‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 14 sur 75 · EXTENSION DU SENS DES MOTS · texte numérisé non relu

EXTENSION DU SENS DES MOTS

I. L'usage classique. — II. Extensions néologiques. — III. Extensions abusives. — IV. La syaonymie.

La prétention de fixer le nombre des mots était en opposition avec les lois mêmes de la vie intellectuelle et sociale. D'autre part, les mots ne sont utiles que si tous les hommes sont d'accord sur leur signification. Les objets matériels ont un nom dont l'exactitude n'échappe à

personne. Mais ce que TLisage journalier et la vie commune font pour ces mots concrets peut-il se réaliser pour les mots abstraits? Les œuvres morales, philosophiques, littéraires, contribuent puissamment à en fixer le sens. Pourtant un mot abstrait éveille dans les divers esprits des associations d'idées, d'images, de sentiments bien différentes ; c'est un dessin que chacun de nous colorie à sa guise. L'usage même qui ajoute ou retranche des mots, modifie aussi leurs significations : mais, ici, les changements s'opèrent d'une façon lente et imperceptible. On peut voir des mots naître, d'autres mourir ; mais c'est à peu près à notre insu que les significations s'étendent ou se restreignent ; sous le même mot, les différentes générations cachent des idées et des nuances nouvelles ; chacune l'approprie à son usage, c'est-à-dire à l'expression de ses idées et de ses sentiments. Les préoccupations d'une époque se reflètent donc dans les modifications que subit le sens des mots : ce sont là des influences sourdes qui agissent obscurément. Nous aurons tout d'abord à démêler celles qui ont, au dix-huitième siècle, altéré la signification des mots. D'autre part, on a fait quelques tentatives pour restreindre et fixer le sens des mots. Les mêmes hommes qui avaient voulu élargir les limites du vocabulaire voulaient, à l'inverse, limiter la signification des mots usités. Une théorie très restrictive du sens des mots accompagnait et complétait leur théorie du néologisme : ils voulaient augmenter le nombre des mots pour fixer plus facilement le sens de chacun.

L L'usage classique. — Les écrivains du dix-septième siècle renonçaient à créer des mots, mais ils donnaient à ceux qu'ils employaient toute leur valeur et leur pleine signification : de là cette langue si forte et si précise.

Loin de s'éloigner de leur signification première, comme il arrivera au dix-huitième siècle, les mots reprennent sous la plume de Bossuet, de Racine, leur sens étymologique. La lecture assidue et attentive des écrivains latins leur avait appris la valeur des mots français qui en sont dérivés. A vrai dire, il importerait peu qu'un mot reprît sa signification originelle, s'il était isolé dans la langue; car il y a dans le dictionnaire français des mots qui ont un sens plus fort que leur primitif latin. En fait, rendre à un mot sa signification étymologique, c'est lui rendre en même temps sa valeur analogique. La valeur du mot apparaît alors dans toute sa clarté, grâce au reflet que projettent en quelque sorte sur lui les mots de même famille et de même nature ; ayant une parenté de forme, ils ont

aussi une parenté de signification. Racine peut fournir quelques exemples de cet emploi des mots :

Il donne quelquefois à obéissance non le sens d'acte isolé d'obéissance, qui est le sens ordinaire, mais celui d'habitude d'obéir :

Vous seul, Seigneur, ... vous m'avez arrachée A cette obéissance où j'étais attachée.

Mithridate, v. 1340.

(Cf. SiUSè'i Britan7îiciis, v. 1244.)

Ce qui justifie ce renforcement du sens, ce n'est pas le sens du latin obedientia^ c'est bien plutôt ce double fait que obéissant è\^m^\Q « personne qui a l'habitude d'obéir », et que les noms abstraits en ence (ou ance) marquent d'ordinaire une habitude, comme patience y assurance, confiance^ etc.

Complaisance peut signifier sentiment de plaisir, puisque se complaire signifie éprouver ou rechercher un sentiment de plaisir. Racine a écrit :

Ciel! avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi.

Bérénice, v. 312.

On ne peut renforcer ainsi le sens des mots sans leur rendre leur sens propre et concret, que les emplois métaphoriques onl souvent fait oublier. Car le mot, semblable à l'or que travaille l'artiste, perd quelquefois en solidité à mesure qu'il gagne en beauté ; ce qui donne à un mot sa résistance et sa force, c'est une signification concrète bien marquée que les emplois figurés laissent transparaître ; autrement la valeur métaphorique du mot s'efface elle-même bientôt. Les écrivains du dix-septième siècle aiment à donner aux mots leur sens concret et matériel et à leur restituer ainsi la signification analogique qui doit se retrouver dans tous les mots de la même famille. Dans BritanniciiSy 602, captiver a le sens de « garder prisonnier » ; ibid.^ 1625, effusion prend une signification concrète, comme confusion ou profusion.

11 serait injuste d'oublier que cette intelligence et cet usage des mots se retrouvent dans les grands écrivains du dix-huitième siècle. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire quelques pages des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence : nourri d'antiquité, Montesquieu avait le sentiment delà valeur originelle des mots : la concision de sa phrase fait ressortir encore davantage leur pleine signification et donne à son style le relief d'une

médaille. La phrase ample et oratoire de Buffon abonde aussi en mots ramenés à une acception analogique ; voici quelques-uns de ces termes pris dans leur sens primitif et concret.

Epoques de la Nature, p. 198 : «... elle [la tradition écrite] ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain... i> Buffon a donné lui-même l'explication nécessaire.

