I. — Argot et Langue poissarde
Pour savoir quel est le ton de la conversation au dix-huitième siècle, il suffit de parcourir les mémoires et les correspondances de l'époque. Quand l'écrivain recueille ses souvenirs personnels ou s'adresse à ses amis, il écrit comme il parle : dans ces confidences intimes il trahit ses habitudes de langage. Or, on est frappé du grand nombre de trivialités qui se rencontrent alors sous la plume des personnages les plus considérables. Citant une lettre du comte de Clermont, prince de sang royal, Sainte-Beuve [Nouveaux Lundis^ XI, 143) y dénonce, avec une indignation mal contenue, les signes d'une décadence du goût. «On dira ce qu'on voudra, ce n'est pas là de l'esprit ; c'est du jargon et de bas étage. »
Les expressions populaires et l'argot mondain se rencontrent pêlemêle à chaque page à.\i Journal au. marquis d'Argenson, et dans les Lettres de Bernis.
D'Argenson avait une prédilection réfléchie pour le vocabulaire du peuple. Les regrets que lui inspirait l'expression une jeunesse (cf. le Lexique) montrent bien qu'il comprenait la valeur de ces termes condamnés par un purisme parfois rigoureux. Tandis que Saint- Simon les prodigue, sous l'empire de l'irritation, pour satisfaire son dépit et se soulager, d'Argenson semble les rechercher : il les aime comme les vieux mots par éducation et par goût, il les emploie par coquetterie. Dans le tome IX de son Journal \^ relève :
« // s est fourré dans la persécution, p. 24 ; — il a exécuté la déconfiture^ 25 ; — bayeur {= badaud), 28 ; — tout cet échafaudage est culbuté, 72 ; — on a sanglé ce chapitre d'importance^ 78 ; — la marquise clabaude beaucoup de cette fréquentation, 109; — cette réjjonse est précisément Laniurelu, 120 ; — voilà donc nouvelle /?or/2è?'e (= ouverture) aux hauteurs du clergé, 176; — ils grillent d'entrer dans les affaires publiques, 229 ; — le parlement plus mené parle nez qu'ait jamais été oison ^ 271 ; — assaisonner une déclara-
— loi —
tion, 292 ; — im gouvernement stupide conduit à la boulemie [:=. au hasard), 345, etc. »
Les locutions proverbiales abondent également : « 'plumer la poule ^ V, 177 ; — mettre la nappe, Y, 186; — ces trois ininistres s'entendent comme larrons en foire^ Y, 388 ; — ménager la chèvre et le chou, YI, 86 ; — mettre le feu sous le ventre, YIIl, 87 ; — o)i dit que ses actions baissent à vue d'œil, IX, 109 ; — dru comme des mouches, IX, 178. »
La correspondance de Bernis a un caractère presque officiel, mais par l'importance des sujets qui y sont traités, nullement par le ton ou la dignité du style. Se douterait-on que le cardinal s'adresse au comte de Stainville, le futur duc de Choiseul, et à M""" de Pompadour, quand on lit des phrases de ce genre :
Etre emmailloté {= gêné dans ses mouvements, son initiative), 160 ; — toucher une corde, 166 ; — je suis beaucoup plus salé (:= chargé de reproches), 194 ; — nos généraux les plus huppés^ 197; — ma longue lettre qu'il faut que vous regardiez comme la loi et les prophètes, parce que c'est le vrai fond du sac, 200; — le bourbier dans lequel nous barbotons, 201 ; — les cartes se brouillent en Pologne, 214 ; — prendre la lune avec les dents ^ 220 ; — faire un trou à la lune^ 227 ; — l'armée de M. de Soubise est en panne, 242 ; — sécher sur pied, 269 ; — on me fait danser sur la couverture^ 281 ; — il a commencé à fondre la cloche avec la cour de Yienne, 286 ; — le moindre petit avantage nous regrimpe, 315 ; — M. de Massiac n'est cpi'une bûche^ 323 ; — on dit que les comptes ronds font les bons amis, 342; — cette vente boucherait un trou^ 362, etc., etc.
