I. — Les académiciens
Le sujet du discours de Moncrif, c'est « qu'on ne peut ni ne doit fixer une langue vivante ». Ce n'était pas là une idée nouvelle ; mais c'était une idée très discutée, très contestée encore, et il y avait de la hardiesse à la défendre avec l'assurance et l'énergie qu'on remarque
dans ce discours. Rien pourtant n'y sent la polémique ; aucune raillerie, pas d'allusions ; le style est sobre et ferme ; les idées s'enchaînent avec force et netteté, comme si l'orateur avait voulu donner à sa démonstration quelque chose de définitif.
Lorsqu'une langue vivante, disait Moncrif, est arrivée à un certain degré de développement, il semble que « la garantir de toute variation, ce serait la perfectionner et en même temps faciliter les progrès de l'esprit». Il combat cette opinion qui pour certains était un dogme. — j
Parmi les variations que subissent les langues, les unes tiennent à 1 la nature de notre esprit, comme la signification et le nombre des mots, les autres affectent la forme extérieure des mots, comme l'orthographe et la prononciation. ]
Les premières sont les plus utiles, parce qu'elles « ne naissent en quelque sorte que du progrès de l'esprit même ». Car, à mesure que notre intelligence s'enrichit de conceptions nouvelles, l'art de rendre les pensées s'étend et se perfectionne naturellement, « soit en produisant des mots qui manquaient à la langue..., soit en prenant dans une signification plus étendue ou même nouvelle, certains termes usités ». Telles sont dans le vocabulaire les acquisitions utiles.
A côté, il en est «d'inutiles et même de nuisibles », par exemple quand on emploie des « mots purement oisifs », et en quelque sorte parasites, tels que aile?' dont on fait un véritable abus devant les infinitifs ; — ou quand on donne « par pur caprice » un sens abusif à certains mots au détriment d'un autre qui est le seul exact [badiner quelqu'un au lieu de le plaisanter). Tous ces défauts tiennent à l'amour de la singularité, à la manie du bel esprit.
Chaque époque apporte dans le vocabulaire des acquisitions utiles et des nouveautés inutiles. Les unes sont durables, les autres éphémères. De toute façon le vocabulaire courant se renouvelle constamment, en partie du moins.
Fixer une langue, ce serait donc consacrer définitivement l'usage des meilleurs auteurs, en adoptant toutefois « les nouveautés qu'un usage constant aurait ajoutées au langage » ; ainsi on acquerrait toujours, sans jamais perdre.
Mais, dit Moncrif, « l'imitation servile » des écrivains célèbres serait dangereuse, car elle accréditerait avec d'heureuses créations des fautes grammaticales qu'on trouve dans leurs œuvres. De plus, elle ne permettrait pas d'enrichir la langue : si l'on voulait suppléer à son insuffisance par ce qu'on trouverait « dans des écrivains sans auto-
rite ». Dès lors il n'aurait servi à rien de consacrer l'autorité des meilleurs écrivains, ou d'avoir voulu fixer la langue. Enfin, on ne pourrait pas empêcher quelques mots de vieillir ou certaines significations de se perdre, car l'autorité des écrivains ne peut rien contre l'usaqe.
Si, en matière de langue, on ne peut reconnaître d'autorité définitive, et que l'usage soit la seule règle à suivre, qu'est-ce donc que l'usage ? L'usage, déclare Moncrif, en s'inspirant d'un discouis de Fontenelle, « c'est l'effet d'une métaphysique fort subtile », pui5([u'on le suit sans s'en rendre compte. Il peut se définir « ce qui est le plus conforme aux idées naturelles de la plus grande partie des esprits».
Cet usage s'établit par les livres, mais surtout par la conversation. Sans doute, des « nouveautés » qui ont pris naissance dans la conversation ne sont vraiment incorporées à la langue qu'après avoir été adoptées et sanctionnées par de bons écrivains. Mais, outre que beaucoup de livres doivent, parleur destination et leur objet, être écrits dans le style à la mode, même les ouvrages les plus sérieux ne plairaient pas si les auteurs ne voulaient pas « s'assujettir à l'usage nouvellement établi ».
