II. — Les grammairiens-lexicographes
Vers le milieu du dix-huitième siècle, les défenseurs de la tradition classique semblent avoir complètement désarmé; on ne trouve plus un Desfontaines pour railler les mots et les expressions nouvelles. Pourtant les éditions du Dictionnaire néologique se sont multipliées et en ont prolongé le succès; Beauzée (1) demande qu'on fasse tous les cinquante ans un nouveau dictionnaire néologique. « Cette censure périodique, dit-il, en réprimant l'audace des Néologues, arrêterait d'autant la corruption du langage qui est l'effet ordinaire d'un Néologisme imperceptible dans ses progrès; » à la même date et presque dans les mêmes termes, Irailh (2) exprime le même vœu. Mais Beauzée semble douter lui-même de l'utilité de l'ouvrage ; « tout
(1) Encyclopédie, art. néologique.
(2) Querelles littéraires, t. II, p. 163 : « Il y a dans tel mois, dans telle semaine de quoi fournir abondamment aux observations d'un journaliste. Ce serait un Argus qui veillerait à la pureté de la langue, qui avertirait des tentatives de ses ennemis. »
au moins, ajoute-t-il, la suite de ces dictionnaires deviendrait comme le mémorial des révolutions de la langue, puisqu'on y veirait le temps où les locutions se seraient introduites et celles qu'elles auraient remplacées, i) Ces encouragements resteront sans écLo; les journalistes feront entrer dans leurs polémiques les critiques de style; mais ce sera pour rabaisser ou déconsidérer l'ouvrago d'un penseur, non pour sauvegarder la pureté de la langue ; il n'y a plus personne pour continuer l'œuvre du célèbre puriste.
Les grammairiens ont adouci leur sévérité et laissé fléchir k rigidité de leurs principes; tous désormais font une distinction entre la création modérée des mots et l'abus qui est seul blâmable. Marmontel, Roubaud, Féraud, VEncydopédie et le Gra7îd Vocabulaire, tolèrent la « néologie » qui est l'usage ou l'emploi de termes nouveaux réglé par des principes et des lois; ils ne condamnent que le néologisme, c'est-à-dire « l'habitude de se servir de termes nouveaux, ou d'employer des mots reçus dans des significations détournées (1) ». C'était une concession dangereuse, qui laissait la porte ouverte aux abus que précisément l'on voulait arrêter. En réalité, l'indulgence pour le néologisme était imposée aux grammairiens par la rapidité même avec laquelle ils voyaient se renouveler une partie du vocabulaire; désormais, ils ne pouvaient plus croire à la fixité et à l'immobilité de la langue. Il était dans leur rôle, semble-t-il, de défendre la tradition et de faire la guerre aux mots nouveaux que l'usage n'aurait pas encore acceptés. Tout au contraire, quelques-uns font cause commune avec les néologues : ce sont Alletz, qui écrit, en 1770, un Dictionnaire des richesses de la langue française et du néologisme qui s'y est i?itrodfuit, — Féraud, qui relève dans son Dictionnaire critique (1787) beaucoup de néologismes; — enfin Domergue, qui a commencé en 1784 la pubfication d'un Journal de la langue française, pour étudier en particulier les moyens d'enrichir la langue.
De ces trois ouvrages, le Dictionnaire des ?'ichesses a le moins d'importance. La préface en est intéressante, mais l'auteur y expose des idées qu'il a copiées, sans le dire, dans une dissertation de Moncrif; le Dictionnaire lui-même n'est que l'exécution assez maladroite du programme esquissé dans cette dissertation. Alletz a pourtant ajouté aux pages qu'il emprunte quelques lignes qui méritent d'être relevées. Indiquant sommairement quelles espèces de mots ou
(1) Le Grand Vocabulaire, t. XIX, s. v» néologisme. Cf. les Synonymes français^ de Roubaud (art. néologie, néologisme).