Ce langage d'un diplomate a quelque chose d'impertinent qui sent le jargon des boudoirs. Qu'on lise enfin les lettres de M""^ Roland récemment publiées dans la collection des documents inédits de l'Histoire de France ; on y trouvera sous la plume d'une femme les expressions les plus triviales, telles que « je m'en bats l'œil », et l'on appréciera l'exactitude d'une remarque curieuse faite en 1783 par S. Mercier, dans son Tableau de Paris, » les mots proscrits de la langue [i] sont positivement dans toutes les bouches, depuis les princes jusqu'aux crocheteurs. Les femmes d'aujourd'hui se les permettent. »
La littérature poissarde ne contribua pas moins que le jargon à la diffusion de la langue populaire ; ce sont, à vrai dire, deux manifesta-
(1) C'est l'argot qu'il veut dire.
lions semblables d'un même état des esprits : on s'encanaille et on y prend plaisir; on aime à lire des œuvres écrites dans ce style et à parler ce langage.
Yadé, qui vulgarisa ce genre, avait eu des précurseurs. La satire politique avait eu plus d'une fois recours au langage rude et gi issier du peuple pour frapper plus fort : c'était une arme lourde dont on se servait pour terrasser l'adversaire. Sous Mazarin, et an commencement du dix-huitième siècle sous la Régence, avaient paru des satires composées en langue à la fois burlesque et poissarde. Les adversaires du chancelier Maupeou mirent à profit la vogue du genre et firent courir contre les ce Parlementeaux » des chansons et des épigranmes du même style : l'usage qu'on en faisait ainsi était restreint et n'avait rien d'alarmant pour le goût.
Mais des écrivains firent du langage populaire une étude att -ntive et curieuse pour ajouter un piment à leurs œuvres grivoises ; on put alors craindre pour l'intégrité de la langue littéraire. C'est vers 1735, dans la société dite du Bout du banc^ que la littérature poissarde prit naissance. Elle se composait, entre autres, du chevalier de Pohgnac, de l'abbé de Sade, oncle du célèbre marquis, du chevalier de Féiielon; on y trouvait aussi La Chaussée, Voisenon, Maurepas, Pont de Yeyle : Caylus (1) était l'âme de ce cercle de joyeux viveurs. Il provoquait les gais propos, les animait de sa verve de célibataire libertin. Caylus se sentait attiré par ses goûts d'amateur sans préjugés autant que par le libertinage de ses mœurs vers ce qu'il y a d'original, d'osé et d'expressif dans la langue du peuple. Ce «franc Gaulois », comme il s'appelait lui-même, recherchait les vieux mots, il lisait et commentait les fabliaux, parcourait les faubourgs et la banlieue de Paris pour écouter parler les ouvriers et le menu peuple. Ce qu'il trouvait dans ser^ lectures, ce qu'il rapportait de ses pérégrinations, on peut le deviner en lisant l'un de ses contes les plus authentiques, V Histoire de M, Guillaume cocher. M. Guillaume aime à faire claquer sa langue aussi ludement que son fouet. Ecoutez-le narrer une querelle dont il fut un des témoins et finalement l'un des acteurs : «Notre soldat avait tiré sa (juinderelle^ l'autre était un rude cannier, et moi, avec mon fouet, nous donnions sur les tronches et les tirelires^ pendant qu'ils se défendaient avec les tabourets du jardin. J'avais donné un fier coup du gros bout de mon fouet sur les apôtres, à un qui voulait me prendre par les douillets^ etc., etc. » Quand on goûte la saveur de son récit, et qu'on
(1) Voir S. Rocheblave, Essai sur le comte de Caylus, p. 4o et 77.
se plaît à l'écouter, M. Guillaume ne se lasse pas : « Si ces aventures vous plaisent à lire, dit-il, je vous en détacherai encore d'autres qui ne seront pas moins chenues. » Ce cocher a beaucoup d'esprit : il sait voir, observer et raconter.
