Pf'ùhUmes d'histoire, p. 313 et
2, Éttfdtê sur V histoire du Droit, p. 20.
de ton bien, ni de toi-môme ; toi et tes biens, tout cela appartient à ta famille, c'est-à-dire à tes ancêtres et à ta postérité. » — Mais à quoi bon multiplier les preuves, ou l'absence de preuves contraires? N'est-il pas naturel, à priori, de faire naître le complexe du simple et non le simple du complexe? N'est-il pas étrange de supposer que des familles jusque-là indépendantes, par le fait seul de leur agglomération en un bourg, ont acquis de la cohésion et de la discipline internes, au lieu d'en perdre, et pour la première fois ont goûté les douceurs de l'indivision? Ne savons-nous pas, au contraire, que partout et toujours les relations de concitoyenneté en se multipliant, relâchent les relations de parenté ? La communauté de village n'a pu naître que sur le modèle agrandi de la communauté de famille, comme le feu de Vesta de la cité n'a pu s'allumer qu'à l'instar du foyôr domestique ; et le premier effet de la première, à sa naissance, a dû être d'entamer, non d'enfanter, la seconde.
J'admets donc pleinement que la communauté de famille a été très répandue, soit par suite de sa propagation imitative, soit à raison de son apparition spontanée en plusieurs foyers distincts de rayonnement, à l'origine des sociétés. Estce à dire qu'elle a existé partout? Non; là, par exemple, où la famille est née sous la forme patriarcale, sorte de césarisme domestique, le chef de maison est seul propriétaire. C'est l'individualisme dans toute sa splendeur. D'ailleurs, quand l'indivision familiale s'établit, elle affecte la plus grande diversité d'aspects et, suivant que le gouvernement du groupe incline davantage à la hiérarchie monarchique ou à l'égalité démocratique, elle s'éloigne ou se rapproche du. type idéal de celle-ci, tel qu'il est encore représenté à nos yeux par la Zadruga slave.
Mais, pour bien comprendre le vrai caractère de ce communisme fraternel et l'erreur do ceux qui veulent y voir une anticipation du collectivisme social, il faut avoir présente à l'esprit l'étroite, l'intime solidarité qui incorporait les uns aux autres les hommes unis par le sang, aux époques et Tarde. — Transf. du Droit. 5
dans les régions où l'insécurité environnante les habituait héréditairement à se blottir et à se masser ainsi. L'individu compte infiniment peu d'ordinaire, à ses yeux ou aux yeux d'autrui, chez les primitifs. Pour preuve de sa nullité originaire, nous n'avons qu'à songer au rôle infime qu'il joue encore môme dans des sociétés civilisées déjà. Au moyenftge, on n'aurait pas eu l'idée de compter la population autrement que par feux, par foyers. Sous les Incas, la nation était partagée, suivant le système décimal, non pas, comme nous le ferions à présent, par groupes de 100, de 1,000. . . individus, mais bien par groupes de 100, 1000... familles. Dans le village hindou, comme dans le village teutonique, — comparaison fréquente sous la plume de Sumner-Maine — la famille nous apparaît si forte, si close en soi et concentrée, qu'il semble difficile d'imaginer un bloc plus résistant : « un mystère extraordinaire l'enveloppe ». Dans les montagnes du Caucase, chez les Ossètes, quelque chose de ce passé survit encore. — a On y trouve, dit M. Dareste, des villages placés comme des forteresses sur des hauteurs d'un accès difficile, où chaque maison est un donjon habité par une môme famille, ou plutôt par une communauté de quarante, cinquante et jusqu'à cent personnes, unies entre elles par les liens de la parenté et se rattachant à un ancêtre commun, dont elles portent le nom. Autour de chaque maison est un mur crénelé, à un des angles une tour en forme de pyramide à plusieurs étages, servant à la défense . . . Entre habitants d'une môme maison, tout est commun. L'autorité appartient à un ancien. » Cependant, le rapprochement seul de ces habitations, la fédération urbaine de ces familles, a dû les affaiblir plus ou moins. Quelle devait donc être leur concentration interne avant cet affaiblissement inévitable I
S'il en est ainsi, et ce n'est pas douteux, on doit regarder la propriété collective des temps primitifs comme l'équivalent pur et simple de notre propriété individuelle, de tnôme que la responsabilité collective des parents à raison
e£gim£ des biens W