d'expressions il a recueillies, il demande qu'on fasse grâce à certains termes de nouvelle création. « Car, après tout, est-ce un si grand mal que de tâcher, par une heureuse témérité, de suppléer à la disette où nous sommes à cet égard?... » Il invoque en faveur de ces expressions « qui n'ont contre elles que de n'avoir pas été employées » leur formation rationnelle et analogique. Si « les variations perpétuelles d'une langue vivante » font naître des doutes sur la destinée d'un mot, le seul moyen de les dissiper, c'est encore de recueillir tous ces mots qui naissent pour qu'on puisse les observer, les contrôler; car « le génie d'une langue vivante est répandu dans tous les esprits qui savent penser et qui la cultivent. » L'usage assurément décidera en dernier ressort de la vraie valeur d'un mot, mais nos grammairiens ne reconnaissent plus à l'usage seul l'autorité sur la langue. Alletz le dit : « des principes et l'usage, voilà les véritables guides. » Toutefois, l'auteur du Dictionnaire des richesses ne s'est pas appliqué dans son recueil à distinguer les expressions qu'il fallait rejeter de celles qu'il fallait adopter. Il s'en remet au goût du lecteur. 11 se borne à entasser pêle-mêle des expressions de toute nature, de toute origine. Aussi son Dictionnaire n'offre pas le même intérêt que celui de Féraud. Celui-ci recueille des expressions et les apprécie. Ces appréciations de détail permettent de comprendre la différence des idées qui séparent un Bouhours d'un grammairien de la fin du dix-huitième siècle.
Dans la préface de son Dictionnaire, Féraud constate combien est dangereuse cette habitude ou cette manie du néologisme qui, depuis une vingtaine d'années, a fait créer peut-être plus de « deux mille » mots. Mais il ne condamne pas toutes ces nouveautés; loin de là, il comprend qu'une réaction légitime se produit contre les proscriptions systématiques des puristes, et que tous ces mots nouveaux ne sont pas à dédaigner.
« A force de vouloir polir notre langue, dit-il, il est aisé de s'apercevoir qu'on l'a appauvrie et énervée. Nous avons perdu une infinité de tours et d'expressions qui n'ont pas été remplacés. Ils ne le sont pas fort avantageusement par les néologismes modernes. On fut trop délicat dans le dernier siècle. On ne l'est pas assez aujourd'hui. Il est des points sur lesquels on respecte trop un usage ancien, mais déraisonnable. Il en est d'autres sur lesquels on secoue mal à propos son joug, et c'est souvent lorsqu'il est le plus conforme au génie de la langue (1). »
(1) s. vo langue (t. II, p. 534).
Féraud pense que certaines audaces sont justifiées contre un usage « déraisonnable » ; ce mot suffit à lui seul à nous révéler ses idées sur la langue; avec les grammairiens philosophes, il est prêt à défendre la raison contre l'usage. Cependant ses jugements sont tempérés d'une certaine prudence ; qu'il condamne ou qu'il approuve un mot, il adoucit son opinion par une réserve et une restriction : « à ce que je crois », ou « mot qui peut être utile ».
Il condamne les néologismes qui font double emploi avec ua mot existant, comme élechncisme, qui « a le même sens ({u' électricité ». Pourquoi la langue adopterait-elle éduquer^ déceptrice^ déterminement^ puisqu'elle possède déjà élever, trompeuse, détermination?
D'autres sont d'une formation peu heureuse et ont une physionomie barbare; voilà pourquoi Féraud repousse classification, contristation, ébauchément^ émuler, affectuosité , discéder ^ exorbiter^ fonctionner, graciosité.
S'il y a des mots sur lesquels Féraud hésite à se prononcer, comme collaborateur, collecter, crédulement, durcissement, évoluer, discernable, il en est un assez grand nombre qu'il voudrait faire adopter : les uns, parce qu'ils permettraient une distinction utile, par exemple endolori, en face de douloureux; ou, parce qu'ils épargneraient une périphrase ; les autres, parce qu'ils sont beaux et sonores, comme environnant, entraînant, avilissant, « ce mot si beau, si sonore, si utile », encourageant, « très beau, très utile ».
