‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 18 sur 75 · II. — Réaction contre la langue noble · texte numérisé non relu

II. — Réaction contre la langue noble

En même temps que le jargon mondain et la littérature poissarde! mettaient en faveur les mots populaires, une vive réaction contre la^ langue noble s'annonçait; des protestations s'élevaient contre la doc-' trine qui refusait d'admettre les mots usités par le peuple. .Uicune d'elles n'a la valeur ni la portée d'un manifeste ; mais il importr de les rapprocher, elles attestent du moins que la doctrine ancienne st transforme et s'élargit.

Dans l'article que le chevalier de Jaucourt consacrait dans YE?icyclopédie à la langue française, il indiquait les avantages et les défauts de notre langue, en la comparant en particulier aux langues anciennes ; il constatait ses scrupules exagérés et sa timidité : « Il y a un grand nombre de choses essentielles, disait-il, que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme, sans s'avilir, une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait, sans se difPamer, dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon. luêwr/;? et ^ovy.clûç sont des termes grecs élégants qui répondent à gardeur de cochons et à gardeiir de bœufs^ deux mots que nous employons seulement dans le langage familier. » Pourtant l'auteur ne faisait qu'exprimer un regret, comme s'il était impossible de remédier à cet abus.

Or, à la même date, quelques écrivains ne craignaient pas de se compromettre en réclamant l'égalité de tous les mots.

Parmi les poètes, il faut d'abord signaler Gresset. Invité à corriger un poème sur V Arjriculture (1) de M. de Rosset, conseiller à la Cour des aides de Montpellier, l'auteur du Méchant relève ces deux vers :

Le mulet reconnaît une jument pour mère; • Son orgueil rougirait si je nommais son père.

Il raille doucement les expressions reconnaît, so7i orgueil^ si je nommais son père ; puis il proteste avec énergie contre les dédains d'une fausse poésie, et demande pourquoi on ne pourrait pas faire entrer dans les vers les mots engrais, contre, vigneron. « Toute cette prétentron, déclare-t-il, se réduit à dire que jusqu'ici ces t< rmes

(1) Cf. de Beaiivillé, Poésies inédites de Gresset, p. 182.

['ont pas été employés en vers ou l'ont été sans noblesse et sans sucés ; elle ne prouve pas du tout qu'un usage plus heureux ne puisse Bs faire passer. Dans un poème didactique surtout, on est autorisé à e mettre à son aise là-dessus, et à l'exception des termes absolument las, et des expressions ou grossières ou indécentes, il n'y a point éellement de mots ignobles ; avec des soins, avec l'art d'ennoblir les bjets et de leur donner le coloris de la poésie, les mulets et les bœufs ' passeront par la même commodité que les chevaux et les taureaux [ui déjà y sont reçus depuis longtemps ; toute la langue est aux ordres lu génie. » Personne n'avait encore affirmé avec tant de netteté la lécessité du mot propre et condamné la périphrase, qui permettait LUX écrivains d'en éluder l'emploi et de montrer les ressources d'un aient parfois trop ingénieux.

Dans le Discours préliminaire des Géorgiques, Delille écrira à son our : « Parmi nous les préjugés ont avili les mots comme les hommes, tt il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes rotuiers. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre ; !t, comme les grands ont abandonné au peuple l'exercice des arts, ils ui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations (1). )e là la nécessité d'employer des circonlocutions timides, d'avoir 'ecours à la lenteur des périphrases, enfin d'être long de peur d'être 3as. » Nous verrons que Delille s'est montré beaucoup moins timide 5ue la plupart de ses contemporains. Mais il faut remarquer que les défenseurs les plus énergiques de la tradition classique faisaient des concessions aux partisans du mot propre.

Le mal pour eux n'est pas d'employer le mot propre, mais de l'employer sans en atténuer la brutalité ou la crudité. Clément avait déclaré que les termes d'agriculture ne peuvent en aucune manière entrer dans un vers, et il avait blâmé Delille de son audace. Mais, reprit La Harpe [Œuvres^ Y, p. 202 et suiv.), il n'est que de bien placer ces termes ; or, dans cinq vers des Géorgiques de Delille il relève soc, traîneaux^ râteaux^ claie, van, madrier ; or, « pourquoi n'eston blessé d'aucun de ces mots ? C'est qu'il n'y en a pas un qui ne fasse image et qui ne soit accompagné de détails riches et pittoresques (2). » C'est ce que Gresset appelait « l'art d'ennoblir les objets

(1) Diderot expose des idées analogues dans ses Observations sur les saisons, de Saint- Lambert (t. V, p. 240).