On voit que Moncrif tend visiblement à élargir la définition que ^'^Vaugelas avait donnée de l'usage : ce n'est pas le langage de la cour, ni la langue des meilleurs écrivains ; de plus, cette notion de l'usage n'implique rien de fixe ; l'usage est variable par sa nature même, et ce sont les habitudes du plus grand nombre qui déterminent à un moment donné les acquisitions ou les pertes de la langue. Bref, les variations du langage empêchent de fixer une langue vivante.
Supposons qu'elle pût être fixée ; cette « convention » d'une langue bien établie et bien gardée ce serait-elle favorable au progrès de l'esprit?» Habituer les jeunes gens à préférer toujours la manière de s'exprimer des grands auteurs, c'est condamner leur esprit à une imitation stérile et dangereuse. Ramenant le débat à la discussion des «méthodes», Moncrif conclut : « Il est certain que l'habitude de penser par imitation doit presque toujours éteindre le génie. » S'il est indispensable pour l'étude d'une langue morte de proposer des modèles, il n'en est plus de même d'une langue vivante, car le génie d'une langue vivante est répandu dans tous les esprits qui la cultivent et qui pensent. « Des principes et l'usage, voilà les guides nécessaires à l'imagination. Toute méthode qui l'asservirait sans cesse ne pourrait que la glacer ; à force de la régler, on finirait par la détruire. 11 résulte donc qu'en renfermant la langue dans de certaines bornes, on en donnerait en même temps à l'esprit. »
Emanciper la langue pour affranchir l'esprit, telle est la formule nouvelle ; «des principes et l'usage », et un usage qu'il faut savoir diriger en le soumettant aux principes, telles seront les idées des réformateurs ; quelques-uns môme iront jusqu'à opposer la raison et l'usage, que Moncrif s'efforce encore de concilier.
Jadis, Desfontaines avait relevé dans son Dictionnaire néologique plusieurs expressions de Moncrif; Moncrif ne pouvait pas faire une réponse plus éloquente et plus noble aux railleries dont on avait prétendu l'accabler. Le grand mérite de son discours est d'exposer nettement qu'il serait vain de vouloir arrêter, à un moment donné, le mouvement d'une langue ; elle se transforme tous les jours sous l'influence de la vie intellectuelle et pour son plus grand bien. On peut sans doute regretter que Moncrif n'ait pas expliqué l'heureuse influence des grands écrivains sur le développement d'une langue ; ils lui assurent la stabilité et une sorte de cohésion. Des mots pourront disparaître, d'autres s'ajouter, mais il restera un fonds durable de mots, de tours, d'expressions qui fera la solidité de la langue et qui la préservera non pas de toute variation, mais de changements trop brusques et trop rapides qui l'affaibliraient. Mais, après que les puristes avaient réclamé l'immobilité du vocabulaire, Moncrif avait eu la hardiesse d'énoncer cette grande et féconde vérité, qu'il ne faut pas séparer le langage de la pensée. Les lois de la logique qui gouvernent la pensée la laissent libre pourtant et sont plus favorables que nuisibles à la vie de l'esprit ; de même le langage ne peut être asservi, l'usage doit discipliner son mouvement, mais non pas l'arrêter.
On se rangea à l'avis de Moncrif. Trente ans plus tard, Alletz n'hésite pas à s'approprier ses idées dans la préface du Dictionnaire des richesses; il atteste en même temps qu'elles sont soutenues par bon nombre d'écrivains. Après les avoir reproduites, il fait observer que « telles sont les réflexions qu'ont faites sur notre langue plusieurs de nos contemporains, gens connus, et dont la réputation est établie ». A vrai dire, Alletz emprunte les phrases mêmes de Moncrif avec ses idées. N'est-ce pas là, en général, le sort des vérités nouvellement établies ? Elles semblent inséparables des arguments et de la forme avec lesquelles un écrivain les a présentées.
Pour savoir à quelle pauvreté d'argumentation se trouvait dès lors réduit le parti adverse, il suffit d'opposer au discours de Moncrif celui que Gresset prononça le 4 août 1774 à la réception de Suard. C'est la dernière protestation que les puristes aient fait entendre, publique-
ment du moins, contre les innovations qui s'introduisaient dans la langue et contre ceux qui les encourageaient.
