‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 21 sur 75 · I. — Le vocabulaire des sciences · texte numérisé non relu

I. — Le vocabulaire des sciences

La langue technique avait à vaincre bien des répugnances ; Topposition que lui firent ses adversaires ne fit que rendre son triomphe

plus éclatant. La littérature et la philosophie même lui semblaient, en effet, à tout jamais interdites : il faut le rappeler brièvement.

Poètes ou orateurs, la plupart des écrivains restent fidèles à la tradition du dix-septième siècle. On sait avec quelle sévérité Voltaire condamne les expressions techniques qu'il rencontre dans les tragédies de Corneille ; les expressions du marin ou du soldat ne lui paraissent pas convenir au langage d'un héros; il ne tolère même pas le mot militaire : « Ce mot militaire est technique, c'est-à-dire un terme d'art. Il faut, en poésie, employer les mots guerrière^ belliqueuse,.. » [Comment.^ Rodogune^ I, 1.) Dans les Deux Ages, La Dixmérie félicite Desportes d'avoir purgé notre langue des expressions techniques (p. 24). Ailleurs, il suppose que le génie de la France parle aux savants dans leur langue ; « il résume, ajoute l'auteur, en termes scientifiques ce qui avait été jugé contre eux ou en leur faveur, mais ce langage même est ce qui me dispense d'en être ici l'écho. » Comment, en effet, un critique s'accorderait-il une liberté qu'il refuse aux écrivains? La Harpe, appréciant un ouvrage didactique [Œuvres^ VI, 419), juge que, dans les descriptions oratoires et poétiques, il y aurait « quelque délicatesse de goût à exclure les mots techniques, tels que les angles saillants., rentrans., correspondans., dont la sécheresse s'accorde mal avec les expressions figurées qui les suivent et qui les précèdent. » Ces jugements s'inspiraient d'une doctrine dont l'autorité semblait définitivement établie, et d'autant plus légitime qu'elle plaçait la clarté au premier rang des qualités littéraires. Voilà pourquoi Dorât disait encore que rien n'était plus facile que de répandre ces connaissances abstraites dont le siècle était avide ; « tout dépend de savoir les débarrasser de ce jargon scientifique, qui ne sert qu'à y jeter plus de ténèbres. » [Coup d'œil, I, 13.)

Comme la littérature, la philosophie se contentait des ressources de la langue commune. C'était une tradition qui remontait au delà de Descartes, mais la philosophie cartésienne en avait fait une doctrine : soucieuse de clarté, la philosophie ne voulait s'imposer que par l'évidence, elle repoussait les formules et le langage mystérieux de la science ; sa méthode, c'était la méditation intérieure, la rigueur logique ; sa langue, c'était la langue de tous. Quelques-uns des plus grands penseurs du dix-huitième siècle ont gardé les habitudes de style de leurs devanciers : la prose de Condillac a la clarté et la pureté des plus belles œuvres du siècle précédent. La langue commune lui paraît sans doute peu «philosophique », il la préfère pourtant à toute autre. II en donne lui-même les raisons [De l'Art de penser, IP Part., ch. ii).

« Peut-être seroit-il plus avantageux de prendre dans le langag e ordinaire les mots dont on auroit besoin. Quoique l'un ne soit pas plus exact que l'autre, je trouve cependant dans celui-ci un vice de moins, c'est que les gens du monde... conviendront assez volontiers de leur ignorance et du peu d'exactitude des mots dont ils se serve it; les philosophes, au contraire, honteux d'avoir médité inutilement, sont toujours partisans entêtés des prétendus fruits de leurs veilles. »

