Le Drauit matidonieii, ohup. X
160 LES TRANSFORMATIONS DE l'aRMÉE FRANQAISE.
corps d'amiée un bataillon de 4 compagnies de sapeurs-mineurs, portant le numéro du corps d'armée ; 2 de ces compagniesinarchent avec le corps d'armée en cas de mobilisation, les 2 autres reçoivent des destinations diverses. Outre les 19 bataillons de corps d'armée, un 20*' bataillon est affecté à la défense de Paris. En temps de paix, les 20 bataillons forment 4 régiments de ô bataillons chacun, ayant en outre une compagnie de dépôt, une compagnie de sapeursconducteurs et une compagnie d'ouvi*iers de chemin de fer- Une école est instituée pour chacun de ces 4 régiments, le 1*^ à Versailles, le 2'' à Montpellier, le 3* à Arras, Iq 4* à Grenoble. Les 4 compagnies d'ouvriers de chemin de fer sont réunies à Versailles en un bataillon pourvu de puissants moyens d'instruction et d'un polygone spécial. Depuis quelque temps, 4 compagnies de sapeurs forment un second bataillon recevant la même instruction.
Ainsi que nous l'avons dit, l'armée française est peut-être la seule en Europe dans laquelle les pontonniers fassent partie de l'artillerie. En Autriche, ils constituent un corps spécial, placé directement sous les ordres du chef d'état-major de l'armée ; partout ailleurs ils comptent parmi les troupes du génie. En France, depuis la création des pontonniers, le génie n'a cessé de les réclamer comme lui appartenant de droit. Plusieurs fois jugé, ce procès revient périodiquement devant l'opinion publique et devant le Parlement, appelé depuis la loi de 1872 à décider de toutes les questions relatives à l'organisation militaire et aux cadres de l'armée. Les partisans du génie ont i)our eux l'exemple de l'étranger et la logique ; ceiLx de l'artillerie ont la possession, la tradition et la puissance des moyens dont dispose cette arme.
« Le génie », disent les premiers, « est chargé de l'établissement « des voies do communication autres que les ponts ; il a même ex- « pressénient dans ses attributions la construction, le rétablisse- « ment et la destruction des ponts en maçonnerie, des ponts en « bois su? pilotis ou sur chevalets. L'artillerie n'est chargée spé- « cialcment que des passages en bateaux et de rétablissement des <c ponts d'équipages. Les ponts mobiles construits avec les maté* « riaux trouvés dans le pays sont bien dans les attributions del'ar- « tillerie, mais peuvent aussi être établis par le génie (art. 10 du « Règlement sur le service des années en campagne). La prépara-
AUTILLEHrE, r.ÉNlE, TIHIN DES ÊlJUIPAIiES. IGl
« tiOQ (les mouvements de l'aviDt'e pciU avoir à. eoulMr de eu p;ir- » lage illogique d'altribu lions. D'ailleurs, les passages de rivières
■ «Mr ponts moMleB Bout dos opérations rares à la guerre, et il est
■ inulilu d'enlreleaii' dans celte éventualité un corps spécial. Les • compagnies de sapeurs peuvenl très bien en être chargâts, ( aïoyeunanl un supplément d'instruction. >
Pour juger cette question, il est nécceeair^j d'en connatlre l'hisl'iorique. Les pontonniers ont été créés au début des guerres de la ÏHéiolution, dans l'artillerie et par l'artillerie, en amalgamant les Itioletii-rs du Rliin el du Pô avec les compagoics d'ouvrit-rs, Toutes I lea tampngnes de la République et du eommcncement de l'Empire raioat élè faites dausces ronditions. C'est par leeponloQuiers fai- MDt partie du corps de l'artillerie qu'avaient été jetés, entre autres, f-\e» ponts sur le Rhin pour le passage de l'armée de Sambre-et-Mi-'Use I i Itutiseidorf et pour ceux de l'ariuée du Rhin en 1797 et eu 1 1800; sur la Liramat, en 1799, pour la bataille de Zurich; sur le I Danube, eu 1800, avant la bataille d'Ilnehstœdt; sur le Danube, I en 1809, pour les batailles d'iîssUng et de Wagrara. Après avoir en- Itondules réclamations du génie, l'Empereur décida, en 1811, que Ueft pontonniers continuemicnt à faire partie de l'artillerie.
* Le génie », dit à ce sujet le généra! Foy, ■ revendiquiUes ponf ■ tooniers. Malgré la convenance apparente de ces prétentions,
■ l'artillerie les a conservés. On a pensé que la puissance dont celte « arme dispose par ses arsenaux, ^es parcs, son train, son person- « nel nombreux, fournirait pour construire, atteler et manœuvrer
■ lus ponts des ressources auxquelles nulle autre combinaison ne « saurait suppléer. »
1.0 lancement d'un pont d'équipage, peul-ou ajouter, n'est pas aseimilable à l'établissement d'une voie de t'ommuoicatiou. C'est une véritable action olfensîve, pour laquelle il est nécessaire de réunir plusieurs conditions : 1" des équipages et un matériel entre- Icnus en parfait état ; 2° une grande célérité dans les Iransporls de ces é<}iiip3geM, qui doivent généralement être amenés an dernier moment sur le point choisi pour le passage aliu de ne pas attirer l'atteniiou de l'ennomi, témoin le passage de la Limmat à la bataille de Zurich, celui du Tessin iV Turbigo, la veille de la bataille de Magi'iita, etc.; S" lo secours de batteries puissantes pour balayer
1G2 LES TRANSFOnMATIONS DE l'aRMÉE FRANÇAISE.
la rive ennemie, ainsi qu'on dut le faire à Zurich, à Wagram, à Borghetto, à la Bérézina même. Or rartillerie possède en campagne des ateliers et des moyens de réparations du matériel tels que rien ne leur est comparable dans Tarmée. Les nombreux attelages dont elle peut disposer assurent dans toutes circonstances une célérité exceptionnelle ; enfin c'est à elle qu'il appartient de préparer le passage par une vive canonnade.