Gresset se proposait d'expliquer dans son discours «comment la langue suit les mœurs dans leurs révolutions ». Bien entendu il se garde d'appuyer sa démonstration sur des exemples empruntés au passé ; ses critiques sont dirigées contre l'usage actuel de la Lingue. Il va montrer cet « empire des mœurs sur le langage, tant, dit-il, par les pertes réelles que parles nuisibles acquisitions que notre langue a faites de nos jours ».
Quelles pertes faut-il donc déplorer? La décadence des inœurs nous a enlevé beaucoup de termes énergiques et nécessaires qu'elle a remplacés par de faibles équivalents, et aussi « un très grand nombre de tournures naturelles, naïves, simples comme la vérité, et fortes comme elle ». Ces pertes du moins sont réparables ; Gresset invite les écrivains « distingués qui restent » à tenter de faire revivre les termes anciens qu'on doit regretter*.
Malheureusement c'est la langue même de Fénelon, de Racine et de Boileau qui tombe dans le mépris ; la dépravation des mœurs a retranché « beaucoup de mots et de façons de s'exprimer dont on ne peut plus se servir impunément». Gresset s'indigne lourdement contre «l'abus misérable des mots, les pitoyables équivoques si bêtement ingénieuses, les stupides allusions de ces demi-plaisants, de ces bouffons épais qui entendent grossièrement finesse à tout et dont les plates gentillesses et la triste gaieté s'épanouissent dans la fange ».
Quelles sont, d'autre part, les «tristes richesses » dont la langue s'est surchargée depuis quelques années ?
Il y a d'abord les mots de la mode : ottomane^ chiffonnière, frac, caraco^ etc. Il suffisait de sourire de ces noms bizarres; mais r.iuteur du Méchant a perdu sa verve ingénieuse et légère : son ironie est devenue pesante.
Une acquisition « plus réellement nuisible » , c'est le « papillotage éternel d'épigrammes manquées » qui enlève à la conversation tout son charme délicat. Cette fois Gresset n'avait pas tort de dénoncer le jargon mondain. Ne pas se faire comprendre, ne pas se comprendre soimême, n'être ni raisonnable, ni intelligible, tel était, en effet, le « ton de ces êtres bruyants, si confiants et si ridicules, que le nouveau langage appelle les merveilleux, les mirliflors^ les élégantes, les célestes ».
On comprend moins l'indignation de Gresset contre les exagérations banales de la conversation, charmé, pénétré, comblé^ formules vides de sens, emphatiques, mais qui ne trompent personne. Gresset
voit là pourtant un danger ; ces expressions abusives ôtent à la langue sa précision. Qu'on prenne, dit-il, l'habitude de penser avec bon sens, « la justesse de l'idée nous rendra la propriété de l'expression,)) et on ne chargera plus la langue de « bizarres superfluités )) . Gresset montre pour finir, que « la contagion est presque générale )) ; écrivains, savants, chacun dans son genre ou dans son état travaille à accélérer cette décadence de la langue. « L'éloquence nouvelle a ses énigmes, la poésie moderne a son jargon, la jurisprudence même et le barreau ont leurs petits néologismes. )) On ne parle plus que des besoins de rame, des jouissances de l'esprit^ de la soinme des maux ; la manière, le faire^ le genre sont les termes à la mode. Les médecins ont inventé des maladies pour employer des mots nouveaux. Voilà comment la corruption des mœurs a amené la corruption du langage, sous l'influence « d'une foule d'êtres manques, gens sans principes, sans caractère )). Gresset proteste « au nom de la langue française contre toute violation de sa pureté » ; il n'accepte que des mots comme bonhomie^ bienfaisance, qui témoignent du progrès des mœurs, ou peuvent y contribuer.
