‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 15 sur 75 · EMPRUNTS A L'ANCIEN FRANÇAIS. - ARCHAÏSMES · texte numérisé non relu

EMPRUNTS A L'ANCIEN FRANÇAIS. - ARCHAÏSMES

Chaque fois que des écrivains ont voulu enrichir la langue, ils ne se sont pas contentés de créer des mots ; ils se sont appliqués à faire revivre des mots anciens. L'archaïsme rallie toujours plus de partisans que le néologisme ; ceux qui se plaignent de l'insuffisance du vocabulaire regrettent avant tout les mots qu'on a laissé perdre ; les puristes mêmes montrent en général pour eux plus de tolérance. Or, au dix-huitième siècle, on voit reparaître, dans les œuvres écrites et dans l'usage, une foule de mots que la sévérité ou le caprice des puristes du dix-septième siècle n'avait réussi à éloigner que pour un temps. I^eaucoup d'écrivains, non des moindres, usent des mots anciens pour subvenir à leurs propres besoins, ou bien en proposent la reprise pour remédier à la pauvreté de la langue.

D'une manière générale la question ne se pose pas de savoir si l'on préférera les mots archaïques aux néologismes; Tournon, un corres-

pondant du Journal de Domergue, préfère à la restauration des termes anciens la création de termes nouveaux, sous prétexte qu' a il nous faut du nouveau » et qu'un « vieux mot nous affecte désagréablement » [Journal^ t. Ilf, p. 300). Mais, à part lui, les écrivains et les grammairiens se montrent unanimement favorables à l'archaïsme. Tandis que, sur la question du néologisme, quelques-uns semblaient hésiter, user de réserves et de prudence, tous montrent dans la reprise des mots anciens une franchise et une décision parfaites. L'ampleur de ce mouvement de restauration archaïque nous servira de confirmation et, en quelque sorte, de contre-épreuve, pour comprendre l'importance du mouvement néologique lui-même.

Tout d'abord il convient de prévenir une équivoque. On entend généralement, par archaïsme, un terme que de propos délibéré un écrivain emprunte à l'ancienne langue. Mais il est souvent difficile de reconnaître si le mot a été rappelé par un besoin général et inconscient, ou bien si c'est en connaissance de cause et avec intention qu'un écrivain l'emploie; parfois même tel écrivain qui croyait créer un mot n'a fait que le retrouver. Dans ce cas l'archaïsme n'est qu'un faux néologisme. Mais rien n'empêche de tenir pour archaïsme tout mot ancien qui, de quelque façon que ce soit, reparaît dans la langue. Sans doute les uns y rentrent plus brusquement que les autres; les écrivains les empruntent et les adoptent immédiatement; les grammairiens tentent de les réhabiliter. En fait, écrivains et grammairiens s'inspirent des mêmes idées : ils reconnaissent l'insuffisance du vocabulaire et, qu'il s'agisse de néologismes ou d'archaïsmes, jugent que leur devoir est de guider l'usage.

Deux faits, qui semblent se rattacher de près à l'archaïsme, n'ont eu pourtant qu'une influence médiocre sur la reprise des mots anciens : je veux parler de l'emploi que des littérateurs firent de la langue marotiquc, et de l'étude que des savants firent de la langue du moyen âge. Le développement en est très grand dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.

La langue marotique était un vocabulaire artificiel composé d'un nombre restreint de mots anciens, dont le sens était connu de tous et l'emploi très Umité. En veut-on un exemple? Dans l'Idylle IV de Berquin, intitulée F Orage, on trouve, au milieu d'inversions forcées et avec l'omission fréquente de l'article, des expressions telles que : y«, un petit (=un peu), tremhlotter ^ tempétueux, s encourir^ encom-

bler, devis, oiselet, tourne?' (= retourner), semblant (= aspect), verd (:= verdure), missel (=r ruisseau), poindre, doucettement ^ sien (=son), déjoindre, à tant (= alors).

Cette poésie marotique était en usage depuis longtemps. Lu Fontaine peut en être regardé comme le créateur et le maître; c'( st par imitation de La Fontaine plutôt que de Marot que J.-B. Rou-seau, M"" Deshoulières, Chaulieu cultivèrent le genre. Voltaire, avant de le condamner, s'y était lui aussi exercé. La forme naïve de ce style le rendait propre à l'épigramme et au madrigal, aux pièces fuij;ilives d'un tour précieux et maniéré. Il obtint pendant tout le dix-huitième siècle un succès qui ne fit que grandir. Les sentiments de l'époque suffisent à expliquer la grande faveur dont il jouit encore à la fin du siècle. On est fatigué des sentiments affectés, du langage entortillé; on veut revenir aux sentiments vrais, au langage naturel; on croit que la naïveté du langage peut ramener la simplicité des mœurs, et, par une transformation inattendue du genre, c'est précisément dans la langue de l'épigramme qu'on prétend composer des œuvres sentimentales ; on lui prête même des vertus moralisatrices. Billardou de Sauvigny développe cette théorie dans la préface de son Rhtoire amoureuse de Pierre le Long et de sa très honorée dame Blanche Bazu : « Hommes de lettres, s'écrie-t-il, soyons sûrs que les mœurs entretiennent la sensibilité et ajoutent aux talents. Laissons à des hommes blasés leurs expressions forcées et précieuses, qui ressemblent à de l'esprit et qui leur tiennent lieu de chaleur et de sentiment. Retournons de bonne foi à la manière simple, à la candeur, au bon sens de nos pères. » Mais Sauvigny ne se contente pas de mt 1er à son style quelques expressions anciennes; il écrit tout son roman dans la langue marotique, et, remarquons-le, c'est un roman en prose ; la tentative était curieuse.