Féraud essaie de prévoir le sort que l'usage réserve à un mot nouveau ; il s'efforce même d'en assurer le succès en le justifiant. Il met une insistance particuHère à recommander tel mot d'un emploi ignoré qui pourrait tomber dans l'oubli : « Abstraitement. C'est un mot de M. Necker... il serait utile et manque à la langue. » Bien qu'il ne croie pas français effrénement et qu'il ne l'ait jamais lu dans un livre, Féraud déclare que ce mot serait utile ; « et il est à souhaiter que des auteurs célèbres le mettent en vogue. »
Ce lexicographe s'acquitte donc de son rôle d'une façon toute nouvelle; il y apporte de l'inteUigence et aussi de la hardiesse. Il apprécie les mots tant comme équivalents des idées que pour leur beauté propre. Il ne se contente pas d'enregistrer les décisions de l'usage, il prétend les devancer et use de son autorité pour aider au développement de la langue. C'est ce qui fait l'intérêt et l'originalité du Dictionnaire critique.
Les néologues trouvèrent dans Domergue non plus seulement un grammairien indulgent et largement tolérant, mais un auxiliaire et
un collaborateur. Il est le fondateur de ce Journal de la langue française, qui, plusieurs fois interrompu et repris, dura pourtant plus d'un demi-siècle et fut le centre de quelques polémiques de grammaire.
Sans doute, ce Journal n'est pas uniquement consacré aux questions de langue. Entre une charade et un impromptu, il y a place pour des annonces parfois singulières : c'est, par exemple, un Lyonnais qui a remis à Domergue une somme de 144 livres pour fonder un prix de vertu. On donne aussi des problèmes moraux à résoudre : Faut-il obliger les ingrats? — Quel est le devoir le plus sacré de la paternité? Pour nous en tenir à la grammaire, tous les articles n'offrent pas un intérêt égal; le Journal mêle trop au hasard une réclamation de M. Tournatoris, <( facteur de forte-piano à Lyon », qui demande à être qualifié d'artiste et non pas appelé ouvrier (I, p. 411), une analyse et une critique du discours de Rivarol sur l'universalité de la langue (II, p. 852), une réponse de Domergue à un père de famille qui l'avait consulté sur le choix d'un maître de langues (I, p. 226). D'après le programme, le Journal embrasse tout ce qui concerne la langue française « soit exacte, soit ornée » ; la première partie qui a pour objet la langue exacte a comprend : IMes principes généraux des langues, et plus particuUèrement ceux de la langue française ; 2° la solution des différentes difficultés qui peuvent naître sur la langue écrite ou parlée » (II, p. 489). Domergue semble donc avoir voulu tout d'abord se borner à donner des consultations. C'est, en effet, ce qu'il commença par faire. Rien dans les premiers numéros de son /oz^nza/ n'annonce que, plus tard, il deviendra un" révolutionnaire.
Sa doctrine est tout d'abord prudente et timide. Invité à donner son opinion sur le mot amatrice, créé par Linguet, Domergue répond par la distinction que nous avons signalée, entre la néologie et le néologisme. « Les lois de la néologie, dit-il, veulent que tout mot nouveau soit ou nécessaire, ou plus expressif que celui dont on se servoit, qu'il dérive d'une langue polie, connue, et prenne la livrée de celle qu'il adopte. Incohérence^ incohére7it, insignifiant^ insouciance^ âme aimante, aérostat^ aérostatique, magnétiser, mesmérisme sont des mots nouveaux qu'avoue la néologie et que l'Académie ajoutera un jour aux trois ou quatre cents mots françois qui manquent dans son dictionnaire. Etre bien éduqué^ être bien idée de quelqu'un sont de véritables néologismes... » (I, p. 187). De plus, il ne semble pas accorder à tout le monde le droit de créer des mots ou des expressions : (( On ne voit guère, dit-il, de néologismes que dans des auteurs frivoles et sans talent. Mais, dans un écrivain de génie, l'impétuosité
de ses idées le force à des laconismes qui n'ont point d'expi'ession reçue ; la néologie approuve ces hardiesses heureuses et la langue s'enrichit. »
