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CHAPITRE III

Après avoir examiné le Droit criminel et la procédure, paBSjons à cette grande partie du Droit civil, qui régit les^ rapporta des personnes. Ici encore, nous allons voir s'évanouir ri dé (5 d'une évolution uniforme. — On a entassé volume sur volume pour résoudre la question de savoir quelle était la constitution de la famille primitive; — et l'on ne s'est pas de tua Dde s'il y avait des raisons suffisantes de regarder cette constitution comme ayant été la même partout. Jl n'y en a pas la moindre, les résultats contradictoires fournis par des recherches également consciencieuses en sont la preuve. On a rarement le plaisir de trouver d'accord Morgan avec Mac Lennan, Bachofen avec Starcke, Herbert Spencer aviic les précédents et avec Sumner-Maine. Beaucoup d'écrivains tiennent cependant pour démontrées les hypothèses suivantes, devenues des lieux communs scientifiques : à roriginc, promiscuité universelle, puis matriarcat, plus tard patriarcat, etc. M. d'Aguanno croit prouver que la famille primitive ne pouvait être monogamique, bien que la monogamie existe déjà chez les animaux supérieurs; car, si elle a apparu un instant, et il le croit, la formation de la première horde a dû forcément la dissoudre. « Il est nécessaire, dit-il, d'admettre que la Société primitive a, pour un certain tempSf détruit la famille, jusqu'à ce que, après un processus plusieurs îoh séculaire, celle-ci réapparut dans son sein. »

Voilà bien de l'imagination. Conçoit-on des ôtres humains qui, après avoir eu une femme chacun pour soi, auraient consenti à la promiscuité de la horde ? On me dit que la vie de caverne ne permettait guère aux troglodytes de faire ménage à part. Pourquoi ? Chaque famille ne pouvait-elle pas avoir sa grotte à soi ? Est-il plus aisé de se représenter une horde promiscue agglomérée dans une seule grotte? L'erreur est de croire que la horde est le seul ou le principal début de l'humanité, et qu'il existe « entre la famille et la société un antagonisme constant dans les phases rudimentaires » de la seconde. N'est-il pas plus naturel de supposer que le développement de la famille, là où elle a été le plus fortement organisée, c'est-à-dire patriarcalement *, — car, du reste, les essais les plus dissemblables d'organisation domestique ont dû naître en foule et coexister longtemps, — a produit son fractionnement en colonies multiples, et que la tribu est née ainsi , simple fédération de familles ? Et comme la famille était obligée d'expulser souvent des éléments indisciplinables, n'est-il pas à supposer que ces détritus des diverses familles se sont parfois réunis, rassemblés çà et là en hordes ? Et ces hordes, ennemies naturelles des familles régulières, n'ont-elles pas dû néanmoins se former à l'instar d'un type de famille quelconque, puisqu'il n'y avait pas d'autre modèle social à copier?

Suivant M. d'Aguanno, qui croit résumer le dernier état de l'archéologie préhistorique, les hommes qui, à l'âge de la pierre éclatée, se réfugiaient dans des grottes, « étaient nus,

1. La famille patriarcale, c'est le régime de l'autocratie paternelle, le gouvernement césarien de la famiUe, à la fois égalitairement et despotiquement régie. — Que ce régime ait existé à l'origine de toutes les évolutions sociales indépendantes, c'est fort improbable ; mais qu'il ait existé à l'origine de toutes celles qui ont fini par triompher dans le concours général des civilisations, c'est fort probable, comme Sumner- Maine me paraît l'avoir montré dans une de ses plus solides études. Vidée de cette organisation a commencé par être une invention que ses effets avantageux ont fait adopter de proche en proche. Mais d'autres idées avaient apparu déjà sans doute, et il a été difficile, impossible même, de les déloger toujours.