Cette page de Condillac éclaire le passage célèbre du « Discours sur le style », où Buffon recommande à l'écrivain de « ne nommer les choses que par les termes les plus généraux » . Sans doute ou a pu regarder ce précepte comme le fondement de la doctrine classique. Mais il semble avoir dans la pensée de Buffon un sens précis. Bufïon indique les moyens de donner de la noblesse au style ; si pourtant l'on ne peut se résigner à croire qu'un savant, comme Buffon, ait pu condamner l'usage du mot propre, il faut bien admettre que ce qu il condamne, c'est l'abus des termes techniques. Il érige en principe une de ses habitudes de style : Buffon évite, en effet, avec soin les termes savants et ne les emploie qu'avec toutes sortes de précautions et en les expliquant. Il écrira, par exemple (éd. Lacépède, Epoques, p. 353) : « Au lieu de former un ou plusieurs sacs perpendiculaires, cette mine de fer est au contraire déposée en nappe^ c'est-à-dire par couches horizontales, comme tous les autres sédiments des eaux. » Et encore (p. 256) : c( Le noyau^ c'est-à-dire le corps même de la comète ; » (p. 258) : « Il s'élève de temps en temps à sa surface des espèces de scories ou d'écumes. » C'est là l'un des grands mérites de Buffon : lui qui recherche le « beau naturel » a su apporter même dans l'exposé de ses doctrines scientifiques ou dans ses descriptions « du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux», c'est-à-dire les plus communs, et les plus généralement compris ; il évite l'affectation pédantesque du vocabulaire technique, et son style acquiert ainsi cette « noblesse » qu'il recommande. Pour réussir, il fallait « de la déUcatesse et du goût », comme il le dit encore ; mais précisément, parce qu'il a su concilier les exigences de la science et de l'art il a fait œuvre d'écrivain, il a ajouté à la littérature une nouvelle province.

Les éloges que lui accorde La Harpe peuvent servir à compléter et à contrôler la justesse de cette explication. « Je laisse aux savants à examiner ce qu'il a été dans la science, dit l'auteur du Lycée (éd. Baudouin, t. XII, p. 72) ; mais on convient qu'il en a embelli la langue. Il est du petit nombre des écrivains originaux qui ont donné

à l'idiome qu'ils maniaient le caractère de leur génie, en même temps qu'ils l'appropriaient à des sujets nouveaux. Beaucoup d'auteurs avaient écrit sur la physique ; mais Buffon fut le premier qui, des immenses richesses de cette science, ait fait celles de la langue française, sans corrompre ou dénaturer ni l'une ni l'autre... »

Telle avait donc été l'autorité de la doctrine classique, que des philosophes et des savants recommandaient aux écrivains de s'abstenir des termes techniques. Mais, à mesure que le siècle avance, une orientation nouvelle se produit dans les intelligences, qui va modifier même les habitudes du style : les découvertes de la science s'imposent de plus en plus à l'attention générale, stimulent l'activité de la pensée. Il y a plus : les discussions morales ont fait place aux études scientifiques. Le fait eut des conséquences si importantes pour le progrès de la langue, qu'il importe de s'y arrêter un instant.

Le rapprochement qui s'était fait dès le commencement du siècle entre la science et la littérature avait continué à se resserrer. Est-il nécessaire de rappeler les mémoires que Montesquieu avait présentés à l'Académie des sciences, les travaux de Voltaire sur la physique au château de Cirey? Chez M. de Francueil, J.-J. Rousseau s'était « attaché» à la chimie, et dans ses malheurs il trouva une consolation dans rétude de la botanique. A des degrés divers, tous les plus grands écrivains ou penseurs sont alors des savants ; ils ont tout au moins des connaissances scientifiques assez sûres pour en transporter les résultats dans leurs ouvrages. — De même les grands seigneurs consacrent à la science, et en particulier à la physique, les loisirs que leur laisse la cour ou la politique. Le marquis d'Argenson parlant de son frère, le ministre de la guerre : « Il aime, dit-il, les sciences de pur agrément, la physique, la géométrie, la chimie, l'histoire naturelle » (éd. Barrière, p. 312). Le duc de Chaulnes était à vingt-neuf ans membre honoraire de l'Académie des sciences ; son fils écrivit une Méthode pour saturer Veau d'air fixé; et la duchesse elle-même, tout en usant largement des plaisirs, se consacra aux études scientifiques tout autant que M'"^ du Chatelet : car les femmes du plus grand monde donnent dans l'encyclopédie scientifique de l'époque. — Il n'est pas jusqu'au petit-maître qui n'ait des prétentions à la science ; « il parle de la chimie qu'il étudie ; les nouvelles du jour narrées sans réflexion et les expériences chimiques fournissent un entretien. » (Mercier, Tableau, t. Il, p. 94, ch. r Elégant.) La mode alors est, dit encore Mercier, « d'étudier en cucurbite, de parler de Vesprit recteur^ de

savoir ce que c'est que le gaz sylvestre et le fluor » ; les déccuvertes des sciences naturelles tournent toutes les têtes.

j / La science se vulgarise. Les philosophes, tout d'abord, out édifié Y Encyclopédie, cet immense répertoire de toutes les connaissances