Quelle que puisse être la force de ces arguments contradictoires , les uns comme les antres disparaissent devant la puissance du fait existant. Pourquoi, sous prétexte de logique, détruire un rouage qui fonctionne à merveille, pour en créer un nouveau qui marchera peut-être aussi bien que le premier dans quelques années, mais qui demandera certainement un temps considérable pour on arriver au même point de perfection ? C'est cette considération qui, en 1875, a décidé TAssemblée nationale à consacrer l'état de choses existant. Quant à l'artillerie, si elle tient tant aux pontonniers, c'est par tradition et pour des souvenirs dont elle est iière. Le Rhin, la Limmat, le Mincio,* le Danube, la Bérézina, Kehl, Zurich, Borghetto, Wagram, Veselowo : est-il un régiment qui puisse inscrire sur son drapeau une légende plus glorieuse? La Bérézina, surtout, où les restes de la Grande- Armée n'échappèrent à un désastre complot que grâce à la prévoyance du général Eblé et au dévouement de ses 400 pontonniers, travaillant dans l'eau pendant trois jours et trois nuits au milieu des glaces quo chariait la rivière à moitié prise. « Eblé », disent dans une relation d'un intérêt poignant, deux dos acteurs de celte scène mémorable, « avait pu amener jusque-là 6 caissons d'outils et de fer, « 2 forges de campagne, 2 voitures chargées de charbon de terre *. « Eu outre, il avait fait distribuer isolément à chaque pontonnier « un outil, des clous et des clauieaux. Pas un homme ne se débar- « rassa de cette charge en route, tous versèrent fidèlement leurs « parts au lieu choisi pour les préparatifs du pont. Il fallut, dans « une souhî nuit, abattre des maisons pour se procurer les bois
1. 11 existait à Orcha un éqiiipapjo complot de GO bateaux: malgré les supplications d'Eblô, vH équipa^^e avait été incendié six jours avant d'arriver à la Bérézina. juir ordre de l'EmpiTonr; avec «luinze de ces bateaux on aurait construit un pont en une heure. Que de malheurs épargnés I
« nécessaires, construire les chevalets et jeter les ponts. » Il fallut ensuite les entretenir et les répai*er pendant trois jours et trois nuits, sous le feu de reimemi, les pontonniers dans Teau jusqu'aux aisselles, au milieu d'énormes glaçons, prenant à peine le temps d'avaler au lieu de pain, de viande et d'eau-de-vie, un peu de bouillie sans sel.
« On a pu en conserver bien peu», ajoutent les auteurs que nous citons *, « les autres sont restés sur les bords de la Bérézina : on « ne les a plus revus ! » Quel drame dans ces quelques mots : on ne les a plus renus !
« L'eau gelait », dit M. Thiers, « et il se formait autour de leurs « épaules, de leurs bras, de leurs jambes, des glaçons qui, s'atta- « chant aux chairs, leur causaient de vives douleurs; ils souf- « fraient sans se plaindre, sans paraître même affectés, tant leur « ai-deur était grande*. » C'est qne Napoléon les regardait travailler, entouré de son état-major habituel. Murât, Berthier, Eugène, Caulaincourt, Duroc, anxieux de savoir si TEmpereur allait échapper aux Cosaques. Plusieurs fois des chevalets cédèrent, et il fallut les remplacer en se plongeant de nouveau dans Teau. Lauriston vint de la part de TEmpereur s'informer de la cause d'un de ces retards. « Hâtez-vous, de grâce », disait-il à Eblé. — « Vous voyez c ce que nous faisons là », lui répondait le chef des pontonniers, et il allait non pas encourager, mais diriger ses hommes en se mettant lui-même à Teau.
Nous rappelions tout à Theure le nom de Sénarmont, tué à Cadix. Au-dessus de ce nom, nous devons mettre celui d'Eblé, général de division du 29 octobre 1793, mort le 20 décembre 1812 des suites de ses souffrances et de la maladie contractée au passage de la Bérézina. Il avait porté pendant neuf jours le titre de premier inspecteur général de Tartillerie on remplacement du général Lariboisière mort comme lui et pour les mémos causes, le 11 décembre. « Le généreux et intrépide Eblé », dit M. Thiers, « en « dévouant sa vieillesse au salut do tous, avait sauvé les cinquante
I. Chapelle ot Chapuis, ruii chef d'étut-major du général Kblé, raiilro ri)m< mandant les cinq compognifS de pontonniers qui ont joté le pont. 2. Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XiV, p. 008.
1()4 LES TRANSFOHMATIONS DE l'aRMÉE FRANÇAISE.
« et quelque mille iniliviilus armés ou désarmés qui traversèrent « la Bérézina ; pas un seul qui ne lui dût la vie ou la liberté ! »
Certes, pour la bataille de la Bérézina, Ney et la vieille garde, les cuirassiers de Doumere, Victor, Oudinot et leurs corps d'armée eurent droit à la reconnaissance de TEmpereur et de Tarmée ; la gloire acquise par eux dans cette circonstance fut noblement méritée. Le dévouement d*Eblé et de ses pontonniers fut moins retentissant; mais la justice de Thistoire les a placés sur le même rang. Voilà pourquoi Tartillerio met tant de persistance à conserver les pontonniers, pourquoi il ne faut pas, pour Tunique satisfaction d'imiter les armées étrangères, rompre une tradition qui, au moment du danger, doublerait Tardeur et la force de ses pontonniers.