P. 198 : «... dans ses productions même les plus fragiles et les plus passagères, elle [la nature] se montre toujours et constamment la même, puisqu'à chaque instant ses premiers modèles reparaissent à nos yeux sous de nouvelles représentations...» Modèle, représentations, désignent ce que la nature façonne, modèle en quelque sorte, et présente tous les jours à nos regards.

Retraite^ qui avait primitivement signifié une action, comme défaite, n'a plus gardé ce sens que dans des expressions consacrées ou lorsqu'il s'agit de troupes; mais Buffon écrit, p. 218 : «La quatrième [époque] où s'est faite la retraite de ces mêmes mers qui couvraient nos continents. »

Enfin, quand Buffon donnait au mot détriment qui vaut mieux que détritus^ seul employé aujourd'hui, le sens de parties désagrégées par le frottement, il restituait à ce vieux mot français son sens primitif et antique, dont la signification actuelle est trop éloignée et qui n'a plus qu'un sens abstrait.

II. Extensions néologiques. — Pour quelques mots qui rentraient ainsi et se rephaient, pour ainsi dire, dans leur signification première et générique, combien d'autres allaient développer des sens nouveaux! Beaucoup même étaient tellement usés ou avaient pris un sens si général, que les penseurs allaient faire de vains efforts pour les employer dans un sens précis. Ces mots ne se prêtaient plus à des significations nouvelles; l'usage qui en avait fixé le sens et l'emploi se les était appropriés à tout jamais. Et pourtant on demandait de la nouveauté. « J'aime l'innovateur en fait de style, disait Mercier; il remplit la langue de termes et de tours vigoureux. Je n'entends point ici la création des mots nouveaux ; j'entends une signification neuve. . . » [Tabl. , ch. dcxiv.)

Quel était le premier effet de cet affranchissement de l'écrivain ? Les excès et les violences accompagnent d'ordinaire les révolutions. Sous prétexte de renouveler la langue, on se permettait souvent des barbarismes, ou de grossières impropriétés ; c'est un vice général au dix-huitième siècle. Encore n'est-ce pas simplement une confusion

entre deux mots que l'usage, l'emploi, la signification rapprochent ; la faute aurait une excuse. Mais, le plus fréquemment, on prend l'un pour l'autre deux mots qui n'ont entre eux qu'un rapport extérieur, sans rapport logique avec le sens usuel. Linguet écrit extravdsion pour extravagance et sanctifier pour sanctionner; Féraud sii^nale barbarisme employé au lieu de barbarie^ aménité pour enjoliveinent. Coupons court : ces impropriétés ne présentent pas un intérêt cirect pour l'histoire de la langue; il suffît d'indiquer combien la régligence des écrivains menaçait l'intégrité du vocabulaire

Il convient de s'arrêter, au contraire, sur les significations qui naissent alors pour durer et que les mœurs ou les idées de l'époque ont fait éclore.

La frivolité du dix-huitième siècle a marqué son empreinte sur certains mots. La galanterie est la grande occupation ; les femmes se laissent volontiers aller à un goût^ c'est-à-dire à une fantaisie d'un moment; mais leur tempérament les expose souvent aussi à des liaisons dangereuses. Dans l'atmosphère des réunions mondaines et des comités, les sentiments médiocres et les fausses délicatesses se dévelopjient, Vamabilité est la première des obhgations; on apprécie par-dessus tout les grâces du maintien et l'on ne pardonne pas une gaucherie: un rien contrarie, car on est susceptible. « Les gens du monde, dit Linguet (F.) ont pris la prétention, la susceptibilité. » En même temps, ils sont sensibles^ ils veulent l'être; mais, il ne faut pas s'y tromper, cette sensibilité n'a pas son siège dans le cœur. Laclos parle de o ces femmes actives dans l'oisiveté que vous nommez sensibles^ et dont l'amour s'empare si facilement et avec tant de puissance. » C'est une sensibilité toute de libertinage. Elle peut avoir pourtant un caractère plus élevé ; est encore sensible, en effet, celui qui aime à «reposer sa vue sur les victoires pacifiques de la raison et de la justice. » Mais, à vrai dire, cette sensibilité ne coûte ni une émotion ni un acte généreux ; l'imagination seule en fait les frais. Un contemporain nous avertit de « ne pas confondre la bienveillance universelle avec cette sensibilité banale, cet égoïsme philosophique qui, pour se dispenser d'aimer son père, sa mère et ses enfants, aime en gros tout l'univers (1) ». L'égoïsme, en effet, ne prend même pas la peine de se dissimuler ; il est à la mode, toutefois égoïste serait un mot trop dur. Personnel le remplace; Xd. personnalité ^ç^mhX^ pouvoir réclamer des droits.

(1) De Langle, Yoy.^ t. I, p. 9i, noie.

La philosophie, on vient de le voir, s'accommode assez bien au dixhuitième siècle du libertinage des mœurs et de la sécheresse des sentiments. Bien plus, étant alors a l'art de raisonner Firréligion», elle est à la mode. Or, à mesure que les lumières se répandent, nombre de termes didactiques ou spéciaux s'introduisent dans le langage du beau monde; qu'importe si on les détourne de leur sens? Au défaut des choses, ne suffît-il pas des mots? Une impression agréable ou pénible, c'est maintenant une sensation, des principes de conduite sont un système; organisation, constitution désignent une manière d'être physique; actuel^ actuellement s'appliquent au moment présent, la spiritualité signifie la vivacité de l'intelligence. A propos de tout, on emploie le mot ratiomiel ou le mot mécanique. Beaucoup d'autres mots spéciaux entrent alors, nous le verrons plus loin, dans le vocabulaire courant; constatons dès maintenant que très souvent beaucoup de ces mots ont, avec un emploi plus étendu, une signification plus large : pour entrer dans les salons, ils ont pris une tournure moins pédante.

