III. — Mots et expressions populaires
Laissons la poésie et l'éloquence où la langue noble exerce une domination jalouse pour étudier les autres genres, dans lesquels l'écrivain jouit d'une liberté plus grande ; on constate alors que les expressions les plus franchement populaires, loin d'être rebutées, s'y épanouissent. Nous allons considérer successivement les genres et les écrivains : à étudier la question sous cette double face, nous trouverons l'avantage de mieux comprendre dans quelle mesure tel genre, tel écrivain a contribué ou participé au développement général de la langue populaire.
A chaque genre de composition littéraire était approprié, suivant la doctrine et l'usage du dix-septième siècle, un genre particulier de style, c'est-à-dire un choix et un emploi délicats des mots de la langue générale. Au dix-huitième siècle, beaucoup de termes et d'expressions commencent à perdre leur cachet d'origine et leur valeur ; les tons et les styles se mêlent. De toutes les transformations, voilà la plus importante, puisqu'elle complète les autres et les rend définitives.
Vohaire, guidé par son goût exquis, a de bonne heure signalé comme un danger inquiétant cette transformation de la langue, « Un des grands défauts de ce siècle qui contribue le plus à cette décadence, c'est le mélange des styles. » {Dict.jjhiL, art. Style, II.) Ce qui n'avait été tout d'abord qu'une fantaisie de Fontenelle était devenu une
habitude générale. Avec le temps, le mal s'est aggravé; en toutes' circonstances (1), Voltaire le combat, tantôt avec une malicieuse| ironie, tantôt avec irritation. Dans divers opuscules, il expli {ue parf quelles causes et dans quelles circonstances la contagion se j'épand.f Ses observations peuvent nous servir de guide. |
Voltaire revient sans cesse sur ce principe : de même que, dans les? arts, l'exécution dépend du sujet, de même « chaque genre l'écrire a son style propre en prose et en vers ». Une convient pas de rechercher des mots ni des tours nouveaux dans un livre de religion, comme fait l'abbé Houtteville,de déclamer dans un livre de physique, Je plaisanter dans un traité de mathématique (2). Déjà DesfontainLS avait raillé ces fautes de goût dans son Dictionnaire néologique.
Le mélange des styles a deux causes : le bel esprit et la négligence. Elles semblent contradictoires; en fait, elles aboutissent au. même résultat.
Le bel esprit, qui tend au dix-huitième siècle à remplacer le bon goût, est une manie et une affectation. Se singulariser par son style, user d'expressions contournées et outrées, au risque de torturer la langue et de choquer le lecteur, voilà le triomphe du bel esprit. D'oii vient ce défaut? Sans doute « du reproche de pédantisme qu'on a fait longtemps et justement aux auteurs... On a tant répété qu on doit écrire du ton de la bonne compagnie, que les auteurs les plus sérieux sont devenus plaisants » (art. Style). Pour ne point paraître pédant, on est badin; on écrit tantôt d'un style précieux, tantôt familier. L'auteur feint d'envelopper dans des expressions forcées une signification ingénieuse, une intention subtile, on ne sait lesquelles! Il faut se donner autant de peine pour comprendre ce jargon que l'auteur s'en est donné pour l'imaginer.
D'autre part, la négligence est inévitable dans les ouvrages que l'on écrit à la hâte pour les besoins de la polémique ; tous les écrivains à peu près improvisent, et, faute d'attention, mêlent les termes et les expressions les plus disparates.
En quoi consiste le mélange des styles ?
Tout d'abord on fait un emploi mal justifié des expressions poétiques, on s'en sert dans le style familier et simple (art. Français).
(1) Conseils à un journaliste {Mélanges littéraires), 1741, et Diciionnairr: philosophique : art. esprit, français, genre de style, style.
(2) Lettre à d'Olivet, du 5 janvier 1767 : « La langue paraît s'altérer tous les jours; mais le style se corrompt bien davantage; on prodigue les images et les tours de la poésie en. physique; on parle d'anatomie en style ampoulé; on se pique d'employer des expressions qui étonnent, parce qu'elles ne conviennent point aux pensées. »
Par exemple, en parlant d'un mur mitoyen, un avocat dira que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions ; ou bien un historien écrira que l'auteur d'une sédition alluma le flambeau de la discorde. Voltaire a raison sans doute de condamner l'abus de ces expressions; mais comment ne voit-il pas que c'est le style noble qui a introduit partout ce galimatias solennel? Il constitue dans presque tous les ouvrages la trame toute faite, sur laquelle s'adaptent et s'appliquent au hasard des expressions et des métaphores de toutes natures, les plus basses comme les plus emphatiques.