%g LES TRANSFORMATIONS DU DROIT

sans propriété et sans famille, sans chefs fixes et sans travail iVïshî' *> (p, H 5). Autant de mots, autant de suppositions démt^nlies ]^îirles données archéologiques. Les bâtons de commttiidi'rtïrrit sculptés qu'on trouve dans les grottes, et qui indiquL^tît môme, d'après Lartet, une hiérarchie marquée par la iioiiiluv de leurs trous*, prouvent que les habitants de cos groLU^s avaient des chefs réguliers et stables : pour des chefs sans fixité on se serait épargné ce luxe relatif d'ornementalioa et d'insignes. Ils ignoraient si peu la division du travail i[\.ui leurs outils de pierre avaient des destinations spéciales et diverses, et certains archéologues estiment que, chez eux, les relations d'échange étaient très développées. La découverte d'instruments de pierre éclatée, fabriqués avec des roehes exotiques, étrangères à toutes les roches du pays oLi on les découvre, a paru révéler l'établissement d'un ccrbîii commerce international à de grandes distances, anléiieiiremoi^t môme à l'âge de la pierre polie. Ces troglodytes nVtuient point nus, si l'on en juge d'après leurs ràdoirS| qui devaient servir, pense-t-on, à racler des peaux de betes, et, il après leurs Jolies aiguilles en os taillé et percé h jour, qui servaient, sans doute, à coudre ces peaux. On pi'ésu niera facilement, d'après cela, qu'ils n'étaient ni sans propriété ni sans famille...

On ne fait pas difficulté d'accorder que la coexistence de jïlusieurs villages lacustres à peu de distance les xins des ttiitrt!^ liiisse supposer des relations pacifiques ou amicales entre eux, et le mutuel respect de leurs droits. Mais quelle niison y a4-il de penser que « le sentiment du juste et de IVinjusle j a pris naissance parmi ces habitants des lacs? IM-ce que, aux âges antérieurs, nous ne voyons pas aussi des grottes habitées très voisines les unes des autres? Ce groupement de grottes présumées contemporaines est le fait hal>ituel dans toutes les vallées où l'on en découvre, notam-

^, Voir & ce sujet un opuscule de l'italien Ratto qui formule des objectiotjs solide B contre les vues de son compatriote.

ment dans les vallées de la Vézère et de la Dordognc. Dans l'hypothèse où les petites communautés qui les habitaient auraient été continuellement en guerre entre elles, où elles n'auraient reconnu et respecté aucun droit, où aucune ébauche de droit international n'aurait existé dès lors, ce rapprochement eût-il été possible? Non, d'après M. d'Aguanno lui -môme. U faut, je crois, se représenter ces groupes de cavernes comme des fédérations paisibles, unies par des échanges commerciaux. Si c'est là le début de l'humanité, — mais je crois que ce n'est là qu'un de ses nombreux débuts — je ne vois nul motif de nous peindre nos premiers ancêtres comme des tigres buveurs de sang. C'étaient de tranquilles chasseurs, pécheurs à l'occasion, passant leur temps, quand il faisait beau, à traquer leur proie, et, les jours de pluie, à tanner ou racler les peaux des bétes tuées par eux.

Mais examinons d'un peu plus près la série prétendue : promiscuité, matriarcat, patriarcat. Rien n'est plus imaginaire que cet ordre. Cette promiscuité universelle, baptisée hétaïrisme, que Bachofen a rêvée, où est la preuve, je ne dis pas de son universalité, mais de sa réalité même dans les temps les plus anciens? L'exemple le plus net qu'on puisse citer de ce communisme féminin est celui de la tribu hindoue des Naïrs ; mais leur état social est loin d'être primitif, ils forment une caste noble ; et Starke • est autorisé à dire que, loin d'être un point de départ, cette pratique est, chez eux, le dernier terme d'une longue évolution. L'une de leurs cérémonies nuptiales — car, chose à noter, ils ont des noces pour leurs mariages de vingt-quatre heures, — prouve qu'à une époque antérieure le mariage fidèle et durable leur était connu. — La prostitution sacrée, qui était obligatoire, à Babylone, pour toutes les femmes une fois dans leur vie, peutelle être interprétée comme le vestige d'une époque où les Babyloniennes auraientété communes à tous les Babyloniens?

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