I. — Les écrivains
Les néologues même les plus modérés, et les plus soucieux de la langue et du style, sont néologues volontairement et consciemment ; les attaques que la hardiesse de leur plume leur a values les ont amenés à faire des déclarations qu'il est bon de recueillir. Elles prouvent que, tous, ils ont pratiqué le néologisme avec réflexion, quelques-uns avec affectation, soit pour exposer plus hbrement leurs idées,
soit pour braver les règles et contribuer ainsi à rélargissement du vocabulaire.
L'autorité de J.-J. Rousseau domine toute la seconde moi'ic du dix-huitième siècle : ce ne sont point seulement ses idées qui se répandent, on imite aussi son style et ses habitudes d'écrire. Or, dès 1750, Rousseau trouve une occasion d'afûrmer hardiment son indépendance. Il avait employé dans son Discours à l'Académie de Dijon le mot hivestigation; un adversaire obscur qui réfuta ses idées s'avi?.a en même temps de critiquer son style et releva le mot. Rousseau se justifî' (1) : il invoque, nous l'avons vu, les conditions exigées pour autoriser un néologisme; le mot est clair, harmonieux, analogique, donc i] doit être accepté; d'ailleurs voici une déclaration qui le dispensera à l'avenir de toute autre justification : « J'ai surtout voulu rendre, dit-il, exactement mon idée; je sais, il est vrai, que la première règle de tous nos écrivains est d'écrire correctement, et, comme ils disent, de parler français : c'est qu'ils ont des prétentions, et qu'ils veulent passer pour avoir de la correction et de l'élégance. Ma première règle à moi, qui ne me soucie nullement de ce qu'on pensera de mon style, est do me faire entendre : toutes les fois qu'à l'aide de dix solécismes, je pourrai m'exprimer plus fortement ou plus clairement, je ne balancerai jamais ; pourvu que je sois bien compris des Philosophes, je laisse volontiers les Puristes courir après les mots. »
Il ne faut pas toutefois prendre trop à la lettre cette déclaration d'indépendance; se faire entendre, voilà bien, en effet, la règle que Rousseau semble s'être toujours imposée; le souci de la clarté a tempéré son indépendance d'écrivain. Trouve-t-on, en effet, dans ses œuvres beaucoup de mots nouveaux? Le nombre en est restreint : alternation, anthropo forme, cafardage, cailletage, cajolable^ capiicinade, comploteur, confèrent, coquettement, croissant, déclinant, endolorir, enseignant, éventif, exécutant, hargnerie, harmoniste, inactif, inchantable, incommisération, indistinction, inhabitude, initiatif, matérialiser, meurtrissant, mésestime, mieux-disant, mieuxfesant, moderniste, ordurier , péroreur , personnaliser , philosophes que , projetant, promiscuité, recherchable, redessiner, repoussant, rétorsif, rongeant, routinier, segrégativement, usurpatoire; ces mots sont généralement bien formés et beaucoup sont entrés dans l'usage.
En somme, Rousseau s'est montré réservé dans la création propre-
(I) Edit. de Genève, t. VII, p. 158, noie.
ment dite des mots; et pourtant quelques notes jetées en courant au bas de la page imprimée ou laissées dans la marge des manuscrits témoignent assez des regrets que lui cause l'insuffisance du vocabulaire. — Craint-il d'être accusé d'une contradiction? « Je n'ai pu l'éviter dans les termes, dit-il, vu la pauvreté de la langue (1). » Quelques remarques de Rousseau témoignent aussi de ses scrupules. Il apporte l'attention et la subtilité du grammairien à définir même des mots de la langue courante, comme danger^ risque, péril^ dont il a bien su distinguer les sens et les emplois. Malgré l'exemple de Montesquieu, il emploiera à dessein le mot puissance executive et il en donne la raison : « Je dis [puissance] executive et législative, non exécutrice ni législatrice, parce que je prends ces deux mots adjectivement. En général, je ne fais pas grand cas de ces vétilles de grammaire, mais je crois que, dans les écrits didactiques, on doit souvent avoir moins d'égards à l'usage qu'à l'analogie, quand elle rend le sens plus exact (2). » Il reviendra encore ailleurs sur cet emploi ; une telle insistance témoigne de son souci de respecter la langue et d'être clair; car Rousseau ne sépare pas les deux choses : « C'est par une autre inexactitude de la langue en ces matières que M. de Montesquieu, qui la savait si bien, n'a pas laissé de dire toujours la puissance exécutrice, blessant ainsi l'analogie, et faisant adjectif le mot exécuteur qui est substantif. C'est la même faute que s'il eût dit le pouvoir législateur (3). n
Rousseau, qui s'est beaucoup occupé des questions politiques, a remarqué combien la langue française est pauvre en termes de cette nature. Il s'en est plaint : « Dans un Etat qui se gouverne en République, et où l'on parle la langue française, il faudrait se faire un langage à part pour le gouvernement... » En eflet, aux mots déjà cités, il faut ajouter quelques termes politiques que Rousseau a créés : agrégatif, censorial, coactif, compulsif y confédératif, équipondérant, exécutif, impolice, inactif, initiatif, politie; c'est peu en somme. Plutôt que de créer des mots, il s'appliquera à bien définir ceux qu'il emploie : « Délibérer, opiner, voter, sont trois choses très différentes et que les Français ne distinguent pas assez. » Rousseau n'a pas tant voulu créer des mots qu'élargir le vocabulaire. 11 s'est servi de la langue en écrivain réfléchi, scrupuleux même ; mais il a donné aussi l'exemple
(1) Contrat social, liv. U, ch. iv (édit. Dreyfus-Brisac, p. 55).
