MOTS TECHNIQUES
A. — Termes didaetîques qui eiiJreiit dans la langue ffénérale.
Remarque. — Je prends à dessein les exemples suivants surtout dans les romans et les œuvres frivoles.
Activité. Dorât, IV, 82 : ses sens reprirent leur activité.
Alternative. Laclos, IV, 166; il tient l'alternative elTrayante de la délicatesse
ou de la dépravation de nos sentiments. — Desmahis, 115 : l'alternative du
bel esprit ou de la dévotion.
Analogue. Dorât, IV, 81 : le choix des peintures les plus analogues au moment.
Caractériser. Laclos, IV, 29 : ce goût exclusif qui caractérise Tamour. — Riccoboni, IV, 235 : l'ingénuité qui vous caractérise. — Mercier, Tabl.^ 111, 76 : nuances fines et caractérisées. — Ac. 1835 admet ce sens et cet emploi nouveaux avec un nom de chose pour sujet du verbe.
Coïncider. Diderot, V, 459 : la ligne de la mélodie coïncide avec la ligne de la déclamation.
Combiner. Besenval, le Spleen^ 37 : nos situations dépendent de tant de circonstances qu'il est impossible qu'elles se combinent de façon à procurer un état stable.
Concentrer. Dorât, V, 146 : une passion qui concentre nos idées; — Ihid., V, 382 : les hommes sont plus concentrés et vivent davantage avec euxmêmes.
Constater. Laclos, II, 155 : une politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui. — Dorât, IV, 180 : vos craintes me sont chères; elles constatent l'aveu le plus charmant que vous ayez pu me faire.
Constituer. Dorât, V, 380 : ce tact qui seul constitue le plaisir. — J.-J. R., Vrom. : les moments de passion sont trop rapides pour constituer un état.
Contraster. Laclos, III, 38 : ces objets sévères contrastent avec votre aimable gaieté.
Définitif. Laclos, IV, 82 : prendre un parti définitif...
Déterminer. Besenval, le Spleen, 5 : la volonté des hommes est toujours déterminée dans un même sens.
Différencier. Desmahis, 104 : l'état auquel les hommes sont destinés décide l'éducation et la différencie.
Exclusif. Dorât, V, 236 : un amour exclusif. — Laclos, IV, 83 : confiance exclusive.
Généraliser. Dorât, IV, 105 : à force de généraliser la vertu, on parviei t à Tanéantir. — Id., V, 78 : .je suis philosophe, moi, je généralise mes idées.
Identifier. Helv., I, 274 : un sujet où la variété se trouve identifiée à !a simplicité. — J.-J. R., Conf., IV; mon cœur s'identifie à ceux qui le flatt-nt. — — Diderot; I, 483 : ce masque s'est, pour ainsi dire, identifié a\ecleur visage.
Incompatible. Dorât, IV, 390 : traits incompatibles avec le joug de l'imitation. \
Inférer. Besenval, 78 : j'avais trop reçu de preuves de son amitié pour en inférer autre chose.
Influer. Laclos, IV, 29 : cette différence influe sur la totalité de leur conduite.
Motiver. Dorât, III, 393 : éloges vrais et motivés. — Laclos, IV, 21 : motiver mon avis.
Multiplicité. Dorât, V, 23 : par la multiplicité même de mes sensations — La Morlière {Angola, 108) relève ce mot comme une affectation.
Occasionner. Laclos, IV, 4 52 : ce qui pouvait occasionner ce retard.
Opérer. Helv., I, 243 : opérer le bien public. — Beaum., VI, 96 : opérer un oubli. — J.-J. R., Dial., i : preuves qui n'opérèrent sur mon esprit aucune persuasion. — C'est un de ces verbes dont la langue du xviii^ et du xix° siècle fait le plus large emploi. — Ac. 1835, s'opéi^er au fig. : il s'est opéré un changement.
Organisation, tempérament. Dorât, V, 25 : une organisation ardente, dos sens actifs.
Positivement. Laclos, IV, 82 : dire positivement le jour.
Rectifier. Dorât, III, 396 : rectifier ce défaut.
Relatif. Laclos, IV, 28 : la peine que m'a faite votre lettre est bien moins relative à moi qu'à vous-même.
Scrutateur. Besenval, 101 : scrutateur du cœur de l'homme.
Significatif. Dorât, VI, 206 : mots significatifs. Diderot, V, 343 : lettres significatives. — Faublas, V, 14 : des coups d'oeil très significatifs.
Spécifier. Laclos, II, 137 : il faudrait spécifier le temps, même les discours qu'il vous aura tenus.
Subordonner. Desmahis, 114 : dans les fantaisies de Ghloé, l'esprit est d'abord subordonné à la figure, bientôt la figure est subordonnée à la fortune.
Substituer. Genlis, Veillées^ I, 495 : substituez les livres de morale aux romans.