Inversement, le mélange des styles a pour résultat l'emploi des expressions populaires et triviales. Voici les exemples que donne Voltaire : (( Les ennemis furent battus à plate couture; — il se prêta à des propositions de paix après avoir chanté victoire... »
Tous les genres littéraires se ressentent de ce mauvais goût; Voltaire déplore en particulier la façon d'écrire des historiens, des philosophes, des journalistes.
On mêle, dit-il (art. Genre de style), au « style simple et noble qu'exige l'histoire ces termes populaires, ces expressions triviales que la bienséance réprouve )î. La Harpe relève dans la traduction de Salluste par le président de Brosses des phrases de ce genre : la règle qu'on voudrait ramener fit l'effet d'une combustion générale et mit tout sens dessus dessous ; le peuple qui se trouvait alors le pied sur la noblesse., l'écrasait avec autant d'insolence que celle-ci avait fait en pareil cas; les soldats avaient fait îin à-droite pour se retrouver en bataille en face de l'ennemi ; lorsque l'attaque commence, chacun déploie son savoir-faire; Métellus ne peut ni contenir sa langue., ni retenir ses larmes. c< Ce n'est point là le style de l'histoire, conclut La Harpe {Lycée, XIV, 219), et ces familiarités triviales n'ajoutent rien à la vérité et à la simplicité, qui s'accordent très bien avec une élégance noble. » A propos de l'ouvrage de Mably, intitulé De la manière d'écrire l'histoire., Linguet [Ann., XIV, 205) remarque « la familiarité voisine de la bassesse» de certaines expressions, par exemple : «Bossuet venant au règne d'Augustule tourne un peu trop court., Voltaire qui ne voit pas au bout de son nez » ; de même Féraud relève des trivialités dans V Histoire de T Eglise de Bérault. Assurément, on ne saurait approuver de telles fautes de goût. Aujourd'hui, nous serions moins sévères envers l'historien qui sacrifierait la « noblesse » du style au souci de l'exactitude; mais, à la fin du dix-huitième siècle, on reste attaché à l'idéal de l'histoire «bien écrite », telle que Saint-Réal l'avait comprise.
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Au dire de Voltaire, c'est surtout sous l'influence et par le prestige de la littérature dominante à cette époque, de la philosophie et du journalisme, que la confusion des styles s'accentue.
c( La profusion des mots est le grand vice du style de presque tous nos philosophes et antiphilosophes modernes, » déclare Voltair*' (art. St'i/le). Dans le Système de la Nature de d'Holbach, il critique surtout un amas d'expressions toutes faites et « triviales », nobles ou liasses, que l'écrivain coud pour arrondir « une phrase inutile » . Voici l'exemple que Voltaire relève : « Qu'il [l'homme] subisse sans murmurer les arrêts d'une force universelle qui ne peut revenir sur ses pas, ou qui ne peut jamais s'écarter des règles que son essence lui prescrit. » Et le critique de s'écrier avec raison : « Qu'est-ce qu'une force qui ne revient point sur ses pas?.... » Je relève encore : « Sa curiosité lui fit avaler à longs traits le merveilleux » (I, 9) et dans la Politique naturelle (D. IV, ch. xxxni) : « On voit presque en tous pays les souverains faire bande à part, et se faire des intérêts totalement contraires à ceux des peuples qu'ils gouvernent. »
L'historien et le philosophe pouvaient trouver au dix-septième siècle des écrivains dignes d'être imités ; il n'y en avait pas pour le journaliste. Car Bayle, qui « est peut-être le premier modèle », est incorrect et négligé : « Il s'abandonne à une mollesse de style et aux expression? triviales d'une conversation trop simple, et en cela il rebute souvent l'homme de goût. » (Voltaire, Conseils à un journaliste.)
Or, quels sont les défauts que Voltaire recommande principalement aux journalistes d'éviter? L'impropriété et le mélange des styles; la négligence et l'affectation avaient déjà commencé à produire ce jargon emphatique et trivial qui est resté le style propre du journal. On n'a plus le sentiment délicat de la valeur des mots ; on écrit que « des janissaires ont mordu la poussière », que « les troupes n'ont pu résister à l'inclémence des airs » (art. Français). Voltaire s'indigne de l'abus de ces expressions faussement nobles; il y a, d'autre part, les expressions triviales ou populaires que Voltaire ne signale pas, mais qui se rencontrent à chaque Hgne dans les journaux de l'époque.
Linguet est le plus considérable des journalistes de son temps, et peut-être le plus justement célèbre par l'étendue de ses connaissances et l'ardeur de la polémique; il suffît de feuilleter ses Annales pour comprendre avec quelle insouciance il mêle tous les styles.
Tel article, intitulé Recherches et considérations sur la poptila-
lion (VI, 217), commence d'un style d'oraison funèbre et se continue comme un calcul de comptabilité, avec des expressions mélodramatiques et tout un fracas d'antithèses et de métaphores.