Les Encyclopédistes n'étaient pas nommés ; c'étaient eux pourtant que l'orateur visait et rendait responsables de cette corruption des mœurs et de cette décadence du langage. Il avait usé de détours ; si perfides qu'ils fussent, son intention n'en était pas moins claire. Gresset répondait à Suard, dont l'élection à l'Académie pouvait être regardée comme une éclatante victoire des philosophes. Il avait esquivé l'éloge du récipiendaire pour prononcer un véritable réquisitoire contre le parti tout entier de ses protecteurs ; Fréron ne révéla rien au public en écrivant, dans son Année littéraire, que la réponse de Gresset avait été précisément <( la contre-partie de tout le discours de M. Suard en l'honneur de la philosophie )). Les choses tournèrent à la confusion du directeur de l'Académie ; son discours avait provoqué les plus violents murmures dans l'auditoire (1), et fut vivement désapprouvé dans le public. Gresset, qui ne devait plus reparaître aux séances, prit la peine de se justifier dans une lettre écrite d'Amiens à M*". Il y expliqua que son titre de directeur lui « donnait quelque droit de réclamer contre le ridicule néologisme de nos jours et contre de modernes abus qui tendent à altérer la langue, abus trop peu relevés jusqu'à ce moment )).
La mauvaise humeur qui avait alourdi sa verve avait troublé aussi
(!) Sur ce point, cf. Wogue, Gresset, p. 304.
son jugement; au lieu d'élever le débat, Gresset Tavait rabaissé ; il s'était arrêté à des questions de minime importance. La Harpe rappelle, dans une page de son Cours de littérature^ la harangue prononcée par Gresset en cette circonstance ; bien qu'il semble avoir gardé rancune à Gresset de ses intentions malveillantes, il ne le juge pas trop sévèrement, il montre avec bon sens et netteté les faiblesses et les lacunes de ce discours, il parle en philosophe désabusé et rept ntant, mais aussi en critique clairvoyant. Il explique qu'il n'y a rien de commun entre le génie d'une langue et les dénominations arbitraires de la mode. Les ouvriers et les artisans ont le droit de donner un nom à leurs œuvres ou aux produits de leur travail. Quant aux exagérations dont Gresset s'indigne, elles font partie du langage convenu de la conversation journalière ; Gresset aurait mieux fait, selon La Harpe, d'examiner l'origine du style précieux et entortillé, de cet abus des termes abstraits, de cette emphase de style, qui semblent caractériser les écrivains de l'époque et qui se rencontrent dans les grands et les petits sujets. « Il convenait à un académicien, dit-il, de rechercher les causes de ces différents travers et il n'était pas difficile de faire voir que le premier tenait à l'ambition d'avoir de l'esprit, devenue universelle ; le second, à l'affectation de l'esprit philosophique, devenu l'esprit dominant ; le troisième, aux prétentions, à la sensibilité en parole... ; c'est ainsi qu'il aurait pu approcher les moeurs et leur langage, et embrasser leurs rapports. »
Ainsi compris, le discours de Gresset aurait complété celui de Moncrif : le langage qui suit le développement de l'esprit suit aussi le développement des mœurs; sa vie n'est pas indépendante do la vie intellectuelle et morale d'une nation. Malgré les préjugés de certains théoriciens ou écrivains, la langue usuelle n'avait donc pu être arrêtée dans sa vitalité, elle avait subi des changements ; et, à la longue, il avait bien fallu mettre d'accord la théorie et les faits.
Une autre question restait à résoudre et de la solution qu'on y' donnait dépendait, il faut le reconnaître, l'avenir même de la littéra-ture. C'était surtout de la langue littéraire qu'on avait prétendu faire quelque chose de conventionnel et de factice. L'immobilité, que de* fausses doctrines ne pouvaient imposer à la langue usuelle, aAait été à peu près réalisée dans la langue littéraire; le mouvement de création^ avait été arrêté; qui plus est, des mots bien vivants avaient été con-^ damnés à périr. Mais le mal que des écrivains avaient fait ou laissé^ faire, d'autres écrivains ne pouvaient-ils le réparer? \
C'est précisément ce que Marmontel développa dans son discours (( De V autorité de l'usage sur la langue ». Nous avons déjà indiqué que Vaugelas y est pris à partie et sa doctrine vivement discutée, sinon réfutée. Marmontel voulait, en effet, établir les droits de la raison sur Ijisage ; en d'autres termes, il démontrait d'une façon générale le droit qui appartient à l'écrivain d'agir sur le développement de la langue, et, d'une façon plus particulière, la nécessité qu'il y avait d'user de ce droit pour réparer les torts qu'une fausse notion de l'usage avait causés. Tel est le double intérêt de ce discours.