(2) Noie du mss. de Genève relevée par Dreyfus-Brisac dans son édition du Contrat social, p. 294.
(3) làid., p. 185, note extraite de la Septième lettre de la Montagne. — Féraud [Dictionnaire critique, s. v» exécuteur) discute la remarque de Rousseau.
de l'indépendance en mettant au-dessus des règles les droits du penseur. D'autres qui se réclament de son autorité n'useront pas avec autant de sagesse que lui de la liberté qu'ils réclameront.
De même que Rousseau avait déploré la pauvreté du vocal ulaire politique, de même Bernardin de Saint-Pierre se plaignit de lu pauvreté du vocabulaire descriptif et pittoresque. Toutefois, pas plus que son maître, il n'a voulu créer beaucoup de mots; les néologisme- dont il est Fauteur sont en petit nombre : alarmant, animalité, ansière^ bramement, bruire, casé, caverneux, cérasée, chatoyant, chiffoinière, cinération, consoner, corbejean^ cucurbité, dégorgeoir, embellissant, esséminer, évaporable, s'exfolier, se festoner, franc-taire, garhouillette, s'hommasser, incorporable, insignifiance^ lapideux, nectar é, nucivore, organisant, pidsateur, tendelet, tributif, végétabilité^ vésicidaire.
11 fera rentrer dans la langue des mots anciens comme fluctuant, odoré^ orée, verdorjer; ou bien il donnera un sens plus étendu à quelques mots comme escalader, se jji^ofiler, versatile, et surtout il puisera largement dans le vocabulaire technique et dans le langage populaire; mais son désir d'innover ne va pas jusqu'à troubler profondément la langue.
Comme Rousseau, Diderot vit ses adversaires critiquer son style et ses idées. Le Journal de Paris (1) avait reproché à Fauti ur de V Essai sur les i^ègnes de Claude et de Néron de n'être pas assez sévère sur le choix de ses mots : « Il pousse l'affectation de la singularité jusqu'à créer de nouvelles expressions. Dessouci de l'avenir, manière tranchée, poète exsangue, écrivain inélégant, bluteur de mots, etc., sont autant de termes qui avant lui n'étaient pas encore français. » Avec raison, Diderot put répondre que ces expressions étaient anciennes (2). ((Mais, ajoute-t-il, d'ancienne ou récente création, qu'importe? Nous manquent-elles? Peut-on compter le dessouci et ï inélégance du style parmi les mots dont la disette appauvrit notre langue? Vexsangue de Montaigne est-il énergique? N'aurait-il pas été regretté par Voltaire, et mis au nombre des expressions que cet homme de goût se proposait de restituer au vocabulaire de l'Académie? Et j'ajouterai que, si quelque terme nous manque, s'il peint à l'imagination, s'il plaît à l'oreille, je crois qu'il faut le hasarder. Les langues
(1) 25 janvier 1179, p. 99.
(2) Edit. Assézat, 111, p. 384.
— Al —
ne doivent-elles pas continuer de s'enrichir par la même voie qui les a tirées de leur première indigence? »
Diderot ne distingue donc pas entre l'archaïsme et le néologisme. 11 a créé, en effet, beaucoup de mots ; mais ils ne semblent pas tous d'une formation aussi heureuse et d'un emploi aussi utile que ceux de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. En voici un certain nombre :
Abrupt, abstracteur, académisei\ ànticomanie ^ archiatre^ antisomnifère^ attr actionnaire^ automatiser^ calamistrer, cicéronerie^ convoliUion, déinoniste, se dépopulariser ^ dessouci, dispendieux, disrespectueux, dissembler, doctoralement^ empiéger, enchâssement, enharmonique^ épistolographie, évanouissant^ exhaustion, expiatem\ extemporanéité^ facultatiste, fanfiole^ fluant, fondage^ géométriser^ gubernateur, guenilleux, idéaliste, inadvertant, inapprivoisable ^ incoercible^ incorporéité^ incucurbitation^ incuriosité^ inextensible^ informer (^donner une forme), ininterrompu, inustion, lainer (sb.), machiavéliste^ mésavenant, mésinterprétation, mésinterpréter , metaphysiquer, microcosmique ^ modeleur^ musiquer, natu-majorité^ ondulant, onduler, ordinateur, pantine^ perfectible^ pisse-froid^ pommelé (sb.), portraitique, portraitiste^ pourcelet^ préceptoriser ^ préconçu, prédateur (qui vit de proie), préordination, proscriptem\ jjyrargue^ pyrame, pijthagoriser, pythagoriste, quinquercien, quouette^ réabsorber, scélératisme, sculpterie, soléciser^ surimposer, syncrétiste, tenaillemenl, terminateur^ théisme^ théogoniste^ théophobie^ théorétique, théosophe, théosophie, théosophisme, trotter (sb.), versatilité.
On voit que les philosophes méritaient leur réputation de néologues : ceux qui se déclarent leurs ennemis les accusent de contribuer à la décadence du goût et de la langue (1) ; leurs admirateurs leur font un grand mérite d'avoir enrichi le vocabulaire et contribué à l'émancipation de la langue (2) comme à celle des idées. Citons quelques-unes de leurs créations :
Acensementi^QokQv), a?iglo?na?îie {à' Alemhert), animaliser (d'Holbach), anthropomorphite (Helvétius), antiroyalisme (Raynal), blétonismc (Condorcet), capitaliste (Raynal), causerie (Condorcet), circonduire (d'Alembert), confidentiel (Necker), copropriété (Condillac),
(1) Gilbert, Dix-huitième siècle; Ferlet, De Vabus de la philosophie par rapport à la littérature, Nancy, 1773; Linguet, Annales, t. IV, p. 270-312; Voltaire, Dictionnaire philosophique, ait. goût.