M. Guillaume est l'ancêtre le plus illustre des Nicaise, des Jérôme et des Lubin, que Yadé mit en scène. Mais l'artifice et la convention se laissent beaucoup plus apercevoir dans Yadé que dans Caylus. L'auteur de la Pipe cassée a souvent rapproché des éléments très disparates : outre que le caractère des personnages ne se concilie pas toujours avec le réalisme trop cru de leur langage, ce langage même n'est pas assez homogène.
Qu'on lise la Pipe cassée, les Bouquets poissards^ les Lettres de la Grenouillère^ ou quelques opéras-comiques comme la Nouvelle Bastienne, Jérôme et Fanchonnette, Nicaise, le Confident heureux, on trouvera dans cette langue poissarde, telle que Yadé l'a répandue, un mélange incohérent de mots et d'expressions de toutes provenances : en effet, le patois ancien et le jargon moderne, le faubourg et la campagne ont fourni leur apport, des archaïsmes, des néologismes, de l'argot, des mots déformés dans leur signification ou dans leur prononciation. Relevons-en quelques exemples significatifs.
A. Extension barbare des mots. — La Pipe cassée : Vabreuvoir = la boisson ; — civiliser leur amour = flatter. Lettres : civiliser = faire visite; original := origine, cause, motif. Jérôme et Fanchonnette : absenter -=1 priver, « j'm'absente donc de vot' présence y>, etc.
Ajoutons des significations archaïques : risée == plaisanterie, enjôler-::^ inspirer de l'amour, etc.
B. Dictons. — Ils sont rares et généralement peu intéressants. Dans Jérôme et Fanchonnette, on trouve : « Ça n'me f'ra pas morde à la grappe; — ton r'gret sert comme d'un clou à soufflet; — j'vous donne vote sac et vos quilles. » Yadé semble avoir fait peu de cas de ces m.aximes et de ces proverbes qui sont l'œuvre la plus curieuse du peuple.
C. Mots et expressions populaires. — D'abord, il y a des jurons et des grossièretés; Yadé ne s'est pas contenté de les emprunter à la réalité, il en invente ; par exemple, dans la Pipe cassée, gueuse à crapeaux, coffre à graillon, coulis à emplâtre, saqueurgué sont-ils authentiques ? C'est surtout par l'usage de ces grossièretés que Yadé met en relief les sentiments de ses personnages. Peut-être pensait-il, comme un de ses contemporains, que « les mots grossiers ont l'avantage de faire valoir les pensées fortes; ils ont une énergie, ajoutait-on,
assez connue de ceux qui ne peuvent pas s'en servir, pour leur donner quelquefois du regret etles leur faire marmotter en dédommagement. » [Le Fond du sac, I, p. 54 : apologie des B... et des F...)
En second lieu, il faut signaler des archaïsmes. Dans la Pipe :assée, chopiner ; godailler = se donner du bon temps; lotir = distribuer ; aveindre = chercher à prendre. Lettres : doutance = défiance, devise?^ accoutinnance.
Enfin il y a des néologismes comme le peuple en crée à chaque Instant selon son besoin. Nouvelle Bastienne : assor tissage, permettance , « mon cœur décampe tout comme \^ finition d'une lampe. » Pipe cassée : retors dans le c^/?fl6/e;?2e7i^^ habile homme, ^/on>?^5e/e = gloriole. Littres : consolance = consolation, pariure = pari, continnage =z continuation, récréa7ice = plaisir, capableté, joyeiiseté^ gesticulement, engueusement^ dissimit lance, eniiuyance, « avoir la science du stylagc ».
D. Argot. — Yadé donne lui-même le sens de quelques mois employés dans la Pipe cassée : solir^ vendre, le poussier, l'argent.
Ajoutons encore : ytoiit, fichant, fareaux, plaindre du vin = en verser à regret, casaquin, yeux mitonnes, « tant les taches l'.ivaient onde » , gnole = soufflet, s'argotter = se disputer, ficher à voyau = jeter dans la rue, savoir se manier == se remuer, travailler, se l'émettre dans son tranquille = devenir calme, être en bringue :=: être cassé, etc.