[/ et de toutes les occupations humaines. On commence à publier des journaux scientifiques, il y en a pour la physique et la médecine comme pour la politique etla musique (1). Les journaux littéraires eux-joêmes, comme le Mercure, le Journal de Politique et de Littérature, 'Année littéraire, font une large place aux questions et aux mémoiies qui occupent l'Académie des sciences. Par-dessus tout, il faut tenir compte des dictionnaires portatifs (2), qui pullulent. (^ On a tout mis en dictionnaires, dit Mercier. Les savants s'en plaignent ; ils ont tort. Ne faut-il pas que la science descende dans toutes les conditions? N»; faut-il pas qu'elle soit hachée pour être reçue par le plus grand nombre... » [Tableau^ VI, 294 ; ch. dxxx). Désormais, les écrivains pouvaient parler géométrie, physique ou chimie, ils avaient des lecteurs préparés à les comprendre ; l'emploi du vocabulaire technique avait même quelque chose de flatteur pour cette cHentèle de lecteurs que la littérature devait désormais partager avec la science.

Quelle influence la pratique et le goût de la science ont-ils exercée en fin de compte sur la langue littéraire? Pour l'établir, il faut distinguer la poésie et la prose : toutes deux, en effet, n'ont pas montré autant de hardiesse ; cette différence seule suffit à nous montrer quels préjugés ou quelles habitudes s'opposaient à la technicité du style.

Si un genre poétique devait jouir, à cet égard, de privilèges et pouvait même faciliter l'entrée du vocabulaire de la science dans le domaine interdit, c'était la poésie didactique. Jamais elle ne fut plus cultivée que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle : tremblements de terre, système de Newton, opérations chirurgicales même sont autant de sujets que Lebrun, Malfilâtre, Delille ont traités en vers. Mais, à vrai dire, l'inspiration poétique et la précision scientifique y sont remplacées par des procédés et des lieux communs. Qu'on lise la Peinture de Le Mierre : c'est une suite de descriptions banales et d'épisodes incohérents ; on y chercherait en vain un vers précis, une expression technique. Le poète, d'ailleurs, se fait même un mérite de son insuf-

(1) Cf. Thomas, t. IV, p. 268.

(2) Par exemple, Dictionnaire de chimie... Paris, Lacombe, 1766, 2 vol. petit ia-S». — Dictionnaire du citoyen, Paris, 1761, en 2 vol. in-12.

fisance. « Quand la Science m'a abandonné, dit-il dans VAvertissemeîit, j'ai appelé mon Art à mon secours, j'ai tâché de substituer les beautés poétiques, j'ai imité ces Peintres peu versés dans l'Anatomie qui, ne sachant comment montrer le mécanisme des muscles et la souplesse des contours sur les membres des figures, pour déguiser le défaut de ces emmanchemens, les couvrent d'une riche draperie. » Comme il y a des beautés poétiques, il y a aussi une langue poétique :

Pour diriger ce char d'où tomba Phaéton, Faut-il interroger Copernic et Newton, Et, poète glacé, décrire en vers techniques D'un système douteux les calculs algébriques?

(La Dixmérie, p. 87.)

Sans doute, quelques poètes prennent plus de libertés. Helvétius écrit une Epître sur les Arts et parle de matras, de métal ductile^ de secteur. Piis emploie dans son Harmonie imitative le mot onomatopée; il éprouve, toutefois, le besoin de s'expliquer dans les notes sur cette infraction aux règles générales de la poésie : « On trouvera peutêtre extraordinaire que ce mot technique ait trouvé place dans un vers, mais, pour la perfection de l'art, on peut étendre les privilèges du genre didactique. » Piis cherche à se rassurer, on le voit, contre les sévérités de la critique. Dorât, dans son poème sur la Déclamation^ s'était émancipé jusqu'à parler de récitatifs, de modulations ; le vocabulaire de l'opéra et des coulisses avait trouvé place dans ses vers ; sans lui savoir aucun gré de plus d'une périphrase prudente, les critiques s'émurent de l'outrage fait à la Muse, et dénoncèrent cette foule de termes néologiques ou techniques qui font de cet ouvrage un poème « inintelligible » pour la postérité. « Il lui faudra un dictionnaire des Beaux-Arts...; Horace, Quintilien, Boileau n'écrivaient pas dans ce goût-là. » (Linguet, Annales, XI, 144.)

