergé et du corps enseignant, ainsi que la préparation aux carrières libérales ou le noviciat qu'exige la pratique du commerce et de l'industrie, c'est d'autoriser par son projet de loi des engagements pour trois années, pouvant être contractés dès l'âge de 17 ans et laissant les jeunes soldats libres à 20 ans du choix de leur carrière. Il faut désirer, dans l'intérêt de l'armée, que le nombre de ceux qui auront recours à ce procédé soit aussi restreint que possible, car il donnera des soldats peu vigoureux, et les hôpitaux risqueront fort d'être plus peuplés que les casernes ; sans compter ce que certaines études, telles que celle de la médecine, souffriraient d'une interruption de trois ans, elles difficultés que le clergé trouverait à recruter ses futurs ministres parmi desu soldats de vingt ans, venant de passer trois des années les plus scabreuses de la jeunesse au milieu des entraînements de la vie de garnison.
En résumé, le projet voté par la Chambre des députés et que l'on espère in petto voir rejeter par le Sénat, réunit au plus haut degré trois vices capitaux :
1** Charge onéreuse pour le budget ;
2° AfFaiblissement rapide de l'armée, avec anéantissement des cadres inférieurs ;
3° Ruine absolue de la plupart des camères civiles, impossibilité ou difficulté extrême de recruter les ministres des cultes et les membres du corps enseignant.
La solution de la question du recrutement doit donc être cherchée dans une autre voie. C'est ce que nous nous proposons de faire pour la conclusion de cette étude, après avoir pénétré
plus profondément dans les détails essentiels de l'organisation militaire.
Disons dès à présent qu'il n'y a que deux systèmes possibles pour le recrutement de l'armée: l'un qui donne la qualité, mais qui pèche par la quantité; c'est celui quia été en vigueur jusqu'à 1855. Ce système pourrait assurer la victoire sur les multitudes modernes, à la condition d'être pratiqué par un Alexandre ou un Napoléon; l'autre fournit la quantité aux dépens de la qualité; il ne peut réussir que si l'on trouve le moyen d'encadrer solidement les réserves à peine instruites qui viennent plus que tripler l'effectif de l'armée du pied de paix en deux ou trois fois 24 heures. Faute d'un Napoléon ou d'un Alexandre, c'est le dernier système qui est seul possible aujourd'hui ; mais il faut le pratiquer franchement et non l'amoindrir comme on le fait à présent en cherchant à le combiner avec l'ancien mode de recrutement ^
1. Le projiit de loi qui avait sorvi de base à notre discussion a été retiré l»ur le Gouverneraient, et un autre projet embrassant tout l'enserable de l'organisation de l'aruié»* a été déi)osé sur le bureau de la Chambre des dé])utés, le *2.> mai 1886, par W ministre de la gu^MTc, M. 1(^ général Boulaugrr.
D'ici à ce que notre livre puisse paraîtra, qui sait ce qui adviendra de cr projet? Il est plus facile et plus court aujourd'hui (h> boid^versiT toute unilégislation que d'imprimer un Uvre en chuix. volumes. Nous continurrous donc l'œuvre qu<» nous avons entr«»prisf» sans nous souciiT tlavautag»» d«î tous les incidents qui pourraient se produire, nous réservant d«* fairr n'ssortir, dans un dernier chapitre, l'état de la qu<*stion et de discut«'r alors h» proji't fpii srra le dernier. Ce que nous disons ici du recrutement s'appliqu»' à i'inrant<'ri«', à la cavalerie, à l'artillerie, en un mot à toutes les branches de i'organisation militaire.