D'autre part, philosophes, politiques et économistes ont donné à certains mots un sens vraiment nouveau; grâce au développement des sciences philosophiques, ces significations nouvelles ont passé dans la langue générale; souvent même elles ont prévalu et effacé à peu près toutes les autres significations. Le mot était auparavant d'un usage restreint; et, de deux significations en présence, celle-là devait l'emporter qui assurait au mot un emploi plus étendu et plus répété. La langue n'a pas accepté le sens de produit manufacturé donné par Mirabeau à manufacture ; mais consommateur a perdu son sens théologique et religieux, l'économie politique l'a accaparé ; "parleur au sens parlementaire de l'anglais speaker n'a pas passé ; mais il n'est pas d'équivoque possible sur les mots majorité., motion, opposition, parlementaire, popularité, etc. La langue politique les a consacrés dans une signification presque exclusive, à tel point que la nouveauté de leur signification leur donne, malgré leur ancienneté, l'apparence de vrais néologismes.

Il n'y avait rien que de légitime dans ces extensions néologiques : elles étaient le résultat d'une action naturelle et spontanée, indépendante de la volonté de l'écrivain, elles étaient l'expression même des mœurs et des goûts de la société.

III. Extensions abusives. — Tout autres sont les significations nouvelles que, consciemment ou de parti pris, l'écrivain veut donner

aux mots. La recherche de l'esprit et l'emploi des abstractions sont ^ les causes de ces extensions abusives. Ou bien l'écrivain prend un mot ■■ dans un sens inconnu et inattendu, en ayant soin de ne pas s'excuser de son audace, car cette précaution détruirait l'équivoque qu'il veut l produire; ou bien, au contraire, l'écrivain avertit le lecteur qu'il modifie le sens habituel du mot pour corriger l'usage, mais souvent les distinctions établies s'oublient ou se confondent; cette fois les équivoques sont involontaires.

L'esprit domine au dix-huitième siècle dans tous les écrits : gracieux et léger chez Marivaux, il prend un air grave chez Montesc[uieu; chez Piron, c*est la bonne humeur et la grosse gaieté sans arrièrepensée. Yoltaire fait de l'ironie une arme légère et fine comme lacier. J.-J. Rousseau la manie avec la vigueur d'un athlète, Beaumarchais avec l'audace insolente du ferrailleur qui est sûr de vaincre et se réjouit tout le premier de ses beaux coups d'épée.

Il n'en faut pas douter, l'esprit a donné alors une trempe et une souplesse nouvelles à la langue; la phrase prend une allure vive, alerte et ferme, et, en effet, l'écrivain connaît l'art de l'attaque, de la riposte, du dégagé, de la feinte et du coup droit; les finesses et les habiletés qu'il faut montrer dans une rencontre, il les met dans le style. Mais en même temps l'abus de l'esprit fait courir des dangers à la langue ; il fausse le sens des mots. Qu'on se rappelle l'élégante définition que Yoltaire lui-même donnait de l'esprit; entre autres choses, c( c'est, dit-il, l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre... » Voilà nettement signalé le danger : l'esprit altère l'usage des mots, oi créant des équivoques.

Ces équivoques peuvent se produire de plusieurs manières :

1° Un mot a un sens et un emploi déterminés; si, par une impropriété voulue, on étend l'emploi de ce mot, on étendra nécessairement sa signification. Cette signification nouvelle est facile à saisir; mais l'effet plaisant résulte du brusque transport du mot dans un emploi et un sens inattendus.

Encapuchonné se dit d'une personne et signifie coiffé d'un capuchon. Mais Linguet [Ann.^ lY, p. 251) écrit : « une autre main a tenu le sceptre de ce royaume encapuchonné. » Ainsi employé, le mot n'a plus qu'un sens possible : dominé par les moines.

De même Linguet (III, 325) donnera k flûte le sens de « qui a une voix fliitée » et l'appliquera à d'Alembert : « le philosophe flûte » .

Chaudemerit s'emploie d'ordinaire dans un sens favorabie, et marque la chaleur de l'enthousiasme ; mais on trouve dans Linguet

(XIII, 346) : « Chaudement accueilli des Comédiens, et chaudement hué du Public. »

Ce genre d'équivoque est banal et facile. Les adjectifs s'y prêtent : (( la médiocrité géométrique de M. d'Alembert » (Linguet, IV, 18); — « l'embonpoint financier » (Chevrier, le Colporteur^ p. 32).

2° L'équivoque ne porte plus, comme dans le premier cas, sur le sens du mot et sur son emploi, mais sur le double sens, le sens usuel et le sens qu'il crée d'après l'étymologie. L'écrivain emploie alors un mot avec ses deux significations simultanées.

Voici un exemple curieux de cet artifice (Linguet, V, 10) : « Le grand malheur de quiconque a des corps pour antagonistes, c'est cette obligation de se répéter sans cesse... Il faut arracher de chaque oreille le trait envenimé que la calomnie corpusculaire y a fait pénétrer. » Corpusculaire signifie qui est relatif à la doctrine des atomes : la philosophie corpusculaire était en honneur parmi les encyclopédistes, ennemis de Linguet. — Par une première extension, l'écrivain a donné à ce mot le sens de réduit en atomes. Par une deuxième, le mot signifie qui tient à l'esprit de corps ou de coterie. Et l'auteur a voulu que ce mot fût pris dans ce double sens.