En effet, le rébus de la périphrase et le « jargon » du vocabulaire technique se mélangent étrangement dans ces descriptions, et donnent au style je ne sais quoi de rude et de pénible. Pour affranchir la poésie du style noble qui proscrit à la fois le mot technique et le mot populaire, il fallait de l'audace peut-être, mais il fallait surtout du goût et un vrai sentiment de la poésie : c'était précisément ce qui manquait aux poètes didactiques. Ils voulaient résoudre ce problème étrange, de mettre la chimie en vers sans employer le vocabulaire de la chimie ; ils avaient raison de croire que ce vocabulaire n'a rien de poétique, mais ils avaient tort de penser que la chimie est une matière poétique.

Ils avaient essayé de suppléer à l'inspiration qui leur manquait par les sujets que la science pouvait leur fournir. La folie de leurs prétentions et rimpuissance de leurs efforts ont achevé de rendre ridicules le genre et le style didactiques. Le genre était trop artificiel pour rendre à la langue poétique la vigueur et la souplesse.

C'est la prose seule qui témoigne du progrès et de l'affranc liissenoent de la langue littéraire : les langues spéciales y font vraiment irruption. Tout d'abord, la nécessité du sujet qu'il traite amène l'auteur à employer ces termes techniques. Quand Raynal écrit Y Histoire philosophique et politique des établissements et dit commerce des Européens dans les deux Indes, il ne prétend pas s'en tenir à des développements purement abstraits; il entre dans le détail des opérations commerciales, des fabrications industrielles. Tel chapitre explique la fabrication de la porcelaine : pour comprendre des mots comme frittes^ couverte^ gerse, ingrés^ ou suivre ses explications sur les mines du Pérou ou du Mexique, il faut connaître la chimie, et personne ne saurait blâmer l'écrivain de la précision de sa langue. m

Youlez-vous lire les Mémoires de Beaumarchais? Prenez-y garde. Peut-être ne savez-vous pas ce qu'un banquier entend par les mots fournissement, libération^ annulement^ entérinemeyit^ lettres de rescission, pi'oduction, parère, ce que c'est que bonifier l'intérêt de Targent ou nettoyer un compte, et tant d'autres termes de commerce ou de procédure qui ne sont familiers qu'à un comptable habile ou à un membre du Conseil des prud'hommes ? Beaumarchais a beau se répéter « soyons courts, mais pas ennuyeux » (IV, 409), ses Mémoires sont tellement hérissés de calculs et de jurisprudence qu'il semble se faire un jeu de nous étourdir. Il a voulu tout dire, il l'avoue : « Jai tout dit. Composé trop rapidement, si ce mémoire est tumultueux, s'il manque de grâce et n'est pas assez fait... ; ce n'est pas entre nous un assaut d'éloquence et le Palais n'est point l'Académie. » (lY. 309.) Pascal, dans ses Provinciales, n'avait pas affiché autant de mépris pour le talent et l'éloquence, et, dans l'exposé d'une querelle théologique, il s'était mis à la portée des lettrés et des « honnêtes gens ».

Les lecteurs s'habituaient peu à peu à cette langue technique. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire les principales œuvres de Diderot et de J.-J. Rousseau. Aucun scrupule ne les arrête. Quand Diderot donne des explications médicales, il n'hésite pas à employer le vocabulaire de l'amphithéâtre, au risque même d'alarmer la pudeur la plus légitime. Dans le Rêve de d'Alembert, le savant médecin Bordeu

disserte sur la génération ; et comme M"^ de Lespinasse se récrie : (( Quand on parle science, dit Bordeu, il faut se servir des mots techniques. » Et d'Alembert d'approuver : « Vous avez raison ; alors ils perdent le cortège d'idées accessoires qui les rendaient malhonnêtes. » (Diderot, II, 151.) C'est la doctrine de tous les penseurs et de tous les philosophes du temps : rien ne dispense de l'emploi du mot exact et scientifique.