Sauvigny manie avec aisance cette langue un peu frêle de Marot; il semble en avoir choisi à dessein les mots les plus gracieux et les tours les plus aimables ; je relève au hasard « regracier, gent, aviser, énamouré, bouter, dolent, discourtois, se remémorer, révérencier, gracieuser, cheminer, déplaisance », et en particulier, dé fâcher, époinçonner, langourer, que Mercier choisira pour les recommander dans sa Néologie. Mais, en dépit de l'orthographe archaïque qui semble compléter le pastiche, cette langue manque d'exactitude; Sauvigny ne se fait pas scrupule d'inventer avisoir (= moyen d'aviser) et allégreté; il n'en faut pas davantage pour trahir le caractère pseudoarchaïque de ce style. L'auteur se préoccupait moins de reconstituer

la vieille langue que d'en reproduire la naïveté, et d'en restaurer quelques mots.

Les prétentions de ces archaïsants furent vivement attaquées. Ne pouvait-on vraiment se garder des expressions forcées ou des sentiments faux qu'en affectant un langage démodé? Personne ne pouvait le croire; dès 1778, La Harpe [Œuvres, t. YI, p. 121) écrivait à propos de l'idylle marotique de Berquin qui a été citée : « Voudrait-on nous persuader que missel vaut mieux que ruisseau, que le beau verd vaut mieux que la verdure, que semblant est meilleur qu'aspect, etc.? On s'est trompé en croyant que la naïveté qui nous plaît dans quelques morceaux des anciens poètes, tient toujours à leurs vieilles constructions et à leurs expressions surannées... » Un correspondant de Domergue, du nom de Bérenger, s'exprimait de même dans une Dissertation « sur la naïveté de la Langue françoise » [Journal, t. II, p. 636) : (( Quelques écrivains de nos jours ont employé dans leur prose, ou même dans leurs vers, l'ancien langage de Rabelais et de Marot. Mais la naïveté tient aux mœurs et au caractère. » Et Rivarol : « Celui qui, pour être naïf, emprunte une phrase d'Amyot, demanderait, pour être brave, l'armure de Bayard. » On voit par ces critiques répétées que l'idée de Sauvigny n'était pas isolée ; mais la langue de Marot et de Rabelais n'avait pas le pouvoir de réformer les mœurs ; ni Sauvigny ni Berquin ne réussirent à faire revivre ni les anciennes vertus ni les anciens mots.

En admettant même qu'ils aient contribué à remettre en faveur quelques mots de l'ancienne langue, comme loyauté, simplesse, courtois, courtoisie, il faut reconnaître que les écrivains marotiques n'eurent qu'une faible part dans le mouvement archaïque de la seconde moitié du dix-huitième siècle.

La plupart des mots de ce vocabulaire se survivaient à eux-mêmes, mais ils devaient définitivement périr avec le genre qui leur donnait une vie factice ; leur grâce vieillotte ne faisait qu'accuser leurs rides et leur faiblesse. Ce n'étaient point là de ces mots vigoureux et robustes que recherchent les écrivains sérieux, et qui ajoutent à la force de la pensée. Aussi les lexicographes leur témoignaient-ils du dédain ; quand ils enregistrent un mot de la langue marotique, le plus souvent ils ajoutent qu'il est bon tout au plus pour la poésie badine.

Si ces mots ne pouvaient plus être repris, ne pouvaient-ils pas, au moins, servir d'indications aux néologues, leur faire comprendre de quels termes la langue du dix-huitième siècle avait besoin? Cette langue marotique abonde, par exemple, en diminutifs ; la langue

classique en est à peu près complètement dépourvue. « Les diminutifs, écrit Féraud [Dict. ait,, s. v** diminutif), ne sont pas du goût présent de la langue. Autrefois, ils étaient fort à la mode. On peut se servir ; des diminutifs admis par l'usage : il n'est point permis d'en forcer de î nouveaux, du moins dans le style sérieux.» Mercier ne voul it pas accepter cette condamnation comme définitive : «Plusieurs langues anciennes et modernes, écrit-il dans la Néologie (s. v° bergeretfe)^ se servent avec le plus grand succès des diminutifs. Forçons notre 1 mgue . à les admettre; le style naïf y gagnera. » Les tentatives restèrent infructueuses sur ce point. Le style marotique ou « naïf» avait achevé de discréditer non seulement beaucoup de mots anciens, mais encore ces diminutifs qui étaient, en effet, l'une des richesses de l'ancienne langue.

Ceux-là mêmes qui sont favorables à l'archaïsme font un choix parmi les mots de l'ancien vocabulaire. Marmontel écrit [Elémeyits, art. Marotiqxie) : « Il est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon vieux temps, il perpétue le souvenir et il peut ramener l'usage des anciens tours qui avaient de la grâce, et des anciens mots qui, doux à l'oreille, avaient un sens clair et précis. La Bruyère en a réclamé quelques-uns : il y en a un bien plus grand nombre ; et l'on ferait un joli dictionnaire de ceux qu'on a eu tort d'abandonner et de laisser vieillir, tels que féio7i, félonne, félonie; courtoisie et courtois ; loyal j déloyal, loyauté; servage, alléger, allégeance, discords, perdurable, animeux, tromperesse, esmoi, charmeresse^ oblivieux, brandir, concéder, dévaler, pâtir, dolent, douloir, blême, blêmir, etc.. » Mais qui ne voit que de tels mots précisément ne sont pas de la langue marotique ? Ce sont les plus beaux mots et les plus énergiques de l'ancien vocabulaire, et, comme nous le verrons plus loin, Marmontel voulait faire revivre la langue de Montaigne plutôt que celle de Marot.

