‹ Les transformations de l'armée françaiseChapitre 31 sur 174 · La Nation armée · texte numérisé non relu

La Nation armée

2. On prétend que coite étude a été écrite en France sous l'influence d'un général bien connu.

hommes par compagnie. Lorsque, par suite du roulement, ces bataillons rentrent à la portion principale du corps, on peut souvent constater que Tinstruction de leurs compagnies est supérieure à celle des autres bataillons, qui sont cependant restés sous les yeux du chef de corps.

Les moyens d'augmenter les effectifs de paix de Tinfanterie ont été Tobjet de vives discussions et de polémiques souvent ardentes. Ce résultat ne peut être obtenu que si Ton se décide à opérer des réductions correspondantes ; or, sur quoi faire porter ces réductions? Sur la cavalerie? Mais cette arme, nous le verrons plus loin, a besoin, au contraire, d'être augmentée, et elle doit être prête, pour ainsi dire, la veille de l'ouverture des hostilités. Sur l'artillerie ? Elle est déjà réduite à l'extrême minimum; diminuer encore ses effectifs du pied de paix serait rendre sa mobilisation impossible. Surle train des équipages? Il a été question de le supprimer, sous prétexte qu'il serait rapidement formé au moment du besoin ; mais heureusement on a reculé devant cette mesure, qui aurait amené de cruels mécomptes, car la mobilisation doit avoir pour objet de compléter ou même de dédoubler ce qui existe, mais non de créer ce qui n'existe pas. Pour résoudre cette question des effectifs de l'infanterie, il faudrait avoir le courage d'émonder l'armée des branches parasites qui pompent inutilement la sève du budget.

Nous ne croyons pas d'ailleurs que Texpédient dont parle l'auteur allemand de la Nation armée soit pratiqué d'habitude dans notre infanterie, mais il est forcément usité dans notre artillerie, et les résultats qu'il donne ne sont pas si mauvais que paraît le croire cet écrivain. On lit , en effet, dans la France est-elle prête? dont l'auteur venait d'assister aux grandes manœuvres de 1882 : « C'est l'artillerie qui nous a laissé l'impression la plus « favorable parmi toutes les troupes que nous avons vues. » Un témoignage plus flatteur encore pour cette arme est donné par le grand état-major prussien, au début du récit de la guerre de 1870 : « L'artillerie possédait à un haut degré la mobilité et l'habitude « des manœuvres *. » L'instruction par groupes reproduisant

l. La Campagne de I870-I87I par le grand élat-major prussien, p. 2i.

des unités inférieures avec leur effectif total, qui ne doit, hâtonsnous de le dire, être employée que comme un expédient, n'est donc pas condamnée par les faits, comme on veut bien le dire.

C'est en étudiant cette question des effectifs qu'on était arrivé, en 1881, à supprimer les tambours. On prétendait que la durée restreinte du service ne permet pas d'en foimer de bons et qu'un tambour n'ayant pas de fusil, 4 tambours privent la compagnie de 4 fusils ; le bataillon compte ainsi 16 fusils de moins, le régiment 64, etc. En faisant rentrer les tambours dans le rang ou en leur donnant des clairons, on augmenterait la force de l'infanterie de plus de 10,000 fusils. Il paraît qu'impressionné par cette considération, le comité d'infanterie donna un avis favorable à la suppression des tambours ; un ministre fit sanctionner cet avis par un décret, eu dépit de la loi des cadres. Du jour au lendemain, les tambours furent réduits au silence, et les caisses déposées en magasin. Aussitôt deuil général, dans les régiments et dans les villes de garnison, habituées à s'éveiller et à s'endormir au bruit du tambour, mais le ministre ennemi de ce bruit ne tarda pas à être supprimé lui-même, et son successeur, s'appuyant cette fois sur l'opinion du conseil supérieur de la guerre, fît signer par le chef de l'État un nouveau décret pour rétablir les tambours. Que de choses, hélls ! ont été supprimées qui ne seraient pas aussi facilement rétablies ! Le tambour avait pour lui la tradition, le souvenir d'Arcole, la légende de Barra*, celle du général battant la charge lui-même, pour entraîner ses soldats hésitants. Le lambour fait mieux marcher que le clairon, et il déchire moins les tympans. Merci donc au ministre intelligent qui a ressuscité les tambours !

On a demandé aussi la suppression des musiques militaires. On a calculé le nombre total des musiciens, qui s'élève à plus de 9,000, presque l'effectif d'une division ; on s'est dit qu'avec la dépense occasionnée par ces 9,000 musiciens, on entreLiendrait

1. On sait que ce jeune tambour, Âgé de 13 ans, engagé volontaire dans un nrgimHnt qui parlait pour la Vendée, fut tué à la baUiille de Cholet lo 17 octobre 1793 : il avait fait deux prisonniers lorsqu'il fut blessé; entouré de Vendéens qui lui oITraient la vie sauve s'il voulait crier Vive le JRoi, il répondit par le cri de : Vive la République et tomba percé de coups. Son buste fut placé dans la salle des séances de la Convention et sa famille dotée d'une pension do 1,000 francs.