Pour juger enfin la richesse de cette langue «encyclopédique», prenons un ouvrage qui, par sa portée générale et son intérêt moral, se rapproche plus encore des œuvres littéraires que des œuvres scientifiques, par exemple VEmile. L'exactitude de la langue en est remarquable : philosophie, sciences mathématiques et physiques, médecine, musique, beaux-arts et métiers, tous les vocabulaires s'y trouvent. Qu'il nous soit permis de montrer par le menu détail la variété de cette langue technique ; on y relève :

1° Des termes philosophiques et didactiques : sensorium, facultés virtuelles, éducation négative, être sensitif, discernement proportionnel^ faculté spéculative, raison sensitive, raison intellectuelle, études spéculatives, éducation exclusive, sensations simultanées^ sens obtus, un excédant de facultés, esprit inventif, induction, simplifier, vérifier, être affirmatif, ubiquité, agréger, sensations représeyitatives, identité, écentif, diallèle, parité, provisionnel.

2° Sciences mathématiques et naturelles : Angle, arc, cercle concentinque, isopérimètre, la duplication du cube, calcul différentiel, révolution diurne^ intersection, méridieyine, dioptrique; — alcali volatil, sel neutre, homogène, présure, lois de la pondération, compas visuel, compression, statique, hydrostatique, graphomètre, litharge, lithargiré, substances alcalines, force expansive, mixtes, précipitations métalliques,

3° Médecine : Amnios, pléthore, éruption, cacochyme, lait séreux, méconium, chyle, régime, saburre, dyscole, humeurs stagnantes, scorbut, narcotique, colure, inoculation, ?iéph?'étique, esprits cohobés dans le sang.

4° Beaux-Arts : Acanthe, chapiteau, façade, profil, proportions, ronde-bosse; — corde à boyau, répercussion, solfier, tonique, intervalle, médiante, mode majeur, système musical.

5" Métiers: Table évidée, assembler les pièces d'un coffre, équarrir, comble, faîte, jambes de force, entrait, doloire, établi, pilier flottant, ciseau, mortaise, maillet, valet (outil), coup à' échoppe.

Mais comment l'abondance et la variété même de ce vocabulaire

technique ne nous amèneraient-elles pas à penser que l'écrivaiD cède en réalité moins aux exigences de son sujet qu'à son goût pour l'expression exacte et précise? C'est là une remarque qu'il vaut la peine de confirmer. Il suffit de rapprocher V Emile de la Nouvelle Hélo se, et de Paul et Virginie de B. de Saint-Pierre, où le style est aussi technique que dans les œuvres du maître. Les termes de marine abondent autant dans ces deux romans que dans VEmile, On trouve : M

DarnsVEmile : louvoyer, mer forte, câble qui file^ ancre quilaboure, le vaisseau dérive, suivre la même aire de vent, rumb, faire dé liner l'aiguille de la boussole, avoir le cap sur;

Dans la Nouvelle Héloïse (V. Partie IV, liv. XVII) : nager (retenir la rame directrice), diriger (v. abs.), revirer, prendre terre, le ventre renforçait, faire dériver, fraîchir.

Dans Paul et Virginie : les vagues brisent^ haut- fond, ansière, demi-encâblure ; « ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant et un de retenue sur son arrière » (p. 184).

On pourrait trouver dans ces deux romans plus d'un terme purement technique comme scarifier [Nouvelle Héloïse, Partie III, liv. XXII), ou « éplucher du coton brut » [Paul et Virginie^ p. 127).

Pour finir, remarquons avec quelle complaisance J.-J. Rousseau et B. de Saint-Pierre prolongent les énumérations de plantes, d'oiseaux, d'étoffes. Tout le monde connaît la belle description de VElysée enchanté, oti M. de Wolmar conduisit un jour l'auteur de la Nouvelle Héloïse : « Je voyais çà et là, sans ordre et sans symétrie, des Ijroussailles de roses, de framboisiers, de groseilles, des fourrés de lilas, de noisetier, de sureau, de seringat, de genêt, de trifolium, qui paraient la terre en lui donnant l'air d'être en friche. » ce On y voit mille guirlandes de vignes de Judée, de vigne-vierge, de houblon, do liseron, de couleuvrée, de clématite » (IV, 11).

De même, Bernardin de Saint-Pierre ne craint pas d'étaler à nos regards les étoffes que les marchands étrangers apportent à l'Ile de France :

« De superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliac ite et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour; des baftas de Surate d'un si beau ])lanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts..., des lampas découpés à jour, des damas d'un blanc satiné, d'autres d'un vert de prairie, d'autres d'un rouge à éblouir, des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins mo' lieux

comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu'à des pagnes de Madagascar. » {Paul et Virginie^ p. 135.)