(2) Cf. Dictionnaire de V Académie, 1798, Préface.
corporelle (d'Holbach), décolleur (Raynal), déconcertement (Duclos), déductible (d'Holbach), déhonté (Marmontel), démolisseur (d Alembert), dépopulateur (Raynal), se désaccorder (Helvétius), descripteur [id.), discourtois (Chanifort), doctrinaire (Necker), durabilité (Condillac), écorchant (d'Alemberl), éduction (d'Holbach), épanchoir (Marmontel), exfoliateur [id.)^ exterminant (Raynal), figiaabilité (d'Holbach), inactivité {id.)^ inaperçu (Necker), intransportable (Condillac), inintelligibilité (d'Alembert), intégral (Condorcet), irritabilité (Condillac), leibnitzianisme (Condorcet), magnésien [id.), matérialisme (d'Holbach), monarchiste (Raynal), nombrable (Condorcet), obligeance (Marmontel), omniscient [à' WoXhdiCh), pâturant (Hehétius), patavinité (d'Alembert), pmofl?/^/^ [id.)^ placable {diRoXhviQh), poster omanie (Helvétius), j^rofessorial (Condorcet), pullulant (d'Alembert), re fusion (d'Holbach), répartiteur (Necker), resasseur (d'Alembert), revérifier (Helvétius), retardateur (d'Alembert), sanctionner (Necker), théanthropie (d'Holbach), thésaurisation (Necker), végétant d'Holbach), vicinal (Necker).
Et combien de mots encore n'ont-ils pas employés qui étaient récents, ou assez rares pour paraître nouveaux ? Il y a pourtant des philosophes qui, tout en affirmant la nécessité de créer des mots, laissaient à d'autres ce soin ou ne croyaient plus possible de remédier à l'indigence du vocabulaire ; Condillac raillait les scolastiques qui avaient inventé beaucoup de mots et ne s'étaient pas aperçus qu'ils étaient vides de sens (J) ; il avait montré tout ce qui manque à notre langue pour être philosophique, mais il condamnait toute création nouvelle de cette nature : « Quand je parle de faire des mots, ce n'est pas que je veuille qu'on propose des termes tout-nouveaux. Ceux qui sont autorisés par l'usage me paroissent d'ordinaire suffisants pour parler sur toutes sortes de matières. Ce seroit même nuire à ki clarté du langage que d'inventer, surtout dans les sciences, des mots sans nécessité... (2). »
Condillac blâmait donc ces créations imprudentes et inutiles de mots abstraits dont les philosophes ont de tout temps abusé et qui les trompent eux-mêmes sur la valeur de leur découverte. Lui-même n'a inventé que trois ou quatre mots : rien de plus audacieux, nous avons vu, que les observations de ce philosophe sur la langue ; rien de plus sage que ses habitudes d'écrivain.
(1) VArl de penser^ l^e Part., cli. vin.
(2) Ibid., Ile Part., cl», ii.
Dans cette question délicate du néologisme, il faut, en effet, à propos de quelques écrivains, distinguer entre la doctrine et la pratique.
Voltaire en particulier est-il, autant qu'on l'a dit, un puriste et un défenseur décidé de la tradition classique? On s'est peut-être laissé tromper tout d'abord par le caractère même de son style d'un tour et d'une netteté classiques, et par la rigueur apparente de sa doctrine. Toutefois, serait-il impossible de le mettre en contradiction avec luimême ? Dans plusieurs ouvrages sans doute, il s'est montré impitoyable pour de grands écrivains dont il condamnait les nouveautés, les archaïsmes, les métaphores hardies et incohérentes ; dans son Discours de réception à l'Académie il a déploré la dépravation du goût et la décadence de la langue. Là même il accorde pourtant qu'on peut hasarder des termes nouveaux quand ils sont nécessaires. Et dans ses lettres, alors qu'il ne parle plus au nom d'un corps ou devant une assemblée littéraire, il a fait plus d'une confidence sur l'appauvrissement de la langue. Il écrivait à Beauzée (14 janvier 1768) : « L'usage malheureusement l'emporte toujours sur la raison ; c'est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté, d'énergie et d'abondance. » Voltaire ne niait donc pas l'insuffisance de la langue française ; mais, admirateur et continuateur des écrivains du dix-septième siècle, il regardait comme fixée une langue qui a un nombre suffisant d'auteurs approuvés. Il était impossible à ses yeux de rien changer au français sans le corrompre ; « la raison en est claire, c'est qu'on rendrait bientôt inintelligibles les livres qui font l'instruction et le plaisir des nations (1). » Pour les rendre intelligibles. Voltaire consentit à faire revivre des mots anciens ; il fut, comme nous le verrons, le chef des archaïsants. C'était déjà une manière de remédier à l'appauvrissement de la langue.