Les néologues opposent Tusage et la raison, c'est-à-dire l'antilogie : pour la plupart il suffît de l'appliquer dans la création des mots nécessaires; pour quelques-uns il faut la rétablir en retranchant les ermes mal formés et en complétant des familles de mots. Quel parti Donergue suit-il d'abord? A plusieurs reprises, il fait sa profession de foi II y a trois juges suprêmes, dit-il., en fait de langue : lusage, l'analogie, et Tétymologie. « Le plus absolu est l'usage. » L'usage n'est pas toujours conforme à la raison, mais on ne peut se révolter contre un usage que lorsqu'il n'est pas universel; « Tabus est universel, il faut s y soumettre. » (III, p. 124.) f]t encore (VII, p. 296) : « L'usage universel peut exciter des réclamations qui méritent d'être accueillies, lorsqu'il n'exerce son empire que sur des expressions ou des tours vicieux dont l'emploi rare en permettrait le redressement, sans déranger le système de la langue. L'opinion particulière d'un grammairien philosophe devient alors l'opinion d'un grand nombre ; l'usage se trouve partagé, et lorsqu'un des bassins de la balance contient un usai^e partiel, et l'autre un usage partiel et de plus la raison, ce dernier est plus fort et l'emporte. » Par conséquent le grammairien ne doit jamais, selon Domergue, intervenir que pour guider la langue lorsqu'elle semble hésiter. Domergue respecte la raison, il le répète souvent; mais, « pour jouir du bonheur suprême d'une langue tout à fait philosophique » (YII, p. 296), il ne veut pas qu'on déchire les pages des grands écrivains. « Si les grammairiens vouloient tout ramener à l'analogie, à l'étymologie, à la raison, sans égards pour l'usage, bientôt il n'y auroit plus de volonté générale ;... on fîniroit par proscrire comme une aristocratie grammaticale le style de Racine et celui de Fénelon. » (VII, p. 271.) Domergue consent seulement à réformer ce qui peut être réformé. Il veut se tenir dans ce miHeu « où se place toujours la sagesse ». (VII, p. 312.) L'on ne pourrait chercher avec plus de bon sens et de prudence à concilier l'usage et la raison.
Mais entraîné par l'ardeur des néologues qui l'entouraient, cédant à la rigoureuse logique des principes qu'on exposait et qu'on pratiquait autour de lui, Domergue en vint bientôt à se poser en doctrinaire du néologisme, à faire appel aux néologues pour trav ailler à l'enrichissement de la langue. II prétendit même investir son journal d'une autorité quasi-officielle pour rendre définitives les nouveautés qu'il approuvait. Il n'avait d'abord voulu que donner d(s con-
sultations ; désormais il impose ses décisions. Rien n'est plus curieux que de le mettre en contradiction avec lui-même ; à quelques mois d'intervalle, il professa de tout autres idées; par ce changement, nous pouvons encore mieux comprendre quels progrès avait faits le néologisme.
Interrogé sur la valeur du mot possibiliser (VIII, p. 201, et suiv.), Domergue néglige, cette fois, de distinguer la néologie et le néologisme. Il montre qu'il est nécessaire d'augmenter les mots quand les idées s'étendent ; un peuple qui pense, qui crée, qui invente est obligé d'augmenter le nombre de ses expressions ; « ses facultés intellectuelles sont la mesure de son dictionnaire ». Sans doute, il ne faut pas former des mots au hasard, il y a des principes à suivre ; les mots n'ont de valeur « qu'aux conditions suivantes : nécessité, analogie, dérivation d'un idiome poli, euphonie ». Il n'y a là rien de nouveau, il est donc inutile d'insister sur ces points que Domergue développe. Ce qui est nouveau, c'est l'idée que ces conditions suffisent à consacrer un mot ; ce qui est nouveau encore, c'est le ton duquel Domergue encourage le néologisme. D'abord tous nos grands écrivains, dit-il, ont créé des mots. Racine, qui nous paraît si pur, a été, de son temps, traité de néologue. Et Domergue raille c( les petits grammairiens, les faux délicats », qui crient dès qu'un écrivain inspiré risque un mot nouveau. Mais, pourvu qu'on se conforme aux règles de la néologie, n'importe qui peut créer et innover : « Il est permis à qui que ce soit d'émettre des mots nouveaux, de donner des acceptions nouvelles aux mots anciens. »
Domergue ne s'efforce plus de concilier avec sagesse la raison et l'usage ; il s'est rallié au parti le plus avancé : <c Agrandissons, dit-il, le plus qu'il est possible les familles des mots; en fait de langue, comme en politique, la population est une marque et un instrument de richesse. Le temps n'est plus oii un mot conforme aux lois de la néologie et commandé par le besoin était admis ou rejeté par le despotisme du caprice. » (IX, p. 375.)