De la même nature est cette autre plaisanterie du même auteur. Parlant des économistes (V, 439), il écrit : « Ecoutez nos docteurs en démence économique ; prêtez l'oreille à toutes ces déclamations enfarinées. » Enfariuées rappelle le « bloc enfariné » de La Fontaine ; le mot a donc pour premier sens : qui ne se laisse pas apercevoir, obscur, incompréhensible, et pour second sens : qui a trait à la farine, au commerce des grains.

On se rappelle que Figaro (Mariage^ V, 3) parle de la a retraite économique » qu'il fit dans un château fort, après avoir écrit sur la valeur de l'argent et sur son produit net.

3** Nous arrivons à une forme de l'extension moins compliquée, semble-t-il, mais en réalité moins grossière, plus déhcate, plus dissimulée et plus dangereuse.

Le sens nouveau, que l'écrivain crée pour amener une confusion avec le sens usuel, n'est plus, comme précédemment, rendu nécessaire par l'emploi nouveau du mot, ou possible par son étymologie ; il se tire sans effort, et presque légitimement, du sens ordinaire et consacré ; il en dérive d'une façon logique ou tout au moins analogique.

De Langle dit [Voyage en Espagne, II, 192) que les moines sont « fort humbles ; car, malgré leurs richesses, ils continuent à mendier ». Du sens habituel de humble, qui a des sentiments humbles ^ le

spirituel écrivain a tiré logiquement un sens nouveau : qui fait pour s'humilier des actions humiliantes, basses, déshonorantes.

Linguet (III, 162) : « Le droit de distiller est une des plus augustes prérogatives de la Couronne. » Auguste, qu'est-ce à dire? Vénérable, sacré? C'est un droit auguste et sacré, sans doute, parce que les sujets ne peuvent y toucher; mais aussi parce que la Couronne le i^arde précieusement, à cause des profits.

La plus grande perfidie se cache sous les extensions de cette nature. Aussi, ce genre d'ironie est-il une des mille formes que revêt la malice de Voltaire; la candeur et l'ingénuité propres aux personnages do ses contes s'en accommodent à merveille. Relevons au hasard dans Candide^ ch. XXIV : (( Vous caressiez le théatin avec une complaisance naturelle... » ; dans Zadlg, ch. xvn : « Je trouvai les archers du grand desterham qui pillaient sa maison loyalement et avec ordre* »

Dans bien des cas, un mot peut prendre une signification absolument opposée à celle que l'usage lui donne. Gabeler le sel, c'était tout d'abord le déposer dans le grenier public avant de le vendre; mais les gabeleurs n'étaient pas des dépositaires désintéressés, et le mot luimême a perdu son innocence première : « Gabeler le sel, si je ne me trompe, dit Linguet (V, 338, note), c'est y fourrer une certaine quantité d'ordures, dont l'espèce est le secret des greniers, et la pierre de touche de la contrebande. » Combien de fois les pamphlétaires ont-ils employé les mots légal^ légalement avec le sens opposé d'injuste, injustement qu'ils sous-entendaient? Et combien de mots actuellement ont un sens ironique et perfide qui jadis exprimaient un sentiment généreux? On est obligé de les employer avec la plus grande précaution. Ce danger, dont l'abus de l'esprit a de tout temps menacé les mots, n'a jamais été plus inquiétant qu'au dix-huitième siècle; Rivarol disait avec raison : « Pour peu que cela dure, il n'y aura plus un mot innocent dans la langue. »

Cette forme de l'ironie porte en elle-même son remède, et l'obus seul en est condamnable. Une équivoque voulue ne se justifie, qu à la condition d'être intelligible ; il faut du moins qu'elle soit éclairée d'un demi-jour pour que l'intention de l'écrivain soit comprise. Il faut que le lecteur puisse se rendre le complice de l'écrivain, et ajouter aux sous-entendus : mais il ne faut pas non plus lui donner trop à faire.

Les erreurs qui résultent de l'abus de l'abstraction sont beaucoup plus graves. Si je ne pénètre pas le sens d'une ironie, il me suffît de la deviner pour être content; mais, dans un ouvrage qui prétend

m'instruire, les équivoques me révoltent comme une duperie ou un mensonge. Quelquefois, en effet, l'écrivain est un sophiste; le plus souvent, il n a pas su lui-même éviter les pièges qui se cachent sous les mots.

Jamais, plus qu'au dix-huitième siècle, on n'a fait usage de ces termes d'un sens vague et flottant qui risquent d'égarer la pensée. Les littérateurs croyaient imiter par là les poètes du dix-septième siècle, et en particulier Racine, qui savait rapprocher les abstractions avec élégance et dont ils admiraient le « style métaphysique ». Les philosophes recherchaient les abstractions parce qu'il n'est, en effet, de science que du général. Il y a pourtant une différence essentielle entre les mots généraux proprement dits comme arhre^ animal^ et les mots abstraits. Les premiers groupent sous une seule dénomination les caractères communs k plusieurs objets; les seconds unissent et confondent des idées qui sont parfois différentes et opposées et qui n'ont rien de commun que leur nom. Mais les philosophes croyaient que, plus on écarte les dénominations concrètes, imprégnées de la réalité grossière, plus on a chance d'atteindre à l'absolu. Or, les mots abstraits, qui désignent non des choses mais leurs qualités, qui écartent toute circonstance particulière de temps, de lieu, de nombre, semblent faciliter les analyses de la pensée. Surtout, les abstractions se prêtent mieux aux formules dans lesquelles le philosophe, comme le savant, se propose d'enfermer la vérité ou du moins la conception qu'il s'en forme.

Cette habitude de style compromit Fœuvre des encyclopédistes. Elle leur valut souvent les railleries de leurs adversaires; elle inquiéta même ceux de leurs partisans qui avaient un goût sur et un jugement plus pénétrant.