Si maintenant on étudie ses ouvrages, il faut encore distinguer entre ceux qui appartiennent aux genres les plus élevés, et ceux qui sont en quelque sorte en marge de la littérature, les ouvrages didactiques ou polémiques, les contes, les pamphlets, les diatribes. On s'est bien aperçu (2) que, dans ces derniers ouvrages, l'esprit de Voltaire se laisse aller à plus d'abandon et de fantaisie. Que nous importent dès
(1) Dictionnaire philosophique, art. langues, sect. III. Et de même dans le Siècle de Louis XIV, p. 43 : « La langue fut portée sous Louis XIV au plus haut point de perfection dans tous les genres, non pas en employant des termes nouveaux inutiles, mais en se servant avec art de tous les mots nécessaires qui étaient en usage. »
(2) Wey, Remarques sur la langue française, t. II, p. 191.
lors les préceptes qu'il a donnés ? Ce qui nous intéresse c'est non pas ' ce qu'il a dit, mais ce qu'il a fait. N'a-t-il pas opposé à d'Olive t, qui lui reprochait quelques néologismes, les arguments des néologues les plus convaincus? «Au reste, mon cher maître, condamnez-moi, si vous voulez, sur inconvenance et margi7ie?%' ymme ces deux mo s qui sont expressifs et qui nous sauvent d'une circonlocution. Inc mvenance n'est pas discoiivenance ; on entend par disconvenant des choses qui ne se conviennent pas l'une avec l'autre ; et j'entends par inconvenance des choses qu'il ne convient pas de faire. Yous direz que je suis bien hardi; je vous répondrai qu'il faut l'être quelquefois. » (27 novembre 1764.)
Celui qui s'est plaint que notre langue était une « gueuse iière » n'a pas craint de lui faire l'aumône ; la liste serait longue des mots nouveaux que l'on rencontre dans le Dictionnaire philosophique ou dans les Contes : les uns ont été imaginés pour éviter une périphrase : immesurahle y inaliénahilité, inaliénation^ internissahle , irréfragabilitéy hébraïser^ gravitant, éclecticismé, inélastique, nagement, pulsion; les autres donnent à la pensée une nuance de malice : conjureur, baptiseur, chansonneur, engendreur, folliculaire, Inruinable, insecouable, mandarinal, etc.; d'autres enfin, à cause de leur aspect, de leur longueur, de leur sonorité, semblent avoir été créés pour le seul amusement de l'écrivain et du lecteur : anthropokaie, antiraisonnable, catégorématique , baronnette, déprépucer, druidal, domanier, jetonnier, lésineux, participativement, péripatétiquement, philosopho-théologique, stolifère. Sans doute l'écrivain crée ces néologismes dans l'entraînement de la polémique ou dans sa verve caustique ; il ne songe pas à leur donner l'entrée dans la langue. Mais, il faut le reconnaître, l'abus de ces créations faciles déshabituait peu à peu les esprits du respect de la langue que Voltaire avait lui-même la prétention d'imposer.
Dans son style épistolaire, il prenait plus de libertés encore, c'était son droit; mais ces néologismes mêmes ne restaient pas ignorés. Mercier^ qui s'est fait un malin plaisir de citer plus d'une fois Voltaire dans sa Néologie entre Linguet et Restif de la Bretonne, a pris soin de relever dans les lettres du spirituel écrivain les mots beineur, autocratrice, butor derie, débarbariser , histrionique, etc. C'est sous le patronage de Voltaire que Mercier place son ouvrage; il donne comme épigraphe à son livre la fameuse invitation adressée par Voltaire à Frédéric II de « faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse, qui se complaît dans son indi-
gence ». Il est certain que Voltaire a créé autant de mots que Diderot et beaucoup d'autres philosophes.
A côté de ces néologues, il faut ranger ceux qui s'appelaient euxmêmes « les Philosophes économiques » ; c'est Quesnai, c'est le marquis de Mirabeau, dont l'obscurité des idées renforcée de la bizarrerie de l'expression avait souvent prêté au ridicule ; même des novateurs intrépides n'avaient pas hésité à railler leur manie de créer « une foule de mots bizarres et sans goût qui, réduits à leur juste valeur, n'offraient que des idées communes » ; Linguet [Anjiales, t. III, p. 242) extrait malicieusement de leur journal cette phrase qui vaut tout un programme : « Les vrais économistes sont faciles à caractériser par un seul trait que tout le monde peut saisir. Ils reconnaissent un Maître, une Doctrine, des Livres classiques, une Formule, des termes techniques^ précisément comme les antiques lettrés de la Chine (1). » C'était là du « jargon », disait de son côté Mercier (2), qui aurait dû par prudence se montrer indulgent. Les économistes avaient l'habitude d'employer certains termes dont ils croyaient seuls connaître la signification : produit net, richesse mobilièi^e, circulation de l'argent y valeur estimative^ — échangeable^ — appréciative^ — locative^ régime prohibitif, reflets de l^ impôt, hausse de valeur, etc. ; ils en donnaient dans leurs ouvrages des définitions fort mystérieuses. Mais, de plus, ils usaient de mots barbares et sur ce point l'un des chefs de la secte, le marquis de Mirabeau, s'est particulièrement distingué ; dans l'Ami des hommes, on trouve capiter, chrysologue, confronta décadencer, se désallier, élagueur, expérimentalement, exportateur, exportatif, immune, inexistence, iîiexplicabilité , movible, partprenant, prétexté de, pseudopolitique, rapportant, reproductif, résolutoire, sauvagiser, sociabilité, subventif, sup er intendance , viciation. Que serait-ce si on étudiait la série immense de ses ouvrages? Qui voudrait ajouter plusieurs volumes à la Néologie de Mercier ferait là une ample récolte. Mirabeau trouvait d'ailleurs plus commode de créer des mots que de consulter le dictionnaire de l'usage. Il s'explique sur ce point avec franchise : « Habitué à écrire très incorrectement, dit-il dans son Avertissement de l'Ami des hommes, les soins nécessaires pour retravailler un style quelquefois original, mais toujours louche et défec-
(i) Cf. encore Annales, t. III, p. 250; t. VII, p. 204 et 219.