Plus efficace pouvait être l'influence des érudits qui s'occupèrent au dix-huitième siècle de remettre en honneur notre ancienne littérature. Mais l'autorité de ces travailleurs modestes ne se faisait guère sentir en dehors de l'Académie des Inscriptions et Belies-Lettres. Les Mémoires de cette Académie témoignent des discussions qu'y souleva la question des origines de notre langue et que soutinrent des savants, tels que Falconet, Lacurne de Sainte-Palaye et Bonamy ; ces érudits ne se contentèrent pas d'étudier les œuvres des trouvères, les romans de chevalerie, les poésies de Froissart et de Guillaume de Machaut; ils voulurent encore les faire connaître. Sans doute quelques-

uns se contentèrent de les vulgariser par des traductions, au risque de les travestir ; ce fut l'erreur du marquis d'Argenson qui avait créé la Bibliothèque universelle des romans. Mais d'autres comme Barbazan, Legrand d'Aussy eurent le mérite de publier pour la première fois ces œuvres mêmes ; c'est sans doute par l'édition que Tressan avait donnée en J752 de Jehan de Saintré, que J.-J. Rousseau avait pu connaître l'ouvrage d'Antoine de la Salle. Peu à peu la curiosité revient aux anciennes œuvres et à l'ancienne langue.

Ces ériidits dressent souvent à la fin de leurs éditions un glossaire ; ils y témoignent des regrets que leur causent certains mots oubliés, et ils essayent d'en sauver quelques-uns. Pour s'en convaincre, il suffit de feuilleter le glossaire de La Ravallière dans son édition des Chansons du roi de Navarre^ de Barbazan à la suite de XOrdène de chevalerie, ou encore le glossaire qu'il a laissé manuscrit et que le marquis de Paulmy acquit plus tard.

La Ravallière constate avec peine que le verbe choir « quelqu'ancien qu'il soit, quelque besoin qu'on puisse en avoir en poésie, est venu à son dernier destin ; il est mort avec le grand Corneille qui s'en est encore servi ». — Le mot périllier (=: sombrer dans un péril, être prêt à périr) lui suggère une remarque que les néologues ont souvent reproduite. « A l'occasion de ce verbe, que l'usage a proscrit, je remarquerai, dit-il, que les anciens enrichissoient leur langue, en mettant en verbe la plupart de leurs noms substantifs : ainsi àQ péril, ils avaient fait le verbe périllier qui est expressif ; depa7'ole, paroler. N'est-ce pas appauvrir de gayeté de cœur notre langue, de rejeter les verbes, tandis que nous gardons les noms? » Il rapproche du substantif le verbe qui en est dérivé, de talent les verbes talanter, atalanter, et de vigour, ravigorer.

L'édition que Barbazan a donnée de XOrdène de chevalerie est précédée d'une dissertation sur l'origine de la langue française ; l'auteur y montre comment notre langue s'est appauvrie « par la suppression et proscription d'un nombre très considérable de mots très expressifs, et très énergiques, qui ne sont point remplacés et qu'il seroit même très difficile de remplacer » (p. 56) ; une fausse délicatesse et un caprice ridicule les ont fait périr, une connaissance réfléchie des anciennes richesses de la langue les fera revivre. Barbazan espère qu' a un glossaire général fera ouvrir les yeux, et que secouant les préjugés, non seulement on reconnoîtra que c'est à tort que l'on a ôté de la langue une infinité de mots très expressifs, mais encore qu'on leur redonnera l'être ». Dans le glossaire qui accompagne l'Or-

dène, l'éditeur regrette la disparition de ire, meilleur que colère, de ouïr remplacé par entendre « qui vaut moins qu'o2/?r », et 1 avilissement du mot merci.

De même dans le glossaire de l'ancien français que Barbazana laissé manuscrit et que la Bibliothèque de l'Arsenal possède, on trouve souvent une recommandation en faveur d'un mot oublié. A propos de mo;2^«/io?i (= action de purifier) : « Quel mot plus énergique, écrit Barbazan, peut-on trouver dans notre langue pour l'exprimer ' Purgalion^ expiation ne le valent pas. »

La faveur de ces érudits était donc acquise d'avance aux mots anciens que des écrivains oseraient remettre en honneur. La collaboration de Lacurne de Sainte-Palaye, Tressan, Paulmy d'Argenson, qui étaient entrés à l'Académie française, pouvait être précieuse aune compagnie qui avait pour charge la conservation de la langue française ; quand Voltaire etMarmontel cherchèrent à restituer à la langue une partie de ses richesses perdues, ils trouvèrent en eux des auxiliaires empressés sans doute. Mais ces savants pouvaient-ils exercer une influence immédiate et directe ? Pour inspirer ou conduire euxmêmes une réforme de la langue, ils n'avaient pas l'autorité que donnent les succès littéraires et que la science ne remplace pas.

En réalité la plupart des mots qui renaissent à la fin du dix-huitième siècle ne sont empruntés ni à Marot ni aux écrivains antérieurs. Ce sont les penseurs qui ont le plus contribué à faire revivre certains mots, et c'est des ouvrages de Montaigne et d'Amyot qu'ils les ont tirés directement.

Rousseau avait véritablement fait ses études en étudiant leurs œuvres ; c'est par les Vies qu'il avait appris à connaître l'antiquité, non seulement son histoire ou sa légende, mais aussi sa constitution morale et politique ; c'est par les Essais qu'il avait appris à se connaître, et à juger les hommes et les institutions ; grâce à ces lectures, Rousseau avait assoupli et fortifié son esprit, il avait aussi formé son style. Il fit passer souvent dans ses écrits avec les idées d'autrui les mots, les expressions d'une autre époque ; de là les archaïsmes qui fourmillent dans ses ouvrages.

