Napier, Histoire des (juerres de la Péninsule
2. Colonel Bonie, la Cavalerie française dans la guerre de 1870.
Reste la question d'armement. Napoléon lui-même avait constaté Tinconvénient des régiments de cavalerie dépourvus d'armes à feu. « Il est reconnu », dit-il dans une lettre adressée le 12 novembre 1811 au ministre de la guerre, « que la cavalerie cuirassée peut « dilTicilement se servir de la carabine, mais il est aussi fort absiurdc « que 3,000 ou 4,000 hommes de si braves gens soient surpris daus « leurs cantonnements ou arrêtés dans leur marche par une coni- « pagnie de voltigeurs. 11 est donc indispensable de les armer. Les « cuirassiers de l'ancien régime avaient des mousquetons qu'ils « portaient pour s'en servir comm«ï de fusils. Mon intention est « que chaque homme ait un fusil; que ce soit un mousqueton très « court porté de la manière la plus commode aux cuirassiers, peu « m'importe. »
« J'ai déjà », ajoutait l'Empereur « fait donner à la grosse cava- « lerie d»?s mousquetons. A la paix ils les ont renvoyés. » On lit en effet, dans le récit fait par un olRcier étranger du grand engagement de cavalerie d'Eckmùlil, que la première ligne de la division Nansouty était formée par un régiment de carabiniers, encadré par deux régiments de cuirassiers, que cette ligne s'avanrant au pas, le régiment de carabiniers s'an'ota à cent pas des Autrichiens, arma ses carabines, et exécuta un feu de salve à trente ou quarante pas, en même temps que les deux régiments de cuirassiers des ailes s'ébranlaient au commandement : « Au trot, marche, pour charger les Autrichiens'. »
Quoi qu'il eu soit, un décret ('onsacra la mesure indiquée par Napoléon dans la lettre que nous venons de citer. Mais cette disposition ne paraît pas avoir été bitMi accueillie dans la cavalerie. « Je (lois faire observer », dit le colonel de Gonne ville, dans ses Souvenirs militaires, « que cette idée d'armer les cuirassiers de « carabines portées au crochet avec le fourniment de la cavalerie « légèn», n'avait pas le sens commun. A cheval et avec la cui- « rasse, il était impossible de s'en servir, mais on avait adopté « l'idée d'un faiseur sans faire préalablement un essai qui aurait « démontré cette impossibilité; on France il en est toujours ainsi.»
Les régiments anglais (jui ont la cuirasse ont aussi la cai*abine
t. llisloirc géncrulc lies c ttroS'ifers (Itovui* ili; caval»'ri».').
CAVALEtlIL-. 113
rÉnîraasiers .lUemanilB oui dans chaque oscaitron 32 I bdmmeit armés Je la carabine Mauser. En France, on ajugé le port I (le toute arme à feu autre que le revolver, iacompatlble avec la I cuirasse. Nos régintente de cuirassiers sont soutenus par le îea I dfl l'artillerie et des brigades do dragons ou de chasseurs qui les I accomjiagnent. Ou réserve dans chaque division lu brigade de I (cuirassiers pour le combat, et s'il est vrai, comme le disent avec I beaucoup de probabilité tous les auteurs allemands, que la pro- I chaîne guen'e doive commencer par un vaste engagement de cava- I lorie, BOUS espiironH bien que nos cuirassiers sauront renouveler le I lirillaiil succès d'Eckmûhl.
Autrefois ou distinguait, en dehors des corps spi5ciaux d'Afrique:
I la cavalerie de réserve (cuirassiers et carabiniers), seul l'esté des ré-
I gimeaU de cavalerie légère de l'ancienne monarchie, la cavalerie
da ligne (dragons et lanciers), la cavalerie légère (hussards et cliad-
seon). C.^s dénominations n'ont plus de raison d'iître, puisque
chaque sorte de cavalerie ne compte plus qu'une espèce de régi-
I ntents, sauf la cavalerie légère, dans laquelle ou a conservé les hus-
Hards uniquement pour maintenir une tradition, car Us ne diffèrent
des cliasseui's que par quelques détails de tenue. La dénomination
de cavalerie légère ne nous semble mi^me plus avoir un sens bien
djilni: ladiil'éreuce entre les dragons et les chasseurs ou les hus-
I i«ifd6neport,eplusguèrfquesiu-l.i taille des hommes et des chevaux.