(2) Tableau de Paris, t. VI, p. 227, ch. dxviii; ibid., p. 228, il fait allusion à la querelle de Linguet et des économistes : « Il [Linguet] avait l>eau jeu en entrant dans leur système qui avait affamé le peuple et en ridiculisant leurs expressions. » Sur le style de Mirabeau, cf, aussi V. Hugo, Littérature et philosophie mêlées, p. 21 et 418.
tueux, seroîent une fatigue pour moi qui suis surtout ennemi de la peine... Le style de ce Traité fourmille de ce genre de défectucisités, je le sens autant que mes lecteurs; mais mes affaires et mes amis ont besoin de moi; et le peu de temps qu'on me laisse est mieux employé à composer qu'à m'appesantir sur des revisions de style (1). »
Philosophes et économistes, tous ces novateurs ont créé des Jiéologismes par fantaisie, par nécessité, ou par dédain des règle^ sans vouloir renouveler la langue. Mais nous arrivons aux écrivain? de la seconde période dont quelques-uns ont prétendu la révolutionner. Journalistes et publicistes, ils veulent diriger les esprits, faire de leurs idées et de leurs revendications les idées et les revendications de toute une société. Les écrivains de cette nature, exaltés par leur imagination, dupes de l'originalité de leurs conceptions, recherchent le mot nouveau qui peut frapper l'attention. Ils le trouveront dans la chaleur même de l'improvisation; ils se soucient peu de châtier leur style. Ils écrivent pour le moment présent et non pour l'avenir. Qu'ils rédigent un journal comme Linguet, des mémoires comme Beaumarchais, des tableaux de mœurs comme Mercier, tous sont et veulent être néologues, ils le déclarent avec hardiesse et une sorte d'orgueil farouche; ils ressemblent tous par là à Restif de la Bretonne dont nous verrons plus loin les idées téméraires. Tandis que les novateuis modérés avaient demandé qu'il fût permis de créer les mots qui sont nécessaires, Linguet ne se décidait à condamner que le néologisme c( qui est absolument inutile » ; comme le remarque Féraud (s. \° néologie)^ c'était une maxime intéressée; car, « il était grand néologue. » A quoi bon transcrire ici les centaines de mots relevés dans quelquesuns de ses ouvrages et insérés dans le Lexique? Mieux vaut le suivre dans une polémique (2) qu'il eut à soutenir.
Linguet avait hasardé amatrice; il avait créé d'autres mots, mais celui-là lui valut d'être attaqué par ses adversaires du parti philosophique. On l'accusa d'être néologue. Néologue! Linguet ne se défendit point de l'être. 11 plaida sa cause avec une intelligence très sûre de la question. — Tout d'abord il se réclame avec prudence d'illustres écrivains; le mot se trouve dans VEmile, et il donne la référence. — Si l'on oppose que ce mot n'est enregistré par aucun dictionnaire, qu'importe? L'Académie n'enregistre pas, dit Linguet,
(1) VAmi des hommes, t. I, p. 8.
(2) Annales, t. IV, p. 385-397. — 11 fut souvent critiqué pour ses « mots de nouvelle fabrique »; voir Mercure, 20 novembre 1719, Journal de Nancy, janvier 1780.
tous les mots en usage : d'autre part « la langue française est une langue vivante qui peut se perfectionner et acquérir tous les jours. » Il invoque l'exemple de Voltaire qui a proposé tout récemment vagissement. Linguet reconnaît toutefois modestement que les « génies du premier ordre seuls ont le droit de créer de nouveaux mots... le père de Julie est certainement au nombre des génies qui ont le droit de créer des mots. Moi, je n'en suis pas. » Mais, s'il a pris par mégarde les mêmes droits, c'est en se soumettant aux principes rigoureux de l'analogie. — Pourquoi ne pas donner à amateurlQ féminin amatrice^ puisque la langue admet directeur et directrice, lecteur et lectrice? — L'équivoque auquel ce mot peut prêter peut-il suffire à le faire condamner? Pas plus que beaucoup d'autres mots dont « un esprit polisson peut abuser ». Ce mot est formé analogiquement, il est utile, il s'emploie à Paris : « C'est toujours à la Capitale à donner à un mot ses lettres de naturalité. Inconduite, fertilisation^ et cent autres paraissaient plus extraordinaires ; et l'on ne doit traiter de néologie que ce qui est absolument inutile. Ainsi, je crois avoir pour moi {'usage, V autorité et V analogie, »
Cette dissertation grammaticale ne suffît pas à calmer l'irritation de Linguet. Il ajouta une Réponse ou. il attaqua vivement ses adversaires. Joignant toujours sa cause à celle de Jean-Jacques, il demande qu'on définisse le mot de néologue ; « ce n'est pas l'usage, hasardé en passant, même d'un mot nouveau qui suffît pour fonder l'accusation de néologisme. » Corneille a créé invaincu et beaucoup d'autres mots que l'usage a rejetés; jamais pourtant on ne lui a reproché de créer une langue nouvelle. « Le véritable néologue, dit Linguet, est l'écrivain maniéré, précieux, qui se tourmente pour ne pas parler comme les autres » ; il veut désigner d'Alembert dont il a raillé plusieurs fois les phrases alambiquées et contournées, Marmontel et les philosophes dont il est l'ennemi déclaré. Voilà les « véritables novateurs » ; il faut les fustiger. « Le plaisant, ajoute Linguet, c'est qu'alors il faudrait laisser tranquilles Jean-Jacques et moi. C'est sur l'Académie française que tomberait la fustigation. Ces prétendus inspecteurs de la pureté des mots ont furieusement hâté en plus d'un sens la corruption des choses! » Se défendre ainsi, c'était déplacer le débat; la préciosité et le néologisme ont également leurs dangers. Toutefois la préciosité a des limites étroites qu'elle ne peut outrepasser, sans tomber dans l'obscurité et le non-sens; de plus n'est pas précieux qui veut, il y faut de la finesse, une certaine délicatesse d'esprit; le néologisme, au contraire, est à la portée de tous; on le pratique
d'autant plus volontiers qu'il semble favoriser l'activité de l'esprit et témoigner de la profondeur des idées.