« Humanité^ liberté^ despotisme, patrie, et autres mots indéterminés qui remplacent aujourd'hui le Péripatétisme 1 » dit Linguet (i4;2?i., XIV, 166). La Harpe cherche à définir dans l'Introduction de son Cours de Littérature les mots génie et goût : « Ce sont, écrit-il, des expressions abstraites en elles-mêmes, vagues et indéfinies dans leur acception, susceptibles d'équivoque et d'arbitraire, de manière que celui qui les emploie leur donne à peu près la valeur qui lui plaît. Ces sortes de mots, et beaucoup d'autres du même genre, qui se sont établis depuis qu'on a porté jusqu'à l'excès l'envie de généraliser ses idées, semblent donner aux formes du style une tournure philosophique et une apparence de précision; mais, dans le fait, elles y répandent des nuages, si elles ne sont pas employées avec beaucoup

de réserve et de justesse. » 11 signalait l'accum dation de ces termes abstraits comme un vice propre à son siècle.

La Harpe se plaignait avec raison, sinon sans humeur. Sur an ton moins chagrin (1), Voltaire avait montré le théologien, le phib sophe et l'homme politique parlant de la liberté; « ils courent tous trois, chacun dans son cercle, et ne se rencontrent jamais. » Après qu Iques anecdotes plaisantes, il avait conclu qu'il faut se garder des équivoques, et se défier des abstractions. « A quels étranges ré-ultats ne conduit pas l'abus des termes » ! s'était écrié Necker (2).

Quel était donc le remède? Allait-on créer des mots nouveaux pour désigner des idées inconnues, ou imposer de force à des mots aiciens des significations nouvelles? Mais créer des termes, ou changer l'usage des expressions reçues, c'était s'exposer à des difficultés également graves. « Le premier parti, dit Formey (3), est presque impraticable, parce que joindre une idée purement intellectuelle à un terme tout nouveau, c'est s'exposer à n'être point du tout compris, y ayant peu de lecteurs qui veulent soutenir cette double fatigue de saisir l'idée et de retenir le mot. » D'autre part, élargir le sens de termes usuels, c'est une nouvelle source de malentendus « parce que les hommes accoutumés au sens ordinaire de ces mots y retombent toujours, les uns volontairement, les autres malgré eux ».

A la vérité, la plupart des philosophes ne se firent scrupule, ni de créer des mots, ni d'étendre la signification des mots existants. Ils jugeaient que des définitions précises suffiraient à légitimer leur audace : c'est ainsi qu'ils conçurent la création des langues spéciales.

Rousseau a voulu créer la langue de la politique, d'abord en iaventant des mots, comme nous l'avons vu, ensuite en précisant k sens des mots. Dans le Contrat social^ il a essayé de a fixer par un sens précis des expressions qu'on laissait avec art incertaines pour leur donner au besoin telle acception qu'on voulait (4) »; car môme les chefs des républiques « aiment à employer le langage des monarchies (4)... ».

En effet, le Contrat social est par-dessus tout un recueil de définitions. J.-J. Rousseau s'est efforcé de dissiper les équivoques auxquelles prêtent les mots Souverain [l, 7, II, 2), Gouvernement (III, i , Loi

(1) Dictionnaire philosophique, art. Abus des mots.

(2) Necker, Législation et commerce, t. I, p. 183. Cf. aussi t. I, p. 17i; t. II, p. 118.

(3) Mélanges philosophiques, t. I, p. 469.

(4) Lettres de la montagne, I^e Part., liv. V.

(II, 6), dans de longues dissertations, parfois trop subtiles et trop ingénieuses.

Quelques lignes jetées au bas d'une page lui suffisent pour établir une distinction. « Dans un Etat qui se gouverne en République, et où l'on parle la langue française, il faudrait se faire un langage à part pour le gouvernement. Par exemple, délibérer, opiner, voter sont trois choses très différentes et que les Français ne distinguent pas assez. Délibérer^ c'est peser le pour et le contre ; opiner, c'est dire son avis et le motiver ; voter, c'est donner son suffrage quand il ne reste plus qu'à recueillir les voix. On met d'abord la matière en délibération; au premier tour, on opine ; on vote au dernier... »

Dans ses œuvres, on retrouvera ces termes de politique employés dans le sens indiqué. Dans le Contrat social, à propos des actes de civilité et de bienfaisance, il ajoute en note dans la marge de son manuscrit : « Je n'ai pas besoin d'avertir, je crois, qu'il ne faut pas entendre ce mot à la française (1). » Dans la Lettre à cfAlembert^ il emploie l'expression « vivre civilement » avec le sens de vivre suivant les règles de la société civile (2). Rousseau rend ainsi aux mots de cette famille, civil, civilité, civilement, leur sens antique.

C'est donc tantôt de sa propre autorité, tantôt en s'inspirant de l'usage ancien, qu'il s'efîorce de créer un vocabulaire de la science politique et sociale; en tenant compte, dans la mesure du possible, des ressources de la langue, il se montre réfléchi et prudent dans sa tentative.

Les économistes n'imitèrent pas sa modération et n'usèrent pas des mêmes précautions. Sous prétexte de rectifier les idées, ils bouleversèrent la langue, et compliquèrent les définitions au point que l'on put dire avec raison qu'ils « s'étourdissaient de mots qu'ils n'entendaient point (3) ». Les mots d'un usage commun, commerce, agriculture, travail, argent, haut pinx, /2Z>e;Ve et beaucoup d'autres, prennent dans leurs œuvres les significations les plus complexes : pour comprendre la formule qui définit chacun d'eux, il faudrait redescendre toute une série de définitions premières. Le marquis de Mirabeau multiplie les petits manuels d'à Instruction populaire », composés par demandes et réponses, sortes de catéchismes où se trouvent résumés les principes de la science nouvelle. Mais que de définitions, que de distinctions pour aboutir à une définition « économique » de la propriété sous ses

(1) Ed. Dreyfus-Brisac, p. 289.