Domergue ne s'en tint pas à ces considérations générales qui s'adressaient aux réformateurs isolés ; il voulut les amener à se grouper et à concerter leurs efforts pour faire aboutir plus sûrement l'œuvre du rajeunissement ou de la réorganisation de la langue. On a entendu assez de doléances, il faut maintenant des résultats. Il faut faire pour la langue ce qu'on a fait pour l'ordre social : des sociétés politiques se sont formées pour le maintien de la constitution, il faut de même établir une société « consacrée à la régénération de la langue » .
Domergue a donc élaboré le plan d'une institution semblable à l'Académie française. Depuis le commencement de la Révomtion, celle-ci était devenue suspecte à cause de son origine monarchique et de ses traditions aristocratiques. Les néologues pouvaient la croire réfractaire à toute réforme de la langue, ils n'étaient pas sans doute disposés à la défendre contre ses ennemis politiques. Domergue, qui regrette «la médiocrité de son dictionnaire», ne demande las sa suppression, mais dorénavant l'Acadéuiie de Richelieu devrai s'occuper exclusivement de littérature, et celle de Domergue « formerait l'assemblée législative de la langue dont le devoir serait de travailler sans relâche et sous les yeux du public à la perfection de notre idiome ». Comme ce projet a besoin d'être étudié, et que la sanction des représentants du peuple est nécessaire, Domergue propose, en attendant, le même établissement sous le titre pkis modeste de « Société des amateurs de la Langue françoise » .
Quelles seront les fonctions et les attributions de cette Société ? (IX, p. 162.)
Elle c( s'occupera principalement de la composition d'un dictionnaire digne de ce siècle de philosophie et de régénération.
» Il y aura différents comités : le comité de principes, le comité d'étymologie, le comité de définition et de synonymie, le comité de syntaxe, le comité d'orthographe, le comité de néologie, etc.. »
Les séances devaient avoir lieu deux fois par semaine chez Urbain Domergue, rue de Condé, à partir du 1" septembre 1791. Pour faire partie de la société, il suffisait de donner à Domergue une indemnité annuelle de vingt-quatre livres.
Quelques semaines plus tard (IV, p. 183), le Journal de la langue française annonce que les comités sont définitivement réduits à cinq ; le comité de néologie a pris le nom de comité de nomenclature. On a fixé son rôle ; on en donne le programme détaillé. Il sera chargé :
« l*" De fouiller dans nos vieux écrivains, tels que Montaigne, Charron, Amyot, Rabelais, Ronsard, etc., pour en extraire des mots que nous avons laissés tomber en désuétude, et qui pourraient communiquer à notre langue de la naïveté, de la grâce, de l'énergie ;
2" D'examiner si la famille des mots régnants ne pourrait pas s'étendre ;
3° De chercher, dans les idiomes voisins, les mots qui le? enrichissent et que notre pauvreté réclame ;
4** De présenter la liste de tous les mots que nous devons à la Révolution. »
Tout d'abord la « Société des amateurs de la Langue française » devait être appelée à donner son a\is sur les mots qu'on proposerait de faire entrer dans son dictionnaire ; bientôt Domergue simplifia les choses en confiant ce soin à deux néologues de marque, Louis Yerdure et François Boinvilliers ; leur jugement, déclarait Domergue, « sera une loi sacrée pour les écrivains». (V, p. 638.) Mais, si Ton veut savoir quels périls courait la langue entre les mains de Boinvilliers, il faut lire le « tableau néologique (1) » qu'il inséra dans le Journal (V, p. 425, 487, 520, 551, 615). C'était une série de mots grecs et latins à peine francisés ; Verdure accusa même Boinvilliers d'être atteint de « néologomanie ». Les duumvirs n'étaient pas d'accord entre eux, c'était d'un mauvais augure pour le succès de l'entreprise.