Beaumarchais ne fait pas davantage profession de purism '; sa plume alerte et fougueuse ne se laisse pas arrêter par un souci -crupuleux des règles. Néologismes, locutions incorrectes se rencoi trent souvent dans ses œuvres et ses ennemis se sont fait un jeu de n lever ses fautes contre la langue. Beaumarchais prend facilement son parti de leurs railleries : « Si je me rends net et concis, je regretterai peu de chose. L'élégance que j'ambitionne est la désirable clarté. > (IV, 504, 3^ Mémoire.) Linguet n'avait-il pas tenu le même langage quand il déclarait « s'occuper un peu plus des choses » que des mots? A leurs yeux les arguments et les idées, mais non le style, font la valeur d'un écrivain. Pour nous en tenir aux néologismes proprement dits, il suffira de grouper ceux de Beaumarchais pour montrer avec quelle intempérance les néologues de son époque usaient de termes lourds, disgracieux et souvent peu dignes de rester dans l'usage :
Absurdissime , adjudance, affichiste, alacrité, allemagniser . annulementy annuleur, anonymement, approximer, avération, louillonnerie, bulletiniste , hureaiicratien , biireaucratif , cafarda aent , citoyenneté, corrompable., cruciation, cupider, débrider, décadrer^ dramique.^ églisier (== dévot), enliasser, épiiratoire, éve7iti/alité , flagornage, forfantier^ formable., fortuite^ impositeur^ imprésentable., inamovibilité^ incalomniable ., incidente llement , informeur , ingagnable, injuriant, injuriel, m,anipulew\ minutation, monotoner^ objecteur, panglossiste, pointillage (= sentiment d'un homme pointilleux), protégement, purgerie, regimbage, réinvectiver, replaidei\ resupprimer, roussissure, tortionner, tourniller, trahitoire, etc.
La plupart de ceux qui se sont renfermés dans les genres badins et frivoles, dans le conte et le roman, se sont montrés aussi néologues que les philosophes. Dorât, qui fut l'amuseur des boudoirs et dont quelques romans tournèrent les têtes, s'éleva vivement contre tous ces grammairiens froids et raisonneurs qui enlevaient à la langue sa force et son agrément. « Il s'est introduit, disait-il avec mauvaise humeur, je ne sais quel purisme pédantesque, je ne sais quel esprit grammatical qui rétrécit l'âme, refroidit l'imagination, éteint les hardiesses, s'oppose à tout élan passionné, anéantit la poésie et défigure entièrement l'éloquence. Cette dernière surtout ressemble assez aux momies que l'on charge de clinquant (1). » Dorât ne s'est pas contenté
(1) Cou-p d'œil, t. I, p. 147; ce passage fut publié primitivement dans le Journal des Darnes^ octobre 1877.
de rechercher les gentillesses du style, et de donner à la prose une coquetterie affectée. Il n'a pas renouvelé le style, autant qu'il le croit, mais il n'a pas craint d'ajouter à la langue quelques mots : crispinadcy décontenance^ dégingandage, effarouchant, dénigrant [%h.)^ jar g onneiir, flétrissant^ mal f aisance, moutonade, révoltant. Citons encore dans Laclos -.provocant^ sentimentaire y stagnant; dans Louvet : avilissein\ inoffensif; dans le Nouveau recueil, sorte de morceaux choisis de prose et devers, antipoétique ^ élégante, indifférentisme , méditabond, musdique, nervalc, onguiculé, manéger ; et pêle-mêle dans les œuvres des conteurs et des écrivains mondains : camaraderie (Chamfort), crédulement (Prévôt), cuissarder (Chamfort), se déconcubiner (Chassaignon), dilucide (Chevrier), discourtois (Chamfort), enroidi (Boufflers), extoller (Rutlige), inconquérable (Letourneur), inexorabilité [id.), ingénéreux [id.), mariant (Rutlige), memoria (Chevrier), régalant (Piron), séréniser (Coyer). Cette liste devrait s'augmenter de tous les mots qui, sans être nouveaux, le paraissaient aux contemporains et que romanciers et conteurs contribuaient à faire entrer dans l'usage courant.