Ce sont d'abord des mots tombés en désuétude : aduler, alterquer, argutie, assentiment^ hénéficence, coulpe, délirer, dyscole, empiriquement^ entregent, envoisiner, épie, ergoterie, étreinte, exécutif, feuillu, fleurtis, haineux^ hyperbolique^ s'imboire, intense, instruisable^ investigation, longuerie^ lourdise^ obséquieux, pactiser^ pin-

sable, producteur, punisseur, singeresse, souffreteux, tourbe, traîneriez urbain.

Il faut y ajouter des mots usités auxquels Rousseau donne un sens ou un emploi archaïque :

Aggraver (au propre), «/;/)«re27(=: apparat), conviction (=: preuve), dépayser (au propre), dissipation (= dispersion), doute (= hésitation), exténuer (= atténuer), gauchir (au propre), habitation (= action de séjourner), /2aôz7wG?e (= manière d'être en général), ??zoc?e5/2e (modération),//2o;zM;72e/i^(= souvenir écrit), nourriture (= éducation), offuscjuer (au pr.), pointure (= piqûre), stupidité (= engourdissement), suffisance (= capacité intellectuelle).

Beaucoup de ces mots paraissent être des latinismes ; ce sont des latinismes, en effet, que Rousseau a empruntés à Montaigne ou à Amyot.

Comme nous l'avons vu, Diderot ne distingue pas entre un mot ancien et un mot nouveau. Il est revenu à plusieurs reprises sur l'appauvrissement de la langue française. «La langue latine, dit-il, s'était appauvrie comme la nôtre, en se polissant ; effet de l'ignorance et d'une fausse délicatesse ; de l'ignorance qui laisse tomber en désuétude des mots utiles ; d'une fausse délicatesse qui proscrit ceux qui blessent l'oreille ou gênent la prononciation. Alors des expressions d'Ennius et d'Attius étaient surannées, comme plusieurs de Rabelais, de Montaigne, de Malherbe et de Régnier le sont aujourd'hui... » (III, 240.)

On peut relever dans les œuvres de Diderot des archaïsmes comme aduler, allégresse, angoissé, dessouci, dissembler, dissociation, empiéger, étroitesse, exsangue, féru, gésine, harmoniser, incuriosité, inélégance, inélégant, infime, insalubrité, mansuétude, mésavenant, modeleur, omineux, perdurable, quête (= recherche), révérencier.

On trouve au dix-huitième siècle tout un groupe d'écrivains qui, par l'indépendance de leur esprit et la franchise de leurs idées, forment vraiment la postérité des penseurs du seizième siècle. Loin de renier cette descendance, quelques réformateurs s'efforcent de l'affirmer.

Non seulement le marquis de Mirabeau emploie dans l'Ami des hommes des mots anciens tels que accroît, appéter, baissementj difformer, s'industrier , se partialiser, soudaineté, surpoids, usager, vergogneux, mais encore, s'il faut en croire La Harpe [Lycée, XYII, p. 274), il a voulu imiter plus directement Montaigne : de là ces libertés de construction, ce style incohérent, une profusion de mots qu'il appelle lui-même « sa chère et native exubérance », et par-dessus

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tout une indépendance dontil prétend tirer vanité. De même, le marquis d'Argenson a composé des Essais dans le cjoût de ceux de Montaigne, et ce titre est, à lui seul, une révélation ; de plus, son Journal est plein des expressions énergiques et savoureuses de l'anc ienne langue, comme quhernateur y accroire^ compérage^ de locutions qui semblaient définitivement perdues comme ains^ icelui (1) ; les néologismes abondent aussi, et cette langue rude a la plénitude et la force de notre ancien français. Quand on compare au style archaïque du Journal le style plus soigné des Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, on se demande si l'imitation de la langue du seizième siècle était une affectation de d'Argenson, ou si elle n'était pas plutôt sa manière naturelle et spontanée de s'exprimer (2).

Mais s'attendrait-on à voir Dorât, l'auteur de romans fades et «sentimentaux», regretter la langue de Montaigne? « Il ne faut qu'ouvrir Montaigne, écrit-il, pour sçavoir combien elle [la langue ancienne] est riche et féconde. Ce livre est en quelque sorte le dépôt de ses trésors. Une fausse délicatesse les empêche de circuler; mais ils existent et n'attendent qu'un philosophe pour leur rendre le crédit qu'ils ont perdu. Au lieu de créer des termes nouveaux, il seroit bien utile d'examiner parmi les anciens ceux qu'on peut réhabiliter (3). » [Les Baisers^ Réflexions préliminaires, p. 8.)

En réalité, le retour d'un certain nombre de vieux mots fut l'œuvre, non d'un « philosophe » comme le voulait Dorât, mais des écrivains les plus divers. Rivarol ne dédaigne pas des mots comme provident, des expressions telles que « se faire tout à tous », « faire planche », «grêler sur le persil », qui donnent du piquant et de la gaieté au style.

Bernardin de Saint-Pierre, qui se montre sobre d'archaïsmes, emploie accointance, bruire, fluctuant, odorer, orée, tempétueux.

Dans le style d'écrivains moins sévères, on trouvera des archaïsmes plus caractéristiques encore : alanguir, altération^ besoigneux, anonété, simplesse, qui appartiennent à Beaumarchais, ou, dans les

(1) Sur le style « s^aulois » du marquis d'Argenson, voir les fines remarques de Sainte- Beuve, Causeries du limdi, t. XII, p. 110, et t. XIV, p. 241.