Ou connaît l'origine des uns vt des autres.
Les dragons étaient, dans le principe, des fantassins montés, des
[ mousquetaires i, cheval. Les meilleurs tireurs et les hommes les
I plttfl audacieux de l'infanterie étaient organisés en compagnies ou
I pelotons de carabins, montés sur des bidets pour faire plus rapide-
ul la roule et tomber sur les quartiers ennemis. Us furent peu
f k pea formés en régiments, ayant des tambours et ai-més de fusils
I Â baïomielte, comptant dans l'infanterie dont ils occupaient lu
I gauche. Louis \IV en lit un corps à part, cvéà la charge do colo-
wHKl'SlHiTnl des dragons et porta le nombre des régiments jusqu'au
1 cAÛffra exagéré de 43. Ils devinrent alors troupes à cheval, et
Irureut employés la plupart du temps comme les autres régiments de
I cavalerie, quoique affectés plus spécialement au service d'escorte,
J de riMOuuaissance et d'éclairaurs. A partir de la Révolution, las
114 Li:S ÏUANSFOUMATIONS DE l'aHMÈË FRANÇAISE.
dragons appartinrent complètement à la cavalerie. Le nombre de leurs n'giments fut porté à 30, lors de la réorganisation de 1803, par la tran^^formation de sept régiments dits de cavalerie et de trois régiments de hussiirds. Napoléon conserva cependant des régiments de dragons à pied, etrorganisationde la Grande- Armée, en 1805, comprenait deux divisions formées de troupes de ce genre, mais destinées à être montées, les unes après les autres, avec les chevaux pris sur Tennemi ou trouvés dans le pays. Ces dragons à pied, qui n'étaient pas des cavaliers, firent de médiocres fantassins; ils laissèrent assez facilement prendre, x^^^^^^^ le comhat d'Haslach, le grand parc d'artillerie de Tannée, qu*ils étaient chargés d'escorter.
Les dragons à cheval, au contraire, se couvrirent de gloire h Wertingen le 8 octobre 1805. Le 1" régiment, faisant partie de la division Beaumont, culbuta* drux régiments de cuirassiers, ût mettre bas les armes à un bataillon hongrois et prit six pièces do canon ; son colonel Arrighi fut grièvement blessé. Les charges des dragons de Grouchy, dans la campagne do 1806, à Zehdenick, où ils anéantirent les fameux gendarmes de la reine de Prusse, et à Pronzlow, où ils écrasèrent toute la cavalerie du prince Auguste (« laplushcUe chargcque j'aie vue, » dit Murât), sont restées légiîndaires. Mais les anciens dragons à pied, montés en 1806, devinrent do médiocres troupes à cheval . Le général Milhaud, un des meilleurs généraux de cavalerie du temps, et qui, nommé divisionnaire le 1"' janvier 1807, avait quitté une belle brigade de cavalerie légère pour prendre le commandement d'une division de dragons, en fit la triste expérience. Dans la poursuite de l'armée russe après la bataille d'Eylau, cette division fut mise en désordre, le 14 février, par une charge de 100 Cosaques et 200 hussards. Vainement Milhaud ramena au combat successivement deux ou trois régiments : ils firent demi-tonr les uns après les autres devant 400hussards,ella division s'enfuit en pleine déroute. « Jedédare», écrivait le général Milhaud à Murât, « que je ne veux plus com- « mander à de jjareilles troupes ». A hi suite de cette affaire et de plusieuis autres du même ^^enre, les dragons reçurent dans rarniée le sobriquet de ijibicr de Oistujucs, J/t^nemi avait, en effet, conçu d'tux une belle idée, qu'il les abordait sans la moindre crainte.
