‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 12 sur 75 · II. — Le Dictionnaire de r Académie (1762, et · texte numérisé non relu

II. — Le Dictionnaire de r Académie (1762, et

On aimerait à savoir dans quelle mesure les académiciens, qui avaient approuvé les idées de Marmontel, s'en inspirèrent pour la rédaction du Dictionnaire : c'est une question difficile à résoudre. Nous verrons plus loin que l'édition de 1798, en particulier, consacra | la restauration de plusieurs mots vieillis vers lesquels la faveur de certains écrivains avait ramené l'attention. Mais si l'Académie était dans son rôle en sauvant de l'oubli des mots utiles qui périssaient,

elle aurait manqué à sa mission en sanctionnant des mots encore mal établis. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans la préface ou dans le corps même du Dictionnaire d'importantes déclaraticns en faveur du néologisme; toutefois, l'édition de 1762 et surtout celle de 1798 portent la trace des tendances qui se faisaient jour de tous côtés, aussi bien dans les ouvrages des écrivains et des grammairiens que dans les réunions mêmes de l'Académie.

Dans la préface du Dictionnaire de 1762, il est à peine jgiiestion du vocabulaire; le rédacteur se contente de faire observer (|ue la nouvelle édition est « augmentée d'un très grand nombre de mots qui appartiennent soit à la langue commune, soit aux arts et aux sciences». Dans l'édition de 1740, l'Académie restreignait son dictionnaire à la langue des «honnêtes gens», et excluait beaucoup de mots de la langue ordinaire, et en général les termes techniques. L'édition de 1762 s'enrichit de termes nombreux qui sont d'origines et d'emplois très divers. Une comparaison minutieuse des éditions de 1740, de 1762 et de 1798 permet d'évaluer le nombre des mots enregistrés dans les deux dernières à 7104; sur ce nombre, 5217 sont entrés dans le Dictionnaire de 1762, et 1887 dans celui de 1798.

On n'attend pas ici le relevé de tous ces mots, ni même des mots de la langue générale, termes abstraits ou moraux, qui ont un intérêt particulier. Mais il y a lieu de chercher si, conformément à son institution, l'Académie s'est imposé la règle de n'enregistrer que les mots établis et admis par l'usage.

Le Dictionnaire de 1762 reconnaît encore comme indiscutable que «l'usage en matière de langue est plus fort que la raison» : sans doute, ce principe que Duclos, l'auteur de la préface, rappelle à propos du système orthographique s'applique à toutes les parties du langage. Mais dans la préface de la cinquième édition (1798), les droits de l'usage ne sont plus considérés comme intangibles ; on y fait honneur à l'esprit philosophique de tous les progrès de la langue, et des perfectionnements apportés à la composition même du Dictionnaire. Un dictioimaire qui est composé suivant une méthode rationnelle, et qui a pour fondements les principes mêmes qui doivent diriger les transformations du langage, n'est pas seulement utile aux puristes, à « ceux qui n'ont d'autre prétention que de parler et d'écrire purement et correctement une langue », il est utile « à la langue elle-même... y> au bon sens et à la raison de tout un peuple ». Il est clair, dès lors, que le Dictionnaire de l'Académie n'est plus seulement le recueil des

décisions de l'usage. Quand l'Académie a recherché quels mots Tusage '^ autorise et quelle signification il leur donne, elle n'a accompli qu'une ^ partie de sa tâche, la moins importante et la moins utile : elle n'enregistre les décisions de l'usage que pour les juger, comme un tribunal suprême, et les reviser s'il y a lieu. Un dictionnaire vraiment philoso^ phique de la langue, — et tel doit être le Dictionnaire de V Académie^ — « en même temps qu'il devient un dépôt de tous les mots de la langue, en fait la revue... Il apprend à distinguer les cas où l'usage a eu raison et les cas oii il a eu tort. L'usage, qu'on a si souvent donné comme la seule loi des langues, verra donc lui-même les lois qui doivent le gouverner ; il ne pourra pas les voir si distinctement sans les suivre; et tout un peuple apprendra, dans un tel dictionnaire, à fixer sa langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu'on ne peut pas plus donner à la langue d'un peuple qu'à sa raison et à ses connaissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s'avancer en acquérant toujours de nouvelles richesses, sans en perdre jamais aucune. »

L'xicadémie, on le voit, renonce à son rôle traditionnel, elle se croit investie d'une mission nouvelle, et, en effet, cette préface de 1798 semble à la fois le résumé des idées exposées par Marmontel ou Féraud, et le programme des tentatives qu'elle va faire pour contribuer au développement de la langue. Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c'est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garât, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d'un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Comment reconnaître cette infl.uence de l'esprit philosophique dans la rédaction du Dictionnaire? L'esprit philosophique attribuait à la raison une part des droits et de l'autorité qui, jusqu'alors, étaient accordés à l'usage; pour s'en convaincre, il suffira de quelques brèves observations.