Qui ne voit qu'en fin de compte cette abondance de détails, loin de disperser l'attention, la relient et la concentre sur un point précis? Il n'y a là ni affectation pédantesque ni luxe indiscret. Tous ces détails, scientifiques ou techniques, isolés ou accumulés, donnent de la précision au style ou plutôt ajoutent à la réalité du récit, à la vérité du sentiment ou à l'exactitude de la démonstration. Les écrivains du dixseptième siècle préféraient la « netteté » du style à son abondance. Mais leur langue abstraite ne suffît plus aux prosateurs du dix-huitième siècle; ceux-ci ne traitent pas seulement des choses morales, ils ne se contentent plus de s'étudier eux-mêmes ou de s'élever aux spéculations purement métaphysiques. A l'observation intérieure, ils mêlent l'étude scientifique et la contemplation directe des choses de la nature : de là cette précision scientifique et matérielle de la langue elle-même.

En somme, la langue technique fait irruption dans des œuvres, auxquelles l'importance des intérêts mis en cause, l'élévation de la pensée et la grandeur du style donnent un caractère vraiment littéraire. Que des écrivains qui empruntent à la science ses découvertes et ses conclusions lui empruntent aussi son langage, il n'y a rien là que de naturel et de légitime. S'ils faisaient violence aux habitudes de leurs lecteurs, ils ne faisaient aucune violence à la langue elle-même.

L'emploi général des vocabulaires techniques eut sur la langue littéraire et même sur la langue usuelle deux conséquences profondes et intéressantes ; d'une part, des termes didactiques se trouvèrent incorporés dans la langue commune, d'autre part, on vit s'épanouir une abondante floraison de métaphores scientifiques.

Les termes d'un tour et d'un sens pédantesques abondent dans presque tous les écrits, et même dans les romans. Citons, par exemple : activité^ alternative^ analogue^ caractériser, coïncider^ combiner^ concentrer, constater, constituer^ contraster, définitif, déterminer^ différencier^ équivalent, exclusifs expressif, généraliser, identifier^ incompatible, inférer, influer, motiver, multiplicité, nécessiter, occasionner, organisation, persuasif, positivement, rectifier, réintégrer^ relatif, relativement, scrutateur, significatif, spécifier, subordonner^ système, total, totalité, usuel. Ce sont, en général, des adjectifs ou des verbes ; comme tels, ils sont entrés dans une foule d'expressions ou de tours et ils ont contribué à modifier la physionomie même da

style. Ces mêmes mots forment tous les jours de nouvelles expressions et envahissent la langue : c'est au détriment de locutions plus anciennes qu'elles se multiplient. La langue n'y a rien gagné, car ces termes sont souvent abstraits et vagues, sans relief ni couleur mais leur insignifiance même les rend d'un usage commode, et leur air prétentieux sauve les apparences.

D'autres mots, qui appartenaient en propre à une science ci: à un art, se sont trouvés brusquement agrégés à la langue génénile ; la médecine lui a donné des termes tels que salubre, stimulant, \i barreau aptCy aptitude^ cumuler, désuétude, les sciences aberration^ ambiant, compact^ déperdition^ stationnaire . Le mot série ^ qui est connu de tout le monde aujourd'hui et qu'on applique à toutes sortes de choses, était consacré dans le vocabulaire du mathématicien ; il a passé au dix-huitième siècle dans la langue commune. Cette annexion de quelques mots techniques au vocabulaire usuel n'est pas un effet du hasard, il n'est pas non plus le résultat de la négligence ou de la hardiesse de quelques écrivains : c'est l'œuvre anonyme de toute une génération.

Arrivons aux métaphores scientifiques qui foisonnent dans la prose de la moitié du siècle.

Ces métaphores donnent aux spéculations abstraites la précision et l'autorité du langage scientifique ; naturellement elles séduise nt les philosophes, les écrivains du seizième siècle s'en étaient abondamment servis ; quelques termes scientifiques avaient gardé même dans la langue du dix-septième siècle un sens figuré, tels coupelle, rrssort; mais la plupart de ces métaphores avaient perdu leur relief, et les puristes les avaient, en général, proscrites comme contraires au génie de la langue. « Notre langue, disait Bouhours, ne peut supporter les métaphores trop hardies, et nous ne sommes plus au temps du zénith de la vertu, du solstice de l'honneur, et de V apogée de la gloire. » [Entretiens d'Ariste etd'Eug.,.) Au dix-huitième siècle les circonstances étaient devenues de nouveau favorables à l'épanouissement de ces images ; à Tépoque de Fontenelle, elles reparaissent : l'emploi qu'on en fait semble une affectation de préciosité ; à la fin du siècle il est général. Un siècle après Bouhours, Féraud écrivait : « Quelques auteurs modernes ont employé amalgamer au figuré. Plusieurs ouvrages, d'ailleurs estimables, sont pleins de pareilles métaphores, tirées de la chimie, de la physique, de la géométrie, de l'algèbre même, métaphores souvent entassées dans un court espace et aussi