Dans un article sur les Moyens imaginés pour rendre les édifices incombustibles (t. VII, p. 423), Linguet, avec une ironie trop ingénieuse, ne craint pas de mêler aux nobles périphrases, aux savantes antithèses les énergiques figures de style empruntées au langage du matelot !
Je relève encore au hasard ces expressions : s'atteler à la charrue^ barboter dans la servitude, bipède {=z un malheureux), notre boule [z=z\gi terre) ^chamailler, croître comme des champignons, places encore toutes chaudes, ce chien d'art oratoire, être coulé à fond (au figuré), donner des croquignoles, nêtre pas dégoûté^ s'époumonner contre quelque chose, se battre les flancs^ grabuge, grêler sur le persil^ jouer de son reste, laver la tête^ la moutarde monte au nez, se faire des niches, il y a huit millions à palper^ plaquer une petite conquête, le pont aux ânes, mensonge^ réchauffer ce qui est écrit, tripotage, turlupiner quelqu'un.
Et Linguet jugeait le style de ses confrères! Il s'amusait à relever dans le Mercure maintes phrases dont sa bonne humeur s'égayait ; car jamais Cathos ni Mascarille n'avaient « employé un argot plus comique, ou un phébus moins intelligible ». [Ann.^ VI, 273.) C'était s'exposer à des représailles, et Linguet nous a lui-même conservé le témoignage des cruelles rispostes qu'il s'attira {Ann., VII, 195). Il n'y a pas lieu d'entrer dans le débat et de prononcer entre les adversaires. Ce qu'il nous importe de retenir, c'est que les pressentiments de Voltaire étaient justifiés; le journalisme a singulièrement contribué, par sa langue prétentieuse et sa négligence fardée, par son dédain de la qualité et de la valeur des mots, à jeter le désordre et la confusion dans le vocabulaire.
Sans vouloir épuiser la série des genres littéraires, dans lesquels l'improvisation et l'affectation ont fait entrer les expressions populaires, il importe de signaler les mêmes symptômes dans le roman et le conte. Les grâces du style y semblent plus nécessaires qu'ailleurs; or, voilà que, pour plaire et se rendre séduisant, le roman affecte, lui aussi, un ton très libre. Dans les œuvres si guindées et si maniérées de Durât, des expressions, des métaphores populaires et familières se présentent d'une façon assez imprévue : elles détonnent de telle sorte qu'elles semblent bien avoir été risquées de propos délibéré; et, en effet, elles sont un des procédés de ce style précieux.
Chez certains romanciers, le mélange de ces termes popul lires et;
des termes nobles semble une des formes du persiflage qui st à la | mode. L'intention est certaine : ces rencontres brusques d'expressions i emphatiques et d'expressions triviales ont quelque chose de concerté, i comme une raillerie qui se prolonge. L'écrivain semble tourner n ridicule ses personnages et se moquer du lecteur même qui les prendrait au sérieux. On peut en juger par cette page de Meunier de (Juerlon [Soupers de Daphné, p. 19) que j'abrège : « Sa tendre moiti' lui fit offrir une pension sur le revenu de ses charmes; mais, après lui avoir tenu quelque temps le bec dans l'eau, la négociation fut rompue... Le couple entreprenant va renouveler l'héroïsme aventurier de la mère et commence un roman sur le plan du sien ; mais l'imprudence conduit tous leurs pas, et le nouveau Thésée rate sa conquête. » On reconnaît là tous les caractères de la langue du dix-huitième siècle : le goût de l'abstraction, la manie du bel esprit, et surtout l'affectation jusque dans la vulgarité. Celte langue se retrouve dans Bouffit rs avec quelque chose de plus fringant, dans Crébillon fils avec quelque chose de plus contourné et de plus alambiqué encore. Sourire ou s'indigner? On craindrait dans les deux cas d'être dupe; tant ce style a les apparences équivoques des « mystifications », qui font alors la joie de « la bonne compagnie » .
D'autres qui pratiquent ce style s'en justifient par des raisons pédantesques ou» feignent du moins d'avoir quelque haute ambition ; ils s'efforcent de rendre la vérité! La vérité exige-t-elle d'être incorrect? d'être trivial? L'auteur du roman de Faublas se fait un mérite de tout ce que les puristes pourraient lui reprocher. « Quant à moi, dit-il, je crois fermement qu'il n'y a point de naturel sans négUgences, principalement dans le dialogue. C'est là que, pour être plus vrai, sacrifiant partout l'élégance à la simplicité, je serai souvent incorrect et quelquefois trivial. » (Préface de la Fin des Amours), Il y a peu d'incorrections dans son ouvrage, mais en revanche beaucoup de trivialités. Citerai-je quelques exemples ?