(2) D'ailleurs, Sainte-Beuve qui avait étudié les manuscrits de d'Argenson déclare que nous ne possédons des Considérations aucune édition exacte.

(3) Et ailleurs encore, Coup d'œil, t. I, p. 134 : « Montaigne a donné à notre langue un caractère et une force qu'elle n'avait pas eus jusqu'à lui. Il l'a enrichie d'une foule de mots qu'on a laissé vieillir et qu'il faudrait lui rendre. »

ouvrages de Linguet, ancjariei\ astuce, déicoky dilapidatew\ flagellateiu\ infrangible^ ingéniosité^ inscience ^ invaincu.

Sébastien Mercier déploya autant de zèle pour rétablir des mots anciens que pour en créer de nouveaux. Tout d'abord, il voulut donner l'exemple. Si Ton trouve dans ses ouvrages les mots cogitation, crimineux, enchainure, encloîtré, flagellateui\ guérisseur^ ingéniosité^ inscieiice, invaincu, il ne faut pas croire que Mercier veuille simplement éprouver la vitalité de ces mots ou en essayer l'effet. Il a une pensée plus hardie : « Pourquoi tel mot expressif, harmonieux, nécessaire, est-il tombé dans l'oubli, tandis que tel autre aura reçu l'existence et aura fait fortune, sans avoir d'autre mérite que sa nouveauté? Pourquoi ne ressusciterait-on pas telle expression vieillie? Quoi! l'écrivain ne pourra pas faire de la langue ce que l'ouvrier fait de l'instrument qui obéit à la main qui le guide? » [Tableau de Paris, ch. dcxiv.) C'est toujours la même prétention : l'écrivain est maître de sa plume.

Mercier comprend qu'à lui seul il ne fera pas tout ce qu'il faut. Il appelle à son aide. « Epavons, s'écrie-t-il [Néologie, s. v"* épave), cette foule de mots anciens, oubliés, perdus, dédaignés; fesons en notre propriété, c'est la langue de nos ancêtres ; puis il n'y a jamais eu pour peindre de palette trop richement chargée de couleurs ; le pinceau saura choisir. » Déjà Féraud, dans son Dictionnaire, avait demandé aux écrivains d'intervenir en faveur de certains mots vieillis, tels que assemblement , dépiteux, exorable, nuisance, rebeller, etc. Mercier va plus loin ; il veut ressusciter des mots qui semblent morts et tombés dans l'oubli. Dans quels écrivains va-t-il les choisir? Qu'on lise sa Néologie : c'est à Montaigne encore qu'il emprunte accoutumance, bénignité, criaillerie, s'éjouir, inaccoutumé, incurieux, incuriosité, longuerie. Tant il est vrai que l'influence de Montaigne et aussi d'Amyot a persisté et s'est marquée dans le vocabulaire de toute la seconde moitié du dix-huitième siècle.

Quelques poètes entrèrent dans la voie que les prosateurs avaient ouverte. Depuis surtout qu'on prétendait imposer aux poètes un vocabulaire consacré, la langue poétique risquait de mourir de consomption. Avec les mêmes mots, c'étaient aussi les mêmes images, les mêmes métaphores qui reparaissaient sans cesse. Pour rajeunir la langue poétique, pouvait-on recourir à la création des mots? La poésie a ses délicatesses; les néologismes lui répugnent; ce sont des parvenus qui ont souvent mauvais genre et mauvaise grâce, et d'ordinaire

c'est moins leur mérite que leur fortune rapide qui les importe au choix de l'écrivain. Au contraire, (c c'est un des privilèges et des charmes de la poésie d'employer de vieux mots à propos et avec gt ùt. » (Féraud, s. V empourpré.) Le poète préfère donc aux néologismes les termes anciens parce qu'ils ont des droits acquis, et que leur vieillesse même les rend respectables.

Dans les œuvres poétiques de Delille, on en trouve plusieurs : allégresse, hocager, caverneux^ divinateur, infréqnenté, nuaceux, oiselet, ombreux, parentage, populeux, soudaineté^ tempêtveux, vineux.

Roucher surtout a montré une intention arrêtée de rajeunir la ' langue poétique. Il avait employé dans ses Mois le mot s'aviver. « Le mot 5'«yfi;e révoltera sans doute, dit-il (éd. Quillau, 1, p. 47); m lis je prie ceux qui le proscrivent d'observer qu'il manque à notre langue depuis qu'on a cherché à l'épurer. En effet, revivre, s'animer n'ont ni le même sens, ni la même énergie que s'aviver. D'ailleurs nos pères s'en servaient. Quelle raison avons-nous eue de le laisser tomber en désuétude? Ce n'est pas le seul mot ancien que j'ai cherché de rajeunir. On en trouvera dans ce Poème un grand nombre d'autres, comme . bleuir, tempétueux, ravageur, fallacieux, et même punisseur, qui, souvent, m'ont épargné la longueur d'une périphrase... Je suis bien loin de vouloir qu'on mêle un idiome étranger au nôtre; mais je ne puis m'empêcher de souhaiter que nous nous emparions de nos propres richesses trop négligées. Si nous sommes pauvres, c'est notre faute ; . Montaigne ne l'était pas. »

Aux mots que Roucher indique lui-même, il faut en ajouter quelques autres : bocager, caverneux, déprédateur , meuglant, mousseux, neigeux, om^breux, rai, rameux, refuir, simplesse, tournoyant, vineux.

