EMPRUNTS AUX LANGUES TECHNIQUES
De toutes les innovations survenues dans la langue du dix -huitième siècle, aucune ne fut plus importante que Tintroduction du vocabulaire technique dans la langue littéraire et dans l'usage général. La littérature, qui avait eu au dix-septième siècle ses genres propres et qui jusqu'alors avait paru se suffire à elle-même, s'enrichit à cette époque des productions mêmes de la science ; les ouvrages scientifiques deviennent des ouvrages littéraires. Dès lors le vocabulaire littéraire se mélange fortement de termes techniques; c'est toute une révolution qui s'est faite dans la langue; commencée avec Fontenelle, elle obtint un succès très rapide. Elle ne s'est pas opérée, en effet, parla volonté ou la fantaisie de quelques écrivains, mais sous l'influence d'une transformation intellectuelle et morale de la génération.
Quand Thomas expliquait à Domergue les progrès de la langue depuis la première édition du Dictionnaire de l'Académie, il signalait cet enrichissement de la langue comme l'œuvre capitale de son époque. « Le goût de la philosophie et des arts, écrit Thomas, s'étant beaucoup plus répandu dans la nation, leur langue est devenue plus populaire et a contribué à grossir les trésors de la langue générale. Une foule d'expressions, reléguées auparavant dans les atehers des artistes et dans les cabinets des savants, ont passé non seulement dans les ouvrages, mais encore dans la société et l'usage ordinaire de la conversation » (t. IV, p. 258, De la langue poétique). Voilà nettement indiqués les causes et les effets de Tinfluence que les sciences et aussi les beaux-arts ont exercée sur le développement de notre langue : ce qui va suivre est le commentaire de cette observation de Thomas.