du crime commia par run d'eux y correspond k In r^^sponsabililé individiiolle d'aujourd'hui. Le groupe fanirlial, et môme souvent, par extension, le groupe villageois d^alors, est la seule unité sociale, indécomposable et indiviâible^ comme Findividu à présent. Seul, il est réputé capable d'exercer le droit de propriété, quand il presonte les caractères de la personnalité indépendante et originale. Cette personne morale a commencé par ôlre la seule personne réelle, soit inearnécdespoUquenient dans son chef, soit empreinte et répartie entre tons ses membres^ mais toujours, par lui ou pur eux^ pi-opriétairo absolue de ses biens, à l'exclusion de tout autre groupe égnL — Et rela est si vrai, qne le trait le plus fra[>i)ant du prétendu collectivisme découvert dans le mir, VaUnu'nd suisse ou italien, la communauté de li liage hindoue et javanaise, la marche germanique, c'est leur exclusivisme essentiel, féroeement inhospitalier*. En Suisse, pour jouir du domaine communal, il faut n descendre d'une ramille qui avait ce droit depuis un temps immémorial„ , v De là des luttes très violentes « entre les réformateuris radicaux qui réclauicnt droit égal pour tous, et les conservaleurs, qui prétendent mainte- DÎr les ancietuïf^s exclnsionn *. L'allmend forme aussi « une corporation fermée et privilégiée u. Quand on invoque, en faveur de Tantiquité des Idées et des sentiments communistes la tradition du partage des terres si fréquente chez les Grecs anciens, il ne faut pas perdre de vue que, d'après Aristote, les lois grecques sur la conservation de ces alloUssements primitifs « se rattachaient à une pensée aristocratique et avaient le plus souvent pour objet d empêcher la plèbe de parvenir à la propriété b. J'abrège les citations. En somme, dans ces associations où l'humanité aurait fait son noviciat communiste, on passe ordinairement scm temps à repousser Tétranger qui veut forcer les haies épineuses de
1. Voir diuis la dernière Mition de ToaTra^c ilo M. de Lave le je une fDulé dû passagCB^ aotammcût p. i2î^, 148 ^ 2TS, 37î^*
cet enclos familial. Je vois là des convives, plus ou moins nombreux, plus ou moins parents, assis à une même table, mais il ne s'ensuit nullement que ce soit un banquet public. C'est un grand dîner particulier dans une salle hermétiquement fermée.
Comment peut-on apercevoir un vestige d'un communisme antérieur, d'une foi ancienne à la co-propriété universelle, au droit inné de tous sur chaque parcelle de terrain, dans des institutions telles que le retrait lignager, l'interdiction de tester et tant d'autres obstacles opposés par la coutume à l'aliénation du patrimoine : institutions où se marque si fortement la croyance enracinée que tel coin de terre appartient de droit inné et héréditaire à telle famille, qu'il est le corps permanent de cette personne immortelle? Voilà pourtant une manière de voir qui a eu le plus grand succès. Or, assurément, le retrait lignager, cette faculté laissée aux parents de racheter le bien vendu par l'un d'eux, et le retrait vicinal, faculté analogue laissée parfois aux voisins, attestent, dans la plupart des cas, l'existence d'une co-propriété antérieure et oubliée, limitée aux parents et aux voisins. On en a la preuve en rapprochant le retrait féodal des deux précédents : si le seigneur avait le droit de racheter le fief aliéné par le vassal, c'est parce qu'on lui reconnaissait une sorte de co-propricté supérieure, le domaine éminent, que le vassal n'avait pas eu le droit d'aliéner. Mais ces retraits avaient encore une autre signification plus générale et plus profonde ; et pour la comprendre il faut, je crois, les rattacher à plusieurs autres curieuses coutumes inspirées par le môme esprit, et qui ne rentrent pas dans l'explication précédente. Le réméré, faculté de rachat laissée au vendeur lui-môme, sorte de retrait individuel, — le droit accordé au même vendeur, dans beaucoup de législations primitives *, de se repentir de sa vente, de se dédire pendant
1. Notamment en tout pays musulman. Voir à cet égard la Théorie àt* droit musulman par Savvas-Pacha (1891),
un certain délai, — le droit accordé au donateur ancien, d'après M. Viollet, de rétracter sa libéralité à son gré, — enfin les dispositions de beaucoup d'anciennes lois, polonaises, par exemple, qui déclarent les imineu])les imprescriptibles, indisponibles y insaisissables pour dettes : autant de droits remarquables, qui dérivent non de la propriété collective, puisqu'il s'agit expressément de propriété individuelle et que le vendeur ou le donateur a fort bien pu aliéner son propre bien, mais de la défaveur attachée aux aliénations dans les sociétés peu civilisées. C'est à ce dernier point de vue seulement que ces droits singuliers et les retraits peuvent être embrassés d'un môme coup-d'(pil. Et cette défaveur, à son tour, qu'exprime-t-elle, si ce n'est un sentiment de la propriété tellement énergique et exclusif qu'il faisait regarder le propriétaire (collectif ou individuel, n'importe) et son bien, comme la chair et l'ongle, et la rupture accidentelle de ce lien sacré comme une anomalie douloureuse, une plaie à recoudre le plus tôt possible et le mieux possible *.