Il faut faire une place à part parmi les novateurs à deux réformateurs particulièrement audacieux : Restif de la Bretonne et Sébastien Mercier. Les autres sont néologues par fantaisie quelquefois, le plus souvent par nécessité et par prudence ; écrivains indépendants, ils mettent d'accord leur théorie avec leur pratique ; tout au plus professent-ils que cette indépendance est un droit pour l'écrivain et en même temps un bien pour la langue. Restif et Mercier ont des prétentions plus hautes ; les projets qu'ils forment sont plus vastes. Il ne s'agit pas seulement pour eux de s'affranchir de la tradition, ni même de créer des mots quand à l'occasion ils en constateront le besoin, et d'enrichir ainsi peu à peu le vocabulaire ; la réforme qu'ils entreprennent est plus générale que les tentatives des autres néologues, plus méthodique aussi et en quelque sorte plus désintéressée.
Restif de la Bretonne croyait pouvoir réformer la langue tout autant que la politique et la société, les institutions^ les mœurs et la religion. Dès 1768, Restif voulait composer un ouvrage, le Glossographe ou la langue réformée (1). Cet ouvrage fut une des grandes préoccupations de sa vie, il en parlait beaucoup à ses amis ; il en a
(1) P.-L. Jacob, Bibliographie et iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, p. 446-454, donne sur cette œuvre inédite des renseignements intéressants.
annoncé la publication plusieurs fois dans les catalogues de ses œuvres, il y a fait allusion dans quelques romans (1); mais 11 dut sans doute s'y reprendre à bien des fois pour réformer la langue; il n'a pas publié son ouvrage ; et après lui la langue est restée aussi imparfaite qu'après Racine ! Pourtant, (^ j'ai, disait Restif, sur notre langue et sur notre orthographe des idées absolument neuves < t très singulières qui n'entrent pas dans toutes les têtes (2) ; » ce livre devait se diviser en deux parties, l'auteur proposait dans la pn mière une réforme de l'orthographe, il réservait la seconde pour la langue : « Je propose une manière de corriger sa non-analogie, de sup| trimer tous les mots barbares, de les remplacer, et de devancer ainsi la révolution fatale qui anéantira nos chefs-d'œuvre en les rendant inintelligibles (3). » Corriger, supprimer, remplacer, c'est toujours 1(3 programme des grands réformateurs. La lecture de telle ou telle page de Restif suffirait à montrer qu'il fut moins un réformateur méthodique de la langue, comme il en avait la prétention, qu'un énergumène du néologisme. Qu'on en juge par ces quelques lignes : « Si tous ces gens-là poétisaient comme Voltaire, s'ils prosaient comme Rou-seau, s'ils tragédisaient, s'ils comédisaient, s'ils opéradisaient, s'ils ariettaient comme nos fameux Esprités ; s'ils romanisaient, s'ils historiaient, s'ils moralisaient, s'ils anecdotaient, s'ils espritaient, s'ils dictionairisaient, s'ils almanaquaient, s'ils épigrammataient, épîtrisaient, contaient, chansonisaient, s'ils musiquaient, s'ils peinturaient... (4). »
Restif veut, dit-il, établir une analogie plus rigoureuse. Qu'entendait-il par là? Souvent l'analogie est incertaine et Bouliours, par exemple, avait reconnu correct négligible à côté de négligeable^ le suffixe able faisant concurrence au suffixe ible. D'autres mots manquaient d'analogie comme diatribem\ éclecticisme ; mais apparemment, notre réformateur avait une ambition plus haute que celle de corriger quelques mots mal venus. Peut-être voulait-il donner à tous les suffixes un sens bien défini et, en faisant un choix, déterminer l'emploi de chacun d'eux. Il aurait pu faire rentrer dans la classification méthodique des mots tous ces substantifs qui semblent échapper à toute analogie : substantifs verbaux, abus, lutte, combat, ruine, mots simples venus directement du latin, vie. joie;
(1) La Femme infidèle^ t. II, p. 396, et Monsieur Nicolas, t. XVI.
(2) L'Androf/raphe, p. 6.
(3) Cf. Jacob, Bibliographie, p. 448. Le passage est tiré de Monsieur Nicolas, t. XVI.
(4) Ménage parisien ^ Envoi.
et, en effet, lui-même au lieu de salut emploie parfois satweté, qui existait dans l'ancienne langue.
Remplacer les mots « barbares » par des mots qui aient une parenté dans la langue, sans doute c'était un chapitre important de son travail sur l'analogie. En effet, il a remplacé puérilement par « enfantinement », brusque par « ébruiteur », thésauriser par « trésoriser », frivole par « bagatellier », hasard ipaiV «fortuite». — Mais alors pourquoi trouve-t-on dans ses œuvres tant de ces mots barbares qu'il condamnait : des mots latins, œquipondium^ memorare ; beaucoup de latinismes, crassitude, culte (= ornement), discider, inintelligent, 7iativité {= origine), pudent, oèorier, spectaculeux ; des héllénismes comme théocratisme^ métempsycosisme ; des mots pédants qui sentent le jargon scolastique : adhésibilité, intelle ctualité. C'est encore lui qui est l'auteur de brutitude, discernateur, façonnage, famillage^ habitudinaire, préjugiste^ etc. Bref, de tous les mots qu'on peut relever dans le Paysari et la paysanne pervertis, éditer et mutualité ont été seuls acceptés par l'usage, et l'on conçoit que Restif ait éprouvé quelque dépit d'être si mal compris et si peu suivi dans ses tentatives. C'est ainsi sans doute qu'il a renoncé à développer une théorie et des idées qui, de son aveu, n'étaient pas accessibles à tout le monde.
Aussi, bien souvent, se contentait-il de défîer les puristes : « Que les petits Puristes critiquent, s'ils l'osent, et le style et les détails ; tout cela part du cœur et ils ne le connaissent pas ; ils n'ont que de l'esprit (i). » Restif s'était d'abord déclaré néologue par principe; peut-être ne l'était-il, en effet, que par « sensibilité » ; cette raison dispensait de toutes les autres !