Après m'avoir tnajestueusement toisé (II, 83), — je ne casserai pas les vitres (II, 145), — elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume (II, 204), — enfiler une rue (II, 2^2), — en farfouillant dans Vâtre (III, 181), — meuble démantibulé (lll, 182), — tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un amour étemel (IV, 63), — brailler à tue-tête (lY, 31), — puisque celui-là n*est pas mort, il fallait qu'il eût Pâme chevillée dans le ventre (IV, 146), — engoué de cette marquise (IV, 175), — lintaris-
sable bavardage de votre sempiternelle tante qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques priticipes (lY, 179), etc.
Il faudrait tout citer! Louvet se plaît à faire défiler devant nous des paysans, des soudards, des valets et des servantes d'auberge ; c'est moins pour peindre leur caractère que pour nous amuser des trivialités de leur langage. Marivaux n'avait présenté la lingère M'"^ Dutour et le cocher que dans des scènes épisodiques ; mais, depuis les succès de la littérature poissarde, les personnages de ce genre sont devenus les vrais héros des romans ; c'est même dans les tavernes et les bouges qu'un Restif de la Bretonne introduit ses lecteurs. Sincère ou factice, une sorte de « naturalisme » triomphe dans la littérature, inspire le fond et la forme d'œuvres importantes. Et encore l'intrigue est si insignifiante, les caractères si superficiels, que l'auteur ne semble avoir donné ses soins qu'à rendre avec exactitude le langage de ses personnages : il s'y applique du moins avec une complaisance marquée.
Le développement pris par l'élément populaire dans la langue du dix-huitième siècle est donc considérable. Cette enquête serait incomplète si nous ne montrions pas que quelques écrivains ont particulièrement contribué à cette transformation de la langue ; ils l'ont favorisée les uns par leur négligence et leur insouciance du bien dire, les autres de propos délibéré et avec réflexion, par leur exemple et leur doctrine.
Il n'est pas, au dix-huitième siècle, d'écrivain qui ait fait de la langue populaire un emploi plus large et plus franc, plus sage et plus naturel aussi que J.-J. Rousseau. Nourri de la lecture des meilleurs auteurs du seizième siècle, il avait le goût de la langue saine et énergique des Amyot et des xMontaigne. A leur exemple, il a employé le mot populaire ; car il ne connaît ni la fausse délicatesse ni les dédains de l'écrivain aristocratique : Rousseau est « peuple » , dit-il : il l'est dans sa langue comme dans ses idées.
J.-J. Rousseau s'est visiblement efforcé dans la Nouvelle Héloïse de montrer son talent d'écrivain ; mais il n'a pas craint de mêler aux expressions précieuses ou oratoires les locutions les plus familières. Par exemple :
Tancer y tenir registre, bagatelle (= affaire sans importance), chucJ Loterie, être en train de sincérité ^ prétintaille, il n'est point du vol des deux autres, sauter aux yeux, verbiage, ramasser de quoi fournir au caquet, giter, ronron, sans sourciller, bambin, pérorant,
faire la guerre à quelquun de quelque chose ^ caquetage^ ramassis de canailles j se faire des monstres de tout, criailleries des enfants^ V accommodement est actuellement en si bon train, faire ehdêver, marmot^ escamoter^ aufig., barbouiller sur le grand orgue, en avoir par dessus la tête, en venir à bout, etc.
Ces expressions manquent complètement dans le Contrat social, ce qui prouve que Rousseau les emploie consciemment et les rejette quand il les juge déplacées. Elles abondent, au contraire, dans \ Emile et dans les Confessions; l'usage judicieux et heureux que Roisseau en a fait dans ces deux ouvrages suffît à montrer Futilité et la valeur de ces expressions que le purisme condamnait. J.-J. Rousseau a, d'ailleurs, expliqué lui-même sa méthode et ses principes d'écrivain. Parlant de son Emile, « si j'ai pu rendre, dit-il, ces essais utiles par quelque endroit, ce sera surtout pour m'y être étendu fort au long sur cette partie essentielle [la crise de la puberté] omise par tous les autres, et pour ne m'être point laissé rebuter dans cette entreprise par de fausses délicatesses ni effrayer par des difficultés de langue. » {Emile, V.) De quelles difficultés Rousseau veut-il parler? L'ensemble de la phrase l'explique ; d'ailleurs, au livre IV de ï Emile, il montre que l'horreur du mot propre est un signe de décadence morale et littéraire : « Tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs que sur la scène du monde. La décadence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire. » Au style apprêté qui masque les choses, J.-J. Rousseau préfère donc un style franc et sincère qui ne trompe le lecteur ni par les détours d'une pruderie hypocrite ni par de maladroites réticences. Dans le livre II de V Emile on peut relever ces expressions :
Croupir dans l'air d'une chambre^ boire les affronts comme Feau^ planter un vice, canaille, jaser, entamer un discours, donner un œuf pour avoir un bœuf, tète {== intelligence), un prodige (== enfant très intelligent), déboire (au propre), abrutir, remuer le pied i^-- faire un mouvement), ramollir son corps dans l'inaction, jaser, coller des enfants sur des livres (== exiger d'eux une grande application) ; c( voilà une source de vices bouchée dans le cœur », sermon ■:^^ (reproches), êti^e en nage (= suer), faire dégourdir l'eau, se mettre en sueur, gaillardement, marchander les coups, cœurs qui n'ont point d'étoffe, manger jusqu'à crever, accumider cent fatras dans sa mémoire, mot pris à la volée ^ etc.