Pour comprendre la témérité du poète, il suffît de lire le jugement ; de La Harpe : « Les vieilles épithètes de nos vieux poètes sont aussi une des richesses que Roucher se glorifie de déterrer. Yous avez déjà vu les rocs neigeux.^ vous verrez chez lui des tapis mousseux, des trésors vineux, des grottes mousseuses, des tomieaux vineux, des taureaux m^euglants, etc. La mousse ne déplaît nullement dans une peinture champêtre, et mousseux, au contraire, n'est rien moins qu'agréable : il ne faut qu'un tact très commun pour en sentir la raison. » (VIII, p. 375.) Que voulait dire La Harpe? Assurément Roucher n'a pas toujours fait de ces mots un emploi élégant; mais ce que La Harpe conteste, c'est le droit que le poète s'était attribué d'employer un mot ancien dans un autre genre que le genre familier.

Par l'effet de ces impulsions isolées, un mouvement général s'était créé; rien ne l'atteste d'une manière plus éclatante que les effortstentés dans l'Académie même par Voltaire et Marmontel, pour la décider à une restauration au moins partielle de l'ancienne langue.

Voltaire n'a peut-être pas employé dans sa prose autant d'archaïsmes que Rousseau ou Diderot; mais il sentait que les regrets inspirés par la \ieille langue étaient légitimes; approuvant même, au moins en partie, l'opinion des néologues sur la pauvreté de la langue, il comprit la nécessité de faire revivre certains mots condamnés ou disparus. Ce fut à leur réhabilitation qu'il consacra ses derniers efforts et ses derniers travaux.

Quelques mois avant sa mort, Voltaire était revenu s'établir à Paris ; nommé directeur de l'Académie française, il exerça cette fonction avec son activité habituelle. Il profita de l'autorité que son titre et sa gloire (1) lui donnaient pour soumettre à l'Académie le projet qu'il avait médité depuis longtemps d'un nouveau plan du Dictionnaire. L'ancien dictionnaire de l'Académie lui paraissait mal conçu, mal ordonné, peu méthodique; il lui semblait être plutôt le témoin des changements arbitraires et capricieux de l'usage que le dépositaire des richesses véritables de la langue. Or, dans la séance du jeudi 7 mai [Registres de l'Académie), Voltaire indiqua officiellement à l'Académie les changements qu'il serait bon d'opérer ; il demanda, en particulier, que l'on fît entrer dans le dictionnaire :

«... Les diverses acceptions de chaque terme, avec les exemples tirés des auteurs les plus approuvés ;

» Toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d'Amyot, de Charron, etc., qu'il est à souhaiter qu'on fasse revivre, et dont nos voisins se sont saisis. »

Voltaire aurait exécuté ainsi une bonne partie du programme que Fénelon avait jadis tracé à l'Académie. Mais Fénelon avait paru douter du succès : il comptait sur la bonne volonté et le zèle des écrivains plus que sur la collaboration de ses confrères. Pour prévenir les objections et stimuler les volontés, Voltaire s'était chargé de rédiger la première lettre du nouveau Dictionnaire : or, l'exécution de cet ouvrage demandait un travail considérable, des lectures approfondies, des recherches minutieuses et, par-dessus tout, un goût délicat. Peutêtre Voltaire eût-il réussi, grâce à son prestige et à son infatigable

(1) Pour les détails et les faits accessoires, voir Briinel, les Philosophes et VAcadémie française, p. 312 et suiv.

activité, à mener à bien l'entreprise. Mais il mourut un mois après en avoir présenté le programme, et avec lui, ditRivarol (éd. Lescure, I, 36), « tomba l'efFervescence momentanée qu'il avait communie née à FAcadémie ».

Il n'est pas exagéré de dire que ce Dictionnaire aurait ei une grande importance et une influence décisive sur le rajeunissem mt de la langue, puisque la reprise d'un bon nombre de mots anciens était une des parties essentielles de l'œuvre. Voltaire s'était préparé de longue main à exécuter le travail auquel il voulait associer l'Académie tout entière. Il avait reconnu à plus d'une reprise l'insuffisance du vocabulaire, il avait déploré son appauvrissement. Ses idées sur la langue, peut-être incertaines et flottantes d'abord, se précisèrent quand il étudia les ouvrages de Corneille pour préparer son Cornmentaire (1764). Il eut l'occasion de remarquer avec quel bonheur Corneille s'était servi de bien des mots oubliés depuis ; il sentit que la disparition de « belles » expressions, telles que convié et fallacieux, était une perte regrettable pour le poète. Il en était d'autres, ■comme a exorable » ou « évitable » que la langue générale elle-même pouvait envier au siècle précédent : « exorable ne devrait-il pas se dire? C'est un terme sonore, intelligible, nécessaire, et il est bien étrange qu'on dise implacable et nonj^lacable^ âme inaltérable et non pas âme altérable^ héros indomptable et non héros domptable^ etc. » [Comment. Cinna, III, 3.)

Dans le programme de ce nouveau Dictionnaire, il parlait des mots anciens dont nos voisins s'étaient emparés; il avait déjà exposé cette idée dans une lettre adressée en 1761 à d'Olivet. Voltaire y entretient son ancien maître du Commentaire qu'il prépare sur Corneille et des remarques qu'il est appelé à faire sur la langue. Il est très frappe de ce que des mots, vieillis parmi nous, aient été conservés par les Anglais qui nous les ont empruntés. Tel humour (= humeur) pour désigner les saillies plaisantes et gaies de l'esprit; « c'est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Le moi partie signifiait esprit : <i Cet homme a des parties », écrivait encore Corneille, et les Anglais disent parts. Nous-mêmes, nous avions emprunté aux Italiens des phrases heureuses ; pourquoi les avons-nous abandonnées? « Que d'expressions nous manquent aujourd'hui qui étaient énergiques du temps de Corneille ! et que de pertes nous avons faites, soit par pure négligence, soit par trop de délicatesse! ... Ce n'est pas, d'ailleurs, que notre langue ne soit abondante et énergique, mais elle pourrait l'être bien davantage. » Or, pour donner à

la langue plus d'abondance et d'énergie, Voltaire réclamait, non seulement les mots de Corneille, mais aussi ceux de Montaigne, d'Amyot et de Charron : telles étaient, comme l'atteste le programme du nouveau Dictionnaire, les conclusions définitives de Yoltaire.