(2) Cf. Hiiter, Revue critique, 1898, t. If, p. 288.

(3) Mercier, Tableau, t. VIII, p. 163.

trois formes : « propriété agricole, propriété sociale, propriété politique (1) »!

Parce qu'un mot a et peut avoir plusieurs sens, l'ironie et la satire pouvaient se jouer dans la confusion des sens ; mais, pour la même raison, il n'appartenait pas à un philosophe de choisir parmi les; cceptions d'un mot ou de les supprimer toutes, pour y substituer cel e qui lui convenait. Si précise qu'elle puisse être, une définition nouvelle est illégitime et dangereuse puisqu'elle prend le contrepied de T isage et s'ajoute, comme une nouvelle cause de confusion, à toutes les confusions déjà possibles. J.-J. Rousseau, qui avait beaucoup réfléchi sur les diftîcultés et les dangers du vocabulaire, remarque dans une note de V Emile (1. II), « qu'il est impossible dans un long ouvrage de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots... La méthode de définir tous les termes et de substituer sans cesse la définition à la place du défini est belle, mais impraticable ; car comment éviter le cercle ? » Mais en même temps qu'il signale le danger, Rousseau donne le moyen d'y échapper : « Malgré cela je suis persuadé, ajoute-t-il, qu'on peut être clair même dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de fois qu'on emploie chaque mot, que l'acception qu'on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s'y rapportent et que chaque période (»ii ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire, de définition. » C'était là, en effet, la pratique des bons écrivains et le seul moyen de dissiper toute obscurité. Réduire les sens d'un mot pour les ramènera un sens unique et faire du mot, c'est-à-dire de la définition, l'équivalent du défini, c'était vouloir donner à des noms communs le caractère et la valeur des noms prop-es.

La tentative était plus grave, quand on donnait aux mots, non seulement une extension nouvelle, mais une signification opposée à la signification générale et consacrée. Dès lors, toutes les discussions semblent simplement des disputes de mots. Subsistance n'a-t-il pas dans l'usage une signification claire ? Mais Necker ne s'en contente pas : (( Sous le mot de subsistance je comprends, outre la nourriture de l'homme, la portion qu'il devait céder à ceux qui lui faisaient un habit, ou lui construisaient une cabane... en sorte que tous les besoins de nécessité absolue rentrent ainsi sous ce mot de subsistance (2). »

(1) La Science ou les droits et les devoirs de l'homme.

(2) Législation et commerce des grains, t. I, p. 82.

Celte extension d'un sens consacré n'était pas justifiée. Linguet s'est moqué à maintes reprises de ces définitions des économistes qui, en s'éloignant de l'usage, semblent souvent défier le bon sens. « Il ne peut plus y avoir pour quiconque y réfléchit ni difficulté ni embarras sur le sens de ces mots cherté, disette^ famine^ etc. Quand le prix du pain n'est pas dans le juste rapport avec la solde du journalier, il y a cherté, le blé ne valût-il qu'un écu le seplier. Quand l'équilibre est plus fortement dérangé, et qu'il y a une grosse difFérence entre ces deux objets, il y a disette^ tous les marchés fussent-ils garnis... (1) » De tels mots sont entrés depuis trop longtemps dans la langue courante pour que l'écrivain ou le savant puisse les remanier à son gré. Leur signification est-elle vague et générale? Telle quelle, elle s'impose et doit être préférée à toute autre qui serait plus précise, a Qu'on y prenne garde, disait Turgot (éd. Daire, II, 747), un philosophe n'est point autorisé à définir arbitrairement les mots ; il parle à des hommes pour les instruire ; il doit leur parler dans leur propre langue, et s'assujettir à des conventions déjà faites, dont il n'est que le témoin, non pas le juge. Une définition doit donc fixer le sens que les hommes ont attaché à une expression, et non lui en donner un nouveau. » S'il y a lieu de préciser des mots, il faut donc tenir compte de l'usage, ne pas leur donner un sens arbitraire, mais leur rendre le sens primitif et analogique dont les autres mots de môme famille sont encore les témoins.

Le désir de créer une terminologie technique au profit, croyait-on, mais en réalité au détriment de la langue générale, voilà, en résumé, la cause de ces extensions abusives.

IV. La synonymie, — Il reste à montrer que les philosophes du dix-huitième siècle ont eu le souci de donner de la précision au vocabulaire tout entier. Il ne s'agit pas ici de ces distinctions synonymiques qui depuis les Précieuses étaient restées un jeu de société; quelques orateurs beaux esprits les employèrent comme un artifice ou un ornement de style (2) ; elles devinrent un exercice littéraire pour certains moralistes de l'époque, un Duclos ou un Rivarol. Seuls nous intéressent les écrivains qui, comme Diderot, d'Alembert, Helvétius, ont voulu non pas expliquer l'usage, mais le rectifier en vertu

(i) Annales, t. VII, p. 204.