Assurément il était bon de rappeler qu'on ne doit pas écrire un livre d'éducation comme une oraison funèbre ou une harangue académique ; et cette langue de V Emile n'a presque rien d'académique. Rousseau, qui prêche le retour à la nature, revient, dans sa manière d'écrire, au naturel des écrivains du seizième siècle : sa langue garde quelque chose de savoureux- qu'on ne pouvait goûter avant lui que dans Amyot ou Montaigne. S'agit-il de ses propres idées et de ses sentiments? Rousseau les exprime sans fard ni réticences dans toute leur spontanéité. « Si je veux, dit-il, dans la préface des Confessions^ faire un ouvrage écrit avec soin comme les autres, je me farderai... Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je ne m'attacherai point à le rendre uniforme, j'aurai toujours celui qui me viendra, j'en changerai selon mon humeur, sans scrupule ; je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne, sans m'embarrasser de la bigarrure ; ... mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai fera lui-même partie de mon histoire. » Sa langue, comme son style, porte le reflet de son âme et de sa pensée. D'autres écrivent comme on parle ; lui, il écrit comme il se parle à lui-même. Aussi les Confessions abondent en expressions familières et populaires : des ergoteries, enfiler une fausse route ^ je me dégoûtai de la partie critique qui na ni fond ni rive^ manger son pain à la fumée du rôti, impayable^ des airs à faire mourir de rire, avoir besogne faite^ planter là quelqu'un^ je repris le train de rester seul {{). Ces expressions charment sans doute par leur pittoresque ou leur énergie, mais surtout elles nous donnent le plaisir et l'illusion d'être les confidents d'un homme qui, au heu de chercher à nous éblouir, nous parle avec bonhomie et sur un ton de simple cordialité ; cette familiarité de style n'a rien d'affecté ; les expressions populaires se présentent chez Rousseau d'une façon naturelle ; à peine le lecteur les aperçoit-il. Amenées tantôt par l'ironie, tantôt par un mouvement passionné, elles se confondent avec les autres expressions dans une parfaite harmonie ; il y a entre elles la même unité qu'entre les divers sentiments qui constituent le caractère d'un homme : il n'est pas, en effet, au dix-huitième siècle, de style plus « personnel » que celui de Rousseau. 11 suffît de lui comparer quelques autres écrivains, tels que Diderot et Beaumarchais, tous deux pourtant si « populaires ».
Déjà nous avons eu l'occasion de remarquer que Diderot et Rous-
(1) Expressions tirées du livre VI. On ne saurait tout citer, et c'est dommage.
seau portent le même jugement sur la langue de leur temps : quand Diderot parle de la langue noble, il en juge les principes et les effets aussi sévèrement que Rousseau. « Je blâme, déclare Diderot, cette noblesse prétendue qui nous fait exclure de notre langue un giand nombre d'expressions énergiques. » Il regrette qu'une fausse dé icatesse ait appauvri la langue. « Quelle perte, ajoute-t-il, pour ceu\ de nos écrivains qui ont l'imagination forte que celle de tant de mots que nous renvoyons avec plaisir dans Amyot et dans Montaigne!... Je ne doute point que nous n'ayons bientôt comme les Chinois la langue parlée et la langue écrite. » [Lettre sur les sourds et muets ^ éd. AsstJzat, I, 388.) Deux moyens s'offraient à l'écrivain pour réparer les ruines de la langue : c'était de rajeunir les mots anciens, et de réhabiliter les mots populaires. Mais Diderot, qui a beaucoup contribué à faire revivre certains mots oubliés, a usé avec ménagement de la langue populaire.