Il arriva ainsi plus d'une fois que des cuirassiers couverts de leurs manteaux furent pris pour des dragons par la cavalerie russe qui, marchant sur eux sans raéliance,paya clier cette erreur*. La guerre d'Espagne changea du tout au tout la réputation des dragons. Napoléon avait envoyé en Espagne toutes les divisions de dragons de la Grande-Armée. Commandées par Milliaud, Latour-Mauhourg, J.ahoussaye, elles se couvrirent de gloire à Tudela, à Ocaùa, à Medellin, et se rendirent redoutables non seulement aux Espagnols, mais même à la cavalerie anglaise. Montbrun, dans la campagne de Portugal et à la bataille de Fuentès-de-Onoro, mit le comble au brillant renom des dragons.
Quant aux hussards, tout le monde sait qu'ils sont d'origine hongi'oise. Dans les guerres de Louis XIV, l'armée impériale avait un grand nombre de régiments de hussards. Le premier de ces régiments levé en France, fut formé de déserteurs hongrois; les autres régiments furent créés successivement à partir de 1701 ; ils ne formèrent une arme distincte qu'à dater du 22 août 1779, époque à laquelle la charge de colonel-général de hussardsy fut érigée en faveur du duc de Chartres. Les noms de ces régiments sont restés longtemps populaires ainsi que leurs brillantes tenues; le Colonel-général, pv.4isse et dolman rouges (4*^ de hussards) ; Dcrchinyy bleu-de-ciel (1"' de hussards); Cluimborant, marron et bleu (2* de hussards); Eslerhazy, gris argentin (S** de hussards). Il y eut sous la République, 12 régiments de hussards; ils furent en 1803 réduits à 10, dont plusieurs, notamment les 3% 5% 7% 9* et 10*, se signalèrent en mainte occasion (le 3% colonel Laferrière, le 5*, colonel Déry, le 6*, colonel Pajol, le 7*, colonel Edouard Colbert; le 10*, colonels Lasalle et Curély).
Les chasseurs sont les derniers venus dans la grande famille de
il) « Depuis quelques semaiinîs », raconte le colonel do Gonneville, dans ses Souvenirs milifaires, « un»; division do dragons avjrit ou doux ou trois alFaires
■ matheurouses qui avaieul discrédité cotte arme aux yeux de l'ennenii et lui - donnèrent la conliance qu'on toute ciroonstauco il on aurjit bon nianhô.
• Nous avions nos manteaux et, do loin, à cause de nos casques, on nous avait s pris pour «les drajrons j'adressai un mot à mi\s cuirassiers. Je Itur lis motiro
• le sabre à la main, et oliarfr<Mi iininédiat<'m'>nt... En mettant le sabre à lu niiiin,
■ mes liumnies rejetant sur l'épaule la parti»* droih' du manteau. dôcouNnri'nl
• iacuirasise, et la ré]>ulalion dos cuir.issiers était colossale ; jf roniarqnai alors
• un mouvement très prononcé d'hésitation bur la tète de la uolonno. t»)u«'l((uos
• liU:itMirds rélrogradèreui, etc.
la cavalerie. Ils ont été créés après ta gueiTC de SeiJtans, qui avait
démontré la nécessité d'une cavalerie destinée non à combattre en ligne, mais à éclairer l'armée et harceler Tennemi. Les premiers corps de chasseurs furent des légions mixtes, comme celles de Fischer et de Grassin, comprenant des fantassins et des cavaliers. L'ordonnance du 17 mars 1788 sépara définitivement les chasseurs à pied des chasseurs à cheval et créa 12 régiments de ces derniers. Six d'entre eux étaient des régiments de dragons transformés ; les six autres provenaient des anciennes légions mixtes. Le nombre des régiments de chasseurs fut porté sous le premier Empire à 24 (lesn*** 17 et 18 n'existant pas). L'histoire de ces régiments, de 1792 à 1815, n'est autre que l'histoire de nos grandes guerres. On y voit figurer au premier rang, commandés par des colonels qui sont tous devenus des généraux distingués : le V^ régiment, • colonels Montbrun et Exelmans; le 5*, colonel Corbîneau; le 10*, colonels Ordener et Auguste Colbert, le 15*, colonel Lepic, le 16% colonel Durosnel, le 22*, colonels Lasalle et Latour-Maubourg, etc. Aujourd'hui le semce est le munie, dans les divisions indépendantes comme dans les brigades de corps d'armée, pour tous les régiments autres que ceux des cuirassiers. Les hussards et les chasseurs sont susceptibles de combattre à pied, tout aussi bien que les dragons, et les dragons de pousser au loin les reconnaissances tout comme les chasseurs et les hussarJs. Souhaitons seulement que les uns comme les autres prennent ce rôle au sérieux.