fatigantes pour les savants qu'inintelligibles pour le commun des lecteurs... (DiCT., s. m"" amalgamer,) Et encore, à propos de réaction et de ses congénères : « La plupart des écrits modernes, dit-il, ne sont remplis que de sommes^ de masse, de calculs, de combmaisons et de réactions. »

Féraud n'exagère pas : il n'est pas une science, mathématique, physique ou naturelle, qui n'ait fourni son apport, et, d'une manière générale, il n'est pas un seul terme de ces sciences dont les écrivains de l'époque n'aient fait un emploi figuré. Quelques-uns semblent avoir des préférences : Rousseau prodigue les métaphores mathématiques dans le Contrat social, Helvétius les métaphores médicales dans l'Espint. Mais en fait on ne choisit pas : on les emploie selon la convenance du sujet, et, le plus souvent, au hasard de la fantaisie ; les plus communes ont été fournies par la physique et la chimie.

Non seulement les écrivains ont créé de ces métaphores scientifiques jusqu'à la profusion, mais encore ils les développent parfois ou les accumulent avec insistance. Citons-en deux exemples :

« Un homme a, par exemple, dit Helvétius (I, 57), vingt degrés de passion pour la vertu, mais il aime ; il a trente degrés d'amour pour une femme, et cette femme en veut faire un assassin ; dans cette hypothèse, il est certain que cet homme est plus près du forfait que celui qui, n'ayant que dix degrés de passion pour la vertu, n'aura que cinq degrés d'amour pour cette méchante femme. D'où je conclus que, de deux hommes, le plus honnête dans ses actions est quelquefois le moins passionné pour la vertu. »

De même dans Diderot (I, 119) : « Nous avons calculé les biens et les avantages actuels de la vertu ; et si rien ne s'est soustrait par sa nature, et n'est échappé par inadvertance à cette arithmétique morale, nous pouvons nous flatter d'avoir donné à cet essai toute l'évidence des choses géométriques. »

Sans doute, Helvétius et Diderot voulaient traiter scientifiquement des choses morales. Mais qu'importe ici l'intention de l'écrivain ? Que les analogies entrevues soient fondées ou non, l'expression est la même quoique la pensée soit différente.

Ces emplois figurés avaient réellement une valeur métaphorique pour certains penseurs. Dans le Contrat social (III, 1), J.-J. Rousseau prend soin de prévenir l'équivoque : « Si pour m'exprimer en moins de paroles, dit-il, j'emprunte un moment des termes de géométrie, je

n'ignore pas cependant que la précision géomélrique n'a point lieu dans les quantités morales. » D'ailleurs, ces métaphores scientifiques ne se rencontrent pas seulement dans les ouvrages philosophiqies ; elles ont tout envahi, les romans mêmes et la conversation : les -^crivains en usent pour leur propre compte, ils les mettent dans la boache de leurs personnages. On en trouve dans les Mémoires de Beaumarchais et dans Paul et Virginie : le persiflage et le langage de la passion s'en accommodent également ; dans la Nouvelle Htloïse (Part. I, 13), Julie écrit à Saint-Preux que son inquiétude « est en raison composée des intervalles du temps et du lieu » ; ailleurs* (P. I, 11) : « Nos âmes, dit-elle, se sont pour ainsi dire touchées par tous les points, et nous avons partout senti la même cohérence (1). »