(2) La Harpe, à propos du Philoctèle de Sophocle, écrivait {Œuvres, t. I, p. 310, note) : « Jamais le mot de sentine ne pourrait être noble dans un vers français, et encore moins fond de cale qui est le seul synonyme. Il est pourtant sûr qu'on ne peut supprimer ce mot sans affaiblir l'idée et le sentiment. »

et de leur donner le coloris de la poésie ». La théorie et la pratique des poètes les moins timorés se conciliaient donc assez bien avec 1 s exigences des doctrinaires les plus autorisés. Du moment qu'on ;idmettait un moyen d'ennoblir les mots populaires, on acceptait 1er principes essentiels delà langue noble; seules, les conséquences ex remes de la doctrine étaient combattues ; mais la tyrannie des préjuges était alors si grande en poésie, qu'il faut savoir gré à Gresset et à Delille d'avoir tenté une émancipation du vocabulaire : ils ont arrêté la fureur des proscriptions, et s'ils n'ont pas réalisé l'égalité des mots, du moins ils l'ont proclamée.

Quelques prosateurs ont formulé les mêmes plaintes et les mêmes revendications. Les règles de la langue noble devaient, en effet, s'appliquer aussi rigoureusement dans un discours que dans un poème. Le poète choisit ses sujets, exécute avec patience son œuvre, met tout son art à triompher des difficultés de style et de versification, et, à défaut de mérites plus solides, les qualités de forme suffisent à faire valoir un poème; mais le prosateur n'est pas toujours libre de choisir ses sujets, il ne s'adresse pas à une élite, par-dessus tout il vise moins à plaire qu'à instruire ; comment suffirait-il de le dispenser du travail de la versification, s'il est obligé d'avoir les qualités d'un bon poète ou d'employer le même style et la même langue que lui? A vrai dire, les prosateurs ne protestent pas encore contre le préjugé qui soumet aux mêmes conditions la langue de la prose et la langue de la poésie. Mais ils se montrent d'autant plus impatients de secouer le joug de la langue noble, qu'elle exige d'eux plus de sacrifices.

Nous avons vu par quelle argumentation pressante Marmontel avait expHqué, devant l'Académie, le mal qu'une conception trop étroite de l'usage avait causé à notre langue. Il conseillait de remédier à son appauvrissement graduel ; il recommandait de créer des mots, de faire revivre les mots abandonnés et tombés en désuétude. Il ajoutait encore un troisième moyen, c'était de réhabiliter les mots aviUs.

Le tort le plus grave que font à la langue « les lois prohibitives de l'usage, c'est de la dégrader, disait Marmontel, et de rendre inutile au langage noble et soutenu la meilleure partie de ses richesses (i). » Certes, les écrivains travaillent à orner et à enrichir la langue do nouvelles métaphores et de nouvelles alliances de mots ; mais « sc-n vrai

(i) Discours De VautorUé de Viisage, inséré dans les Eléments de lUtératwe, t. IV, p. 466 et suiv.

fonds », mais « ses richesses de première nécessité », c'est-à-dire ses mots propres, ses synonymes, ses diminutifs, ses primitifs, ses dérivés, tout ce que le peuple crée et conserve périt « tous les jours pour le poète et l'orateur ; or, ce serait à conserver cette partie si précieuse du langage et de la poésie, qu'on devrait donner tous ses soins. ))

Un tel état de choses vient des emprunts continuels qui sont faits à la langue écrite et qui, par degrés, descendent de la conversation des sociétés les plus choisies dans la conversation des gens du peuple. Les conséquences seront que, les termes propres devenant vulgaires et les termes figurés perdant leur énergie, il faudra recourir à des tours forcés et « se rendre étrange, de peur d'être commun en osant être naturel ».

Pour arrêter cette dégradation de la langue, il faut que les écrivains opposent à l'usage une force de résistance « pour retenir ce qu'il veut rebuter ». Il faut conserver les mots adoptés quand ces mots ont de l'harmonie, de la clarté, de la couleur, et qu'ils n'offrent à la pensée aucune image désagréable. Dira-t-on que de tels mots sont employés par le peuple? Mais, déclare Marmontel, « où en serions-nous si l'écrivain, même le plus élégant, ne devait rien dire comme le peuple ? » Dans toute langue il y a une partie du vocabulaire qui est commune à toutes les classes de la société ; « par quelle vanité voulons-nous que, dans la nôtre, tout ce qui est à l'usage du peuple contracte un caractère de bassesse et de vileté ? »