Qu'advint-il d'ailleurs de la Société? Le Comité de nomenclature tint-il jamais ses réunions ? Les difficultés de la tâche qu'il avait assumée, les troubles politiques qui s'aggravaient, les embarras personnels où se trouva jeté Urbain Domergue amenèrent promptement la dissolution de la société, et, sinon la fin, du moins la première suspension du JournaL
Sans vouloir passer en revue tous les néologues qui, dès la première heure, s'étaient groupés autour de Domergue et avaient été ses collaborateurs bénévoles,, il faut, au moins, en signaler un qui ne cessa, par la plume et par la parole, de défendre et de propager ses idées ; par son zèle intempérant, il suffit à représenter la foule obscure des néologues qui encouragèrent l'œuvre de Domergue ; c'est « M. Tournon, membre du Cercle des Philadelphes. » Il avait devancé Domergue et publié un livre de grammaire, les Promenades de Clarisse, dont un chapitre est intitulé « la création des mots ». C'est un petit manuel de néologismes à l'usage des demoiselles. Clarisse, « en négligé galant, se promenait, dès le matin, dans les allées de Flore...; » elle rencontre le marquis de Valzé et Hamilton. En manière de passe-temps, ce dernier apprend au marquis et à Miss les principes de la création des mots, et chacun s'exerce, comme en se jouant, à la pratique du néologisme. Ce sont d'abord des composés : Hamilton crée illisible, irréalisation, inodorant, insignificatif, insigni-
(1) Je relève les dix premiers mots : a6ace=qui n'a pas de voix; a6anm7^on= exil d'un an; a6fl/}/ie=qiii n'est pas teint; abaptiste^=(\\i'o\ï ne peut enfoncer dans Teau; abaride = qui demeure en terre ferme; abm'tier=zh\vsi insatiable; ab as anis te ^=msiç,Q en quelque chose; aôascane— sans envie; «6é^i«7er= s'enfuir à cheval; abnater=s>e sauver à la nage. Par ceux-là, qu'on juge du reste.
/?«w/; le marquis, ex-coquette, anti-sage, et Miss ajoute gracieusement: « Je fais irréfléchi, et je dirai un mouvement irréfléchi, irresponsable... )) Puis on passe aux dérivés : « Supposons insidieux, quel en serait le substantif? Cherchons un exemple : l'on dit radieux^ radiation, l'on peut donc dire insidieux, iyisidiation. Les perfides huidialions de ce fourbe V entraînèrent dans le crime... Comme on a dit studieux, étudier, on pourrait dire insidieux, insidier. Il s'in^idiait avec tant d'art qu'il était impossible de lui résister. Quelquefois dans une série de mots le verbe seul est usité ; tel est prédominer dont le substantif est /?rec?omwi«^20/2, entraîner qui, comme enchaîner, enchaînement, fait entraîner^ entraînement. Un entraînement imprév a dispose de nous. D'amovible se forme amovibilité... d'impassible dérive impassiblement, impassibiliser. Il s'impassibilise avec le sort. » (P. 247.) On tire de même scientifier de scientifique, propensif de propension, onctuer de onctueux, se délicier de délices. C'est, comme on le voit, le néologisme mis à la portée de tous ; qui refuserait de contribuer ainsi, par la création de quelques mots, à l'enrichissement du vocabulaire? Miss Clarisse y montre beaucoup de bonne volonté. Pour finir, Hamilton explique que rien n'importe plus au bonheur d'un peuple qu'une langue bien faite.
Les mêmes développements et la même complaisance à créer des mots se retrouvent dans le discours que Tournon lut dans «une assemblée du Musée de Paris (1) » ; mais il insiste particulièrement, comme l'indique le titre de cette dissertation, sur la « nécessité de créer des mots ».