Système. Dorât, V, 232 : le barbare système de ces hommes qui ne sont pas faits pour l'approcher. — Desmahis, 105 : la parure qui est un système de moyens artificiels.
Totalité. Besenval, le Spleen, 80 : juger de la totalité de la manœuvre. — Cf. s. v*» influer.
Usuel. Dorât, IV, 1 1 : le roman est, osons le dire, l'histoire tisnelle, Tliistoire utile, celle du moment.
B. — Mois techniques qui ont passé d'une langue spéciale dans la langue générale, sans garder une valeur niétapiiorique.
Aberration. Jusqu'à présent, écrit F., on n'avait employé ce mot qu'en astronomie : on l'emploie depuis peu au lieu du mot erreur; « c'est un néologisme qui prendra, à ce que je crois». Employé par Moreau, Grosier, de Saci (F.).
*Admi.\icule. F. fait remarquer que l'on commence à faire passer dans le langage ordinaire ce mot que l'Académie n'admettait qu'en termes de pratique et de médecine; il cite Linguet. Employé par Beaum., IV, Hn; inscrit par Mercier [Néologie].
*Ambiant. Laugier (F.) : les maisons ambiantes.
'Amplitude, employé par Catrou au sens d'étendue, et Berruyer au sens d'ampleur (F.).
Apte, ne se disait qu'en terme de pratique (F.). L'emploi s'en étend à la fin du xviii^ siècle.
Aptitude. En 1740, l'Académie constate que ce mot ne se dit guère qu'en parlant de la disposition aux arts, aux sciences. En 1762, elle met le mot sans remarque. — Féraud atteste que le mot est bien établi.
Assimilation, Assimiler. F. : ces termes, connus seulement dans l'école et au barreau, ont passé depuis quelque temps dans le discours ordinaire et sont fort à la mode aujourd'hui. — J.-J. R., Prom., 6 : les mêmes gens que j'ai vus successivement dans ces deux générations si différentes se sont, pour ainsi dire, assimilés successivement à l'une et à l'autre.
Atténuer. F. : atténuer, qui ne s'est employé pendant longtemps qu'en physique et en médecine, a passé « depuis peu » dans le langage ordinaire. — F. donne plusieurs exemples d'un auteur contemporain.
Attitude. Ce mot, dont l'usage est restreint à la sculpture et à la peinture, pouvait remplacer, suivant F., le mot posture, qui est un terme assez bas.
^Compression. Merc, Tabl., V, 104 : la compression des équipages et du peuple.
'Condenser. Merc, Tabl., V, 111 : gelée qui condensa la rivière.
Consolidation. Ac. 1798 ne donne ce mot que comme terme de chirurgie et de pratique. — Mercier [Néol.) propose un emploi nouveau : la consolidation d'un édifice.
Cumuler. Féraud reproche à J.-J. Rousseau d'avoir employé ce mot en dehors du Palais et d'avoir écrit dans ses Lett. sur la bot. : précautions cumulées par la nature pour amener l'embryon du pois à maturité. — Toutefois Ac. 1762 admettait ce mot sans réserve.
Déperdition. Féraud cite Linguet, et remarque que ce mot n'est employé que par les savants et qu'il « y aurait de la pédanterie de s'en servir dans le discours commun ».
Désuétude. Ce mot, confiné dans le barreau, est employé par de bons auteurs depuis quelque temps, dit F., qui préfère ce mot à désaccoutumance, — Ac. 1762 admet ce mot, mais semble le réserver aux choses de la jurisprudence et de la législation.
Disséminer. Etait primitivement un terme de physique. Féraud avait reproché à
un auteur l'emploi de ce mol au lieu de semer. Or, un correspondant du Journal de la L. fr. (IX, 7) reconnaît que ce mot transporté depuis peu hors de son domaine par quelques auteurs « sent encore trop le pays latin, corame on dit; et il a l'air un peu scientifique ». — Admis Ac. 1798. Etre (sb,). On a singulièrement abusé de ce terme philosophique au xvil" siècle. A propos des vers de Saint-Lambert,
Il voit dans le tombeau ses amis disparaître Et les êtres qu'il aime arrachés à son être,
M™^ du Deffand écrit à Walpole (12 mars 1769) : «J'aurais voulu que les expressions du quatrième vers eussent été plus simples, mais le mo être est du style à la mode. » — « Ce mot, dit F., a paru trop longtemps un terme scientifique pour être admis dans le langage ordinaire. Aujourd'hui, on l'emploie et dans la prose et dans les vers ; et, à l'exception d'un petit nombre de gens d'un goût peut-être trop délicat, personne n'en est blessé. » Quoi qu'il en soit, ce mot revient sans cesse dans les romans de Dorât : IV, 281, 287, 323; V, 15, 73, etc.
Exaltation. Suivant Ac. 1762 et F., c'est un terme de chimie ou d'astrologie.