(2) Voir celle phrase de l'abbé Poulie que La Harpe (XIV, 127) raille avec raison ; « Ce sentiment une fois fixé, disait l'abbé, devient goût; ce goût devient attrait; cet attrait devient faiblesse; celle faiblesse devient passion; celle passion devient ivresse; celte ivresse devient frénésie; celle frénésie n'a plus de nom : elle est tous les crimes. »

d'un principe rationnel et dans une intention philosophique. Ils n'ont laissé, à vrai dire, que des indications isolées, perdues dans leurs ouvrages ; au défaut de l'œuvre, nous en avons le plan ; c'est assez pour connaître l'intention de l'architecte. Pour exécuter leur entn prise, nous allons voir qu'ils ne craignaient pas de modifier les signifîciitions consacrées ni de faire violence à l'usage.

Dans ses E clair cissemens sur les Elémens de Philosophie [Mélanges^ V, 145 et suiv.), d'Alembert montre par l'exemple des sens de donner, sentir « la filiation des différentes acceptions d'un même mot » ; il explique comment chaque acception naît d'une autre et comment toutes se relient par quelque chose de commun. Faire pour tous les mots ce que lui-même a fait pour quelques-uns, ce serait un « ouvrage très philosophique ». Il le serait surtout, pense-t-il, si l'on ne se bornait pas « à une analyse purement de fait, et, pour ainsi dire, grammaticale », si Ton appuyait cette analyse « sur des raisonnements approfondis qui motiveroient et justifieroient l'usage ».

D'Alembert entre dans le détail et indique les points particuliers qui devraient diriger la recherche et le « raisonnement ».

1** Il faudrait, autant que possible, trouver pourquoi l'usage, voulant nommer une idée nouvelle, lui a appUqué, par extension ou métaphore, plutôt tel mot que tel autre, pourquoi, par exemple, on a transporté à la sensation du toucher le mot sentir plutôt que voir, entendre. D'Alembert s'efforce, en effet, d'expliquer pourquoi on dit sentir une résistance et non goûter une résistance^ lumière éclatante et non odeur éclatante (1).

On devrait faire les mômes recherches pour les mots qui rapprochent même les objets sensibles et concrets, et, par exemple, examiner l'analogie de ces phrases : l'éclat de la lumière, les éclats d'une bombe^ du bois qui a éclaté.

Voilà pour les extensions.

S** Pour ce qui est du sens figuré, il faudrait se demander d'abord pourquoi certains mots, comme bassesse, ne sont en usage que dans ce seul sens ; — ensuite « comment certaines expressions dont le sens propre et primitif 'est purement intellectuel ont été transportées à des objets sensibles », ce qui n'est pas la marche habituelle des langues ; juste a un sens moral : mais on a dit ime balance juste, un espint juste; — enfin les expressions figurées s'éloignent plus ou

(1) Même idée dans Turgot, t. H, p. 72i.

moins de leur sens propre ; « campagne riante est une expression plus jfigurée que campagne riche. »

Telles sont les grandes lignes et les divisions essentielles de ce « Dictionnaire philosophique où les difFérens sens d'un même mot seroient indiqués par les nuances consécutives qui tout à la fois les distinguent et les rapprochent ». L'auteur reconnaît que quelques mots présenteraient de grandes difficultés ; mais la plupart des significations pourraient se grouper d'après ces principes de « filiation » et d'(( analogie ». Car le caprice n'a pas présidé à la formation des langues autant qu'on le croit généralement ; en exagérer ou en nier l'influence, ce serait également une erreur. « Le travail du philosophe est de démêler cette influence réelle de celle qui n'est qu'apparente. »

Condillac aurait voulu que les mots reproduisissent dans leurs dérivations et leurs filiations la génération môme des idées ; le travail que \\i analogie » aurait dû faire sur la forme même des mots, d'Alembert demande que l'analogie le fasse pour les différentes significations d'un même mot. On le voit, les deux théories sont parallèles ; une langue où mots et significations, tout se groupe et se lie dans un système méthodique, voilà le rêve de nos philosophes. Il aurait fallu un remaniement complet de la langue, soit par des créations de mots, soit par des extensions : la difficulté de Tentreprise a seule arrêté les réformateurs.

Diderot montre en quelques lignes comment la classification régulière des sens se lie aux créations néologiques. A la fin de l'article sur les langues qu'il a inséré dans V Encyclopédie^ il parle des synonymes. Il montre la nécessité des travaux sur les synonymes pour « remédier à la confusion qui s'introduirait dans la langue » par suite des sacrifices que le poète et l'orateur font du bon sens à l'harmonie du style. Il indique même le moyen de propager la vertu par les synonymes en choisissant des exemples qui signalent les usages, les mœurs, les vices et les vertus d'une nation. « Il n'en coûtera pas plus de rendre un synonyme utile, instructif et vertueux que de le faire contraire à l'honnêteté et vide de sens. » Laissons de côté ces considérations littéraires et morales.

Diderot voudrait revenir au mode de classification du premier dictionnaire de l'Académie. Grouper ensemble les mots d'une même famille permettrait, entre autres choses, de reconnaître les besoins de la langue, et on pourrait y remédier : « Je remarquerai que, pour la perfection d'un idiome, il serait à souhaiter que les termes y eussent toute la variété dont ils sont susceptibles. Je dis dont ils sont suscep-

tibles, parce qu'il y a des verbes comme les neutres qui excluent certaines nuances; ainsi aller ne peut avoir l'adjectif allable (1). Mais combien d'autres dont il n'en est pas ainsi, et dont le produit est limité sans raison, malgré le besoin journalier et les embarras d'une disette qui se fait particulièrement sentir aux écrivains exacts et laconiques? Nous disons accusateur^ accuser^ accusation^ accvsant^ accusé; et nous ne disons pas accusable, quoique excusahh soit d'usage. » Or, l'un des objets qu'on doit se proposer en classa ut les sens d'un mot, c'est « de remarquer à chaque expression les nuances qui lui manquent afin qu'on osât les suppléer... » L'abbé Roubaud, l'auteur des Sijnonymes François, s'inspirait d'idées analogues ; il voulait restituer à la langue certains termes qui, à côté de l'expression générale seule conservée, pouvaient traduire une nuance particulière de l'idée ; éduquer, par exemple, à côté à' élever^ égaliser à côté à' égaler.