18,000 soldats... Mais en France on ne se figure pas bien un régiment sans musique. En bonne logique et en se bornant au côté matériel de la question, il est difficile de combattre ceux qui veulent supprimer les musiques : mais ici surtout le côté moral doit l'emporter sur le côté matériel.

Au mois de juillet 1854, la l"' division de l'armée d'Orient quittait Varna pour cette expédition de la Dobrutscha, restée si tristement célèbre; Tauleur de ces pages accompagna, jusqu'à quelques kilomètres du camp, un colonel avec lequel il avait eu des relations de garnison, et qui, tout en Tentretenant de ses rêves de gloire, s'avançait fièrement à la tête d'un des plus beaux régiments de la division et de l'armée. Le pas de la troupe était cadencé, l'allure des soldats, martiale, celle des officiers, conquérante. Un mois plus tard, la 1'* division rentrait au camp, décimée par le cboléra; nous allâmes au-devant d'elle. A côté de nous marchaient une vingtaine de musiciens qui, après avoir été évacués de Mangaliasur Varna, étaient sortis de l'hôpital et s'en allaient à la rencontre de leur régiment. Nous ne tardâmes pas à l'apercevoir. Quelle différence avec le jour du départ ! et que de ravages en un mois ! Les hommes amaigris traînaient péniblement la jambe et semblaient plier sous le poids de leurs fusils et de leurs sacs. Quant au colonel, si fier un mois auparavant, son aspect nous rappela le début du récit de Théramène :

Il suivait tout peusif, etc. . . .

Ses superbes soldats qu'on voyait autrefois . . .

L'œil moi*ne maintenant et la tête baissée. . .

Cependant les musiciens qui avaient marché à côté de nous, prirent place dans la colonne ; la grosse caisse donna le signal ; la marche des soldats de Faust fut entamée avec uae justesse douteuse, mais avec une énergique vigueur. Soudain les tôtes se redressèrent, les physionomies s'égayèrent, les fusils semblèrent ne plus peser sur les épaules, et les pieds retombèrent sur le sol en cadence. Ce que le choléra avait laissé debout de ce beau régiment lit son entrée dans le camp comme s'il revenait d'une revue du bois de Boulogne.

Une autre fois, c'était en Crimée, à la fin de la guerre ; l'ennui

et Toisiveté aseombrissaient les cœurs, et le typhus, qui ravageait le camp, faisait planer sur tous comme un nuage de découragement. La journée passée avait été particulièrement triste, lorsqu'après la soupe mangée, la musique d'un régiment vint se mettre en rond devant la tente du général commandant Ip deuxième corps. Aux premiers accords d'un allegro militaire, les troupiers accoururent de tous côtés et formèrent un cercle immense de 10,000 hommes. Ils écoutaient, en marquant la mesure avec la tête, leurs airs familiers et ne songeaient plus au typhus. Puis lorsque, le concert terminé, les tambours et les clairons de la division parcoururent le front de bandière en battant et en sonnant la retraite de Crimée, ils se mirent tous à les suivre et rentrèrent sous leurs tentes, insoucieux et gais Non ! Les musiques

militaires ne sont pas faites uniquement pour le plaisir des villes de garnison ; elles servent à donner des jambes an fantassin fatigué et à chasser loin des cœurs réconfortés le pâle fantôme de la nostalgie. Voilà pourquoi nous n'avons pas vcM;é, quand on a bien voulu nous consulter à ce sujet, la suppression des musiques militaires. « Voyez », était-il dit dans le rapport présenté à cet effet, « voyez au camp Tempressement de nos soldats à se ranger autour « du cercle des musiciens en toute circonstance, voyez combien « les bataillons tiennent à marcher à tour de rôle derrière la mu- « sique. »

Les détails de Torganisation sont si multiples que ce chapitre, déjà si long, n'en finirait pas si nous voulions les passer tous en revue. Faisons remarquer seulement qu'en 1854 chaque bataillon d'infanterie avait 2 compagnies d'élite sur 8, une de grenadiers (appelés carabiniers dans l'infanterie légère), l'autre de voltigeurs. Les grenadiers dataient de Louis XIV, les voltigeurs avaient été créés par Napoléon, le 13 mars 1804 ^

Le recrutement de ces deux compagnies énervait les six autres, et la garde impériale, créée en 1854 pour obéir à la tradition napoléonienne, vint brocher sur le tout.

La chute de l'Empire amena tout naturellement la suppression de la garde ; quant aux compagnies d'élite, elles avaient été sage-

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