Les admirateurs de Vadé durent apprécier particulièreiiK nt ces expressions : Fargot fut très cultivé à cette époque, et, en 1775, Racot de Grandval en donna le premier vocabulaire à la suite d'un poème intitulé le Vice puni.
Dans l'orthographe et la prononciation populaire des mcits, on remarque le même mélange de vérité et de fantaisie. On ne peut s'étonner d'entendre Nicaise prononcer ;;/5 = puis, hen = Lien, à s* f heure, queuque = quelque, d'à st'heure=^ dorénavant, ou Lubin : biaupère, /z=]ui; aW ^qWq., Tinarieux. Ces déformations sont familières et naturelles. Mais visiblement Fauteur ajoute ou retranche des lettres et même des syllabes pour amuser. Fanchonnette vient ^ous le «feuirliage » entendre (( des oisiaux le garzouilliage » et Jérôme chante ce couplet :
D'tous côtés me v"là donc misérabe !
Et je tumbe de scribe en syllabe :
Oui, morgue, j'vois ben, sans mitroscope. Que v'ià ma maîtresse en saintecope.
Vadé abusait d'un effet comique trop facile, en estropiant les
mots avec complaisance. Il a pris soin de donner quelques indications sur la façon de débiter ses œuvres (Avertissement de la Pipe cassée). C'est ce qui en faisait l'intérêt ou plutôt l'agrément : « Très recherché comme amuseur, admirable diseur », dit Fréron, il savait que le « ton enroué, l'inflexion poissarde et traînante » produisaient un effet plus sûr que le choix même des mots. Les concessions que l'auteur faisait à ses propres talents pour obtenir de plus grands succès suffisent à expliquer le caractère artificiel et conventionnel de son œuvre.
La vogue du genre poissard fut immense. Yadé eut de nombreux imitateurs, en particulier Cailleau etLescluse (1).
Mais ils n'atteignirent pas à la réputation de Yadé. Dans son Eloge de La Chaussée, d'Alembert déclare que ce genre poissard « immortalisera le nom de Yadé, tant que la basse populace en fournira le modèle, et que cette bonne compagnie, qui se croit fidèle garde du bon goût, lui fera l'honneur de s'en amuser ». Quand Yadé mourut, Fréron fît, dans son Année littéraire (1757, IY,p.350 et suiv.), l'éloge de l'homme et du genre illustré par lui ; il déclara, en particulier, que le genre poissard n'est point méprisable et qu'il faut le distinguer du burlesque du dix-septième siècle. Le burlesque ne fut qu'une « platitude extravagante », facile et sans portée; mais « le poissard peint la nature, basse si l'on veut, aux regards dédaigneux d'une certaine dignité philosophique, mais très agréable à voir, quoi qu'en disent nos délicats... M. Yadé est le Téniers de notre littérature. » Un tel éloge témoigne de l'importance que les critiques les plus graves attachaient à la littérature poissarde. Après Yadé, ce genre déchna rapidement (2), mais il avait joui d'une faveur si grande, qu'on trouve dans les romans contemporains quelques traces de son influence. Dans Faublas^ il y a des mots d'argot, et l'auteur met des notes : « En termes d'argot, allumer signifie guetter, battre Tantif veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon Hvre n'est pas instructif. » (III, 132.) D'autres écrivains introduisent dans le récit des rustres, et leur font parler leur langage habituel : c( C'était une frime pour faire la généreuse » , dit un personnage du Théâtre d éducation de M'"*^ de Genlis. Les écrivains voulaient flatterie goût de leurs lecteurs. Le genre poissard se survécut ainsi à lui-même : on ne le cultivait plus, mais les expressions basses et d'un réalisme trop cru continuaient à plaire.
(1) Il faut se souvenir que Voltaire avait écrit quelques contes, sous le pseudonyme de Vadé.
(2) Mercier écrit, en 1783, Tableau, t. Vil, p. 287 : « Le ton des Halles, illustré pendant un moment par Vadé, n'est plus en vogue nulle part. » Même remarque, t. I, p. 128.
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