Dans le Dictionnaire de 1762, on trouve égoïste; or, l'exemple le plus ancien de ce mot date seulement de 1755, et en 1777, comme l'atteste un passage d'une comédie de Cailhava (cf. D. G.), le mot n'était pas encore établi. Voltaire discute les mots récolter^ 'persifler^ mais ils étaient admis déjà par l'Académie qui ne pouvait pas encore savoir si l'usage les adopterait. De même, il semble que les mots décidément^ dispendieux^ naturalisme^ patriotisme^ compacité^ véridicité, etc., n'étaient pas, en 1762, d'un usage ni assez général, ni

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assez ancien pour prendre place dans le Dictionnaire de l'Académie, ^ ^ y Et pourtant, on pouvait lire dans la préface qu'on « ne doit pc int, en */ /^. matière de langue, prévenir le public » ; qu'il convient « de le suivre, en se soumettant non pas à l'usage qui commence, mais à l'usage généralement établi » .

La règle que le Dictionnaire de 1762 établissait comme un principe, sans d'ailleurs en tenir toujours compte, s'imposait avec m(âns de > rigueur aux académiciens qui préparèrent l'édition suivante. Aussi le ; nombre des mots d'un usage très récent ou encore douteux que l'Aca- ■ demie autorise est-il devenu plus grand. On peut citer entre autres : acclimater f additionnel, agglomération, amovibilité^ bégueulerie, collecter, commercial, confidentiel^ cynisme^ désastreusement, dialogiqite, diluvien^ entraînem^ent^ imperméabilité^ imprévoyance^ improvisateur^ impudeur, inactivité, incandescence, inculture^ influen- ^ cer^ inodore, insaisissable, insignifiance^ insouciant, insubordination^ ^ ' insubordonné, invraisemblance, irréfléchi, longévité, momentané-

ment, par lage, passagèrement, perfectibilité, préliminairement, présentable, réglementaire, rivaliser^ sanctionner, simultanément, solidarité, temporisation, thésauriseur. Singer est inscrit avec cette remarque : « ce mot est nouveau, mais généralement adopte » ; de même, victimer, « d'un usage récent », et persiflage, persifler, persifleur, (( termes modernes » .

Parmi ces mots d'un usage restreint ou très récent que l'Académie enregistre pourtant, il faut remarquer ceux qui avaient été créés par de grands écrivains. On peut se demander si TAcadémie n'a pas trouvé suffisamment autorisés des mots que Voltaire ou Rousseau avaient employés, et si ce n'est pas dans les œuvres de Voltaire que les auteurs du Dictionnaire avaient trouvé badinage, concorder, folliculaire, illisible, incohérence, incohérent, comme ils avaient trouvé dans Jean-Jacques Rousseau capucinade, confédératif , routinier, romantique, et dans Vi\àL.^xçi\. attr actionnaire, calamistrer, incoercible , incuy, riosité, malfaisance, métaphysiquer, mutation, onduler. N'est-il pas y^ admis, en effet, à cette époque que l'écrivain a une autorité qui peut \^ égaler celle de l'usage?

Enfin, l'Académie semble disposée à recommander, au besoin, des mots qui, de son propre aveu, ne sont pas encore admis par l'usage. « Sagàce... On se sert très peu de ce mot, et, à proprement parler, il n'est pas encore reçu dans la langue, quoiqu'il soit conforme à l'analogie et souvent utile » (édition de 1798). Dans la même édition, on inscrit sociablement avec cette remarque : « ce mot est plutôt

admissible qu'usité.» Qu'est-ce à dire, sinon que l'Académie s'attribue à elle-même, pour consacrer les mots, les mêmes droits que certains écrivains réclament pour en créer? La souveraineté de l'usage se trouve ainsi ébranlée par ceux mêmes qui avaient la charge d'en assurer le maintien et le respect.

L'Académie n'est donc pas restée strictement fidèle à ses principes traditionnels ; il ne lui suffît plus de reconnaître et de suivre les transformations de l'usage, elle n'hésite pas à les diriger ou à les hâter. Loin de s'alarmer des prétentions des néologues les plus modérés, elle s'y montre assez favorable, elle contribue à l'enrichissement de la langue. En même temps qu'elle élargit le plan de son Dictionnaire, elle modifie la notion même de l'usage et l'approprie aux revendications des philosophes grammairiens et des écrivains indépendants. A vrai dire, ce ne sont point là des indices d'une révolution prochaine; l'Académie semble avoir ignoré les doctrines d'un Restif ou d'un Domergue qu'elle n'a point combattues, mais qu'elle condamnait certainement ; toutefois, le mouvement néologique a été assez étendu pour faire sentir jusque chez elle l'influence lointaine et affaiblie d'une agitation qui, ailleurs, se manifestait d'une manière tumultueuse et inquiétante.

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