L'abus fut si grand qu'il provoqua quelques critiques assez vives. L'indulgence que Girard avait d'abord montrée dans ses Syiiont/mes (I, 83) semble peu à peu faire place à la sévérité ; Féraud signale l'emploi de ces figures comme une affectation de mauvais goût et de pédantisme. Toutefois, personne n'ose les condamner absolument : on ne blâme que «l'envie d'en mettre partout», leur « application forcée (2) », ou leur obscurité. La Harpe {Œuvres, t. Y, p. 433) les trouve « trop vagues » et « d'ailleurs, un peu sèches lorsqu'il s'agit de morale et de littérature ». D'autres se montrent plus tolérants et s'en tiennent à quelques réserves légitimes : « Le ressort de la montre, dit Marmontel (3), la boussole, le télescope, le prisme, etc.^ fournissent aujourd'hui au langage familier des images aussi naturelles, aussi peu recherchées que celles du miroir et de la balance. Mais il ne faut hasarder ces translations nouvelles, qu'avec la certitude que les deux termes soient bien connus, et que le rapport en soit juste et sensible.» [Eléments^ III, 115.) En somme, Marmontel se boine à constater le succès de ces façons de parler et d'écrire, et conseille la prudence ; peu lui importe, d'ailleurs, l'élégance de ces métaphores, pourvu qu'elles soient «exactes ».

Plus d'un écrivain les blâmait chez les autres, qui les pratiquait lui-même couramment. Diderot emploie au figuré des mots comme arithmétique, anatomiser, aplomb^ levier, oscillation, etc. « Ce qui reste de tabac le soir dans ma tabatière, dit Jacques le Fataliste, est

(1) On en trouverait quelques autres encore ; Part. II, 3; II, 13; II, 14; III, 18.

(2) Cf. [Papou], l'Art du poète et de l'orateur, 4« édit., p. 232.

(3) Voir aussi un de ses contes moraux [le Connaisseur), où il raille la manie de C( ? métaphores chez les beaux esprits.

en raison directe de l'amusement ou inverse de l'ennui de ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette manière de dire empruntée de la géométrie, parce que je la trouve précise et que je m'en servirai souvent. » (Vf, 33.) C'est pourtant la seule métaphore dont il se sert ; son excuse semble donc cacher une ironie. En fait, Diderot n'emploie de telles métaphores que dans ses œuvres philosophiques, jamais dans ses contes. Linguet ose reprocher aux philosophes leur «jargon moitié métaphysique, moitié métaphorique » [Annales, XII, 424) qui cache le vide des idées : « Supprimez de leurs écrits, ajoute-t-il, les grands mots qui ne signifient rien, mais qui étant empruntés des arts semblent supposer des connaissances éten^ dues ; rayez les masses, les ombres ^ le concert, le calcul, les chocs, les accords, X harmonie, il ne vous restera que des squelettes. » [Ibid,, IV, 274.) Mais lui-même n'a-t-il pas fait l'emploi le plus audacieux de ces expressions, sans respect du bon goût et du bon sens ? Quelques-unes produisent un effet si comique, qu'il faut croire que Linguet a voulu railler ; il n'a pas dédaigné cette forme assez grossière de l'ironie qui consiste dans l'emphase des termes figurés. Pourtant, quand il ne raille plus, il emploie encore ces métaphores qu'il relevait avec sévérité dans les œuvres de ses adversaires : il mérita ainsi le reproche (Féraud, s. v° éréthisme) qu'il avait adressé à d'autres. Il n'était coupable ni de contradiction ni de mauvaise foi. Toutes ces expressions étaient à la mode ; bon gré mal gré, le polémiste qui écrit au courant de la plume et dans la fougue de l'improvisation, emploie celles qui ont avec le piquant de la nouveauté l'énergie propre à satisfaire une imagination ardente.

En résumé, les locutions et les métaphores scientifiques étaient entrées dans le tissu même de la langue et se mélangeaient aux expressions les plus anciennes d'une manière si étroite, qu'il n'était pas possible toujours de démêler les unes des autres. Elles étaient déjà « naturelles », comme le dit Marmontel, et familières ; elles le sont aujourd'hui plus que jamais ; nous n'y prenons plus garde. Mais il suffit d'ouvrir le roman de la quinzaine ou le journal du matin pour reconnaître que notre langue moderne est formée d'un amas de termes pédants et d'expressions techniques, et que la science a souvent mis plus d'emphase que de précision dans notre vocabulaire : c'était déjà la langue du dix-huitième siècle : dès ce moment, les sciences contribuèrent à la composition et à la formation de cette langue nouvelle. Il reste à y reconnaître l'influence des beaux-arts et des métiers. Beau-

coup d'observations qui précèdent ont trait au développement général des langues techniques et s'appliquent à la langue des arts connme à celle des sciences ; on s'en tiendra donc à quelques remarques plus particulières sur la vulgarisation de la langue des arts et métiers.

Page 1