Tout ne fut pas perdu de ces observations et de ces efforts. Même dans l'Académie, oii l'œuvre annoncée et déjà commencée était interrompue, on s'occupa encore des vieux mots. Tout d'abord, si l'on s'en rapporte à Chamfort, il résulta des critiques de Yoltaire que les dernières lettres de la nouvelle édition du Dictionnaire furent travaillées avec plus de soin, et que même on revint sur les premières pour corriger les fautes, les omissions et les négligences. En ce qui concerne plus particulièrement les mots tombés en désuétude, il se trouva quelqu'un pour reprendre, sinon le projet, du moins les idées de Yoltaire : ce fut Marmontel. Yoltaire l'avait protégé, lui avait fait une réputation, l'avait poussé à l'Académie; Marmontel pouvait se considérer comme le disciple préféré de Yoltaire et le dépositaire de sa doctrine littéraire.

Dans son discours De Vaiitorité de l'usage, qui fut prononcé à l'Académie en 1785, et dont nous avons déjà parlé, Marmontel appelle l'attention de ses confrères sur la nécessité de restaurer des mots anciens; ou plutôt, ce qu'il dit du néologisme, il l'applique du même coup à l'archaïsme. S'inspirant directement des principes de Yoltaire, il prétend perfectionner la langue d'après des principes rationnels. Du moment qu'une expression est claire, harmonieuse, juste, il faut l'employer; ces qualités suffisent à rendre légitime aussi bien l'expression c( rajeunie » que l'expression nouvelle. Marmontel semble développer ces principes avec plus de franchise, quand il parle des mots à faire revivre. C'est qu'en effet l'archaïsme porte en lui-même sa justification, et que, pour étabhr ses droits, il suffit d'en appeler d'un usage arbitraire à l'usage mieux compris et mieux défini.

Celui qui emploie une expression ancienne peut se réclamer de l'autorité des grands écrivains. Sans doute, il faut s'en tenir à l'usage du dix-septième siècle pour <c l'emploi des articles, des particules et des pronoms », en un mot de la syntaxe, mais pour ce qui est des mots, l'usage du dix-septième siècle ne s'impose pas d'une façon rigoureuse, on peut remonter à l'usage du seizième siècle. Yaugelas lui-même n'a-t-il pas loué Amyot de son invention de style? (c Or, si Amyot fut louable d'avoir osé les inventer, ces expressions heureuses, que nous avons laissées vieillir, pourquoi celui qui les rajeunirait serait-il si répréhensible? « Marmontel reconnaît ce qu'il y avait

de pénible, de forcé et de désordonné dans la langue de Montaigne; mais ce qu'il en regrette, c'est la force et la saveur « préférables à la pureté même », c'est aussi « une foule de tours naïfs qu'on n^ retrouve plus que dans La Fontaine, un grand nombre de tours \ goureux et concis, et de phrases substantielles qui sont perdues depuis Montaigne, une multitude de mots harmonieux, sensibles, faits pour parler à l'âme, faits pour plaire à l'oreille » ; il se demande coirment on a pu laisser périr tant de richesses.

Dira-t-on que l'autorité des grands écrivains ne suffit pas et qu'il faut respecter l'usage? Mais de quel usage s'agit-il? Marmontei met l'usage en contradiction avec lui-même ; l'emploi qui s'est fait jadis d'un mot en légitime la reprise. Cela ne se dit plus, déclare-t-on; c( mais si cela s'est dit, pourquoi ne plus le dire? » surtout quand le mot est bien fait et peut être heureusement employé. Le néologisme peut être condamné par la raison qu'il n'est pas et n a jamais été employé; mais comment justifierait-on la proscription d'un mot que l'usage a éprouvé? C'est au puriste à donner ses raisons. Marniontel explique avec finesse que la raison n'est pas intervenue dans les caprices de l'usage, que beaucoup d'expressions ou de mots perdus « ont été délaissés plutôt que rebutés, et que Ton ne s'en sert plus ]iar la seule raison qu'on a cessé de s'en servir ». Le peuple ne se sert pas de la plupart de ces termes ; ce n'était pas à lui d'en maintenir l'usage. Il appartenait aux écrivains de continuer à employer des mots qui leur étaient utiles. C'est par leur négligence qu'une sorte de prescription s'est établie, et que leurs droits, aux yeux des puristes, sont aujourd'hui périmés. Déjà Gresset, dans son Discours pour la réc( ption de Suard, avait fait remarquer que les pertes de la langue étaient réparables. Déplorant « le dépérissement de plusieurs biens antiques de la langue françoise, de la langue de Montaigne, d'Amyot et de Sully », il croit que pour y remédier il suffit d'appliquer le précepte d'Horace sur la renaissance des mots, et il invite les écrivains « distingués qui restent » à tenter « par un sage emploi et par des hardiesses heureuses de ramener les termes anciens que nous avons à regretter ». C'est aussi à la bonne volonté des écrivains que Marmontel s'adresse; mais il ne se contente pas de vagues exhortations, il leur donne des conseils plus précis; pour encourager et guider leur zèle, il dresse une liste assez longue des mots qu'il voudrait voir revenir en lisage, et dont Voltaire avait déjà patronné quelques-uns. Ce sont :