Dans ses contes et. romans, Diderot aime la forme du dialogue qui lui permet de mettre en scène des originaux tels que le Neveu de Rameau ou Jacques le fataliste : l'auteur se reconnaît lui-même en eux, du moins il en fait les interprètes de ses idées, il leur prête sa verve endiablée, la vivacité et la brusquerie de son langage. Il suffit de les écouter, pour se donner une idée de ce qu'était la conversation de Diderot et pour comprendre l'impression si forte que sa parole faisait sur les auditeurs. Rien de plus mêlé que cette langue des contes dialogues de Diderot. « J'ai un diable de ramage saugrenu, dit le Neveu de Rameau, moitié des gens du monde et de lettres, moitié de la Halle. » Voici, en effet, de quelles expressions il se sert : « Se rabattre dans une taverne ; — le reste de l'univers lui est comme d'un clou à soufflet, — le jeter aux cagnards^ — vous retournerez au regrat^ — cela se réveille à propos de bottes^ — serebéquer^ — se bistourner^ — ce que j'avais à lui dire était une autre paire de manches^ etc., etc. » La conversation de Jacques le fataliste est, comme sa philosophie, sans prétention ; il dit : « se tenir ni j)lusni moins que les chaînons d'une gourmette, — chiffonner la cervelle, — ne croire nine décroire, — être en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux, -^indigestion bien conditioimée ^ — faire le poii à tout venant^ — s'embarquer dans un chapitre de morale, — enfiler une histoire, — vos ordres ne sont que des clous à soufflet, — ny faire que de l'eau claire, — avoir le tic de.,,, — connaître les gens par nom et surnom^ — tenir la dragée haute,, — avoir du nez,., » Cette affectation de naïveté ne doit pas faire illusion : une grande profondeur de
pensée s'y cache, et aussi beaucoup de moquerie ; mais on y sent quelque chose d'artificiel, qui tient à l'exagération même des traits et du ton que l'auteur prête à ses personnages, et surtout du caractère disparate de leur langage : trop d'emphase s'y mêle à trop de trivialité, et déjà quelques contemporains de Diderot ne pouvaient aimer dans son langage et dans son style « ces brusques \oisinages d'un familier trivial et d'une inspiration trop emphatique pour être celle de la nature et des passions (1). »
Dans ses œuvres didactiques, Diderot surveille sa plume ; les mots populaires ne s'y rencontrent que par hasard, et, d'une façon ou de l'autre, l'écrivain s'en excuse. Dans les Pensées philosophiques, par exemple, il écrit ces deux phrases : ce Cette aventure se calfeutra avec le temps d'un si grand nombre de pièces que les esprits forts du siècle suivant devaient en être fort embarrassés, I, 149 ; — si je me trompe, on me ferait plaisir de me déloger de mon erreur. » Mais qu'on y prenne garde, c'est Diderot lui-même qui souligne ces mots qu'il reconnaît trop hasardés ; s'il les laisse passer, c'est sans doute qu'il lui en coûte de les remplacer : l'écrivain qui a employé ces seules expressions et n'en a pas employé davantage s'est fait violence à lui-même. Que l'on compare, en effet, les ouvrages, qu'il a corrigés avant l'impression, à \di Réfutation d'Helvétius, par exemple, qui n'est, suivant Diderot lui-même, qu'un ensemble de notes provisoires. Nous avons là un premier jet ; les expressions populaires y sont aussi nombreuses que dans Jacques le fataliste ; alors Diderot écrit comme il parle ou comme s'il parlait à un interlocuteur ; sa pensée prend la forme du dialogue d'une manière toute naturelle et toute spontanée. Mais quand Diderot corrige son texte (2), il tient largement compte des préjugés qu'il ne partage pas ; il sacrifie, en particulier, ces expressions populaires dont il apprécie la force et la saveur, mais dont l'air négligé lui paraît décidément indigne de la gravité des ouvrages philosophiques.
Beaumarchais, au contraire, les prodigue, dans ses it/emo?>e5 comme dans ses Lettres^ mais sans mesure et sans goût : c'est un avocat qui cherche à en imposer à ses adversaires par son assurance et par la violence des expressions ; solennel jusqu'à l'emphase, il ne craint ni la familiarité ni la trivialité. C'est la marque, en effet, des écrivains de cette époque, de Beaumarchais, de Linguet et de Mercier ; leur langue
(1) Garât, Mémoires historiques, t. H, p. 19.
(2) Mais sommes-nous sûrs d'avoir le texte aulhenlique de Diderot'
est populaire, mais au langage populaire ils empruntent tout, le meilleur et le pire. Ils étaient tous des novateurs, nous le savons ; ils voulaient l'enrichissement et le rajeunissement de la langue ; de môme qu'ils étaient partisans du néologisme et de l'archaïsme , de même aussi ils voulaient par leur exemple encourager l'emploi des expressions populaires ; ou plutôt, ils conformaient leur doctri le à leur pratique ; le style de ces écrivains est trop mêlé sans doute pour qu'on puisse y faire la part des hardiesses voulues et des excès inconscients : à tout prendre, ils semblent plutôt coupables de négligence que d'un zèle maladroit.