Sébastien Mercier est l'émule de Restif de la Bretonne ; mais il sait mieux que Restif ce qu'il veut faire, et dès lors il apporte dans la réalisation de ses réformes plus de logique et plus d'obstination. Il semble parfois sonner le ralliement de tous les révoltés contre la langue, tant il met de colère et d'irritation dans ses revendications. Avant de consacrer sa Néologie à l'exposé et à l'application de ses idées, il les développe déjà à plusieurs reprises dans son Tableau de Paris: « On devrait rappeler, dit-il, les mots hors d'usage, on devrait même en inventer. Les idées dans chaque genre étant prodigieusement accumulées, il faudrait étendre la langue et la renforcer. » (T. VIII, p. 186.) Il s'indigne que la pensée soit obligée de se sou-
(1) Le Paysan et la paysanne pervertis ; l^E'diéeur au lecteur.
mettre à l'expression établie, quand c'est, au contraire, l'outil qui devrait obéir à l'ouvrier. Qu'importe la politesse du style ? Il suffit qu'il rende le mouvement et la justesse de l'idée ; quand l'esprit est bon, le discours est toujours excellent. Mercier a donné l'exemple des créations les plus aventurées. Faut-il citer les centaines de mots qu'il a inventés? Contentons-nous de quelques exemples pour montre] qu'il cède plutôt à une manie qu'à un véritable besoin :
Avancem\ bibliopole, hrillanter, calembourdier, circonv aller, clamateur^ cochonnaille, convulsionner, débattement, désenseigner^ dialogueur, échienner^ écriturerie, emporteur, endoctrineur , épétier (= porteur d'épée), escroque (une), estueux, euthymie^ fainéantiser, ganteler, immiséricordieux, indécor, s'invisibiliser, isolation, lamentateur, lapideur, monodrame, nobiliser, panaire, parterrien, pétrifique^ préceptoral, prédicatoire, principiser, prohibiteur, punitif, putridité, rengorgeur, scarronade, souligneur, tourmenteur, tresseiir, trouveur^ versionner, vindication^ etc., etc.
Créer ainsi une foule de mots, c'était sans doute un moyen pour Mercier de préparer sa Néologie (1801) ; car on y trouve des néologismes créés par les écrivains les plus illustres ou les plus ignorés et par Mercier lui-même. Pour répondre aux objections qu'on lui fera sur la valeur de tel ou tel mot : « Tous les mots de ce vocabulaire, dit-il, sont-ils inacceptables? Eh bien! je prétends, moi, les employer à mon usage. Si l'on ne veut point de ma langue, l'on n'aura point de mon esprit. Qui y perdra? Je fais la loi et ne la reçois point ; je donne : le public est mon débiteur ; qu'il paye en reconnaissance ou qu'il ne paye pas, je me déclare son créancier. Cette génération-ci n'est pour moi qu'un parterre ; il y en aura un autre demain qui appréciera mon travail; en attendant, j'aurai travaillé pour ma langue, pour cell() que je me suis faite, que je préfère... » (Néologie, s. v° inacceptable). C'était jeter le défi à l'usage et se donner l'attitude d'un révolutionnaire.
Aussi faut-il entendre Mercier parler de ceux qui ont la charge de défendre la tradition. Qu'il juge les écrivains académiques ou ro3uvre même de l'Académie, il va jusqu'aux injures, et se permet des comparaisons blessantes [TabL, IV, 35). Il blâme l'Académie et les académiciens d'avoir fixé la langue « au miUeu de tant d'arts féconds en conceptions neuves ». [TabL, III, 189.) Il trouve ridicule le ton dogmatique que prend l'Académie, « comme s'il y avait des règles pour cet art inconnu qui rend sur le papier la force de nos idées et la chaleur de nos sentiments. » Mercier se rencontre avec Linguet pour
montrer combien Tœuvre de TAcadémie était à ses yeux puérile et vaine ; (c son dictionnaire, avait dit l'auteur des Annales, n'est et ne peut être que le recueil des décisions portées par l'usage et, cet usage variant sans cesse dans une langue vivante, c'est une folie de créer à grands frais une cour pour enchaîner ce Protée insaisissable ; aussi TAcadémie française n'a-t-elle rendu et ne peut-elle rendre aucune espèce de services. » [Amiales^ IV, 248.) Linguet aurait applaudi au projet de Mercier de faire un recueil des mots qu'il était utile de créer ou de rétablir, il aurait préféré sa Néologie au Dictionnaire de l'Académie. Nous verrons plus loin qu'en effet Mercier n'a pas seulement fabriqué des néologismes ; il a porté son activité de néologue sur toutes les parties du vocabulaire ; il a voulu créer, restaurer, réhabiliter des mots, et ses efforts n'ont pas toujours été vains.
Il était nécessaire d'insister sur les folles prétentions de ces néologues, de tous les plus aventureux : Restif et Mercier voulaient réformer la langue de fond en comble. La liberté, on le voit, avait fini par autoriser tous les excès ; sous prétexte d'enrichir et d'embellir la langue, les novateurs n'avaient pas reculé devant l'idée de la bouleverser. Mais l'abus du droit ne saurait être invoqué contre le droit luimême ; et nous allons voir que des grammairiens, et ceux qui semblaient jusqu'ici avoir la mission de faire bonne garde autour du vocabulaire, soutinrent les efforts des émancipateurs de la langue.