Affres^ allégeance^ allégement^ ordre, aventureux^ blondir^ brandir^ bruire^ calamiteux^ courtois^ courtoisie^ déhonter^ déloyal^

déloyauté, dévaler^ délayer, discord (adj. et sb.), écumeux, émoi, entraver, exaspérer, fallacieux, félon^ félonie, ferveur, hrrpitoyahle, infime, instable, jeunesses, labeurs, éminent, liesse, loyal, loyauté, multiforme, ocieux, ombreux, opportun, oublieux, outrageiix^ perdurable, pondérant, populeux, rai, rancœur, redonder, simuler, souvenance, vaL

Marmontel montre que parmi ces termes les uns sont utiles pour compléter les familles de mots dont la langue ne possède que le simple ou le composé, que les autres sont nécessaires pour exprimer une nuance de l'idée ou du sentiment ; pour résumer sa pensée, il demande si employer ces mots ce serait parler une langue étrangère. « Ne serait-on pas entendu? Ne le serait-on pas même avec le plaisir qu'on éprouve à retrouver des biens qu'on croyait perdus et qu'on a longtemps regrettés ? )>

Marmontel ne demandait pas comme Voltaire un remaniement complet du dictionnaire ; mais c'était au fond la même doctrine, et le môme désir d'aboutir à des résultats pratiques. Seulement Marmontel montrait plus de prudence que Voltaire ; il savait qu'il ne fallait pas trop demander à l'Académie. L'Académie fit bien peu, en effet, en faveur de ces vieux mots ; elle fit quelque chose pourtant. Dans son Dictionnaire, elle leur accorda une place plus large, et surtout elle consacra, sans tarder, bon nombre de mots que le besoin commun ou la complaisance des écrivains essayait de faire rentrer dans l'usage.

Tout d'abord, il suffit de comparer à l'édition du Dictionnaire de TAcadémie de 1740 les deux éditions qui l'ont suivie, pour reconnaître que l'Académie fait entrer dans son Dictionnaire un nombre toujours plus considérable de mots vieillis ou vieillissants. Voici les mots « archaïques» qu'elle ajoute dans les éditions de 1762 et de 1798 (1).

Avoutre, bachelette, besogner, bouter, chauveté, * convoitable, déduit, déjuc, désempenné, destrier, dive,éhonté, étrousser, faconde, frayant, gésir, homicider, idoine, * instiguer, maheutre, à la malheure, malengin, messer, nice, * outrecuidance, outrecuidant, outrecuidé, peautre, * pécune, primesautier, ramentevoir, rebrasser, redresseur, solacier, soûlas, truffer. — Au mot chauveté on lit même cette remarque intéressante : ce 11 vieillit, mais il est le seul qui dise la chose. » Le mot sourdre, qui dans l'édition de 1740 était « vieux », est dans celle de 1798 « vieux, mais énergique ». C'était avouer l'insuffisance du vocabulaire usuel, et indiquer le moyen d'y remédier.

(1) Appartiennent seuls à Tédition de 1762 les mots précédés d'un astérisque.

On pourrait objecter que l'Académie a inséré dans toutes les éditions de son Dictionnaire des mots tombés en désuétude, et rue, chargée d'enregistrer les décisions de l'usage, elle ne manquait pas à sa mission, quand elle ajoutait quelques mots semblables avec la mention « archaïque ». Il faut au moins admettre que l'Académie a nis le plus grand empressement à sanctionner la reprise d'un mot anci n; voici, en effet, la liste des mots qui, à la fin du dix-huitième siè jle, reparaissent dans l'usage (sont en italique ceux-là seuls qui m se trouvent pas dans les éditions de 1762 ou 1798) :

Abrègement, accointer, acquiescence, adapter, aduler, adultérer, affectuosité, aiguisement, angoissé^ apercevance, s'apitoyer, argutie, arrière-pensée, assentiment, astucieux, astucieusement^ atrocement, attachant, aviver, bleuir, commuable, compromission, conflagration, cuivré^ cultivable, cupide, décrue, dégénération, démérite, *déplaisance, déprédateur, descriptifs déshonorant, destructif, dévier, discord (adj.), dissemblant, disséminer, dissentiment, dissident, dissociation^ divinateur^ divorcer, * divulgation, dotation, envahissement, étrangeté,excaver, exécutable, exsangue, fictivement^ gazouillis, graduellement, hilarité, humoriste, imperméable, * inaccoutumé, indivision, inélégance, inélégant, inerte, infime, ingéniosité, insalulire, m?>di\vLùv\iè, instable, intense, instructeur, investigateur, investigation, loquacité, meuglant, opjjvessif, pactiser, paterne, populeux, producteur, rancœur, social, soudaineté, stimuler, torturer, tournoyant, traînerie, urbain, usager (adj.).

On voit que l'Académie avait admis le plus grand nombre de ces mots.

En somme, l'influence des meilleurs écrivains et la bienveillance de l'Académie ont permis à l'archaïsme de faire au dix-huitième siècle une belle fortune. Sans doute les réformateurs aiment mieux reconstruire tout à neuf que de réparer ; le néologisme eut au dix-huitième siècle des partisans audacieux. L'archaïsme fut soutenu avec plu^ de sagesse ; il ne fut pas exposé aux dangers que les réformateurs fougueux font courir aux meilleures causes. La faveur que retrouvaient les vieux mots fut, comme toujours, plus durable et de meilleur aloi. En les employant, les écrivains ne craignaient pourtant pas d'affirmer leur indépendance ; mais cette indépendance n'avait rien de dangeriîux pour la langue ; en s'affranchissant, ils l'affranchissaient elle-mtme d'une doctrine étroite, qui avait voulu arrêter et non seulement régler son développement.

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