Parmi les écrivains de cette dernière génération, Mercier est peutêtre le seul qui se soit appliqué à faire admettre les termes et les locutions populaires dans la langue littéraire. Les efforts qu'il a tentés pour y parvenir méritent toute notre attention ; l'entreprise de Mercier était ingénieuse et hardie. Mercier a pour les expressions populaires une prédilection marquée ; parlant des forces économiques et financières de la France : « le jeu, dit-il, qui les met en action ne se ralentit pas, je le sais ; mais pour me servir d'une expression populaire (car je les aime beaucoup), ira-t-elle toujours aussi vite que le violou ? » On voit par là que l'écrivain accorde sa bienveillance même aux locutions les plus triviales. Dans son Tableau de Paris, on en pourrait relever beaucoup d'autres de cette qualité : la bâfre (= gloutonnerie), Vï, 133, — je m'en bats VœU, IX, lOi, — se déboutonner (= faire des confidences), I, 109, — digérer qq. ch., YII, 244, — quelque voix forte en gueule y VII, 283, — la crédulité parisienne gobe tout ce qu'on lui présente, I, 133, — tomber dans le panneau^ VII, 138, — mettre à toutes sauces^ V, 332, — avoir la tète fêlée ^ I, 138, — avoir de quoi tremper sa soupe^ H, 54, etc., etc.
Il est d'autres locutions plus rares, plus curieuses; elles appartiennent le plus souvent à l'argot des gens de métier ou même des « chiffonniers )>. xiutrefois Caylus allait dans la banlieue de Paris pour écouter les paysans et les ouvriers; Mercier, de même, descendait jusque dans « les cabarets borgnes » ; les mots et les expressions qu'il entendait là faisaient son régal ; il savourait le vocabulaire des clients : « Il m'est impossible de redire une multitude de mots bizarres qui formaient leur argot; mais leur langage était précis, énergique. » [TabL, VII, 237.) Mercier a recueilli quelques-unes de ces expressions qui le charmaient; il leur a fait une place, à l'occasion, dans son Tableau de Paî^is^ en les soulignant. Citons entre autres :
Ganter un homme, VII, 240 (argot de la police) ;
Lampe, X, 271 ^= femme qui \eille toute la nuit) ;
Merlan, VI, 1 1 7 (= garçon coiffeur) ;
Faire de la mtisique, YIII, 202 (en argot de maçon, remplir de plâtre les vides d'un mur « par ressemblance des lignes et des espaces dans les papiers de musique »);
Sapin j X, 243 (= fiacre).
Souvent Mercier prend soin d'indiquer l'origine et l'emploi populaires de ces locutions ; il signale ainsi comme « expression populaire » se laisser mourir, faire ses orges, avoir les reins forts^ faire la révérence (au figuré), etc. L'intention de l'écrivain n'est pas douteuse : il veut afficher son indépendance, inviter le lecteur à suivre son exemple et lui recommander l'emploi de ces expressions populaires.
MtTcier voudrait même qu'on leur fît une place dans les dictionnaires ; «les Dictionnaires, dit-il, ne contiennent pas tous les mots usités parmi le peuple; ils sont insuffisants pour une foule d'expressions qui valent bien celles que les poètes et les orateurs ont consacrées et qui tiennent à des pratiques journalières. » {TabL, YI, 295.) La remarque n'est-elle pas curieuse aune époque oij la doctrine de la hiérarchie des mots était si puissante encore? A vrai dire, Mercier semble affirmer que les mots populaires ont la même valeur littéraire que les mots consacrés par les chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie ; cette opinion ne peut être admise qu'avec des réserves : mais ce qu'il était bon de dire, c'est que dans un dictionnaire de la langue française il faut accorder aux mots populaires une place à côté des termes de la langue littéraire : les uns comme les autres appartiennent au patrimoine national.
Il faut ajouter que Mercier ne distinguait pas toujours parmi les mots populaires les mots d'origine vraiment française, et les mots d'origine suspecte ou de création artificielle. Par exemple, il voulait faire inscrire dans les dictionnaires le mot fio7î, qui manquait dans « tous les dictionnaires français, Richelet, Trévoux, Furetière, l'Académie française ». C'était témoigner trop de faveur à un mot d'argot. Sans doute, un mot de cette nature peut, dans des conditions favorables, devenir d'un usage général : dès lors, il devrait être admis dans un dictionnaire de l'usage. Pourrait-on affirmer que fion ne sera pas un jour reçu et bien établi? Mercier devait du moins attendre qu'il fût entré dans la langue usuelle ; il oubliait que le lexicographe et l'écrivain n'ont pas les mêmes devoirs.