A propos de l'infantorie nous n'avons pas cru devoir parler de la qualité des troupes. Nous n'aurons pas le même scrupule pour la cavalerie, parce qu'il y a ici un élément pour ainsi dire matériel : le cheval. Quelle peut être à ce point de vue la situation de notre cavalerie? C'est qu'il paraît fort intéressant de savoir. S'il fallait en croire l'auteur allemand ou français de la France est-elle préief cette situation ne serait bien bonne, ni sous le rapport de la quantité, ni sous celui de la qualité. D'une part, nos remontes n'auraient pas encore depuis 1870 offert assez de ressources pour réparer les perles énormes laites pendant lagueri'e, d'autre part, nos chevaux, insufnsamment nourris, mis en service trop jeunes, seraient incapables de supporter de longues marches, et nos escadrons n'amèneraient aux camps d'instruction, après une route de quelques jours,
CAVAL&niB. 117
fue ilos «ffftcttfs riïtliiiU. D'après l'écrivain dont il s'agit, faisant lUiuioa aux ffraiides manipuvres de 1883, les Hscadrone partis aver lOO clievaiix sur V6ô, avalent dû Uistier en arrière tous les chepaux jiicapahles de faire iiii lioii service, entre autres ceux qui [Vaienl moins de cint ans, et cependant le» (^tTectire disponibles LimDl «ensibleineni diminués après des marches moyennes de 30 tidmèlres, à raison de 10 kilomètres à l'heure. Au tien de 100 lievanx piu- escadron, ledit écrivain n'en aur.iit guère compté que 3 à la corde; de sorie que l'effeclir réglementaire des chevaux 'un régiment étant de "30, ce régiment avait dii en amener un peu lus de 400 et n'en avait plus par le fait que 320 à 340'. Cette îluatjon, si elle était exacte, n'aurait rien de bien rassurant.
II est de fait que jusqu'à ces derniers temps, les chevaux aciietés *r U rem»nte et livrés aux régiments étaient trop jeunes ; cela te- Ait à ce que, les éleveurs ne pouvant garder leurs poulains indénimenl, surtout en raison du prix peu rémunérateur qui leur était iyi par la remonte, il fallait les leur prendre à trois ans et demi } {dus tard; sans quoi ils auraient renoncé à l'élevage.
Ou comiatl le mécanisme de la remonte : des dépôts, gi'oupés en 'fiCircuascriptiouB qui so partageaient le territoire de la France, Ehelant les chevaux acceptés et estimés par des commissions d'àbat, les gardant dans leurs écuries autant qu'ils le pouvaient et les .muil aux corps de troupe qui les envoyaient prendre par des déta- Eléments'. Mais, comme les dépôts de remonte ne pouvaient rece- >ir au grand nombre de chevaux à la fois, il fallait les remettre
E corps presque immédiatement, c'est-à-dire dix-huit mois au lûlns avant qu'ils fassent cipabies de faire nu bon service. De LUD double inconvénient; des elTectirs trompeurs puisqu'ils comrenaieat une forte proportion de chevaux indisponibles, et le Usage brusque de la prairie ii la caserne, à l'âge où le cheval 'fini pas encore rorm<^. Le remède à ce double mat était bien simple, l'Allemagne l'employait depuis longtemps.