Sumner-Maine fait une remarque très fine à Tappui de la thèse communiste. On sait la difficulté insurmontable qu'il y a, en tout pays arriéré, à faire accepter au paysan la
1. V. article de Koralesky sur La famille patriarcale au Caucase, dans la Bévue intern, de sociologie^ de juillet-août 1893. L'auteur y montre que, dans ces populations caucasiennes restées si primitives, le culte des ancêtres entraîne à des dépenses énormes, à des festins rituels qui ruinent la famille et l'obligent à vendre un de ses biens. Mais, « avant de conclure la vente avec un étranger, l'usage veut qu'on donne la préférence aux familles parentes appartenant au môme clan. Si c'est un membre du môme clan qui l'achète, la terre ne sort pas du cercle des parents et le culte des divinités familiales ne souffre pas d'interruption. Le droit de préemption familiale, c'est-à-dire le droit d'achat accordé de préférence aux parents (retrait lignager), se trouve ainsi être en rapport bien plus étroit avec le culte familial qu'on ne Va cru jusqu'alors. » S'il en est ainsi, et si cette explication, comme je le crois, est susceptible d'une certaine généralisation, on voit que le droit de retrait lignager, simple corollaire de croyances religieuses, n'a rien à voir avec la communauté de village et présente la communauté de famille elle-même comme un fait dérivé du culte des ancêtres plutôt que comme un fait primitif.
n LES TBANSFORÎUTIÛNS LU DROIT
moindre modification au prix contumicr et Qitx conditions tradilionnt^Uûs dtîs baux de terres. Est-ce là pur misonéjsme? Non, nous dit-on; air ce même illettré aecepte Bans peine ks changements survenus dans le prix: des objets mobiliers. Mais ce contraste s'explique si Ton admet que ^ le sentiment persistant d'une ancienne confraternité dans la possession du sol » fait obstacle à l'idée de tirer des terres louées le plus haut prix exiÉ^^ible, c'est-à-dire à Tidée de la rente librement débattue. Est-ce bien juste ? La von té me semble ôtro plntdt qu'il y a là le souvenir inconscient d'une époque où le groupe des personnes auxquelles on pouvait louer ou vendre sa terre était pratiquement restreint aux membres d'un petit cercle fraternel, tandis qu'on avait toute commodité de louer ou de vendre ses denrées, ses armes, son bétail mO.me^ à des étrangfers. Il était permis d'exploiter^ de rançonner à merci, ces derniers, non les autres. C'est la reproduction sous une nouvelle forme de la distinction capitale posée plus baut entre les relations intérieures du groupe sociétaire et ses relations extérieures.
Je néglijjfe avec intention force arguments communistes, dont la portée a été exagéri'^e. Lancés sur la piste du communisme primitif, les érudîts ont cru en découvrir la trace évidente dans ce fait, par exemple, que, cbez les peuples peu avancés, l'usage des obligations étroitement solidaires enti^e plusieurs co- débiteurs, en général membres de la même famille, ou bien, comme au moyen âge, Tusage des pteiges, des otages pour dettes, est extrêmement répandu. Mais n'oublions pas que, avant les progrès sociaux qui ont permis l'invention de l'hypothèque et l'ont rendue viable, la seule garantie sérieuse offerte à un créancier était la pluralité et la solidarité des débiteurs. 11 était naturellement plus facile à l'emprunteur de décider ses parents que des étrangers à se lier avec lui d'une si étroite manière. Cette explication est si vraie que, de nos jours même, dans les usages commerciaux, parce que là Thypothèquc, avec ses lenteurs est impraticable, un billet, revêtu , d'une senle sî-
gnature, n'est jamais escompté ; et la multiplicité des endosseurs, souvent parents, d'un môn)e billet, des porteur» d'un même warrant, ainsi que leur responsabilité collective, est le fait habituel, analogue aux obligations corréales du passé '.
On aurait aussi bien pu — soit dit sans plaisanterie, — regarder l'habitude, si générale en Europe, de « faire carnaval » avec ses parents, en dinant avec eux le Mardi-Gras, comme une survivance de l'antique vie commune. Si on ne s'est pas arrêté à cette idée, c'est sans doute que, par malheur, l'origine de cette coutume, née du Carême chrétien par voie de contraste, est ici trop claire et ne se prête à nulle équivoque. Mais, en revanche, qu'est-ce qui empêche, à première vue, de voir un débris d'ancienne existence phalanstérienne, subsistant étrangement au milieu do notre individualisme actuel, si égoïste, si âpre au gain, dans nos réceptions périodiques de politesse, dans nos échanges de visites, dans nos grands dîners sacramen tellement offerts et rendus, où l'on s'accable d'égards réciproques, où l'on affecte de s'oublier pour autrui, de livrer tout son bien en pâture à ses convives? 11 est fâcheux, je l'avoue, que cette conjecture ne soutienne pas l'examen. Dans ces pratiques du monde, sans doute, s'exprime la sociabilité humaine, antique assurément, contemporaine de la société la plus primitive, antérieure même à toute société, comme la puissance l'est à l'acte. Mais cette expression d'une chose si vieille est relativement jeune, et, quand on remonte aux sources historiques de ces habitudes polies, de ces simulacres réciproques et alternatifs de dévouement ou de prodigalité, on s'aperçoit qu'elles découlent ■ de l'hommage féodal