Les savants, dit Tournon, les jurisconsultes, les poètes se sont fait leur langue ; c'est au tour des penseurs de donner à notre langue plus de précision : « La justesse et l'étendue des idées sont un progrès qui ne peut se réaliser que si on perfectionne les langues. )> Mais comment les perfectionner, et comment, en particulier, augmenter les richesses du français ? Est-ce en restaurant des mots anciens, comme Marmontel venait de l'indiquer à l'Académie ? Mais les vieux mots font une impression désagréable. On aurait tort de recourir aux périphrases ; elles ne suffisent pas à marquer les nuances de la pensée, et le maniement en est délicat. C'est la création des mots que Tournon préconise : « On n'a pas assez réfléchi sur les intarissables richesses » de la langue, « on ne l'a point encore examinée avec l'œil de la phi-
(1) Voir le Journal de la Langue française, n»» du !«' et du 15 septembre 1780, t. III, p. 296 et suiv., et t. IV, p. 578.
losophie et de la raison ». Les plus grands écrivains, depuis Amyot, nous ont donné l'exemple ; il faut créer des mots pour exprimer une idée et « pour présenter un sentiment ». Tournon montre avec quelle facilité on peut exploiter les richesses ignorées du français ; il crée ostentcr, égoise)\ insignifiance^ populariser, onctuer, prépondérer^ artificier (= user d'artifice), préséamment, insidier (= être insidieux), sciencer^ iranscendre, amour er. — On pourrait de plus compléter les familles des mots, et donner des composés à ceux dont nous n'avons que le simple. Sans doute, tous les mots ne s'y prêteraient pas facilement, et il faut apporter à cette œuvre « la plus grande attention »; sinon les mots mal venus seraient mort-nés. ce Ainsi, que l'on ne craigne pas l'abus en ce genre ; il entraîne avec soi le correctif de l'incapacité. » Sans doute, il faut posséder les principes de la néologie et connaître le génie de la langue ; supposons toutefois qu'un homme dépourvu de goût et de principes s'avise de créer des mots, « s'ils étaient bons, pourquoi ne pas les admettre ? S'ils étaient mauvais, ils retomberaient d'eux-mêmes dans l'oubli». — Enfin, selon Tournon, il y aurait lieu d'emprunter des mots aux langues étrangères, et principalement au latin, ce jusqu'à ce qu'enfin l'on en eût assez pour indiquer toutes les nuances de la pensée ». C'est le seul moyen que la langue soit « aussi vaste, aussi étendue que le sont les combinaisons de l'esprit humain » ; avec une telle langue on peut tout attendre du génie, et de la raison. « Qui sait si la morale ne viendrait pas à s'épurer, qui peut répondre que la politique ne s'éclairât, ne fît des progrès, ne parvînt avec le temps à se perfectionner... » Avec le règne de la néologie commencera le bonheur de l'humanité.
Domergue inséra ce discours dans son Journal, à cause des « vues philosophiques » qu'il renfermait. Mais, comme les moyens violents ne lui inspirent pas confiance, il recommande un procédé qu'il croit particulièrement efficace pour faire entrer dans l'usage les mots nouveaux. « Notre langue ne parviendra, dit-il, sûrement et promptement à l'opulence qu'indique l'auteur que par la réunion concertée des grands écrivains du siècle... Il conviendrait, ce me semble, qu'ils fissent d'abord à peu près le nouveau vocabulaire, et qu'ils en employassent ensuite les mots de loin en loin. Un emploi trop fréquent ferait paraître le style barbare ; un emploi modéré, surprenant moins souvent le lecteur, laisserait aux beautés environnantes le pouvoir de consacrer ces heureux néologismes. »
Urbain Domergue, Boinvilliers^ Louis Verdure, Tournon sont
aujourd'hui fort ignorés, et ils ne méritent pas d'être sauvas de l'oubli : leurs efforts sont restés stériles, mais ils représentent toute une époque. Il importait de montrer à quels excès les néologues de la fin du dix-huitième siècle s'étaient laissé entraîner, soit dans Li profession de leur doctrine, soit dans l'exécution de leur entreprise.