Il ne faut pas, toutefois, se méprendre sur la pensée de Marmontel : ce qui l'inquiète, c'est l'insuffisance de la langue littéraire ou de la langue noble qui, par la complaisance des écrivains, s'impose peu à peu à tous les genres. Déjà il avait montré combien il était maladroit aux écrivains de faire des courtisans les arbitres et les conservateurs de « la langue de l'éloquence et de la poésie ». La Cour, qui n'emploie qu'un « très petit nombre de mots », a négligé toutes les expressions, tous les mots dont elle n'avait pas besoin : la haute littérature a un domaine plus étendu et des besoins plus grands. De même, Helvétius (ï, 114) se plaignait de l'impuissance et de l'insuffisance de la langue noble. Or les mots, qui ne sont en eux-mêmes ni nobles ni bas, prennent ce l'une ou l'autre de ces dénominations, selon qu'ils sont usités ou rejetés à la Cour... Mais, la plupart des courtisans ne s'exerçant que sur des matières frivoles, le dictionnaire de la langue noble est par cette raison très court. » C'est la même idée que Marmontel développait ; il demandait la permission pour le poète et l'orateur de

se servir de tous les termes et de tous les mots communs. Il y avait ^ quelque hardiesse à présenter ces revendications, pourtant si légilimes ; mais Marmontel n'allait pas jusqu'à réclamer l'égalité absolue d ^ tous les mots, ni jusqu'à conférer une valeur et une dignité littérair s aux mots exclusivement employés par le peuple.

Bien au contraire ; il glisse dans le développement de se^ idées deux remarques qui atténuent la hardiesse et la portée de ses revendications. Tout d'abord, Marmontel fait observer que le peuple p^ ssède un vocabulaire qui lui appartient en propre; quels en sont les dé auts? quelles en sont les qualités ? Marmontel ne le dit pas et peu lui importe : « Il y a des façons de parler qu'il faut laisser au peuple et qui n'appartiennent qu'à lui. » Quand on sait les regrets que la langue d'Amyot et de Montaigne lui inspirait, on ne comprend guère son dédain pour tant d'expressions et de locutions populaires qui font le charme des ouvrages du seizième siècle. Au contraire, le « grand nombre de termes et d'images exclusivement analogues aux mœurs, aux habitudes, à la façon de voir, de penser et d'agir des hommes d'un rang élevé » entrent naturellement dans le style littéraire : ce langage aristocratique suffit, selon les théoriciens les plus rigoureux de la langue noble. Mais, entre la partie de la langue qui appartient exclusivement au peuple, et « l'apanage réservé » à la classe des grands, il y a un domaine beaucoup plus vaste qui appartient à ia fois au peuple et aux grands ; or, selon le vœu de Marmontel, la langue littéraire aura a la jouissance de tout le domaine commun, d'oii la vanité veut l'exclure, et qu'une fausse déhcatesse lui conseille d abandonner ».

En second lieu, Marmontel demande que l'écrivain, poète ou orateur, use de quelques précautions ; et, bien qu'il n'insiste pas aussi longuement que La Harpe sur la nécessité d'encadrer les expre.-sions populaires de termes et d'expressions plus nobles, il donne le même conseil, et fait valoir l'avantage d'un heureux arrangement, a Ne voit-on pas qu'entremêlées avec des termes et des images d'un ton plus haut », ces expressions populaires « donnent au style un air de vérité et de naïveté qu'il n'aurait pas s'il était plus tendu? » Aristoti' conseillait aux poètes le même « artifice » pour sauver l'invraisemblance du merveilleux : il suffisait d'y mêler des çfiloses simples et communes ; de même les mots nobles mêlés ^^x mots populaires leur communiqueront une partie de leur noblesse.

Seul, au dix-huitième siècle. Mercier a proclamé l'égalité des mots ; encore l 'inscrit-il dans un ouvrage satirique intitulé /'An 2440,

au nombre des réformes qui ne seront vraisemblablement réalisées que dans un avenir lointain. Un génie révèle à Mercier les merveilles qui seront accomplies au bout de plusieurs siècles : « Nous avons restitué, lui dit-il entre autres choses, aux mots ainsi qu'aux hommes une dignité égale. Il n'y a point de mots réputés bas. Car si les mots ne sont autres choses que les signes représentatifs des idées, dès que les idées sont nécessaires, l'expression devient nécessaire... Les idées peuvent choquer, mais jamais les mots... Il n y a point de mots vils, comme il n'y a point de citoyens réputés bas. » {An 2440, III, 160.) Nous verrons plus loin quels efforts Mercier a tentés pour faire rentrer dans la langue littéraire ces mots populaires. Il importait de remarquer dès maintenant que les écrivains les plus autorisés ne vont pas aussi loin que lui dans leurs revendications théoriques et que l'égalité des mots n'est pas encore un dogme établi.

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