— La vog uede la chimie au xviii" siècle a eu pour conséquence la création d'expressions comme exaltation de tête, esprit, imagination exaltée, même poète exaltéy « spéculateurs exaltés » (Linguet) ; mais selon Féraiid : « ce terme métaphorique tiré de la chimie ne se dit point des personnes. » — Ac. 1798 admet ces emplois figurés : exalter l'imagination, tête t^ujette à s'exalter, et imagination exaltée.
ExuLCÉRER. Terme de médecine, suivant Trévoux. Mais Voltaire écrit : «J.-J. Rousseau et la Beaumelle avaient trouvé le secret d'exulcérer. » Mercier recueille cet emploi dans sa Néologie. Admis dans Ac. 1718, supprimé en 1740, le mot fut repris en 1798, mais comme terme de médecine seulement. Ce mot se trouve, en eff'et, rarement au figuré.
Propager. On a dit d'abord se propager et seulement dans le vocabulaire de la physique, comme l'attestent Ac. 1762 et Féraud. A la fin da xviii^ siècle le verbe s'emploie à l'actif et au figuré. — Voir (L.) Raynal, Condillac, Buffon. — Beaumarchais, Mar. de Fig., Préface : les sottises ne se })ropageraient point. — Il est admis par Ac. 1798. — Il est probable que la vogue de la physique a étendu également le sens et l'emploi de propagateur, propagation.
Rationnel. C'est depuis le xviii^ siècle qu'on emploie ce mot d'astronomie et de géométrie à la place de raisonnable. J.-J. Rousseau (F.) : « les poètes flattent la partie sensible de l'âme et négligent la rationnelle » ; Féraud souliaite que l'usage étende l'emploi de cet adjectif. — La critique de Musset [Lett. de Impuis et Cotonet : cf. L.) doit s'appliquer, par conséquent, à uno époque antérieure au romantisme.
Salubre. Prévost, Man. Léo?., donne salubre et salubrité, comme termes de médecine; et de même Ac. 1762 et 1798. Cependant, dit F., ils se sont établis dans le discours ordinaire, le substantif surtout.
Série. Terme d'arithmétique et d'algèbre, suivant Prévost, Man. Lex. , et Ac. 1762.
— Le Mierre, Peinture, 6 : « Dans les sciences exactes, il y a une S''rie qu'il faut suivre. » Un autre écrivain (F.) : « Ce discours n'est qu'une série de réflexions ordinaires. » — Ac. 1798 admet : une série d'idées. — Ce mot est aujourd'hui d'un usage général.
Simuler. Suivant Ac. 1762 et 1798, terme de pratique. Mais Marmontel, Usage,
demande qu'on donne à ce mot un emploi plus étendu. « Pourquoi, dit-il, du verbe simuler n'avons-nous que le participe, et ne disons-nous pas comme les Latins simuler et dissimuler? Feindre exprimerait les mensonges de l'imagination, simuler exprimerait les mensonges du sentiment ou de la pensée. » — Aujourd'hui simuler est entré dans la langue générale.
Stationnaire. Aujourd'hui ce mot est d'un usage très fréquent. Mais au xvni° siècle, suivant Féraud et Ac. 1798, il s'emploie en astronomie et en médecine. Et pourtant Turgot (II, 671) lui donne un emploi nouveau et moderne : « avoir rendu l'industrie stationnaire. »
Stimulant. Ce mot a perdu aujourd'hui sa valeur métaphorique. C'est un terme de médecine (cf. F. et Ac. 1798 qui l'admet pour la première fois). Mais J.-J. Rousseau, Dial.^ 1 : un stimulant plus fort que l'intérêt et même que la gloire. Linguet (F.) : on leur déduira un escompte de trois pour cent, ce qui nous paraîtrait un très petit stimulant.
Strict. Ce mot a été longtemps réservé à la langue théologique et philosophique. Féraud constate qu'il était de son temps « adopté par l'usage dans le discours ordinaire ». — Il cite des traducteurs d'ouvrages anglais, et Buffon, Sabatier, Linguet. — Admis Ac. 1762.
Stupeur. Terme de médecine. Linguet et Boulogne (F.). — M™^ de Genlis {Théâtre, IV, 118 : le Voyageur, II, 3) met cette phrase dans la bouche d'un fat : cet état de stupeur et de mort morale dans lequel toutes les facultés de l'àme s'anéantissent. — Ac. 1798 l'admet sans remarque. — De même stupéfaction a passé de la langue médicale dans la langue usuelle et a été admis, comme tel, par Ac. 1798.
Svelte. Terme de peinture, suivant Prévost, Man. Lex., Ac. 1762 et F. — Buffon (L.). l'emploie en parlant des animaux : la taille du cerf, aussi svelte que bien prise. — Ac. 1798 l'admet en parlant des personnes : elle a une taille svelte.