Dans l'introduction, Marmontel montre comment les langues anciennes, le grec et le latin, les langues modernes, l'espagnol, l'italien et l'anglais, se sont développées. Arrivant à la langue française, il pose nettement la question qu'il veut examiner. La langue, dit-il, est variable puisqu'elle est vivante ; elle peut acquérir et perdre ; or « cette alternative, on voulait autrefois qu'elle dépendît de l'usage, uniquement, absolument, et sans qu'il fût permis à la raison, dit Vaugelas, de lui opposer sa lumière. » A la doctrine de Vaugelas, Marmontel oppose une doctrine qui respecte les droits de la raison, c'est-à-dire de l'écrivain. L'autorité de l'usage « a ses droits, comme elle a ses limites ».
Pour déterminer les droits de l'usage, il faut distinguer ce qu'il prescrit et ce^iTiî^éfend, ses Tols'pïïsîtîvës^erses lois négatives. C'est le droit de l'usage d'établir les premières. Marmontel reconnaît qu'en effet l'usage, suivant le mot de Vaugelas, fait beaucoup de choses avec raison ; bien des façons de parler nous semblent singulières qui se justifient par des raisons très délicates; « et jusque-là rien n'est plus juste que de se soumettre à l'usage. » Il faut aller plus loin encore : le temps a pu finir par consacrer ce que l'usage a fait sans raison, ou même contre la raison ; il faut encore respecter ces lois que un ou plusieurs siècles ont sanctionnées.
Quant aux lois négatives, l'usage ne les a établies que par un abus d'autorité. Sauvegarder la liberté de l'écrivain, voilà ce que veut l'orateur; (( c'est, dit-il, dans le centre des lettres, au milieu de leur république, et en présence de leurs amis que je viens réclamer leurs droits. »
S'il faut observer ce que l'usage prescrit, on peut examiner et discuter ce qu'il lui plaît d'interdire, et cela, pour deux raisons. D'abord, on peut échapper aux prescriptions de l'usage, les éluder, et employer une autre expression que l'expression usuelle. Mais quoi? L'usage défend tout ce qu'il n'autorise pas; et dès lors, comment
échapper à cette loi négative, comment se hasarder à créer un mot, puisque c'est le principe même de la création des mots que lusage conteste? En second lieu, les lois positives de l'usage ont été acceptées même quand elles étaient défectueuses; elles sont ainsi devenues, dans une certaine mesure, légitimes. Mais rien ne saurait justilier les défenses de l'usage. Cela ne se dit point, cela ne se dit plus ^ telle est la formule ordinaire, a Mais si cela s'est dit, pourquoi ne plus h dire? Mais si cela est bien dit en soi, quoiqu'on ne l'ait pas dit encore, pourquoi ne le dirait-on pas? »
Ce qu'il en a coûté à la langue pour avoir accordé à l'usage ce droit « négatif, arbitraire et indéfini » de défendre tout ce qu'il n'autorisait pas, Marmontel l'explique en montrant les conséquences regrettables de cet abus ; d'abord, l'écrivain n'a pas le droit d'enrichir la langue de mots nouveaux ; — en second lieu, des mots périssent ; — enfin, des mots s'avilissent. De ces trois points, nous relèverons seulement ce qui concerne le néologisme ; il convient de réserver pour d'autres chapitres les réflexions que Marmontel présente sur l'archaïsme et sur l'emploi des mots populaires.
Marmontel oppose aux caprices de l'usage qui condamne sans raison la création d'un mot les raisons qu'un écrivain peut avoir d'y .recourir. « Si l'expression nouvelle ou rajeunie, dit-il, est douce à l'oreille, claire à l'esprit, sensible à l'imagination; si la pensée la sollicite et si le besoin l'autorise ; si le tour en est animé, précis, naturel, énergique... où est la raison de ne pas l'employer? » Quoi qu'ait dit
X^ Yaugelas, il n'y a pas la même témérité à inventer des mots et des y modes; c'est par caprice ou vanité que se font les modes ; mais, dans
'^ la langue comme dans les arts, l'invention se justifie quand on invente (^quelque chose de beau ou d'utile.