Il faut distinguer parmi eux deux groupes : les uns réclament le droit de créer pour les besoins de leur pensée et croiraient en sacrifier quelque chose, s'ils se pliaient aux exigences de l'usai e ; ce sont les écrivains indépendants comme Rousseau et Diderot ; les autres veulent soumettre le vocabulaire à des principes rationnels et donner à chaque mot une famille complète, ou à peu près, de composés et de dérivés. Il en est qui voudraient refaire toute la langue suivant ces principes abstraits ; ceux qui se contentent de les appliquer aux mots dont la création semble nécessaire, n'hésitent pas, pour assurer l'enrichissement rationnel de la langue, à s'arroger le droit de créer, qui jusqu'ici semblait appartenir à la foule anonyme. Les premiers estiment qu'il y a des droits qu'en dépit ou au mépris de l'usage l'écrivain peut faire valoir ; les seconds, que l'on peut faire violence à l'usage pour régulariser le développement du vocabulaire. Les prétentions de ces derniers étaient d'autant plus dangereuses qu'ils invoquaient « les principes ». Dédaigner le passé, renier l'-euvre delà tradition, tout renouveler au nom de principes abstraits, telles sont les tendances intellectuelles de tout le dix-huitième siècle ; elles ont dirigé les révolutionnaires de la Constituante et les néologues du Journal de la langue française. De même que les puristes du dixseptième siècle avaient été soutenus dans leur œuvre par le consentement tacite de tous aux mesures d'ordre et de discipline, de même, dans leur tentative de réorganisation de la langue, les néologues du dix-huitième siècle eurent pour collaborateurs leurs contemporains; tous se laissaient séduire par la puissance des formules jusqu'à vouloir faire table rase du passé et semblaient oublier les lois générales de la vie sociale et du langage, qui en est une fonction essentielle. i
Dès lors on comprend que des protestations ne se soient pas fait' entendre. Domergue n'aurait pas manqué de les enregistrer, car la polémique ne l'effrayait pas ; il dut en soutenir une contre Féraud. Mais quel en fut l'objet? Non pas sa méthode ni ses principes, mais seulement quelques points de détail. Loin d'être blâmé de son entreprise, Domergue reçut les encouragements les plus flatteurs, et il ne manque pas d'en faire part à ses lecteurs. Roy, le censeur royal, le
félicite (I, p. 362) d'avoir fondé un journal qui tiendra lieu « d'école publique de langue française ». Il s'étonne que François I" n'ait pas établi dans le collège qu'il a fondé « une chaire uniquement consacrée à l'enseignement de notre langue », la publication de Domergue contribuera à réparer cet oubli.
L'académicien Thomas écrivit à Domergue une longue lettre (1); en particulier, il le félicite d'avoir vulgarisé la grammaire, comme on vulgarise toutes les sciences et tous les arts ; il était méritoire de rendre « populaires une foule de décisions et de règles ensevelies dans les livres », et de rester clair; quant aux principes, Thomas partage l'opinion de Domergue, que tout usage dont une loi connue ne peut rendre compte doit être proscrit ; car l'arbitraire « n'est pas meilleur dans les langues qu'en politique et en administration ». Thomas ne fait qu'une seule réserve ; il faut au moins « tolérer » les gallicismes ; ces formes de langage ne sont pas sans doute les meilleures «parce qu'elles ne sont pas toujours raisonnées», mais elles donnent parfois du mouvement et de la rapidité à la parole. Nous avons déjà eu l'occasion de montrer quelle haute importance Thomas attachait à la raison dans le développement de la langue; les néologues et lui pouvaient se comprendre.
Ces éloges et ces encouragements, décernés par un académicien dont l'influence et l'autorité furent grandes dans la compagnie, nou& amènent à rechercher quelle attitude l'Académie prit en face des néologues, et si elle considéra comme immuable la tradition dont elle s'était constituée la gardienne.
(1; Voir dans les Œuvres de Thomas l'opuscule De la langue poétique. Domergue n'avait pas inséré cette longue lettre dans le Journal; mais dans une note il y fait allusion.