Comme d'Alembert et Diderot, Helvétius se plaint de l'insuffisance des mots et de l'obscurité de leurs sens. « Pour déterminer la signification incertaine des mots, il faudrait, dit-il, un dictionnaire dans lequel on attacherait des idées nettes aux différentes expressions 2). » Que ce dictionnaire tienne compte des données de l'usage pour les rectifier et les coordonner d'après une méthode rigoureuse, Helvétius n'en a cure. Ce qu'il réclame, c'est un acte d'autorité accompli par les philosophes d'une nation libre. Leurs décisions et leurs définitions s'imposeront naturellement. Or « l'Angleterre est peut-être en Europe la seule contrée dont l'univers puisse attendre et tenir ce bienfait... Anglais, usez de cette liberté... Fixer dans un dictionnaire la signification précise de chaque mot..., c'est le seul moyen de terminer tant de disputes qu'éternise l'abus des mots ; c'est le seul qui puisse réduire la science des hommes à ce qu'ils savent réellement. Ce dictionnaire, traduit dans toutes les langues, serait le recueil général de presque toutes les idées des hommes. » Puis Helvétius cède à tous les transports de l'enthousiasme et célèbre l'utilité de ce dictionnaire intt rnational, 011 les propositions morales, politiques, philosophiques seront traitées avec la môme rigueur que les propositions de géométrie.

Si les Anglais n'ont pas répondu à l'appel d'Helvétius. c'est sans doute que la liberté politique n'était pas la seule condition nécessaire

(1) Diderot a oublié qu'on dit accessible.

(2) Œuvres, t. lll, p. 198; De l'homme, t. II, ch. xii.

pour exécuter un pareil ouvrage. Il aurait fallu tout d'abord faire table rase du passé des diverses langues et détruire en chaque homme et en chaque nation le travail de son expérience : c'était une chimère ! Un mot ne porte pas en lui-même sa définition comme un sceau porte en relief une devise consacrée et définitive. Mercier a bien compris qu'il n'est pas possible de donner à un terme une signification rigoureuse et absolue : « L'aristocratie et la démocratie se touchent de très près, dit-il (1), se fondent l'une dans l'autre, et tous ces mots créés sont vagues et illusoires, parce que l'expérience doit s'appuyer sur le caractère national, sur la force relative des Etats, et non sur des expressions qui trompent et qui abusent. »

Il n'était donc pas possible de faire pour l'humanité ce qu'Helvétius demandait pour elle. C'eût été lui rendre, d'ailleurs, un mauvais service : car la vie de l'esprit est intéressée à ce que la vérité se dérobe à notre prise et ne se laisse pas enfermer dans une formule définitive. Il est bon, en particulier, que la philosophie reste en contact avec la vie ; en s'isolant dans une sorte de laboratoire pour s'éclairer d'une lumière artificielle, en se créant un langage technique qui la rendrait accessible seulement aux initiés, elle renoncerait à toute influence, elle se priverait elle-même de toute la vigueur que donnent le grand air et la pleine lumière. Ce qu'il faut au philosophe, ce n'est pas tant de créer des mots ni de rectifier les significations usuelles que de connaître toutes les ressources du style.

Il est aussi impossible d'enfermer le sens des mots dans une définition rigide et rationnelle que de limiter le mouvement même du vocabulaire. Dans les deux cas, on traite la langue comme une langue morte ; en admettant même qu'une entente rigoureuse puisse s'établir sur la signification des mots entre les penseurs, comment pourraientils ne tenir aucun compte des variations incessantes de l'usage? Elles auraient suffi à ruiner leurs efforts. Au dix-huitième siècle, on voit s'opérer dans le sens et la valeur de beaucoup de mots des transformations importantes; non seulement leur signification s'élargit, ou se restreint, ou s'affaiblit; mais encore leur emploi se modifie, des adjectifs qui ne s'appUquaient qu'aux personnes s'appliquent maintenant aux choses, des verbes actifs deviennent neutres et inversement. Ces variations dans l'emploi des mots s'accompagnent de variations dans leur signification même. Mais comment signaler d'autres

(1) L'an 2440, t. II, p. 336.

modifications subtiles et insaisissables, plus difficiles à définir que les nuances qui relient une couleur à une autre? C'est seulement en prenant des points de repère assez éloignés qu'on peut mesun r les changements accomplis, mais ils sont le résultat de l'œuvre ente, ininterrompue et souvent imperceptible de l'usage. Dira-t-on qu'il serait possible de soustraire à cette action beaucoup de mots isités seulement par les penseurs et qui ne sont pas d'un usage courant? Telle était, en effet, la pensée des philosophes du dix-huitième siècle. Mais les mots de l'emploi le plus courant ont sur les autres l'avantage d'être les plus clairs; ils se définissent d'eux-mêmes, précisément par les applications répétées qu'on en fait; ces mots et ces définitions populaires étaient suspectes aux penseurs du dix-huitième siècle; ils considéraient les mots comme des formules abstraites, sans autre valeur et sans autre réalité que celles que la raison, c'est-à-dire le penseur, doit leur conférer; de là ce qu'il y avait de dangereux et de chimérique dans leurs projets.

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