Les pédants seuls s'efTarouchent des mots nouveaux ou des expressions nouvelles; il faut avoir du goût pour les créer et pour en comprendre la valeur. Scudéri a fait la leçon à Corneille ; Subligni prenait pour des incorrections les élégances les plus délicates de Racine; « et c'est toujours l'usage que le faux goût met en avant, comme si l'iiomme de génie n'avait jamais droit de parler sans l'usage et avant l'usage. » Qui donc a dérobé aux langues anciennes leurs richesses pour les accommoder au génie de la nôtre? Ce sont les écrivains, c'est Amyot « que Yaugelas a tant loué ». On propose quelquefois les grands écrivains comme des modèles de déférence envers l'usage, mais que de fois ils se sont permis ce que l'usage désapprouvait! Même quand ils lui obéissaient, ce n'était pas sans dégoûts ni sacrifices ; on ne sait pas
(( combien de fois ils ont soupiré après la liberté de l'imagination et de la plume de Montaigne » .
Ce qui justifie plus que jamais les hardiesses de l'écrivain, c'est l'état où la langue se trouve réduite. Sans doute, on a beaucoup fait pour la perfectionner ; on lui a donné de la clarté, de la noblesse, de la délicatesse et de la grâce; mais « ses polisseurs l'ont affaiblie, elle a perdu de sa naïveté, de sa concision et de son énergie ; » on pouvait perfectionner ses formes, il ne fallait pas altérer son fonds, appauvrir son vocabulaire. On a manqué de discernement. Or, c'était aux écrivains de conserver les richesses anciennes. En effet, la langue de la cour est restreinte à un petit nombre de mots ; son langage est approprié aux sentiments et à la vie de ce monde élégant, poli et superficiel, mais l'écrivain ne devait pas négliger les richesses qui étaient inutiles à la société mondaine. « Ceux à qui toutes les couleurs, toutes les nuances de la langue étaient si précieuses, n'auraient-ils pas été au moins bien excusables de ne pas les laisser périr? » La langue usuelle est assez riche pour ses besoins ; il n'en est pas de même de la langue écrite. « Tous les jours l'historien, le poète, le philosophe se transplante dans des pays lointains, dans des temps reculés ; et que deviendra-t-il, si sa langue n'est pas cosmopolite comme lui, si elle n'a pas les analogues et les équivalents de celles des pays et des temps qu'il fréquente? » Les langues sont restées isolées, faute de s'être rapprochées ; elles n'ont point une « parfaite correspondance » ; il appartient à l'écrivain d'assortir les couleurs de toutes ces palettes différentes en empruntant aux unes pour donner aux autres. « C'est ce qu'ont fait Montaigne, Amyot, La Fontaine, souvent Racine. Leur langue est conquérante. »
Ces arguments n'étaient pas nouveaux ; mais jamais ils n'avaient été groupés avec autant de force et n'avaient mené à des conclusions aussi pressantes. L'autorité de l'orateur leur donnait une valeur considérable qui devait fortifier le parti des néologues. Tout en les appuyant, Marmontel évita de compromettre la justesse de la cause par l'excès de certaines prétentions : il ne rêvait pas d'une réorganisation de la langue, il ne songeait même pas à faire prévaloir une méthode pour hâter son perfectionnement. Il voulait affranchir l'écrivain de la tyrannie de l'usage ; mais il ne lui reconnaissait pas une liberté démesurée. Il montre à la fin de son discours que la liberté de l'écrivain, comme l'autorité même de l'usage, a ses bornes : car il veut répondre d'avance aux objections.