Il fut bien inspiré quand il recueillit dans sa Néologie beaucoup de ces mots que les auteurs du seizième siècle, en particulier Mon-
taigne, avaient employés; tels que dégringoler, draper, jwjuler^ rechigner, tancer^ tarabuster, etc. Pour réhabiliter ces mots avilis, le mieux, en effet, était d'opposer à l'autorité des grands écrivains du dix-septième siècle l'autorité des grands écrivains du seizième.
Mais notre langue doit son caractère aristocratique aux œuvres du dix-septième siècle : et ces œuvres, qui ont constitué -lotre langue, lui ont donné une tradition. Comment reculer jusqu'au seizième siècle cette tradition qui, dans le domaine littéraire, s'est imposée d'une manière plus durable à la langue qu'aux genres eux-mi mes? Car, aujourd'hui, nos écrivains sont affranchis de tout dogme, ils connaissent et goûtent les ouvrages du seizième siècle; mais ils restent soumis, sinon à la doctrine, du moins à la discipline classique : il ne dépend pas d'eux d'établir l'égalité parfaite dans le vocabulaire : il y a encore des mots nobles et des mots roturiers. Cette inégalité tient non plus à des préjugés ou à des raisons abstraites, mais à l'emploi même que les auteurs du dix-septième siècle ont fait des mots ; elle ne pourrait disparaître qu'avec l'autorité de ces grands écrivains, avec la tradition qu'ils ont établie et qui ne doit pas périr.
Dès le dix-huitième siècle, toutefois, les distinctions arbitraires se sont effacées, la hiérarchie qui divisait les mots a été ébranlée, et l'influence des meilleurs écrivains a fait succéder aux proscriptions systématiques, qui frappaient les mots populaires, le régime de la tolérance : il suffit, pour s'en convaincre, de feuilleter le Dictionnaire de l'Académie de 1798.
D'abord, l'Académie inscrit comme populaires plus de deux cents mots nouveaux; il en est un grand nombre qui sont d'un bon usage, tels : apitoyer, bavardage, bavarderie^ besacier, besogner^ bonhomie, causerie^ etc.
De plus, il est beaucoup de mots que l'édition de 1740 indiquait comme « bas », et pour lesquels l'Académie, dans sa cinquième édition, se montre moins sévère; elle se contente de les noter comme « familiers » .
Plusieurs, qui étaient l'objet d'une remarque désobligeante, sont admis sans réserve. En 1798, accoutumance, anuiter^ astuce, benêt ^ bonace, cagot^ coûteux, débarbouiller, décorum^ déraisonner, échauboulure, éconduire, emmancher (fig.)? ératé, finet, glas, inaccommodable, gueulée, lorgnette^ malveillance, menteur, perplexe, rabonnir, resplendissement, rêvasser, sentencier, taquin, taquinerie, targuer, volatile ne paraissent plus à l'Académie bas ou populaires, comme en 1740 ou en 1762. Si l'on ajoute à ces mots tous les archaïsmes
qu'on a fait revivre au dix-huilième siècle, et qui depuis un siècle et demi ne vivaient plus que dans la langue du peuple, on reconnaîtra que beaucoup de mots populaires s'étaient relevés de leur avilissement et avaient retrouvé faveur : tel était le résultat des variations de l'usage sans doute, mais aussi des efforts ou simplement des habitudes des écrivains.
En vain les rhéteurs et les grammairiens s'ingéniaient à établir des distinctions entre les mots, à donner à chacun une étiquette, vieux, bas, grossier, extraordinaire, poétique, consacré, familier, naïf, noble, plaisant (cf. Demandre; Dict. de VElocution fr., art. mots); en fait, le principe de la hiérarchie des mots est discuté et méconnu : il en est des catégories du vocabulaire comme des classes de la société, elles tendent à se confondre. L'usage des écrivains ne permet pas dWfîrmer sans réserve que
La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf.
Tout au moins, si la hiérarchie était maintenue en principe, la classe noble consentait à des mésalliances capables d'altérer la pureté de ses origines et de compromettre la perpétuité de ses privilèges. L'abus même des distinctions étabhes entre les mots avait contribué à les faire oublier. Tandis que la sévérité des puristes réduisait de jour en jour le vocabulaire et renchérissait sur les exigences des grammairiens du dix-septième siècle, la plupart des écrivains, soit par négligence, soit par bel esprit, soit même par zèle, faisaient rentrer dans l'usage les mots et les expressions qu'un goût trop exclusif avait voulu ou voulait encore en bannir. De là résultait dans la langue un désordre et une confusion dont les mots populaires devaient profiter : ils rentraient d'autant plus sûrement qu'ils rentraient d'ordinaire sans bruit. La langue populaire prend racine dans la langue noble, qui se désagrège peu à peu; elle s'y développe comme la végétation puissante qui s'épanouit dans les ruines d'un palais abandonné et qui menace de les envahir.