Dira-t-on que le respect de l'usage s'appuie sur la nécessité oii l'on
est de parler la langue de tout le monde, quand on s'adresse à tout le monde. — Marmontel admet cette objection pour les œuvres qui se produisent en public, comme les pièces de théâtre ouïes compositions oratoires. Mais elle est sans valeur pour les écrits que l'on soumet à des lecteurs isolés. Pourquoi l'écrivain, qui est sûr d'avoir peur lui « la raison et le goût », n'oserait-il pas parler pour lui-même et pour le petit nombre? De même que le penseur est obligé de se dégager des préjugés pour se faire une opinion réfléchie, de même l'écrivain qui sait user de sa liberté commence par soumettre l'usage à son examen. Il doit faire ce que font les grands artistes quand ils sentent qu'ils ne sont pas compris ; ils se recueillent et s'isolent avec l'espoir que la postérité saura leur rendre justice. Peut-être le style prendra-t-il alors un caractère étrange ; ce je sais bien aussi qu'il en aura une vigueur plus mâle, une vérité plus naïve, enfin plus d'abondance, plus de sève et plus de saveur. »
Mais, dira-t-on encore, cette liberté, si légitime qu'elle soit, pourra dégénérer en licence. Marmontel le reconnaît. Toutefois il importe peu que les mauvais écrivains abusent de la liberté « pourvu que les bons en profitent ». On ne doit pas s'occuper de la foule des médiocres qui doit périr. Un mauvais écrivain, qui déguise la pauvreté de sa pensée sous l'abondance ou la bizarrerie des mots, s'abandonnera à toutes les singularités sans qu'on puisse l'en empêcher. Lui seul prendra sa bizarrerie pour de l'originalité; il sera vite oublié.
On voit par là qu'en revendiquant les droits de l'écrivain, Marmontel n'a voulu que favoriser l'écrivain de génie. On peut trouver sans doute qu'il a pris trop facilement son parti des abus que la tolérance entraîne parfois ; parce que dans le domaine littéraire les œuvres médiocres sont sans intérêt, sont-elles sans danger? Elles contribuent ou du moins elles peuvent contribuer à gâter le goût. La langue est, avant tout, une œuvre anonyme et collective, et les folles témérités des écrivains médiocres peuvent ébranler la solidité de sa structure ou altérer sa beauté ; la littérature manque aussi à sa mission, quand elle précipite les transformations de la langue. Mais, d'autre part, Marmontel a compris que les sages hardiesses d'un écrivain de génie lui sont profitables, et développent sa vitalité ; il n'a pas cru que pour prévenir les maladresses des mauvais écrivains il fallût priver la langue des ressources ou des qualités qu'un grand orateur ou un grand poète peut lui donner. Ajoutons que les conseils de Marmontel venaient à leur heure ; en d'autres temps, il aurait fallu recommander la prudence; ce qu'alors il fallait apprendre aux écrivains, c'était d'éviter
la banalité, jamais ils ne s'étaient montrés plus timorés; lorigi^ nalité des idées s'effaçait dans l'uniformité d'un style platement correct. Il était urgent de rappeler que l'art et la pensée ne s'épanouissent que dans la liberté. Guidé par le goût et le sentiment délicat du génie d'une langue, on peut et on doit tout oser pour exprimer une pensée forte, un sentiment profond. Les plus grands écrivains ont sur la langue les mêmes droits que la foule ; ils doivent la faire servir à l'expression complète de leurs idées et de leurs émotions, leur donner une forme nouvelle, si elles sont originales ou assez fortes pour paraître nouvelles. La langue littéraire qui le plus souvent suit la langue usuelle, la devance alors, comme pour accélérer ou tout au moins guider sa marche. De même qu'il est réservé aux grands écrivains de donner à une nation conscience de ses sentiments et d'en hâter l'éclosion, de même il leur appartient de mettre au jour les richesses cachées d'une langue. Les conditions d'existence sont les mêmes, en fm de compte, pour la langue écrite et la langue usuelle : toutes deux, elles se transforment et se renouvellent, en empruntant le principe de leur vie aux sentiments et aux idées qu'elles expriment. Le discours de Marmontel obtint le succès le plus vif; les journaux littéraires de l'époque en citent des extraits, en font l'analyse. « Ce discours a reçu de grands applaudissemens qu'il nous paroît mériter », déclare le Journal Encyclopédique (année 1785, tome V, p. 436). Le Mercure de France donne le résumé du discours et un commentaire très hardi; les doctrines néologiques se manifestaient avec éclat, et l'on peut admettre que le discours de Marmontel contribua fortement à la production, si grande à cette date, des mots nouveaux.
Ces tendances générales et ces manifestations de la doctrine néologique furent-elles sans effet et sans influence sur les décisions et les travaux de l'Académie ?